Chère amie,
Je
ne sais pas si Lin-tsi parlait de la même chose que moi, et je m'en
contrefous : j'espère pour lui.
Je
ne sais pas s'il y avait quelque-chose d'autre à trouver : si c'est
le cas, ce quelque-chose ne m'intéresse pas.
Je
n'échangerais pas ma vie contre celle de ceux qui m'ont précédé :
Lin tsi et Ikkyu inclus.
Franchement,
qu'aurais-je été faire dans un monastère du Tch'an, — comme
Lin-tsi?
Franchement,
ayant toujours cherché l’amour, l’ayant trouvé dès l’abord
(avec ses vicissitudes), qu'aurais-je été faire dans un bordel, ou
avec des prostituées, — comme Ikkyu ?
C’est
ainsi : de toute ma vie, je n’ai jamais mis les pieds dans un
bordel et je n’ai jamais eu recours aux amours mercenaires. Plus
généralement, je n’ai jamais baisé aucune femme. Pour vous
amuser, je vous avouerai que, lors de mes pérégrinations, deux ou
trois jeunes femmes, que je ne connaissais pas, ou à peine, ont
profité de moi — à la barbe de leur mari ou de leur mère —, en
venant me réveiller et me « surprendre » dans ma chambre, de bon
matin, pour jouir de ma « morning glory », — ainsi que
l’appellent les anglophones ; mais je ne me suis pas plaint : je
savais les avoir taquinées la veille, — un peu trop immodérément
sans doute. Cependant, je n’ai jamais été pour autant un homme
facile : j’ai toujours été un homme sentimental, — et les
femmes me l’ont bien rendu. Et lorsque cela s’est gâté, ce qui
ne pouvait se poursuivre s’est arrêté.
Pour
en revenir à Ikkyu, je n'ai pas attendu, non plus, d’avoir
soixante-dix-sept ans pour rencontrer mon âme sœur, — mes
soixante-dix-sept ans, il n'est pas dit que je les rencontrerai
jamais.
Franchement,
qu'aurais-je été davantage faire avec un maire de Bordeaux, plus
occupé à noter ses humeurs qu'à s'abandonner à la jouissance du
Temps.
(Méfiez
vous de l'illusion groupale.
Vous
seriez fort marri si vous rencontriez jamais l’une ou l'autre de
vos idoles de théorie.)
Je
me fous de la lecture, — même de celle des Essais de Montaigne ou
des Entretiens de Lin-tsi.
Je
n’ai jamais été un lecteur.
Je
n’ai jamais eu besoin des consolations de la lecture.
C’est
comme ça.
Jeune,
j’ai aimé apprendre en lisant. Et mes lectures étaient « à la
vie, à la mort. » : j’ai quitté le monde sur la foi de ce que je
lisais chez un tel ou un tel ; j’ai plongé dans le maelstrom et
l’enfer du passé et de l’inconscient en suivant l’exemple de
tel ou tel autre,— et en lisant le récit des aventures des uns et
des autres.
Ces livres, pour moi, ce n’étaient pas des consolations : c’étaient des traités de savoir-vivre ; et j’examinais lesquelles de leurs instructions pourraient m’être utiles, me convenir.
La
seule chose qui m’ait guidé, dès le départ, et que j’ai
trouvée, encore magnifiée, à l’arrivée, c’est :
La
poésie vécue. Ici. Maintenant.
Sans
parole.
Un
dans l’indicible.
La
chance m’a souri. Vraiment.
La
philosophie ne m’intéresse pas.
Je
pourrais vous redire, à son propos :
«
Je n’ai jamais eu besoin des consolations de la philosophie.
C’est
comme ça.
Jeune,
j’ai aimé apprendre en lisant. Et mes lectures philosophiques
étaient « à la vie, à la mort. » : j’ai quitté le monde sur
la foi de ce que je lisais chez tel ou tel ; j’ai plongé dans le
maelstrom et l’enfer du passé et de l’inconscient en suivant
l’exemple de tel ou tel autre et en lisant le récit des aventures
des uns et des autres.
Ces
livres, pour moi, ce n’étaient pas des consolations : c’étaient
des traités de savoir-vivre ; et j’examinais lesquelles de leurs
instructions pourraient m’être utiles, — me convenir.
La
seule chose qui m’ait guidé, dès le départ, et que j’ai
trouvée, encore magnifiée, à l’arrivée, c’est :
La
poésie vécue. Ici. Maintenant.
Sans
parole.
Un
dans l’indicible. »
Mais
je ne le ferai pas.
