samedi 18 février 2017

Art et ontologie au Lineadombra












MOBILE ONTOLOGIQUE
 Spire d'inox ; boule de cristal (de bohème)

 Héloïse Angilbert & R.C. Vaudey

Octobre 2007







La main gauche de Billie se referma sur le très long filtre du cône, puis, en en ayant de sa main droite entouré les doigts tendus, elle porta sa main à sa bouche et aspira, profondément, comme un sadhû, ce que je reconnus à son voluptueux et inimitable parfum être un merveilleux afghan, — un Sherak-i-Mazar, probablement. 

J'attendis qu'elle eut fini d'exhaler, interminablement, le capiteux nuage pour lui demander :
 « Abdul ?
Non, c'est son fils maintenant… » me dit-elle seulement. Et elle me tendit le joint — que je refusai poliment.


Depuis le temps que je ne fumais plus — moi qui n'ai jamais fumé que des grands crus — le fils avait remplacé le père.


Rêveur un instant, au souvenir de son merveilleux afghan, je laissai Billie à la clarté et à la fraîcheur de ses hauteurs, et à ses éblouissements ; et me retournai vers Aristippe.



« Vous avez parfaitement résumé la question, mon Cher. Vous voyez, vous aviez raison : le mouvement est plaisir et le plaisir est mouvement ! Et quel mouvement !

Car ne l'oublions pas, Éros — contrairement aux foutaises que Platon fait débiter à Socrate dans le Banquet, cette « réunion de vieilles lopes », pour le dire comme Lacan – qui ne pouvait pas dire que des conneries… bien qu'il s'y soit très absconnement essayé — n'est pas, comme le répètent tous les crétins après lui, un démon né de la misère et de l'expédient — ce qui sonne plutôt comme une projection de ce qui gouverna la vie de Socrate, votre vieux maître —, non, Éros est un dieu, primordial, primal, qui jaillit de Chaos et l'ordonne, comme l'indique Hésiode dans sa Théogonie...

S'abandonner à cet Éros-là, c'est s'abandonner à ce que j'ai appelé dans un poème  « le mouvement spontané de l'Univers » — une fulgurance d'adolescent qui m'était venue, il y a longtemps, au pied des falaises d'une plage normande en considérant un coquillage spiralé que je venais d'y ramasser — ; cet Éros-là est une force cosmique quand les histoires d'androgynes qui tournent sur eux-mêmes d'Aristophane ont seulement pour elles leur force comique !

Être emporter par la puissance d'Éros, ce n'est pas retrouver une moitié dont on aurait été séparé(e) — pauvrettes, pauvrets… —, c'est être saisi par la puissance créatrice primordiale et son puissant mouvement viscéral extatique d'une façon telle — l'extase génitale — qu'on ne l'a jamais connue, et pour cause ! Ce qui est un peu différent des misères ou des mièvreries qu'imaginaient vos chochottes kitschs, en toc et antiques. 

Éros n'est pas une déchirure, c'est la puissance même du monde qui nous emporte et nous dissout en elle-même, dans une béatifique présence qui est aussi une somptueuse vacance ! 

Bon, je m'emporte un peu, lui dis-je. Socrate a été votre maître, et les Grecs anciens étaient des pédérastes. Une misère est une misère. Qu'y faire ? Surtout si elle est historique !

Mais, comme vous l'avez dit vous-même, au début de cette soirée,  pendant mille ans cette misère pédérastique a dominé — et imprègne encore — l'Occident chrétien, l'Église Romaine et son clergé ayant été la réalisation des gardiens de l'utopie que Platon avait imaginée, — qui a également inspirée l'Islam…

