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KATSUKAWA
SHUNSHO (1726 - 1792)
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Cher
ami,
Nous
nous éveillons — il neige.
Un
mets de roi pour commencer la journée : des œufs brouillés.
La
réalisation en est un peu longue — une vingtaine de minutes...
C'est d'ailleurs cela qui permet de tester un bon restaurant : le
temps qu'on y met pour vous les apporter...
Pour
obtenir de bons œufs brouillés, bien moelleux, présentant
l'apparence d'une crème (me dit La Bonne Table Française et
Étrangère ((dont la vicomtesse de La Rochefoucauld écrivait,
en 1936, que « ce livre [est] une précieuse ressource pour les
maîtresses de maison ayant à former de jeunes chefs, soit des
cuisinières inexpérimentées. »))), il faut procéder ainsi :
«
Beurrer grassement une casserole pas trop grande [à laquelle je
préfère un poêlon de fonte bien épais...] dans laquelle on
cassera les œufs entiers [je les poivre à ce moment-là mais je
préfère les saler après cuisson… ], ajouter deux cuillers à
soupe de crème double pour six œufs et placer la casserole au
bain-marie bouillant. Tourner les œufs vivement avec un petit
fouet de manière à broyer les molécules au fur et à mesure de
leur cuisson, que l'on se gardera bien de dépasser. Si toutefois cet
accident survenait, on ajouterait alors un peu de beurre ou un jaune
d’œuf. »
On
obtient ainsi des œufs brouillés ayant l'apparence d'une crème —
délicieuse, et qui se suffit à elle-même. Si on a la chance — ou
les moyens — d'en avoir, on peut « couper en dés des truffes
cuites et les mélanger aux œufs brouillés que l'on dresse avec
dessus de belles lames de truffe arrosées de beurre ».
La
simple et frêle ciboulette se marie, selon mon goût, tout aussi
parfaitement avec ce plat de roi.
J'écoute
de Bach et Vivaldi des concertos pour flûte et violons (entre
autres, de Bach, le concerto en ré mineur pour deux violons — BWV
1043 ((clic))), que nous avons trouvés sur Internet, interprétés par Anna Fusek (clic) — aussi belle à admirer que merveilleuse de virtuosité...
Et en regardant cette femme si gracieuse et possédant une telle
maestria, je repense à ce que j'écrivais en 2015, et que
j'ai remis en ligne il y a peu : l'invention de l'esclavage,
invention qui accompagne celle de l'agriculture, esclavage qui
entraîne la production de l'énergie noire — la peste
émotionnelle — par le viol des femmes, des guerriers vaincus
et des enfants, et qui est à l'origine de l'Histoire telle que nous
la connaissons depuis les neuf mille dernières années, et que les
humains, en vagabonds célestes, avaient ignorés pendant les
deux cent mille années précédentes, esclavage et production de
peste émotionnelle qui trouvent une de leurs manifestations les
plus attristantes dans la vie sexuelle des sauvages injouissants
contemporains — que je compare à La vie sexuelle des sauvages du
nord-ouest de la Mélanésie qu’avait décrite Bronislaw Malinowski
— dont je relis des passages.
Wilhelm Reich avait déjà montré comment la répression de la liberté des
enfants destinés à des mariages arrangés, économiquement
avantageux, favorisait l'apparition de
traits caractériels propres aux névrosés que nous connaissons,
traits névrotiques encore peu marqués chez les Trobriandais. On
peut comprendre comment, associées à d'autres facteurs, comme
l'augmentation de la population humaine, ces structures
sadomasochistes d'abord émergentes se sont pérennisées sous
les coups des souffrances, génération après génération,
répétées, — structures sadomasochistes qui n'avaient tout
simplement pas eu les situations et le temps
nécessaires pour se cristalliser dans la longue histoire des
vagabonds plus ou moins célestes que furent les humains qui se
promenaient sur cette planète par petits groupes séparés les uns
des autres – non pas tant parce que la violence et la domination
n'y auraient pas existé mais tout simplement parce que cette
violence devait déboucher sur des combats d'homme à homme, et la
mort éventuelle du vaincu, et parce que de toute façon il est
difficile pour des groupes de chasseurs-cueilleurs, faibles
numériquement, de soumettre, à long terme, d'autres humains en
nombre important, et donc de pérenniser ces structures
caractérielles sadomasochistes qu'ont permises la
sédentarisation, les premières agglomérations et l'esclavage,
l'ensemble devant être compris comme création de situation
tout à fait neuve dans la très longue histoire de l'Humanité.
Sur
ce point, tu le vois, je reste situationniste : l'existence détermine
la conscience — même si celle-ci finit par lui rendre ce même
service – tôt ou tard.
