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Poème-collage 1988
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DEUXIÈME MOUVEMENT
Où l’on verra...
« Les sensualistes à
l'affût de ces cas où l'âme grande et belle, sans le moindre
artifice, refus ou dérobade, est encore possible au milieu de notre
monde et de notre réalité modernes, où elle est aussi capable
aujourd'hui encore de s'intégrer à des situations harmonieuses,
équilibrées, y gagnant d'apparaître à la vue, de pouvoir durer,
exercer sa vertu d'exemple, et aider ainsi, en suscitant l'imitation
et l'envie, à créer l'avenir. »
La fuite des Plombs
Ce qui distingue vraisemblablement
les Libertins-Idylliques de la plupart des écrivains, des
philosophes et même des “artistes” du moment, c'est le rapport
qu'ils entretiennent avec les formes de l'ancienne bohème artistique
qui, lorsqu’elle fut authentique, fut plutôt, dans ses
avant-dernières manifestations, anti-artistique...
D'ailleurs cette bohème
“artistique” — au sens où des individus se regroupent autour
de la dédication totale d'eux-mêmes aux arts et à la poésie, en
dehors des normes sociales – et même avec ses aspects folkloriques
mais plutôt déplaisants de la misère matérielle — n'est pas si
ancienne que cela : elle existait encore à Paris, au moins jusqu'aux
alentours du début des années 90 du siècle dernier, et Guy Debord,
qui devait retrouver en elle le goût de celle qu’il avait connue
au milieu du siècle, au Quartier latin, et qu’il n’avait jamais
trahie, venait boire avec elle, à l’endroit et à la place des
fêtes.
Avec Dominique, Jacques,
Jean-Michel... qui furent aussi celle et ceux avec lesquels nous
buvions ; à cette même place et à la même époque.
C'est cette expérience des
formes, presque disparues aujourd’hui, de la bohème qui
différencie, entre autres choses, les Libertins-Idylliques des
libertins en général, et qui fait que, certainement, ils peuvent
plus que les seconds être taxés d'une forme d' « asociabilité »
(mais lorsqu'on voit le courant dont ils sont issus, on comprend
mieux leur sorte d'extériorité).
Les libertins acceptent, le plus
souvent, plus volontiers le monde tel qu'il est ; tous n'ont pas
souhaité sa transformation (Casanova) ; ils ne perdent pas de temps
à cela et, au contraire, concentrent leur énergie sur les moments
de la jouissance qu'ils peuvent vivre avec d'autres — de toutes
conditions — avec lesquels ils ont pu saisir — pour la partager —
un moment de cette volonté que les hommes éprouvent parfois d'être
eux-mêmes, dans le plaisir, contre la force des habitudes et des
fonctions sociales qui les enferment le reste du temps.
Les Libertins-Idylliques dans la
suite des lettristes internationaux, des poètes de la Beat
Generation, des yippies, des groupes radicaux —
pour ne faire référence qu'au demi-siècle écoulé —
s'inscrivent, eux, et malgré leur goût pour Casanova, dans la
lignée de ces communautés informelles et de ces individus hors
castes, qui avaient refusé cet enfermement dans la division du
travail et choisi et exigé, la plupart du temps, de leurs
fréquentations les mêmes ruptures sociales, familiales,
professionnelles (ce qu'on imagine un peu moins facilement
aujourd'hui où ces ruptures ne sont pas, généralement, provoquées
par les individus mais imposées par le mouvement effréné du dogme
économiste — developpé sur et par la Séparation — recomposant
le monde...) ; ils sont donc dans la lignée de tous ceux qui avaient
choisi — pour le dire en détournant ce que Debord disait de Paris
— de vivre dans l'amour et la poésie vécue et en actes (même
pauvrement, éventuellement, mais le plus totalement possible hors de
l'emprise de la société de l’Injouissance) plutôt que riches
n'importe où ailleurs. Ce qui n'est pas nécessairement, toujours,
une sinécure. Les libertins, eux, et ils ont raison, n'ont jamais
aimé la misère (qui peut l'aimer ?) et l'ont toujours fuie comme la
peste.
En conséquence de cette recherche
de l'extériorité sociale, on a reproché à certains des
Libertins-Idylliques de n'avoir jamais travaillé — et de ne s’en
être pas cachés — ou d’avoir dilapidé de maigres héritages,
et, à d’autres, qui avaient été contraints, par la nécessité,
de déroger, de n'avoir exercé, le plus brièvement possible, que
des professions réprouvées, chargées au surplus d'un douteux et
ridicule folklore (dockers, ouvrier(e)s dans des usines, déménageurs,
bûcherons même... ) ; on a dit que certains n’avaient, je cite :
“pris dans le système des études que ce qu'il avait de meilleur,
c'est-à-dire les bourses”, ou que d’autres étaient allés
jusqu'à la création de certaines affaires — tout aussi douteuses
que la plupart de leurs autres activités connues — à la seule fin
vraisemblable de produire un maigre rideau de fumée de protection
sociale pour abriter leurs dangereuses activités amoureuses et
poétiques.
