samedi 4 juillet 2015

La fuite des Plombs







Poème-collage 1988






DEUXIÈME MOUVEMENT


Où l’on verra...

« Les sensualistes à l'affût de ces cas où l'âme grande et belle, sans le moindre artifice, refus ou dérobade, est encore possible au milieu de notre monde et de notre réalité modernes, où elle est aussi capable aujourd'hui encore de s'intégrer à des situations harmonieuses, équilibrées, y gagnant d'apparaître à la vue, de pouvoir durer, exercer sa vertu d'exemple, et aider ainsi, en suscitant l'imitation et l'envie, à créer l'avenir. »



La fuite des Plombs

Ce qui distingue vraisemblablement les Libertins-Idylliques de la plupart des écrivains, des philosophes et même des “artistes” du moment, c'est le rapport qu'ils entretiennent avec les formes de l'ancienne bohème artistique qui, lorsqu’elle fut authentique, fut plutôt, dans ses avant-dernières manifestations, anti-artistique...

D'ailleurs cette bohème “artistique” — au sens où des individus se regroupent autour de la dédication totale d'eux-mêmes aux arts et à la poésie, en dehors des normes sociales – et même avec ses aspects folkloriques mais plutôt déplaisants de la misère matérielle — n'est pas si ancienne que cela : elle existait encore à Paris, au moins jusqu'aux alentours du début des années 90 du siècle dernier, et Guy Debord, qui devait retrouver en elle le goût de celle qu’il avait connue au milieu du siècle, au Quartier latin, et qu’il n’avait jamais trahie, venait boire avec elle, à l’endroit et à la place des fêtes.

Avec Dominique, Jacques, Jean-Michel... qui furent aussi celle et ceux avec lesquels nous buvions ; à cette même place et à la même époque.

C'est cette expérience des formes, presque disparues aujourd’hui, de la bohème qui différencie, entre autres choses, les Libertins-Idylliques des libertins en général, et qui fait que, certainement, ils peuvent plus que les seconds être taxés d'une forme d' « asociabilité » (mais lorsqu'on voit le courant dont ils sont issus, on comprend mieux leur sorte d'extériorité).

Les libertins acceptent, le plus souvent, plus volontiers le monde tel qu'il est ; tous n'ont pas souhaité sa transformation (Casanova) ; ils ne perdent pas de temps à cela et, au contraire, concentrent leur énergie sur les moments de la jouissance qu'ils peuvent vivre avec d'autres — de toutes conditions — avec lesquels ils ont pu saisir — pour la partager — un moment de cette volonté que les hommes éprouvent parfois d'être eux-mêmes, dans le plaisir, contre la force des habitudes et des fonctions sociales qui les enferment le reste du temps.

Les Libertins-Idylliques dans la suite des lettristes internationaux, des poètes de la Beat Generation, des yippies, des groupes radicaux — pour ne faire référence qu'au demi-siècle écoulé — s'inscrivent, eux, et malgré leur goût pour Casanova, dans la lignée de ces communautés informelles et de ces individus hors castes, qui avaient refusé cet enfermement dans la division du travail et choisi et exigé, la plupart du temps, de leurs fréquentations les mêmes ruptures sociales, familiales, professionnelles (ce qu'on imagine un peu moins facilement aujourd'hui où ces ruptures ne sont pas, généralement, provoquées par les individus mais imposées par le mouvement effréné du dogme économiste — developpé sur et par la Séparation — recomposant le monde...) ; ils sont donc dans la lignée de tous ceux qui avaient choisi — pour le dire en détournant ce que Debord disait de Paris — de vivre dans l'amour et la poésie vécue et en actes (même pauvrement, éventuellement, mais le plus totalement possible hors de l'emprise de la société de l’Injouissance) plutôt que riches n'importe où ailleurs. Ce qui n'est pas nécessairement, toujours, une sinécure. Les libertins, eux, et ils ont raison, n'ont jamais aimé la misère (qui peut l'aimer ?) et l'ont toujours fuie comme la peste.

En conséquence de cette recherche de l'extériorité sociale, on a reproché à certains des Libertins-Idylliques de n'avoir jamais travaillé — et de ne s’en être pas cachés — ou d’avoir dilapidé de maigres héritages, et, à d’autres, qui avaient été contraints, par la nécessité, de déroger, de n'avoir exercé, le plus brièvement possible, que des professions réprouvées, chargées au surplus d'un douteux et ridicule folklore (dockers, ouvrier(e)s dans des usines, déménageurs, bûcherons même... ) ; on a dit que certains n’avaient, je cite : “pris dans le système des études que ce qu'il avait de meilleur, c'est-à-dire les bourses”, ou que d’autres étaient allés jusqu'à la création de certaines affaires — tout aussi douteuses que la plupart de leurs autres activités connues — à la seule fin vraisemblable de produire un maigre rideau de fumée de protection sociale pour abriter leurs dangereuses activités amoureuses et poétiques.