Si
l'effet de la brutalité exigée par la domination est radical sur la
structure caractérielle des maîtres, l'effet de la souffrance sur
les populations asservies est immense. On le sait, « celui qui subit
passivement son sort quotidiennement étranger est poussé vers une
folie qui réagit illusoirement à ce sort en recourant à des
techniques magiques » : c'est après avoir vu la destruction de son
temple, et puis l'élite de son peuple emmenée en esclavage à
Babylone pour y être le jouet sexuel et/ou le travailleur forcé des
féroces guerriers assyriens qu'un esclave inventa l'idée du dieu
unique afin de pouvoir supporter l'insupportable, s'imaginant que
Assur, le dieu des Assyriens, n'était pas le plus fort mais qu'il
n'était, en fait, que le bras armé du dieu unique des vaincus —
qui entendait ainsi les punir —, faisant apparaître pour la
première fois dans l'Histoire cette projection post-traumatique
hallucinée promise à un si bel avenir — le monothéisme —, chez
des peuples qui jusque-là vénéraient généralement plusieurs
dieux, et même assez souvent ceux de leurs voisins lorsque
l'occasion s'en présentait, — un peu comme ces touristes européens
en Asie, qui sacrifient tantôt aux rites hindous tantôt aux rites
bouddhistes, selon les occasions que leur offrent les visites de
temples organisées par leurs tour-opérateurs.
Autre
délire hallucinatoire notable produit par cette même situation
historique inédite : le délire de supériorité de l'homme sur la
femme, et, à l'opposé, le masochisme féminin. Les Trobriandais
ignoraient jusqu'au rôle de l'homme dans la procréation. Chez
beaucoup de peuples premiers, le sang des règles était sacré,
souvent il fertilisait les jardins, domaines réservés des femmes.
Avec
l'ère du sadomasochisme s’ouvre aussi l'ère de
l’intériorisation hallucinée par les femmes de leur infériorité
et de leur indignité honteuses : l'esclave violée — ou la
descendante d'esclave violée — hait inconsciemment le sexe, et
d'abord le sien : la génitalité, qui est la jouissance de la
puissance et de la joie à leur apogée, est une passion
affirmative de maître sans esclave, et, peut-être — je ne l'ai
jamais vérifié —, une passion affirmative de ceux qui n'ont
encore connu ni les maîtres ni les esclaves.
Dans
l'ère du sadomasochisme, dans l'ère historique, il n'y a jamais
eu de femme, aussi libre fût-elle, qui ne fut imprégnée par ce
délire hallucinatoire intériorisé de l'infériorité et de
l'indignité honteuses des femmes : on se souvient d’Hypatie,
mathématicienne et philosophe grecque d'Alexandrie — massacrée
par les premiers chrétiens —, brandissant, sous le nez d'un jeune
homme amoureux d'elle, un linge imprégné de son sang menstruel afin
de le guérir de son attrait pour ce qu'elle considérait être son
indignité. Le sang menstruel, jadis synonyme de pouvoir, et sacré,
manifestation de la communion avec la déesse, elle-même cœur
palpitant de tout ce qui vit et disparaît, est devenu une dégoûtante
tâche de honte que toute l’eau de la mer ne saurait effacer.
Aujourd'hui,
il me suffit de regarder Internet pour voir à quel point le
masochisme féminin fait rage — particulièrement chez les esclaves
contemporaines occidentalisées, — et je remercie alors la
providence pour les étreintes que nous connaissons, Héloïse et
moi – ou, encore, je me souviens avec tendresse et émotion de
cette jeune Indienne, encore alors épargnée par la violence
occidentale, qui défaillait au moindre baiser : au bord de se
pâmer, malgré, ou à cause de son désir, elle n’eût pu
supporter qu’on la pénétrât sans lui avoir au préalable permis
de s'allonger. À l'inverse de nos modernes jeunes et moins jeunes
mégères que rien, pas même les pires violences, ne semble plus
pouvoir émouvoir.
Bon.
Dictant tout cela à mon secrétaire particulier de l'ancien temps
dont je redoute les transcriptions (j'ai corrigé juste à
temps un « pour obtenir de bons yeux brouillés » qu'il avait écrit
à la place de « bons œufs brouillés »), je préfère te
joindre une photocopie du texte de Reich auquel je faisais allusion.
Il paraît que Freud qui — en bon idéaliste-en-laid qu'il était —
avait supposé une nature foncièrement marquée par le « péché
originel » de l’Œdipe, de « l’envie du pénis » chez la femme
etc., hébergé à Londres par Malinowski, finit à la fin de sa vie,
grâce à ses discussions avec lui, par revenir sur ses hypostases.
Enfin,
on a pu voir aujourd’hui qu’il arrive que l'esclave ne fasse pas
exactement ce que ses maîtres attendaient de lui qu’il fît. Mais
on n'a jamais vu encore que ce fût pour faire autre chose que de se
faire entourlouper et exploiter par d’autres.
Un
penseur gauchiste écrit :
« En
1980, la victoire inattendue de Ronald Reagan à la présidence des
États-Unis avait fait entrer le monde dans un cycle de quarante ans
de néolibéralisme et de globalisation économique. Une éventuelle
victoire de Donald Trump le huit novembre prochain pourrait, cette
fois, faire entrer le monde dans un cycle géopolitique nouveau dont
la caractéristique idéologique principale, que l'on voit poindre un
peu partout et notamment en France, serait : l'autoritarisme
identitaire. »
Pas
mieux. (clic)
Le 9 novembre 2016
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