La soumission des femmes par le patriarcat — depuis le néolithique — dont la pensée issue de la Grèce antique n'est ainsi qu'un palier — mais tout à fait déterminant… —, nous a donné, d'un côté, cette bande de sacs à merde frigides, simulatrices, revanchardes, calculatrices, masochistes ou sadiques, hommasses ou mijaurées — maintenant arrivistes — que nous connaissons, tout juste bonnes à mouiller sur cinquante nuances de la même petite impuissance sado-masochiste débitée en pavés et en navets pour l'été — ou en pratiques extrêmes, ce sont les mêmes… — et, de l'autre, une bande d'enculés et de crétins, obsessionnels-compulsifs, masochistes, phalliques-narcissiques, oralo-dépressifs, fanatiques de la punition reçue ou donnée, toutes et tous chiens de guerre de l'idolâtrie — diffuse ou concentrée – leur came… — chiennes et chiens couchants toujours prêts à aboyer pour le premier maître qui voudra bien se présenter, et qu'aucune farce et attrape du spectacle religieux ou marchand n'aura jamais réussi à dégoûter…, — et parfois tout cela m'énerve un peu, même si je ne fréquente, par principe, personne, et que je ne connais ce monde que par écran interposé. »


La belle Héloïse et la belle Arété riaient de me voir m'énerver contre, d'un côté, les pétasses, les grognasses, les bombasses, les chaudasses, les mégères, les revêches, les dominatrices et les soumises, et, de l'autre, les sucrés, les maniérés, les pervers et les fanatisés, les coupeurs de tête et les esclaves motorisés, d'autant plus qu'elles savaient que depuis quinze ans je n'avais plus aucun contact avec aucune des espèces d'injouissant précitées.


Arété me dit pour me taquiner : « Heureusement que vous avez trouvé l'amour sous la forme de la grâce, de l'abandon, de la puissance et de la délicatesse partagés, car vous auriez fait un excellent maître. J'en connais certaines et certains que vous feriez rêver.

Ah ! ma Chère, lui dis-je, je suis un Sudiste. J'ai été élevé pour dominer. Ma pauvre mère — paix à son âme —, quand elle me voyait ainsi, m'appelait le Tsar de toutes les Russies — et Dieu sait s'il y en a… des Russies. Je me suis soigné… mais je ne suis pas Jésus non plus. »


À cet instant, Billie s'est levée, tout embrumée de rêve, et, se penchant sur moi, elle a posé ses lèvres contre les miennes, et m'a embrassé. C'était très doux, inattendu, ça m'a ému, et puis calmé. Puis, elle s'est rassise, et, passé un moment d'étonnement, tout le monde a ri et applaudi son audace. Même Aristippe — son nouveau fiancé auquel elle a tendu le joint – mais qui n'en voulait point — à qui elle a fredonné, d'un air taquin, et en français, — ce que je n'aurais pas cru possible connaissant son style et son timbre de voix —, le début de J'ai rendez-vous avec vous, une chanson de Brassens…


Casanova était aux anges. Aristippe, avec sa stature d'Orson Welles, quand même très troublé, a continué :


« C'est bien, vous faites des efforts, et vous en êtes récompensé… Marcel Conche m'en est témoin, j'ai toujours affirmé que le sage doit se détourner des magistratures et des responsabilités sociales et politiques, mais à l'époque de Socrate, c'est-à-dire à la mienne, les philosophes vivaient dans la Cité. Qui aurait pu en vivre retiré comme vous le faites ? Même Diogène l'avait pour scène. Sans doute avez-vous pris exemple sur ce jeune poète, qui avait fini en Abyssinie, et sur notre ami Nietzsche, ce vagabond philosophique

Mais avouez que c'est tricher… 

Enfin, passons… Redites-moi plutôt ce tableau dont vous me parliez pour commencer, cette image du Monde animé par Éros en force primordiale, qui enlace en spirale les coquillages et les galaxies, délasse et extasie les amants qu'il enlève, embrasse et embrase en rouleaux et en vagues toujours renaissantes, pour les laisser finalement éblouis…

Il regarda amoureusement la belle Billie qui riait silencieusement, la tête renversée, le visage offert à la nuit de Venise.


Oui, c'est cela, parlez-nous donc encore de votre tableau, continua Nietzsche, qui y voyait comme la peinture de sa Volonté de Puissance qui aurait été — à ses yeux de façon plutôt étrange — animée par une sorte de volupté élégamment enveloppante et tourbillonnante.


