mercredi 11 novembre 2015

Comment on va des Illuminations aux Illuminescences












Carte de Tendre





Arété — qui sentait bien que ses remarques étaient la cause de ces nouvelles envolées prophétiques de Nietzsche, accompagnées de sa vindicte rageuse contre le dernier homme — profita du fait qu'il s'était détourné un instant — afin de commander une nouvelle vodka — pour me demander :


« Mon cher R.C., bien que vous nous l'ayez déjà exposé, redites-moi encore comment vous avez, Héloïse et vous, découvert ces choses tendres de l'amour contemplatif — galant… J'aime tant à l'entendre.


Nietzsche avait beau être quelque peu alcoolisé, il n'en était pas moins un galant homme, et, s'il avait compris que la discussion allait prendre, pour un moment, le tour qu'Arété avait décidé de lui donner, il tint cependant à ajouter :

« Ce qu'Héloïse et Vaudey ont apporté à l'amour, c'est le plus haut sentiment de puissance et de sûreté, c'est-à-dire le grand style — car c'est dans ce qui est de grand style, et seulement là, que ce plus haut sentiment de puissance et de sûreté trouve son expression.

La puissance qui n'a plus besoin de démonstration ; qui dédaigne de plaire ; qui répond difficilement ; qui ne se sent pas de témoins autour de soi ; qui, sans en avoir conscience, vit des objections qu'on fait contre elle ; qui repose en soi-même, fatalement, une loi parmi les lois : c'est là ce qui parle de soi en grand style.

Et c'est ce que j'ai trouvé dans leur amour contemplatif — galant, ce sentiment de la puissance qui se déploie dans l'aisance — dont j'ose penser qu'ils l'ont en partie appris de moi ! ».

Nietzsche était un peu grandiloquent — comme le sont parfois ceux qui ont trop bu et qui sont un peu dépités quand on vient couper leurs élans prophétiques

Certes, dis-je, vous m'avez appris ce qu'est la puissance mais je l'avais appris de vous d'autant plus aisément que c'était un sentiment de l'enfance. Je ne parle pas du sentiment de toute-puissance du nourrisson mais bien plutôt de celui que m'avait donné ma position dans le monde à ma naissance. Je suis né, comme je l'ai dit, dans une famille de rentiers et de propriétaires terriens qui avaient quitté au début du vingtième siècle la Savoie et Turin pour s'installer dans l'Algérois — où la France avait choisi de chapeauter la féodalité qu'elle y avait trouvée et qui régentait les indigènes, plutôt que de la supprimer.

Mes arrière-grands-parents s'étaient ainsi retrouvés dans la situation de vivre dans un département de la République où la plus grande partie de la population — les indigènes, donc — était composée de gens qui n'étaient pas des citoyens à part entière — et dont le vote, par exemple, n'avait pas le même poids — et continuaient à être organisés selon le vieux système féodal en vigueur avant la conquête française : les fellahs étaient des fellahs qui travaillaient pour leurs seigneurs locaux, les caïds, lesquels les payaient à coups de trique — comme ils l'avaient toujours fait.


Les grands propriétaires, non-musulmans, soucieux de leurs seuls intérêts, apparaissaient ainsi aux yeux de ces fellahs comme des Surcaïds, puisqu'ils faisaient la loi, au sens strict du terme, et avaient le pas sur l'ancienne aristocratie locale, mais, eux, à l'inverse de cette dernière, s'en tenaient à la législation française concernant les ouvriers agricoles — enfin pour ce qui est de ma famille — et n'entretenaient pas non plus, comme les propriétaires fonciers de métropole, des simples d'esprit dans des étables en les payant de pain et de gnôle — ce qui était une pratique courante dans les fermes françaises du temps où il y en avait encore —, peut-être parce qu'en terre d'Islam, du fait de l'assujettissement de la femme, de l'importance de sa virginité, la consanguinité était moins répandue, et produisait moins de tarés, et, assurément, parce que leur religion interdisait de toute façon que les ouvriers agricoles pussent être payés en alcool.

Je voyais Céline, à la table d'à côté, qui approuvait. Je continuais.

