mardi 31 mai 2022

Schopenhauer était un gentilhomme de fortune qui pratiquait la philosophie comme un « art privé » ; c'était un « pré-contemplatif — galant », dans le monde de Jane Austen, et donc quelqu'un pour qui il était impossible de découvrir que c'est dans la suite de l'extase harmonique des amants que la voie de la contemplation est le plus belle

 

 

 

Pour preuves :


La critique — exacte — de la jouissance par Schopenhauer et, dans le même mouvement, la définition — tout aussi exacte — de l'injouissance par le même Schopenhauer :


« Tout vouloir procède d’un besoin, c’est-à-dire d’une privation, c’est-à-dire d’une souffrance. La satisfaction y met fin; mais pour un désir qui est satisfait, dix au moins sont contrariés; de plus, le désir est long, et ses exigences tendent à l’infini; la satisfaction est courte, et elle est parcimonieusement mesurée. Mais ce contentement suprême lui-même n’est qu’apparent: le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir; le premier est une déception reconnue, le second est une déception non encore reconnue. La satisfaction d’aucun souhait ne peut procurer de contentement durable et inaltérable. C’est comme l’aumône qu’on jette à un mendiant: elle lui sauve aujourd’hui la vie pour prolonger sa misère jusqu’à demain. — Tant que notre conscience est remplie par notre volonté, tant que nous sommes asservis à l’impulsion du désir, aux espérances et aux craintes continuelles qu’il fait naître, tant que nous sommes sujets du vouloir, il n’y a pour nous ni bonheur durable, ni repos. Poursuivre ou fuir, craindre le malheur ou chercher la jouissance, c’est en réalité tout un: l’inquiétude d’une volonté toujours exigeante, sous quelque forme qu’elle se manifeste, emplit et trouble sans cesse la conscience; or sans repos le véritable bonheur est impossible. Ainsi le sujet du vouloir ressemble à Ixion attaché sur une roue qui ne cesse de tourner, aux Danaïdes qui puisent toujours pour emplir leur tonneau, à Tantale éternellement altéré.»