Oh ! C'est peu de chose, répondis-je, un tableau de jeunesse… Que je garde dans un coin de mon salon de peinture. Mais je lui trouve de la grâce, une fraîcheur de jeunesse, justement, même si avec le temps j'ai beaucoup apuré mes compositions… »



C'est à ce moment que le serveur — qui avait apporté à Nietzsche sa vodka et qui m'avait entendu, un peu plus tôt dans la soirée, dire à son collègue – qui avait maintenant fini son service – que le Monde n'existait pas, qu'il était l'œuvre de l'Homme, et qu'il disparaîtrait avec Lui —, c'est à ce moment que le serveur m'a demandé de façon tout à fait inattendue mais bien respectueusement, avec le ton qui seyait à son état et aux nôtres, mais tout de même avec l'audace du bon sens couplée à l'assurance des Vénitiens, si je croyais que le Monde était l'œuvre d'Éros ou si je pensais vraiment que le Monde que nous percevons n'existait pas et n'était que notre « projection », notre « représentation ».

Je regardai d'abord Nietzsche pour voir ce qu'il en pensait, et puis je répondis à notre gaillard :

« Il faut savoir se convaincre que le monde n'est là qu'à l'état de connaissance et du même coup dépendant du sujet connaissant que chacun est pour lui-même. L'être des choses est identique à sa prise de connaissance. "Elles sont" veut dire : elles sont représentées. Vous vous dites qu'elles seraient quand même là s’il n'y avait personne pour les voir et se les représenter. Mais essayez donc un peu de vous représenter clairement ce que serait alors l'existence de ces choses. Et vous verrez aussitôt que c’est toujours une vue du monde qui vous vient en tête et jamais un monde hors de toute représentation. Vous voyez donc bien que l'être des choses consiste en leur représentation. »

Comme je le voyais perplexe, j'ajoutai :

« Peut-être tout cela reste-t-il pour vous un paradoxe, et que vous persistez à vous dire en toute innocence : même si on vidait tous ces crânes de leur bouillie, cela n’empêcherait pas le ciel et la terre, le soleil, la lune et les étoiles, les plantes et les éléments d'être encore là.

Vraiment?

Regardez donc la chose de plus près. Essayez de vous représenter intuitivement un monde où il n'y aurait pas d'êtres connaissants : le soleil est toujours là, la terre tourne sur elle-même, le jour et la nuit, les saisons se succèdent, la mer fait ses vagues, les plantes poussent... mais tout cela que vous vous représentez maintenant n'est jamais qu'un œil qui le voit, qu'un intellect qui le perçoit : c’est-à-dire exactement ce que l'hypothèse prétendait exclure. »


C'est à ce moment-là qu'Arthur, l'autre Allemand — celui que Nietzsche avait laissé discuter avec Céline, lorsqu'il était venu nous rejoindre à notre table — s'est adressé à moi  

Dites donc, Herr Doktor, quitte à me piller, pillez-moi jusqu'au bout. La suite est :

"Vous ne connaissez ni ciel, ni terre, ni soleil comme ils sont en soi et pour soi; vous ne connaissez qu'une représentation où tout cela se produit et se met en scène.". Et c'est ce qui fait toute la différence : "La chose en soi, c'est la Volonté ; tel est le fond de ma pensée. »

Oubliez ces fadaises arrière-mondistes de chose en soi à la con, dit Nietzsche, c'est un idéaliste — et en laid qui plus est —, il n'y a que l'immanence de la volonté de puissance » — affirma-t-il, en faisant signe à un autre serveur de lui apporter une autre vodka.

Je voyais Billie, aux anges — avec le plus capiteux des afghans.

Messieurs, leur dis-je, puisque nous venons de balayer d'un revers de la main le jour et la nuit, les saisons qui se succèdent, la mer qui fait ses vagues et les plantes qui poussent, pourquoi nous arrêter en si bon chemin ! Encore un coup d'éponge sur ce tableau…

Mais enfin, ne voyez-vous pas ce vouloir, cette force, cette Volonté, me dirent-ils, en chœur, —… de puissance, ajoutait Nietzsche… 

Et même cette Volonté en Éros entourbillonnant, en spirale et merveilleusement, le Monde, si cela vous plaît d'ainsi vous la représenter…, source de joie comme chez Bergson… — ne la voyez-vous pas cette volonté, donc, qui anime le Monde !