Vous
l’avez compris : je ne suis pas un clerc. Cependant, je respecte et j’admire le travail de ceux qui le
sont ou le furent (par exemple, Demiéville), sans lesquels ma propre
aventure n’aurait pas été possible.
Mais
je respecte et j’admire aussi le travail de beaucoup d’autres
gens : le paysan, le vigneron, le jardinier, qui produisent le vin et
la nourriture ; le chef cuisinier, qui en fait un repas délicieux.
Simplement, par nature, j’ai été et je suis plutôt un jouisseur
insoucieux qu’un producteur talentueux et studieux…
On
trouve, dans Avant-garde sensualiste 2 ; (Janvier/ Décembre 2004),
ceci :
«
Nous avons passé Noël 2003, ici, dans notre ermitage des collines,
avec de l’Hermitage de 1983 et trois chats : un blanc, un noir et
un noir et blanc.
Et
Claude Duphly faisait vibrer l'ensemble de notre petite troupe.
À
ce propos, j'ai fait cette observation : les chats le plus souvent
dorment, mais ils pratiquent aussi une sorte de Zazen, allongés, les
pattes de devant repliées sous leur corps ; quand ils dorment, ils
rêvent parfois et s'agitent souvent dans leurs rêves ; quand ils
adoptent cette forme de posture de méditation, dont notre vieil ami
Lin-tsi se moquait tant, ils semblent absents ; j'ai pu observer hier
soir une autre forme particulière de présence-absence au monde qui
n'est ni le sommeil ni la méditation passive mais une forme
d'immersion en même temps attentive — plus qu'attentive,
totalement concentrée — sur la musique, qu'ils pratiquent les yeux
clos, les oreilles dressées — et tous les sens aussi — à la
fois apaisés et éveillés ; chacun, je crois, a pu observer cela en
écoutant Mozart, avec un chat.
Cette
vibration particulière de la musique de Duphly — que nous
percevions particulièrement bien dans cet état singulier dans
lequel elle nous avait mis — me semblait être bonne pour tout ce
qui dans l'univers vibre également, c'est-à-dire pour tout : il me
semblait que la chaux et le granit des murs, le bois vermoulu des
planchers, les poutres et les plantes, les tableaux, les sculptures,
que tout bénéficiait de cette magie.
Le
pouvoir incomparable de la musique.
J'ai
pensé alors qu'un jour, pour juger de la beauté d'une œuvre on
pourrait utiliser ce critère.
Par
exemple, il faudrait qu'un texte — certains textes tout au moins —
lu d'une belle voix, puisse provoquer le même état d'immersion
éveillée — même chez un chat — et que l'on sente l'air vibrer
et tout, autour, comme s'en réjouir.
Un
tableau devrait avoir le même effet : provoquer ce je-ne-sais-quoi
qui apaise et qui éveille en même temps; — qui rend plus
sensible, plus intelligent, plus paisible, plus éveillé, mais dans
cette forme particulière du ravissement...
J'ai
aimé le facteur de clavecin — auquel Duphly avait dédié un des
morceaux — qui avait fabriqué le clavecin sur lequel, justement,
était joué ce même morceau, et j'ai aimé ceux qui avaient
restauré cet instrument, celle qui en jouait, ceux qui avaient élevé
ce vin, ceux qui avaient bâti cette cave qui avait si parfaitement
conservé ce vin —, j'ai aimé tous ces gens qui avaient travaillé
pour que le monde vibre divinement.
Il
y a un monde entre les créateurs et les transmetteurs. Les premiers
peuvent être des incapables ou des maladroits. Les seconds sont
comme des outils polis et raffinés, porteurs le plus souvent d'un
très ancien et très complexe savoir ou savoir-faire. Les
transmetteurs sont des artisans. Les premiers sont les artistes. Ils
s'apprécient ou se méprisent les uns les autres, plus ou moins —
selon les cas.
L'artiste
véritable se reconnaît à ce qu'il a un marteau — c'est bien
connu.
Il
tranche dans le vif.
Mais
“l'artiste sensualiste”, malgré son marteau, doit aimer et
respecter ceux qu'il nomme parfois avec brusquerie, ou ironie, les
petits métiers.
Et
leur travail. »
L'avantage
de la vie poétique ou unitive c'est que l'on n'y bavasse pas :
quelques amabilités, qui permettent de savoir si celui à qui on a
affaire sait de quoi on parle (sinon on peut tenter, d'une façon ou
d'une autre, de lui mettre la puce à l'oreille, — en vain, le plus
souvent) suffisent. Ensuite, on peut goûter l'air qui nous est proposé.
Être
savant n’y avance à rien. Au contraire.