Et la définition — exacte — de la jouissance, du même…


« Mais vienne une occasion extérieure ou bien une impulsion interne qui nous enlève bien loin de l’infini torrent du vouloir, qui arrache la connaissance à la servitude de la volonté, désormais notre attention ne se portera plus sur les motifs du vouloir; elle concevra les choses indépendamment de leur rapport avec la volonté, c’est-à-dire qu’elle les considérera d’une manière désintéressée, non subjective, purement objective; elle se donnera entièrement aux choses, en tant qu’elles sont de simples représentations, non en tant qu’elles sont des motifs: nous aurons alors trouvé naturellement et d’un seul coup ce repos que, durant notre premier asservissement à la volonté, nous cherchions sans cesse et qui nous fuyait toujours; nous serons parfaitement heureux. Tel est l’état exempt de douleur qu’Épicure vantait si fort comme identique au souverain bien et à la condition divine: car tant qu’il dure nous échappons à l’oppression humiliante de la volonté; nous ressemblons à des prisonniers qui fêtent un jour de repos, et notre roue d’Ixion ne tourne plus. Mais cet état est justement celui que j’ai signalé tout à l’heure à titre de condition de la connaissance de l’idée; c’est la contemplation pure, c’est le ravissement de l’intuition, c’est la confusion du sujet et de l’objet, c’est l’oubli de toute individualité, c’est la suppression de cette connaissance qui obéit au principe de raison et qui ne conçoit que des relations; c’est le moment où une seule et identique transformation fait de la chose particulière contemplée l’idée de son espèce, de l’individu connaissant, le pur sujet d’une connaissance affranchie de la volonté; désormais sujet et objet échappent, en vertu de leur nouvelle qualité, au tourbillon du temps et des autres relations. Dans de telles conditions, il est indifférent d’être dans un cachot ou dans un palais pour contempler le coucher du soleil. Une impulsion intérieure, une prépondérance de la connaissance sur le vouloir peuvent, quelles que soient les circonstances concomitantes, occasionner cet état. Ceci nous est attesté par ces merveilleux peintres hollandais qui ont contemplé d’une intuition si objective les objets les plus insignifiants et qui nous ont donné dans leurs tableaux d’intérieur une preuve impérissable de leur objectivité, de leur sérénité d’esprit; un homme de goût ne peut contempler leur peinture sans émotion, car elle trahit une âme singulièrement tranquille, sereine et affranchie de la volonté; un pareil état était nécessaire pour qu’ils pussent contempler d’une manière si objective, étudier d’une façon si attentive des choses si insignifiantes et enfin exprimer cette intuition avec une exactitude si judicieuse: d’ailleurs, en même temps que leurs œuvres nous invitant a prendre notre part de leur sérénité, il arrive que notre émotion s’accroît aussi par contraste; car souvent notre âme se trouve alors en proie à l’agitation et au trouble qu’y occasionne la violence du vouloir. C’est dans ce même esprit que des peintres de paysage, particulièrement Ruysdael, ont souvent peint des sites parfaitement insignifiants, et ils ont par là même produit le même effet d’une manière plus agréable encore. Il n’y a que la force intérieure d’une âme artiste pour produire de si grands effets; mais cette impulsion objective de l’âme se trouve facilitée et favorisée par les objets extérieurs qui s’offrent à nous, par l’exubérance de la belle nature qui nous invite et qui semble nous contraindre à la contempler. Une fois qu’elle s’est présentée à notre regard, elle ne manque jamais de nous arracher, ne fût-ce que pour un instant, à la subjectivité et à la servitude de la volonté; elle nous ravit et nous transporte dans l’état de pure connaissance. Aussi un seul et libre regard jeté sur la nature suffit-il pour rafraîchir, égayer et réconforter d’un seul coup celui que tourmentent les passions, les besoins et les soucis: l’orage des passions, la tyrannie du désir et de la crainte, en un mot toutes les misères du vouloir lui accordent une trêve immédiate et merveilleuse. C’est qu’en effet, du moment où, affranchis du vouloir, nous nous sommes absorbés dans la connaissance pure et indépendante de la volonté, nous sommes entrés dans un autre monde, où il n’y a plus rien de tout ce qui sollicite notre volonté et nous ébranle si violemment. Cet affranchissement de la connaissance nous soustrait à ce trouble d’une manière aussi parfaite, aussi complète que le sommeil et que le songe: heur et malheur sont évanouis, l’individu est oublié; nous ne sommes plus l’individu, nous sommes pur sujet connaissant: nous sommes simplement l’œil unique du monde, cet œil qui appartient à tout être connaissant, mais qui ne peut, ailleurs que chez l’homme, s’affranchir absolument du service de la volonté; chez l’homme toute différence d’individualité s’efface si parfaitement qu’il devient indifférent de savoir si l’œil contemplateur appartient à un roi puissant ou bien à un misérable mendiant. Car ni bonheur ni misère ne nous accompagnent à ces hauteurs. Cet asile, dans lequel nous échappons à toutes nos peines, est situé bien près de nous; mais qui a la force de s’y maintenir longtemps? Il suffit qu’un rapport de l’objet purement contemplé avec notre volonté ou notre personne se manifeste à la conscience: le charme est rompu; nous voilà retombés dans la connaissance soumise au principe de raison; nous prenons connaissance non plus de l’Idée, mais de la chose particulière, de l’anneau de cette chaîne, à laquelle nous appartenons aussi nous-mêmes; nous sommes, encore une fois, rendus à toute notre misère. — La plupart des hommes s’en tiennent le plus souvent à cette dernière condition; car l’objectité, c’est-à-dire le génie, leur manque totalement. C’est pour cette raison qu’ils n’aiment point à se trouver seuls en face de la nature: ils ont besoin d’une société, tout au moins de la société d’un livre. Chez eux en effet la connaissance ne cesse de servir la volonté: c’est pourquoi ils ne cherchent dans les objets que le rapport qu’ils peuvent y découvrir avec leur volonté; tout ce qui ne leur offre point un rapport de cette nature provoque au fond de leur être cette plainte éternelle et désolante, pareille à l’accompagnement d’une basse: « Cela ne me sert de rien. » Aussi dès qu’ils sont seuls, le plus beau site prend-il à leurs yeux un aspect glacé, sombre, étranger, hostile. »

 

R.C. Vaudey 


 

 

samedi 28 mai 2022

Misère et grandeur de Schopenhauer

 

 

 Chère amie,

Indépendamment du verbiage oiseux de Schopenhauer — Kant, Platon etc. —, il y a chez lui une vraie admiration, sinon une vraie expérience, de l'extase mystique.  Par exemple, parlant de la contemplation, il écrit : « à ce degré par suite, celui qui est ravi dans cette contemplation n’est plus un individu (car l’individu s’est anéanti dans cette contemplation même), c’est le sujet connaissant pur, affranchi de la volonté, de la douleur et du temps. »

Passons sur « le sujet connaissant pur »… 

Mais, reproduisant l'erreur plurimillénaire des systèmes ascétiques religieux — hindou, bouddhiste ou chrétien —, il pose comme voie royale à cette extase mystique — que j'ai nommée, élégamment et pour la seule beauté de l'expression : jouissance du Temps – ce qui ne veut Rien dire et correspond parfaitement à un hors -temps, un hors-jeu, qui ne veut lui-même rien dire, qui ne peut rien penser ni dire —, il pose, donc, l'extinction des feux — ce qu'il définit comme « la négation du vouloir-vivre » — comme seule et unique voie vers cet état de grâce.