Il est difficile de rendre cette atmosphère de patriarcat féodal et paternaliste, et de fidélité aveugle qui liait ces gens que tout — la culture, la religion, les mœurs — séparait. Et qui n'a plus d'importance, puisque le temps l'a emportée comme toutes les autres choses, bonnes ou mauvaises, de cette époque. La seule chose qui importe, c'est que, tant par ma famille — où j'étais le seul enfant, fils unique de ma mère qui, de santé fragile, n'aurait jamais dû accoucher, enfant qu'elle avait eu à trente et un ans – ce qui à l'époque était plutôt tardif —, tant par ma famille, donc, que par les gens à notre service — aussi bien à Alger que sur nos propriétés —, j'étais en quelque sorte traité comme un roi : cela peut paraître anecdotique mais cela a laissé des traces indélébiles dans mon caractère. Ainsi, il m'est difficile de parfaire. D'une certaine façon, je trouve cela un peu vulgaire. Donner les grandes lignes, les exposer mais s'en m'attarder sur ce que je considère comme des vétilles, cela me semble encore aujourd'hui suffire. C'est en cela que je me sens plus proche de Montaigne — qui pour le reste ne me passionne guère — que des intellectuels et des écrivains de mon siècle — pour la plupart ouvriers de leurs œuvres et tous assez infâmes rastignacs, voulant à tout prix paraître et « réussir ». Pour ma part, et avant même toute réflexion critique — à la Chamfort — ou politique — à la Debord —, paraître m'a toujours plutôt paru indigne. Les hommes vraiment puissants ne paraissent pas : ils paressent amoureusement — chez eux — et lisent, à l'abri des regards de la multitude, entourés d'hommes et de femmes simples et sûrs. C'est ainsi que j'ai éprouvé la puissance chez les miens, enfant.

Ce sentiment de la puissance qui dédaigne de plaire, dont vous parliez, mon cher Nietzsche, cette façon de considérer l'œuvre d'art, la théorie, le poème comme une expression de soi qui n'a pas à s'occuper du reste, tranche avec celle qui prévaut dans mon époque prétendument démocratique — et pourrait me gêner, si je m'y attardais, car, je dois l'avouer, je ne suis pas né dans un monde démocratique mais plutôt, vous le voyez, quasi-féodal que je ne peux comparer qu'à celui des Sudistes. Et qui pourra me le reprocher ? Je n'ai pas fait l'Empire français — et il a commencé de disparaître tout à fait à peine un mois après que j'étais né. »

Ce n'est certainement pas moi qui vous blâmerais d'avoir été élevé comme un vrai Romain ! m'affirma Nietzsche, qui me demanda à quoi ressemblaient les gendelettres de mon temps, et ce que je leur reprochais.

Pour la plupart des écrivains et des intellectuels de mon siècle, dis-je, la littérature, la pensée, l'écriture ont été des échappatoires — et non des moyens d'affirmer quelque goût, quelque passion que ce fût —, donc, le plus souvent, des bouées leur permettant d'échapper à la solitude, à leur sentiment d'indignité ou à ce qu'ils considéraient comme la médiocrité de leur milieu d'origine : les prolétaires souffrent d'avoir été des fils d'ouvriers ; les petits-bourgeois sont malheureux de ne pas avoir été des bourgeois ; les bourgeois, sont honteux — au fond d'eux — de ne pas être nés grand-bourgeois — cela va de soi ; les grand-bourgeois se trouvent méprisables — à un point effroyable — de ne pas être nobles ; quant à ceux qui le sont, beaucoup sont malheureux d'appartenir seulement à la noblesse de robe, et se voient moqués du fait que leurs ancêtres avaient bénéficié de la savonnette à vilains par d'autres plus heureux qui pensent que : « La gloire, noblesse dont les armoiries ne se vendirent jamais, n'est pas la savonnette à vilain qui s'achète, au prix du tarif, dans la boutique d'un journaliste ! », ainsi que l'écrivait le fameux Aloysius Bertrand (un auteur connu de vous, de moi et de quelques-uns de nos amis, n'a-t-il pas tous les droits à être appelé fameux ? — pourrais-je dire, en paraphrasant Baudelaire).

De bien peu un critique pourrait dire, par exemple : « Il a écrit le Manifeste d'une enfance heureuse », car peu ont connu les joies d'une enfance heureuse, et ceux qui les ont connues ne s'en vantent pas, ou ne doivent pas être assez « vendeurs ». 