Bien sûr, répondis-je… je la vois — puisque je l'ai peinte… et que je viens de vous en montrer le tableau… —, comme je vois le jour et la nuit, la mer, les vagues et les saisons… Que nous venons d'effacer…

Mais enfin, me demandèrent Nietzsche et Schopenhauer — toujours en chœur —, si ce n'est pas la Volonté — de puissance… ajoutait toujours Nietzsche… oubliez sa chose en soi… — qu'est-ce donc ?

Je pris le joint que Billie me tendait avec insistance, et le saisissant du bout des doigts de ma main gauche j'enroulai délicatement celle-ci de ma main droite, et j'aspirai très voluptueusement l'épaisse fumée merveilleusement odorante de son prodigieux Sherak-i-Mazar.

Le silence s'était fait autour de la table. 

 Schopenhauer et Nietzsche durent attendre que j'eusse inhalé — et exhalé… —, aussi longtemps que le plaisir l'exigeait, les fragrances enchanteresses, enivrantes, de l'Afghanistan, avant que de m'entendre répondre :

Une œuvre d'art, dans le meilleur des cas — le nôtre —, un vain rabâchage, une glose prétentieuse, une resucée sans intérêt — la plupart du temps — ; du bruit avec la bouche — le plus souvent. »

Aristippe et Arété, Casanova et Héloïse, enivrés par les senteurs et les vapeurs, riaient et applaudissaient.

Comme si je venais de lui retirer la chaise sur laquelle il était assis, je crus voir Schopenhauer un instant suspendu dans les airs, sans rien pour le soutenir — un effet de l'afghan, probablement ; Nietzsche réfléchit un instant et éclata de rire lui aussi, et se tapa à nouveau sur les cuisses — ce qui avec la vodka semblait lui devenir une habitude — et me dit :

« Vous êtes un total nihiliste. Mais un nihiliste-idyllique... et affirmatif...

 Affirmatif... , dis-je.

Le dernier coup de chiffon sur le tableau avait réduit à quia ce brave Schopenhauer, et faisait rire d'un rire vraiment dionysiaque ce vieux Nietzsche. 

Puis, je vis leurs deux mains se tendre vers moi, et je les entendis, en chœur, me dire :

Don't bogart that joint, Herr Doktor, pass it over to me… »

Les filles Héloïse et Arété qui ne fumaient rien, demandèrent qu'on leur apportât les bouteilles de Vignes de l'Hospice et de Côte-Rôtie que nous avions réservées tout spécialement pour notre séjour à Venise — histoire de ne pas être trop dépaysés.

Tandis que Casanova caressait tendrement Arété — qui le lui rendait bien —, après avoir longuement embrassé Billie, comme les Français lui avaient appris à le faire, Aristippe m'a demandé, et alors qu'Héloïse et moi déprenions nos mains :

« Quel tableau peignez-vous en ce moment ?

Je peins un tableau dans lequel ce sont les amants qui produisent des univers, des multivers même. Vous connaissez la théorie des deux infinis. Vous êtes un être infini et l'infini que vous êtes n'est pas moins infini que l'infini du monde.

À l'inverse de l'infini du monde, qui écrase certains, l'infini que vous êtes (créant lui-même — dans l'extase de l'amour — à chaque nouvelle extase d'autres univers qui seront faits à l'image de cette jouissance et de cet amour), l'infini que vous êtes, donc, vous grandit, vous divinise et — puisque vous connaissez la souffrance que provoquent les univers nés de la démence et de l'inharmonie — il vous enjoint à la création parfaite, dans le jeu, la joie, l'extase et la jouissance du Temps qui les suit.

Réduire la jouissance amoureuse à la procréation et à la reproduction de l'espèce est un propos de boutiquier. La jouissance humaine produit les Mondes, une infinité de Mondes.

L'homme est un Dieu. C'est une histoire d'amour. De sorte que le titre de mon prochain tableau pourrait bien être : De l'infinité des Mondes comme effloraisons des jouissances humaines . »

J'ai cru que la mâchoire de Schopenhauer allait se décrocher. 