Sa lecture vous permettra, par contraste, de mieux sentir le caractère inouï — au sens strict —, de notre contemplatisme —- galant qui, à l'inverse, fait de la transe sentimentale et de l'abandon à la puissance incontrôlée du vivant, s'explandissant dans le miracle de l'extase harmonique, la voie royale vers cette fusion océanique dans l'Absolu.


Luis de Miranda, rendant compte il y a vingt ans du Manifeste sensualiste, nous situait « au carrefour de situationnisme et du tantrisme » : passons sur le « situationnisme » — qui, selon Michèle Bernstein, n'existe pas, sauf à ne rien entendre aux situationnistes —, reste le Tantra dont j'ai souvent souligné le côté non-sentimental et avaricieux, puisque l'homme y est toujours tenu à la rétention de sa jouissance volcanique.


Or, je sais, par expérience, que c'est l'accord harmonique des puissances et des délicatesses volcaniques des sexes opposés, qui, seul, permet d'atteindre cette illumination et cette extase post-orgastique que les mystiques ont recherchée, — le plus souvent par l'ascèse.


Que cet état de grâce puisse être atteint par d'autres voies, et même, et surtout, sans être recherché, je le sais parfaitement.


Sans doute l'acte d'amour n'a-t-il pas pu être imaginé comme voie royale vers l'expérience de l'Absolu par l'injouissant, philosophique ou religieux, à travers le temps, parce que sa  « sexualité », pré-génitale et le plus souvent phallique, au moins chez l'homme, est précisément le lieu où s'exprime le plus violemment cette intentionnalité qui, bonne ou mauvaise, fait obstacle au déroulé spontané du miracle orgastique-mystique. 

Ce n'est pas dans ce cas la négation du vouloir-vivre mais tout à l'inverse l'abandon aux mouvements puissants, spontanés, involontaires des deux pôles du vivant s'unissant selon leur rythme et leur puissance irrépressible originels — et auxquels le « vouloir-vivre »individuel, avec ses traumatismes non résolus, ses phantasmes réactionnels, ses calculs et ses manigances sordides fait obstacle par son intentionnalité névrotique — qui amène à cette « immolation de la volonté » qui permet de rejaillir dans l'Absolu.


C'est une voie qu'un fils d'épicier allemand ne pouvait pas connaître, au XIXe siècle, ne serait-ce que par la condition faite aux femmes par la bourgeoisie industrielle et financière, — dont Marx disait que, dans ses méthodes d'accaparement, comme dans ses réjouissances, elle n'était rien d'autre que la réincarnation du lumpemprolétariat au sommet de la société bourgeoise.


Mais enfin restent : « la pureté de la vie, [... ], la pauvreté [in]volontaire, le vrai calme, l’indifférence absolue aux choses de la terre, l’abnégation de la volonté, l’enfantement en Dieu, l’oubli entier de soi-même et l’anéantissement dans la contemplation de Dieu » — dont Schopenhauer rappelle justement qu'ils sont ce qui échappera toujours à la multitude et au vulgaire —, c'est-à-dire le miel divin du monde, toujours — par tout —, menacé, mais toujours — par tous —, célébré lorsqu'il nous ravit.

 

 R.C. Vaudey




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dimanche 6 mars 2022

Mysticisme galant

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 


 

 

 

Anna Fusek & l’Ensemble Kavka

J. S. BACH

Concerto pour deux violons, en Ré mineur, BWV 1043

II . Largo ma non tanto

 

 

 

 

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vendredi 4 février 2022

Éminences-Grooms et morues de Cours ! 

 

 

 

 

« On le voyait guère [Abetz] qu'entouré de « clients »... courtisans, clients-courtisans de toutes les Cours !... les mêmes ou leurs frères... vous pouvez aller chez Mendès... Churchill, Nasser ou Khrouchtchev... les mêmes ou leurs frères ! Versailles, Kremlin, Vel' d'Hiv', Salle des Ventes... chez Laval ! de Gaulle !... vous pensez !... éminences grises, voyous, verreux, Académistes ou Tiers-État, pluri-sexués, rigoristes ou proxénétistes, bouffeurs de croûtons ou d'hosties, vous les verrez toujours sibylles, toujours renaissants, de siècle en siècle !... continuité des Pouvoirs !... vous cherchez certain petit poison ?... tel document ?... ce gros chandelier ?... ou ce petit boudoir ? ce groom dodu ?... il est à vous ! un clin d'œil ! vous l'avez là !... tout et tout !... Agobart, évêque de Lyon (632) se plaignait déjà, rentrant de Clichy (Cour de Dagobert) que c'était, cette Cour, un de ces bouges ! ramassis de voleurs et pétasses !... qu'il y revienne en 3060 Agobart de Lyon !... voleurs et pétasses ! il retrouvera les mêmes ! pardi !... Éminences-Grooms et morues de Cours ! »



Louis-Ferdinand Céline

D’un château l’autre

 

 

 

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