Bref, certains d’entre nous ont
pu être accusés, par les pauvres, d’avoir, peut-être, ici
ou là dans le monde, détourné, parfois, les mécanismes de la
gestion des “ressources humaines”, mécanismes qui n’avaient
évidemment pas été mis en place pour “l’amour, la poésie”
et le génie mais pour la gestion des “Employés” (employés bien
entendu à de bien plus nobles tâches...), quand, parmi ceux qui
les organisent, on nous a moqués pour notre médiocrité dans ce
qui est chez eux un métier et/ou une affaire de famille.
Mais les plus féroces de nos
détracteurs disent, avec raison, que c’est seulement dans les
temps futurs, dans un siècle par exemple, que l’on pourra mesurer
plus justement tout ce qu'auront coûté nos dispendieuses oisivetés
à l’honnête collectivité bien-pensante des esclaves sans maîtres
(mais non sans chacals), et qu’alors seulement on pourra mettre
tout cela en parallèle avec les apports inégalés au génie de
l’Humanité qu'auront réalisés, dans le même temps, par exemple
les professionnels de l'amiante et le personnel politique,
syndicaliste et ouvrier, parfaitement à leur service, d'il y a
vingt-cinq ou trente ans ; et que l'on comprendra mieux alors
pourquoi toute cette engeance de poètes asociaux, de philosophes
extatiques et d'aventuriers faméliques que nous — et quelques
autres dans notre genre — sommes à leurs yeux est toujours
nuisible à leur genre de société.
Cette bohème dont je parle il lui
arrivait même de se transporter de l'autre côté de la Terre… (le
secret de se transporter à l'autre bout de la Terre, lorsque l'on
vit ainsi, appartient à ce milieu particulier qui trouve toujours —
ou presque… — des ressources inattendues...). A ce propos, on a
soupçonné certains parmi les sensualistes d’être ou d’avoir
été tout simplement des trafiquants de drogue et d’avoir ainsi
travaillé à embrumer le monde, ce qui est absolument
diffamatoire : aucun parmi nous n’a jamais fait passer des
frontières à autre chose qu’à des idées (sans toutefois
toujours les déclarer) et, en cultivant les beaux-arts amoureux,
nous n’avons jamais travaillé à rien d’autre qu’à
éclairer le monde ; de nos œuvres et de nos écrits ; la preuve.
Nous n’avons pas tout fait pour
fuir les Plombs ; mais seulement ce qui, à nos yeux — et
selon nos étranges critères qui ne sont pas ceux du monde commun –
que n’intéresse que l’esbroufe du pouvoir, de l’avoir et du
paraître — ne nous paraissait pas indigne.
Mais...
(au delà de tout cela, lié à la
nécessité...)
Cette fuite des Plombs, c'est une
question qui est liée surtout à la jouissance, au soleil, à la
volupté sexuelle et à la sexualité voluptueuse, à la jouissance
de l'art et à l'art de la jouissance, tout à fait liée au
farniente (le fameux “Non-agir”) magique, amoureux, inouï,
à la délectation du Temps, quand il passe heureusement,
c'est-à-dire, comme l'écrivait Trelawney, inaperçu, et
j'ajouterai, parfaitement joui, lorsque se mêlent le jeu, l'amour,
le rire, la création, la découverte du monde (la musique, l'art, la
littérature, la poésie etc.).
Il y a un moment où la question
de l'existence ne se pose pas.
La mélodie sensualiste éclot
dans ce moment.
Elle prône, plus réellement que
tout autre chose, la recherche de ce genre de moments, la création
des situations nécessaires à ce sentiment évident, jouissant,
joueur, rieur de l'existence.
Dans le cours du XXe siècle, il
semble que les peintres et les poètes, et quelques aventuriers
(c'était parfois les mêmes), aient plus souvent trouvé le lieu et
la formule de ce genre de situations.
Bien entendu, on ne peut être
meilleur que son temps de sorte que ce XXe siècle — période de la
quête effrénée du Graal de la présence et de la jouissance de
soi-même, du monde et de l'autre, par l'individu ayant à peine
commencé de s'extirper péniblement des Plombs de la métaphysique,
de la religion, de la morale, des réflexes et de la pensée
grégaires et du ressentiment — n'a pas pu donner beaucoup
d'exemples très réussis de cela ; néanmoins on les a vus
apparaître, par moments, dans la vie de certains du genre de ceux
dont je viens de parler, même si, le plus souvent, ils étaient vite
rattrapés par les réflexes et la pensée grégaires (sous leurs
formes politiques, essentiellement) comme si les vieilles lois du
troupeau, avec le sentiment de la faute et de la souffrance
nécessaire, devaient, dans ce siècle-là, d'une façon ou d'une
autre, toujours rattraper ceux qui tentaient d'y échapper.
Malgré cela donc, quelques poètes
et quelques écrivains dans leurs écrits [...], Picasso, Matisse ou de
Kooning, dans leur peinture, plus que beaucoup de “philosophes”
et autres “théoriciens” du siècle écoulé, nous ont parlé de
la jubilation, de la jouissance puissante et parfois même paisible
d'exister.
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Poèmes-collages 1988
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Avant-garde sensualiste 2
Janvier/Décembre 2004
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