Si vous aimez la paresse, la volupté et ses délicats et puissants vertiges, si les affaires de la cour de récréation du monde où, comme dans toutes les cours de récréation, des factions de sauvages injouissants, toutes plus persuadées les unes que les autres d’être le peuple élu, se bastonnent tout en ruinant ce monde, si l’histoire et les héros, ou les bourreaux, de ces petits gangsters qui n’ont jamais vu la lumière et qui ne la verront jamais, vous indiffèrent, si votre illettrisme historique, social ou sociologique vous convient, la vie illuminative, ce séjour de rêve, est faite pour vous.
À
l'inverse, la vie philosophique — qui repose non pas sur l'expérience
de la jouissance du Temps – qui découle de l'extase amoureuse,
poétique, sensorielle etc. – mais sur la discussion, la
controverse, où, en petit comité ou en foules, on s'échauffe et on
se réchauffe autour d'idées : « Qu'il serait beau ce monde si…
», et patati et patata… ; ou « Il sera beau ce monde quand
nous aurons fait ceci, cela… », et patati et patata… » ; ou encore «
Ah ! Quelle misère que ce monde… », et patati et patata… —, la
vie philosophique, donc, ne vous apportera que des déplaisirs : soit
vous vous morfondrez à examiner en détail ce monde, — qui ne le
mérite pas ; soit vous perdrez toute chance de connaître jamais cet
état unitif dont je parle, emporté, comme un hamster dans sa cage,
dans la roue des idées sur le monde et des combats conceptuels,
abruti par ces « idées » et ce carrousel.
Va-t'en
après cela t’arrêter jamais. Laissez cela à ceux qui n’ont
rien de mieux à faire et choisissez — si la vie vous en fait la
grâce — :
la
Beauté-Maintenant.
Stéphane
Mallarmé a écrit ceci, que je cite souvent parce que cela reflète
assez ma pensée :
« Au fond, je considère l'époque contemporaine
comme un interrègne pour le poète, qui n'a point à y être mêlé
: elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire,
pour qu'il ait autre chose à faire qu'à travailler avec mystère en
vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps à envoyer aux
vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour n'être point
lapidé d'eux, s'ils le soupçonnaient de savoir qui n'ont pas lieu.
» (Lettre à Verlaine du 16 novembre 1885).
(Évidemment,
cela ne concerne, encore une fois, que les gens qu’attirent les
choses de l’esprit : je ne cherche pas, en ces temps troublés, à
décourager les vocations guerrières : la vie de bravoure a ses
ivresses, qui valent celles de la vie de sensibilité. On le sait.
Pour
paraphraser, on pourrait dire :« L'état de plaisir que l'on appelle
ivresse est exactement un sentiment de haute puissance… Les
sensations de temps et de lieu sont transformées; on embrasse des
espaces énormes que l'on vient à peine de percevoir; le regard
s'étend sur des horizons plus vastes et des multitudes; les organes
s'affinent pour la perception des choses les plus petites et les plus
fugaces; c'est la divination, la force de l'entendement, mises en
éveil par la moindre incitation, par la suggestion la plus faible:
la sensualité "intelligente" —; la force se manifeste
comme sentiment de souveraineté dans les muscles, souplesse de
mouvement, et plaisir que procure cette souplesse, comme danse,
légèreté, presto; la force devient la joie de démontrer cette
force, un coup de bravoure et d'aventure, l'intrépidité,
l'indifférence à l'égard de la vie et de la mort… »).
Bref,
si vous aimez la guerre, ce monde est fait pour vous. Mais si vous
aimez la vita contemplativa, vous êtes cerné, encore une fois, environné de tribus d’injouissants qui toutes, d’une façon
ou d’une autre, se pensent supérieures aux autres, quand elles ne
sont que des ramassis de superstitieux venimeux.
Bien
sûr, la vie poétique est le plus souvent solitaire, — sauf dans
l'amour et son expression charnelle, où elle s’expérimente à
deux, en comme-un.
Mais
le nombre ne fait rien à l'affaire, et quand on est poétiquement et
mystiquement sec, que l'on soit deux ou deux milliards, on reste
toujours aussi sec, — et en parler ne change rien et ne sert à
rien.
En
parler ne sert à rien.
Voilà
ce que j’ai appris des gymnosophistes de l’Inde.
C’est
peu, mais c’est tout.
Je
vous ai déjà raconté cette anecdote avec Vadgi, à Bardez. Nous
étions là, avec quelques amis sur la plage, par une magnifique nuit
de pleine lune, à fumer avec deux saddhu : à un moment, l’un des
saddhu dit à l’autre : « Quelle nuit somptueuse pour s’unir
avec une belle shakti et connaître avec elle… et patati et patata…
». L’autre l’interrompt brutalement : « Oui, une belle shakti…
et ça m’éviterait d’avoir à entendre bavasser un vieux bouc
comme toi ! ».