Mais qui pourrait faire aux autres le reproche d'avoir été touchés, enfants, par le malheur ? Ou d'être taraudés par leur « état dans le monde », « état dans le monde » que seul le philosophe regarde comme les Tartares regardent les villes, c’est-à-dire comme une prison — pour le dire comme Chamfort, qui ajoutait : « L’homme sans état est le seul homme libre, pourvu qu’il soit dans l’aisance, ou du moins qu’il n’ait aucun besoin des hommes ». Heureusement pour moi, j'ai tout de suite refusé d'avoir un état dans le monde — c'était dans l'air du temps —, et j'ai pu m'y tenir. Quant à l'aisance… 

De ce sentiment secret d'indignité de mes contemporains, dont je parlais, naît le respect scrupuleux pour toutes les règles, toutes les hiérarchies et tous les mandarins. Respect lui-même à l'origine de toutes les bondieuseries — et leurs chapelles — littéraires, philosophiques, psychanalytiques et artistiques qui ont si bien fleuri dans ce malheureux pays de républicains « monarchistes » (que l'on pense à Derrida, à Lacan, à Heidegger, etc ) : dans un pays où tous les lettrés sont au fond rongés par le sentiment secret de leur indignité (et quand ce ne sont pas leurs positions sociales d'indigènes qu'ils jugent indignes, c'est leur gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec qui les obsède...), dans un tel pays, donc, adoptez une pose et une prose bien absconses et vous trouverez sans attendre un public de dévots tout prêt à vous admirer, et pour lequel la « noblesse » sera d'appartenir, d'appartenir à une hiérarchie — d'appartenir à cette hiérarchie que vous y établirez. Si j'excepte les petits malins que j'ai cités, la plupart des auteurs et le public littéraire français me font penser à ces paysans que décrit Swift quelque part, qui venaient tout endimanchés, excessifs dans leurs « bonnes manières », présenter leurs respects à leur seigneur et à sa compagnie qui, sitôt qu'ils étaient partis, s'amusaient à les singer et à les contrefaire, dans leur excès de distinction.

Pour moi, j'ai un juste orgueil de ce que je représente, et ce juste orgueil me vient d'avoir su trouver le chemin de la grâce et de la délicatesse dans l'amour dans sa forme la plus abandonnée et la plus puissamment illuminée. En perpétuant et en illustrant ainsi une lignée : celle des esprits libres, qui part de vous, Aristippe et Arété, et passe par toi, vieux bandit de brousse — je m'adressais ainsi à Lin-tsi — et puis vous, mon Cher Nietzsche, et, bien sûr par vous aussi, mon Cher Casanova, vous qui donnez pour ainsi dire le la de la volupté et de la liberté. 

Et je m'arrêtais là car, pour être tout à fait honnête, je ne pouvais pas inclure les joueurs de blues : Billie, Amy et « Schopy ». Nous ne sommes pas de la même école.

Mais — et pour vous répondre, Arété — ce n'est pas ce sentiment de puissance et de sûreté — dont je viens de marquer l'origine — qui me vient à l'esprit lorsque je pense à la découverte que nous avons faite de l'amour contemplatif — galant, Héloïse et moi. Non, c'est le sentiment de la délicatesse, dans une époque où les individus ne pensent qu'à se nuire et à nuire aux autres, à se violenter eux-mêmes ou à violenter les autres. Sexuellement ou de tout autre manière. Qu'ils agissent comme des robots socialement programmés ou qu'ils se prétendent ultra-libertaires. Et je parle en connaissance de cause car j'ai bien connu, de chacune de ces sortes de gens, de beaux exemplaires.

Mais, par-dessus tout, ce qui s'impose comme l'alpha et l'omega dans l'histoire de notre merveilleuse invention — pour le dire comme l'on parle d'un trésor —, c'est le caractère proprement contemplatif d'Héloïse qui a, depuis toujours, donné ce tour particulier à notre amour, et nous y a fait découvrir la mine de l'or du Temps dont nous avait parlé André Breton, — André Breton chez qui j'ai trouvé, et adopté, l'audace de transcrire tant par le poème que l’œuvre d'art ou le genre théorique le résultat des « trouvailles » que nous avons faites — guidés par cette grâce contemplative d'Héloïse, grâce qu'elle tient de sa belle nature et d'une enfance de sauvageonne, passée à admirer, depuis les petits bois, les prés et ses cabanes, les Alpes et le Vercors, — de l'autre côté de la vallée.

Un peu embarrassée par mes propos lyriques, Héloïse précisa : 

« Enfant, j'habitais effectivement avec ma famille en Ardèche où mon père avait acheté un beau corps de ferme qu'il aménageait. Notre voisin était un Hollandais très hippie qui possédait une ferme en activité à deux pas de chez nous. L'été, ses amis débarquaient de Hollande en combis WV sur lesquels étaient peintes des fleurs et, en grosses lettres, ATOMKRAFT NEIN DANKE — mon père était un ingénieur nucléariste et un cadre dirigeant travaillant dans l'« industrie atomique ».