Nietzsche ouvrait des yeux grands comme des soucoupes — mais, après tout, dans son Éternel Retour tout était possible, infiniment, éternellement…

Demandez-vous pourquoi un tel tableau philosophique n'a jamais pu être peint dans l'Occident patriarcal. Si mon tableau a un intérêt, ce sera au moins celui de vous permettre de vous poser cette question… »

C'est à ce moment que Lin-tsi est arrivé, en battant des mains, tout excité de nous retrouver, et aussi par ce qu'il venait d'entendre… il faut bien l'avouer.

« Comment appellerez-vous la transcription de cette soirée… Pour Le Banquet, c'est déjà pris… » a eu le temps d'ajouter en riant Aristippe…

On a à ce moment apporté nos vins, ça tombait bien, je n'en avais aucune idée…

Nuit d'été sur les Zattere ? 

Qui sait ?





R.C. Vaudey

Le 12 août 2015



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Comment on découvre l'amour contemplatif — galant








Je ne regrette pas d'avoir quitté le monde, à vingt ans. Ou à peu près.


Où il y avait pour moi — et déjà un peu avant, lorsque j'en avais dix-huit —, le Polly Magoo, et puis ce bar à bières, près de l'Observatoire, où l'on parlait — en buvant beaucoup — avec de drôles de types, de Préhistoire contemporaine.


Les longues dérives, ces années, dans les nuits, — dans Paris. Où tout semblait possible. Pendant lesquelles est née notre idée de rupture radicale d'avec le monde, et de communauté situ.


Qui s'est très vite métamorphosée, en une année, lorsque nous avons découvert, au cours de nos discussions et de nos lectures fébriles, La fonction de l'orgasme, — et dû faire le dur constat, à sa lecture, que nous étions dans l'amour comme des bourrins cuirassés.


Où nous avons découvert que nous — et tous ceux qui nous entouraient — qui nous pensions comme de jeunes libertaires sentimentaux, nous étions, au fond, pétris de la même haine, du même mépris et de la même peur de la sexualité et du sexe opposé que ceux que nous critiquions, et que loin d'être d'heureux et libres jouisseurs nous étions, sous les dehors orgiastiques de l'époque, pour les garçons, comme de jeunes matous traumatisés et pervers — à bien y regarder —, et, pour les filles, comme de jeunes minettes, ayant parfois été abusées, et voulant toujours, sans cesse, l'être, — ou plus ou moins bloquées.


De ce dur constat, pour les jeunes idéalistes que nous étions, a découlé la décision d'entreprendre cette forme d'analyse primalo-reichienne qui a duré cinq ans. Jusqu'à la fin des années 70. Sans temps mort et sans aucune des entraves — que nous avions déjà rejetées — qu'auraient constitué le travail, la famille ou tout autre projet que celui-ci : trouver l'or de la mine que Freud d'abord, Reich ensuite, d'autres après, avaient commencé de prospecter, que la maladie et l'âge, pour Freud, la deuxième guerre mondiale et les avanies, pour Reich, avaient, à notre sens, pour eux, obstruée : or que représentait à nos yeux, comme aux leurs, la génitalité accomplie et abandonnée. Freud parlait de Zärtlichkeit. Mais ce que nous allions vraiment trouver, bien plus tard, sans l'avoir cherchée, c'est la jouissance du Temps, — dont nous ne savions pas encore qu'elle l'accompagnait.


À considérer les choses avec le recul du temps, il me semble qu'il y avait là, dans l'effervescence et la liberté de cette époque, une sorte de parenthèse dont il fallait profiter. Qui ne s'était pas produite avant — et qui ne se reproduira pas de sitôt.


Qu'avions-nous à perdre, sinon la fréquentation de l'énorme connerie ambiante : Lacan, Deleuze et le zoo intellectuel de Vincennes où j'ai été encore inscrit un an — pour bénéficier de la sécurité sociale offerte aux étudiants — après avoir subi, à la Sorbonne, la môme Clément-Backès qui tirait, pendant ses cours, l'I.S. vers son P.C.F., et que l'un de nous avait fait pleurer, tant il l'avait attaquée frontalement ; et l'impayable Balibar, disciple d'Althusser, — avec lesquels c'était la guerre.