Vadgi,
qui seul parmi nous parlait hindi, nous fit mourir de rire en nous
traduisant aussitôt la scène. Mais, avec le temps, la leçon a
porté ses fruits.
Spéculer
sur le monde plutôt que de s’y unir — ce que fait la pensée
philosophique ou théologique — est le signe de ce que j'ai appelé
l’injouissance : ça pense parce que ça n'a pas la lumière
(enfin, pas à tous les étages) : bien sûr, la réflexion est juste
et nécessaire dans nombre de circonstances mais son abus signe
l’injouissance : plus ça écrit, plus ça rumine — ou, à
l’inverse, plus ça selfise —, moins ça jouit : c'est ce que disait
déjà Lin-tsi (qui n'avait pas de smarte-faune…) à propos de ceux qu’il voyait avaler sans arrêt
les « haricots noirs » des textes sacrés du bouddhisme, — textes
sacrés seulement bons, selon lui, à se torcher.
La
particularité de mon diagnostic c’est d'associer cette
injouissance poétique, mystique, à l'incomplétude amoureuse,
c’est-à-dire à l'impuissance orgastique, — dont les causes sont
celles que la psychanalyse reichienne, par exemple celle des Premiers
écrits, met en évidence.
Plutôt
que de jouir simplement de l’amour et des ses délices
enchanteresses, l'injouissant — le cerveau empli de superstitions
et d’âneries, et le corps martyrisé par le résultat familial,
social, historique de ces superstitions et de ces âneries —
s’excite à faire des chose « impures », « sales »,
interdites, marquées par la haine, le dégoût etc., impuissant qu'il
est à s'abandonner à la volupté, terrorisé par la jouissance.
S’aimer autrement que furtivement, méchamment — et toujours de
façon contrariée, tourmentée —, au fond, il ne peut même pas
l’envisager. Freud voyait là, à l’œuvre, la « pulsion de mort
», — encore une idée.
Reich,
plus véridiquement, voyait ce masochisme comme une conséquence
plutôt que comme un principe et une force surnaturels animant les
Hommes comme la Lune anime les marées.
Une
humanité marquée par ce masochisme associe généralement la vie
contemplative avec l'ascétisme et la continence amoureuse et
sexuelle, et donc certains de vos amis seront probablement surpris
de la voir ici aussi intimement liée à la jouissance amoureuse et à
la sentimentalité, au farniente idyllique, aux plages, au jeu, à la musique etc.
Ils nous critiqueront.
Notre
gracieuse et délicate avant-garde sensualiste offre pourtant tant de
charmes.
On
trouve encore dans Avant-garde sensualiste 2 ; (Janvier/ Décembre
2004), ceci :
«
Les sensualistes et la source ouverte.
S'il
y a quelque chose de particulier dans la perception du monde que les
sensualistes magnifient et qui les caractérise c'est ce sentiment du
prodige toujours possible et à venir, du sentiment de la suite à
venir des prodiges, des moments de joie, de grâce, de plénitude, de
force, de silence, de subjugation poétique qui vont venir et des
traductions, “plastiques”, poétiques, littéraires,
“artistiques” auquel tout cela donnera lieu.
Les
Libertins-Idylliques n'attendent rien que les prochaines extases, les
prochaines illuminations qui sont aussi les prochaines inspirations :
c'est un fleuve de force sans fin.
Comment se manifestera la
prochaine fois la beauté, comment se traduira l'extase du monde ?
Le futur est une fête d'amour et de créativité…
Attendre
le meilleur de soi et de ceux avec lesquels on joue ce jeu-là et
l'offrir au monde d'une façon ou d'une autre, ici ou là. »
Mais,
bien sûr, pour comprendre et apprécier notre sensualisme, qui me paraît bien plus
aimable que le Tch’an de Lin-tsi ou le Zen de Ikkyu, ou encore que le
tantra des sâdhu croisés en marchant dans les pas de Pyrrhon, il
faut ne pas oublier Céline, Céline qui, permettez-moi de vous le
rappeler, écrivait si justement :
“… le marivaudage, croyez-moi, est notre bien ultime aimable clef !… Amérique, Asie, Centre-Europe ont jamais eu leurs Marivaux… regardez ce qu'ils pèsent, éléphantins ! balourds maniéreux !…” (D’un château l’autre).
À
vous,
R.C. Vaudey
.