lundi 14 octobre 2019

Idillie









Antoine Watteau

La gamme d’amour
1715-1718





« Je comprends enfin
Que c'est d'avoir joué
À la petite bergère
Enfant —
Lorsque vous courriez le plateau
Accompagnant votre voisine fermière
Avec ses vaches, ses chèvres et ses petits veaux
Que vous vient ce cœur idyllique
Cette belle âme pure et fière
À laquelle répugnent tant
Toutes les formes de la friponnerie
Et de l'indignité —
Et aussi ce grand goût du silence
Et de la contemplation
Bref, tout ce qui illumine tant nos amours bucoliques
Marquées du sceau de votre fraîcheur
Et de votre intégrité mystiques


Et je sens bien à quel point je suis le plus heureux des hommes
De vous avoir rencontrée
Et d'avoir su de vous me faire aimer
Ce qui au départ — je l'avoue — n'était pas gagné


Ces âmes pures et bucoliques
Auxquelles à travers le temps
Rêvaient tant les mondains et les courtisans
Adeptes de la flagornerie et de la trahison
Confrontés aux putains et aux manipulatrices
Aux coureurs de dot, aux abuseurs et aux pervers narcissiques
Et dont le mythe traverse l'histoire de la littérature et de la poésie
De Théocrite à d'Urfé
En passant par Virgile, Ronsard et Vauquelin de La Fresnaye —
Finalement, elles existent :


Et je vous ai rencontrée


Le fond de votre cœur était frais
(Le mien ne demandait qu’à le redevenir
Sans avoir été vraiment altéré)
Et Paris ne vous avait pas pervertie
Ne nous étant depuis jamais mêlés au monde
Comme deux aimables Sainte-Colombe
Ayant toujours cultivé l’otium
Autant qu'on le pouvait –
L’otium par la poésie vécue illuminé —
Il l'est resté




Aujourd'hui, nous tentons de préserver
Cet environnement poétique et agreste
Où vous avez grandi
Et où s'épanouit notre amour depuis tant d'années…
C'est bien sûr lui qui nous inspire ce beau geste
Et sa réussite
Comble et enflamme notre amour en retour


Tout cela est évidemment bien charmant
Et bien sûr aussi peu de chose
Dans la guerre du temps
Où tout peut être balayé en un instant… »






Allongés dans notre grand lit frais
Voilà les réflexions que l'on se fait
Encore tout émus et émerveillés
Du concert qui hier
Nous bouleversait et nous ressuscitait


Tout cela est si délicat et si hors du temps
Que nos baisers s'envolent
En farandole
Suivant nos âmes d'enfants


Dehors, l'après-midi est resplendissant
Son or force nos rideaux
Tandis que dans notre pénombre
On se coule dans l'amour caressant


Si l'Humanité a rêvé des amours idylliques
Il semble que nous seuls en ayons la clef
Et connaissions du tableau la partie toujours voilée
Ou alors les autres restent bien discrets


Disons que rien n'est si délicat
Si puissant et si beau
Pas même la musique —
Que ce chapitre toujours tu du récit des amours rustiques
Et si hier
Lors du concert
J'étais plutôt passif
Soumis à la toute-puissance
Béatifique
D'une Diva lyrique –
Je suis cette fois un des deux héros
Un musicien même
Qui n'ai que peu le loisir
D'apprécier la sublimité du génie féminin
Même si je m'en délecte au-delà du dicible –
Emporté que je suis dans les vagues harmoniques
De la jouissance en comme-un
Et de son tempo
Dans ce duo
Avec vous
En Déesse sensualiste
Extatique
Que guide son cœur palpitant
Aspirant à l'amour
Attentive à mes élans
Savourant mes retardements
Et mes abbellimenti de paradis —
Débordée par ses vagues célestes
Et puis
Finalement
Au bout du bout de l'enchantement —
Convulsée de Beauté définitive
Alors que je suis moi-même emporté
Dans une transe miraculeuse
Absolue et clonique


Découvrir la réalité des amours pastorales
Galantes et mystiques —
De si longue tradition
Et si mythiques
Ou peut-être encore leur donner enfin corps
Voilà quelque chose que seuls les miracles de la vie peuvent offrir
Et ce à quoi nul n'est vraiment préparé


Qui nous laisse absolument muets


Et comme sous un charme
Indicible
Dans cette sorte de faille spatio-temporelle
Qui à travers l'horreur des époques semble demeurer toujours aussi belle
Et aussi surréelle


Enfin, c’est ce que je me dis
À cette heure de la nuit
Où il est temps de m’endormir
En vous remerciant
Vous et la vie









Le 14 octobre 2019
R.C. Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019










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