Mais c'étaient encore les années soixante-dix, et, les soirs de juillet et d'août, la joyeuse bande des Bataves débarquait chez en nous en fanfare — au sens strict, c'étaient des musiciens… — pour festoyer joyeusement avec notre famille. De bienheureuses bacchanales dont je me souviens très bien. »

Et elle se mit à rire, ajoutant : 

« Nous, les enfants, nous nous endormions au pieds des baffles, dans les nuits étoilées de l'été — tandis que les fêtes se prolongeaient jusqu'au matin… Qu'est-ce que c'était bien…  Ainsi, ces drôles d'oiseaux — qui faisaient aussi leur toilette nus dans les prés — sont-ils restés, dans mon coeur et mon subconscient, associés pour toujours à la fête et à la joie. »

J'ajoutai alors: 

De sorte que je sais pourquoi Héloïse m'a choisi : lorsque nous nous rencontrâmes, tandis que je lui parlais de mes étranges amis de Hollande ou de Californie — rencontrés aux Colonies —, je lui faisais, sans le savoir, bonne impression. La fête et les moments heureux étaient de mon côté. De mon pauvre domaine, on pouvait voir, d'un côté, les Alpes, de l'autre, le Massif Central, et même, au lointain, les prés et les bois où elle avait grandi — de l'autre côté de la vallée. Aussi abandonna-t-elle la route de la souciance qu'elle entamait à peine avec ses amis — c'était l'époque des « écoles de commerce » —, route qui pour elle avait la forme d'une future vie de journaliste, pour l'insouciance que je représentais. J'étais son type. »

Je fis sourire Aristippe.

Depuis, nous nous ne sommes jamais quittés — et moins encore filoutés —, partageant les joies et les misères. Héloïse était là lorsque mon père mourut, et là encore lorsque, la même année, ce fut ma mère qui passa. Et j'étais là, trois ans plus tard, lorsque ce fut sa mère qui, brutalement, décéda. Mais elle était là encore lorsque, neuf ans plus tard, ce fut mon tour de presque trépasser.

Suivant l'excellent précepte d'André Breton, je ne fais pas état des moments nuls de ma vie, et je pense, comme lui, que « de la part de tout homme il peut être indigne de cristalliser ceux qui lui paraissent tels. »  Mais qui peut croire qu'il n'en a jamais connus ? L'avenir ne m'intéresse pas car je suis un « quantique » — le Quantique des Quantiques – en quelque sorte : n'existe que ce que nous expérimentons… Le présent suffit à la cigale que je suis.

Adolescent, un de mes amis était torturé par l'idée de vieillir — il est mort à vingt ans : il a gâché ses jeunes années avec un souci infondé.

Ce qui arrivera, arrivera : que ce qui nous gâche la vie ne nous la gâche qu'une fois.

Ainsi, mes chers amis, avons-nous toujours gardé, jusqu'ici, la joie, l'insouciance et l'amour… grâce à ce goût pour la volupté sentimentale, nourrie de, et menant à cette source contemplative dont nous parlons.

Et contemplative, Héloïse l'est — quelle que soit son occupation. Ce qui est loin d'être mon cas. Qu'elle peigne, par exemple, et aussitôt elle entre dans cet état — qu'elle nomme flottance —, dans lequel elle se trouve totalement absorbée et calme, oublieuse du monde et sereine, — souvent bercée par Vivaldi, Chopin ou Mozart, et toujours entourée de nos animaux de compagnie qui recherchent toujours, et quoi qu'elle fasse — ou ne fasse pas —, son détachement et sa présence. Et ce beau tour, si particulier, de son caractère, elle l'a bien sûr apporté dans nos amours et nos ébats.

Si peindre ou s'adonner à quelque tâche sans importance lui permet d'accéder à cette forme particulière de la sérénité qui s'ignore — le fameux « céleste » de Tchouang-tseu —, l'amour a eu le même effet — et puis cela a déteint sur moi. Et, comme je suis bavard, j'en ai parlé. Voilà toute l'histoire, ma chère Arété.

Sans Héloïse, il n'y aurait pas plus d'avant-garde sensualiste que de libertins idylliques ou d'amour contemplatif — galant.

Certes, j'ai retrouvé, vers vingt-et-un ans — et parce qu'à cet âge j'avais choisi d'abandonner ma pratique nietzschéenne et debordiste de l'aphorisme pour le cri primal dans le cadre reichien de l'analyse —, les béatitudes et les sentiments extatiques de la toute première enfance que j'ai, depuis ce temps, toujours considérés comme le seul vrai trésor sur cette Terre.