Pour moi, il était impossible de rester ; impossible de ne pas tenter l'aventure. Très romantiquement, Nietzsche, Rimbaud, Cravan, tous m'y appelaient. Ce qui faisait rêver, alors, — surtout ceux qui y étaient — ce n'était pas Normale sup', c'était la vie qui partout dans le monde semblait bouillonner. Et les types, au Quartier latin, qui revenaient de tous les coins du mondeSurtout des plus ensoleillés


Les nuits passées à jouer aux échecs avec eux, au Polly Magoo…


Sept ans plus tard, et pour quelques années, je m'allongerais sur les plages dont ces types m'avaient parlé, je passerais mes nuits dans des hamacs, dans les volutes parfumées, sous les vérandas des demeures coloniales, vieilles de quatre cents ans, des nobles portugais. Je fumerais avec les blonds contrebandiers hollandais — dont c'était en quelque sorte le comptoir — les crus les plus rares : mais, entre-temps, sans vin ni fumée, dans une ferme isolée de tout, au fin fond des hivers de glace et des étés de plomb, et d'une vieille montagne de l'Est français, au bout d'un chemin qui ne menait vraiment nulle part, avec deux jeunes insensées, j'aurais découvert ce que sont l'abandon, le « réflexe de l'orgasme », — et la sentimentalité que l'on peut enfin charnellement exprimer. Ce que je cherchais.


Que je reperdrais, assez rapidement, à cause d'un chagrin d'amour et d'une Suissesse d'adoption. Car c'est un jeu où rien n'est jamais définitivement gagné.


Pendant ces mêmes années, ceux qui avaient 10 ou 20 ans de plus que nous (ou seulement quelques années) continueraient, comme si de rien n'était, l'exploration de la prégénitalité décorsetée. Leur grande affaire.


Les gourous du moment, plus ou moins abscons mais tous très cons, (ceux dont j'ai parlé plus haut), affirmeraient que la théorie des stades était dépassée, et expédieraient, pour les uns, sous des formes grotesques, les analyses, et, pour les autres, ne sauraient plus où elles doivent mener.


La misère sexuelle, sentimentale, non seulement continuerait de régner mais en plus s'intensifierait. Sous la forme d'une prétendue libération. Avec cet air décontracté et dégagé qu'a pris partout, depuis, la domination.


J'ai cette impression d'avoir pris le dernier train alors qu'il quittait la gare. Et je pense à mes amis avec lesquels nous nous interrogions sur notre devenir de fonctionnaires de l'enseignement. Alors qu'en même temps nous avions cette impression que tout était possible, que nous pourrions vivre de poésie et d'aventures seulement.


Un an ou deux après, la messe était dite. Ceux qui ont suivi étaient voués au terrorisme manipulé ou au punk. Plus ou moins.


(Ceux qui auraient du mal à comprendre comment, en quelques mois, dans le domaine des idées et des aventures qu'elles entraînent, les choses peuvent si vite changer — ce qu'ils n'ont jamais pu observer —, peuvent toujours se reporter à l'univers de la finance — la seule idée vraiment dominante avec la religion qui reste et qui organise leur monde — et penser que l'on pouvait encore se laisser entraîner à faire, dans le domaine financier, en juin 2008, des choses que l'on ne pouvait même plus imaginer tenter, trois mois après.)


Pour ma part, il m'aura donc suffi d'un an pour prendre mes distances d'avec la théorie des situationnistes — qui écrivaient très malheureusement, en juin 58, dans le numéro 1 de leur revue (page 11 de l'édition Van Gennep) : « ... ce qui nous importe n'est pas la structure individuelle de notre esprit, ni l'explication de sa formation, c'est son application possible dans les situations construites. » —, et pour commencer à comprendre que ce désintérêt pour la structure caractérielle individuelle et l'histoire de sa formation — c'est-à-dire pour l'histoire des souffrances qui constituent cette cuirasse caractérielle, et que cette cuirasse caractérielle maintient en retour — c'était précisément ce que prônait cette « société du spectacle » dont nous parlions tant, qui, dans le même temps « créait les situations » favorables à l'exploitation des souffrances (transformées en caprices et en fantasmes) des structures caractérielles névrotiques, punk ou pas, parfaitement politiquement et économiquement exploitables. (Et, de la littérature à la mode, qui dominent aujourd'hui, sinon le trash et le punk — festifs ou lugubrement pessimistes, et plus ou moins glamourisés ?)