Bref, certains d’entre nous ont pu être accusés, par les pauvres, d’avoir, peut-être, ici ou là dans le monde, détourné, parfois, les mécanismes de la gestion des “ressources humaines”, mécanismes qui n’avaient évidemment pas été mis en place pour “l’amour, la poésie” et le génie mais pour la gestion des “Employés” (employés bien entendu à de bien plus nobles tâches...), quand, parmi ceux qui les organisent, on nous a moqués pour notre médiocrité dans ce qui est chez eux un métier et/ou une affaire de famille.

Mais les plus féroces de nos détracteurs disent, avec raison, que c’est seulement dans les temps futurs, dans un siècle par exemple, que l’on pourra mesurer plus justement tout ce qu'auront coûté nos dispendieuses oisivetés à l’honnête collectivité bien-pensante des esclaves sans maîtres (mais non sans chacals), et qu’alors seulement on pourra mettre tout cela en parallèle avec les apports inégalés au génie de l’Humanité qu'auront réalisés, dans le même temps, par exemple les professionnels de l'amiante et le personnel politique, syndicaliste et ouvrier, parfaitement à leur service, d'il y a vingt-cinq ou trente ans ; et que l'on comprendra mieux alors pourquoi toute cette engeance de poètes asociaux, de philosophes extatiques et d'aventuriers faméliques que nous — et quelques autres dans notre genre — sommes à leurs yeux est toujours nuisible à leur genre de société.

Cette bohème dont je parle il lui arrivait même de se transporter de l'autre côté de la Terre… (le secret de se transporter à l'autre bout de la Terre, lorsque l'on vit ainsi, appartient à ce milieu particulier qui trouve toujours — ou presque… — des ressources inattendues...). A ce propos, on a soupçonné certains parmi les sensualistes d’être ou d’avoir été tout simplement des trafiquants de drogue et d’avoir ainsi travaillé à embrumer le monde, ce qui est absolument diffamatoire : aucun parmi nous n’a jamais fait passer des frontières à autre chose qu’à des idées (sans toutefois toujours les déclarer) et, en cultivant les beaux-arts amoureux, nous n’avons jamais travaillé à rien d’autre qu’à éclairer le monde ; de nos œuvres et de nos écrits ; la preuve.

Nous n’avons pas tout fait pour fuir les Plombs ; mais seulement ce qui, à nos yeux — et selon nos étranges critères qui ne sont pas ceux du monde commun – que n’intéresse que l’esbroufe du pouvoir, de l’avoir et du paraître — ne nous paraissait pas indigne.

Mais...

(au delà de tout cela, lié à la nécessité...)

Cette fuite des Plombs, c'est une question qui est liée surtout à la jouissance, au soleil, à la volupté sexuelle et à la sexualité voluptueuse, à la jouissance de l'art et à l'art de la jouissance, tout à fait liée au farniente (le fameux “Non-agir”) magique, amoureux, inouï, à la délectation du Temps, quand il passe heureusement, c'est-à-dire, comme l'écrivait Trelawney, inaperçu, et j'ajouterai, parfaitement joui, lorsque se mêlent le jeu, l'amour, le rire, la création, la découverte du monde (la musique, l'art, la littérature, la poésie etc.).

Il y a un moment où la question de l'existence ne se pose pas.
La mélodie sensualiste éclot dans ce moment.

Elle prône, plus réellement que tout autre chose, la recherche de ce genre de moments, la création des situations nécessaires à ce sentiment évident, jouissant, joueur, rieur de l'existence.

Dans le cours du XXe siècle, il semble que les peintres et les poètes, et quelques aventuriers (c'était parfois les mêmes), aient plus souvent trouvé le lieu et la formule de ce genre de situations.

Bien entendu, on ne peut être meilleur que son temps de sorte que ce XXe siècle — période de la quête effrénée du Graal de la présence et de la jouissance de soi-même, du monde et de l'autre, par l'individu ayant à peine commencé de s'extirper péniblement des Plombs de la métaphysique, de la religion, de la morale, des réflexes et de la pensée grégaires et du ressentiment — n'a pas pu donner beaucoup d'exemples très réussis de cela ; néanmoins on les a vus apparaître, par moments, dans la vie de certains du genre de ceux dont je viens de parler, même si, le plus souvent, ils étaient vite rattrapés par les réflexes et la pensée grégaires (sous leurs formes politiques, essentiellement) comme si les vieilles lois du troupeau, avec le sentiment de la faute et de la souffrance nécessaire, devaient, dans ce siècle-là, d'une façon ou d'une autre, toujours rattraper ceux qui tentaient d'y échapper.

Malgré cela donc, quelques poètes et quelques écrivains dans leurs écrits [...], Picasso, Matisse ou de Kooning, dans leur peinture, plus que beaucoup de “philosophes” et autres “théoriciens” du siècle écoulé, nous ont parlé de la jubilation, de la jouissance puissante et parfois même paisible d'exister.














Poèmes-collages 1988






Avant-garde sensualiste 2

Janvier/Décembre 2004





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