Ces émerveillements muets et ces félicités étaient liés, traditionnellement, à la poésie, à la poésie vécue — que l'on pense seulement au haïku. Que l'on pût les connaître, pour ainsi dire encore magnifiés, par le biais de l'amour, et de l'amour charnel en particulier, ne faisait pas partie des bénéfices censés pouvoir être attendus de l'analyse ou de l'étude de la philosophie.

Certes, je les avais déjà connus et cherchés avec deux ou trois aventurières que j'avais sincèrement aimées. Mais, pour des raisons de situations et de caractère, après les avoir entre-aperçus, nous les avions, plus ou moins vite, reperdus.

Mais je ne m'étais pas abaissé non plus à faire de l'amour une pratique conventionnelle sociale, et pas non plus un défoulement. De Reich, j'avais appris que s' éloigner de la génitalité et du sentiment amoureux pour faire de l'amour charnel un rituel de défoulement ou un passe-temps analgésique, dominés par l'exercice — et basés sur les projections hallucinées — des pulsions prégénitales ne menait à rien qu'à répéter sans fin et sans espoir quelques scénarios malheureux acquis dans l'enfance, et conduisant tout juste à la désespérance.

Mon seul apport aura été de considérer les « fantaisies prégénitales » — qui étaient d'ailleurs de mon fait — comme mauvaises conseillères dans le jeu amoureux : bien sûr, il est tentant de croire que l'amour à l'âge adulte, et parce que l'on y dispose d'une plus grande liberté — si on le compare à l'enfance —, consiste à faire ce que l'on faisait ou que l'on rêvait de faire, enfant — mais avec plus de moyens : c'est une erreur.

La complétude amoureuse, dans son déploiement et le grand style même de sa jouissance harmonique, diffère fondamentalement de l'auto-érotisme infantile auquel se limite l'injouissant contemporain, — auto-bridé, pour ainsi dire, quand il croit exercer sa plus grande et plus « rebelle » liberté.

Comme toujours, dans cette nouvelle forme de la domination que connaît mon époque.

Nietzsche intervint : « Pourtant, je vous ai toujours connu sensible, vous aussi, aux joies contemplatives… »

Aristippe et Arété, que j'avais rencontrés, un peu avant Nietzsche — dans les ruines de Cyrène, alors que je n'avais que quatorze ans —, l'approuvaient.

Ne les avez-vous pas réapprises un peu de moi, aussi — et il me rappela ce passage de Sur l'avenir de nos établissements d'enseignement, dont j'avais déjà parlé, où il était question de retrouver : « Les instincts contemplatifs de son enfance et d’atteindre par là à un calme, à une unité, à une cohérence dont celui qu’attire la lutte pour la vie ne peut pas même avoir une idée » —, et de notre ami commun, Arthur Rimbaud — et il nous déclama, fort élégamment, Sensation. »

À chaque fois qu'il parlait de Rimbaud j'avais, d'une certaine façon, l'impression qu'il avait déjà rencontré Arthur — de son vivant, évidemment, car après sa mort et son rétablissement, dans cette étrange dimension dans laquelle nous étions, cela n'avait bien sûr rien d'étonnant.

Où avaient-ils pu se croiser : à l'automne 1870, Nietzsche était en France, à Metz — lors du siège victorieux qu'en firent les Prussiens —, mais Rimbaud, lui, fuguait… vers Bruxelles. Plus tard, donc… Mais où… Et quand ?

Je décidai de garder la question en suspens, pour les spécialistes, en ne l'interrogeant pas directement.

Cependant, je sentais qu'il voulait reprendre le fil de sa veine prophétique, et se remettre à imaginer les possibilités offertes par les révolutions conjuguées des nanotechnologies, de la robotique et du génie génétique.

« Mon Cher Vaudey, quel type d'Homme voulons-nous voir, vous et moi, s'épanouir sur cette Terre ? Pour vous, des maîtres sans esclaves, contemplatifs — galants, d'après ce que vous nous exposez. Et je pourrais approuver cette idée qui prolonge les miennes, mais pensez-vous que ce soit aussi le projet des petits hommes puritains de la « Silly-conne » valley ?

La question ainsi posée, on sentait bien que, pour lui, l'affaire paraissait déjà grillée.

Je me servis un verre de Côte-Rôtie. 



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