J'ai écrit dans le Manifeste que « ce qui fait l'immense avantage de l'Avant-garde Sensualiste par rapport à ses prédécesseurs, dans ce courant poétique particulier que je viens de rappeler, c'est que ceux qui, dans l'histoire du siècle et de ce courant de pensée, s'étaient occupés d'exploration analytique, ne s'étaient occupés activement ni d'art ni de poésie ni n'avaient mené non plus des existences très poétiques ou artistiques ; ils s'étaient plutôt laissé aller à ces impérieuses routines, incompatibles avec une exploration poétique de la vie et une véritable compréhension des choses. Quant à ceux qui s'étaient occupés de leur aventure personnelle et avaient mené ces existences poétiques et artistiques et s'étaient occupés d'art et de poésie, ils n'avaient le plus souvent pas voulu avoir affaire personnellement à l'inconscient autrement que sous ses formes sublimées (le surréalisme n'est même que cela), ou bien ils l'avaient délibérément rejeté du champ de leur réflexion, comme les situationnistes qui avaient préféré, pour le dire avec leurs mots, la débauche et l'alcool, les filles pas tristes et les nuits. Ou encore, pour parler comme Rimbaud, « le sommeil bien ivre sur la grève ».


En 2001, en écrivant cela, si je connaissais, pour l'avoir côtoyée, comme je l'ai dit ailleurs, la misère de l’Éros de ceux qui avaient voulu mener des existences poétiques tout en ne voulant rien avoir affaire avec l'analyse de l'inconscient, j'ignorais que Freud avait eu, lui aussi en quelque sorte, ses Indes galantes, et avait écrit, de Rome : « Je ne me suis jamais autant soigné ni n’ai vécu dans une telle oisiveté au gré de mes désirs et de mes caprices. », et, en septembre 1910, à 54 ans, de Palerme « lieu de délices inouïes », s'excusant auprès de Martha et de sa famille de ne pas leur faire partager ses joies faute de moyens, écrivant encore : « Il n’aurait pas fallu devenir psychiatre et prétendu fondateur d’une nouvelle tendance en psychologie, mais fabricant de quelque objet de genre courant comme du papier hygiénique, des allumettes ou des boutons de bottines. Il est beaucoup trop tard maintenant pour changer de profession, si bien que je continue — égoïstement mais en principe avec regrets — à jouir seul de tout. »


Ceux qui s'étaient occupés d'exploration analytique avaient donc vraiment regretté de ne pouvoir mener des existences de jouisseurs poétiques et artistiquesDes vies d'artiste comme les décrivait Flaubert : "je serai riche, je voyagerai, j'aurai une vie d'amour et de poésie, une vie d'artiste. J'irai avec elle en Espagne, en Italie, en Grèce; je veux voir, avec elle, briller les étoiles sur une mer bleue, respirant l'odeur des orangers et touchant à sa chevelure."




On découvre une nouvelle forme de l'amour – l'amour contemplatif — galant –, comme cela. Sans savoir qu'on le découvrira. Et sans le chercher. On cherche une grande santé, ou ce qui paraît tel, et on trouve un grand silence émerveillé. Une nouvelle raison à l'accord des sexes opposés, — et en guerre. De quoi bouleverser le monde.


Freud avait écrit qu'il n'entendait rien ni à la musique ni au sentiment océanique. Reich, tout à fait emporté dans une veine « scientifique », qui semblait vouloir donner le « sérieux » de la science occidentale aux théories asiatiques et monistes du Qi, de l'énergie primordiale cosmique, paraissait, de façon un peu ridicule à la relecture, tout à fait fâché avec ce même sentiment océanique qu'il jugeait peut-être compromettant dans sa recherche de respectabilité scientifique cette misère occidentale .  Fâché avec l'amour, la poésie.


C'est donc aux poètes plutôt qu'aux médecins qu'il est revenu, une fois encore et comme il se doit, d'être les législateurs non reconnus du monde, et les découvreurs de l'amour contemplatif — galant ; — et d'écrire, vingt siècles après Ovide, deux siècles après Sade, un nouveau chapitre de l'histoire de l'amour en Occident.






Le 9 avril 2014








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