Ce
qu'on appelle le miracle de l'amour, l'heure de la consécration, le
moment de l'inspiration amoureuse, n'est autre chose que
l'affranchissement du corps amoureux, qui, déchargé pour un instant
du service de la volonté névrotique, peut se détendre,
s'abandonner aux mouvements de la volupté, se mettre de lui-même,
pendant cet espace de Temps, à jouir — indépendant des misères
névrotiques, et libre. Il est alors de la plus grande pureté et
devient le clair miroir du monde, car, entièrement détaché de
l’ensemble des pulsions secondaires, la cuirasse caractérielle, il
n'est plus maintenant que le pur mouvement de la volupté — le pur
mouvement du monde à son plus somptueux période — concentrée
dans un seul et même instant. C'est en de tels moments que se crée
en quelque sorte l'âme des amours immortelles.
Au
contraire, dans toute sexualité intentionnelle, les mouvements de la
volupté ne sont pas indépendants, puisque c'est la volonté
névrotique qui les dirige et leur prescrit leurs thèmes. Le cachet
de trivialité, l'expression de vulgarité qui imprègne la plupart
des formes de la sexualité mue par les pulsions secondaires
prégénitales, tient à ce que l'on y voit marquée la rigoureuse
subordination de l'abandon voluptueux à la souffrance refoulée, la
connexion étroite qui les rattache, et l'impossibilité qui en
résulte de concevoir
la chose
autrement que dans ses rapports à la volonté névrotique et à ses
fins. Au contraire, l'expression du génie amoureux, qui constitue
chez tous les hommes bien doués une frappante ressemblance de
famille, vient de ce qu'on voit clairement dans les épanchements
charnels du cœur, l'émancipation de la volupté du service de la
névrose, la prédominance de l'abandon sur le vouloir névrotique ;
et comme toute douleur dérive — comme elle le constitue — du
vouloir névrotique, comme l'abandon à la volupté est, au
contraire, en soi exempt de souffrance et serein, voilà ce qui donne
à ces amours cet air élevé, clair et pénétrant, détaché du
service des misères caractérielles, et cette teinte de sérénité
supérieure, supra-terrestre en quelque sorte, qui perce le temps et
s'ouvre au Temps, et s'unit si bien à la joie, dans une alliance
justement caractérisée par cet épigraphe de Vaudey : « La grâce
de la jouissance amoureuse est au corps ce que la contemplation qui
la suit est à l'esprit. »
[...]
Pour
de tels hommes, sculpture, poésie, pensée ne sont pas une fin :
elles sont l'expression, le chant, le panégyrique de ces miracles ;
pour les autres, ce n'est qu'un moyen. Ceux-ci n'y cherchent que leur
affaire, et en général ils savent réussir, parce qu'ils se plient
aux goûts — qu'ils partagent — de leurs contemporains, prêts à
en servir les besoins et les caprices névrotiques — sadiques,
masochistes, voyeuristes etc.— : aussi vivent-ils presque toujours
dans une situation heureuse. La situation des hommes que guide le
génie amoureux est souvent plus difficile : c'est qu'ils sacrifient
leur bien-être matériel à cette fin subjective, voluptueuse et
sentimentale, puisque c'est là qu'ils placent le sérieux. Les
autres agissent en sens inverse : aussi sont-ils petits, tandis que
les premiers sont grands. Leurs œuvres à eux sont pour tous les
temps, quoique plus d'une fois la postérité soit la première à en
reconnaître seulement la valeur ; les autres vivent et meurent avec
leur temps
[...]
L'homme
qui jouit de l'or du Temps, au contraire, se reconnaît en toutes
choses, et par suite dans l’ensemble ; il ne vit pas, comme les
autres, uniquement dans le microcosme, mais plus encore dans la
macrocosme. Aussi est-ce l'ensemble qui lui tient à cœur ; il
cherche à le saisir pour le reproduire, pour l'expliquer ou pour
exercer sur lui une action pratique.
Car
ce n'est pas pour lui chose étrangère ; il sent que tout cela le
concerne. C'est à cause de cette extension de sa sphère qu'on le
nomme grand. Aussi ce noble attribut ne convient-il qu'au vrai héros,
en quelque sens que ce soit, et au génie amoureux : il énonce que
ces individus, au-delà de ce que dicte la névrose caractérielle,
ont cherché leur bien propre, qu'ils ont vécu pour eux-mêmes, et,
ainsi, pour l'humanité entière.
[...]
De
ce que le génie amoureux consiste dans le mouvement libre de la
volupté, c'est-à-dire émancipé du service de la volonté
névrotique, il résulte encore que ses productions ne servent à
aucun but utile. Lettres d'amour, musique ou philosophie, peinture ou
poésie, une œuvre inspirée par le génie amoureux n'est pas un
objet d'utilité. L'inutilité rentre dans le caractère des œuvres
de cette sorte de génie ; c'en est la lettre de noblesse. Toutes les
autres œuvres humaines ne sont faites que pour la conservation ou le
soulagement de notre existence, sauf celles dont il est question ici
: celles-ci subsistent pour elles-mêmes, et sont, en ce sens, comme
la fleur ou le revenu net de l'existence. Aussi notre cœur
s'épanouit-il à les goûter car elles nous tirent du sein de cette
lourde atmosphère terrestre du besoin né de la misère
caractérielle. — Un autre fait analogue au précédent est que
nous voyons rarement le beau s'associer à l'utile. Les grands et
beaux arbres ne portent pas de fruits
[...]
Ainsi
l'homme simplement mû par sa névrose applique son intellect à
l'usage qu'elle lui a marqué. Le génie amoureux l’applique au
contraire, et sans souci de cette destination, à comprendre le
mouvement même de l'amour, et ce qui le contrarie. Son corps et son
esprit ne lui appartiennent donc pas, ils appartiennent au monde,
qu'il doit contribuer à éclairer en quelque façon.
[...]
Le
cours des pensées d'un tel l'homme détaché de son socle
névrotique, la cuirasse caractérielle, et qui n'y fait retour que
par intervalles, ne tardera pas à se séparer entièrement, de celui
des intellectuels névrosés, encore mus uniquement
par leurs
pulsions secondaires. Par-là, et à cause de cette inégalité dans
la marche de l'esprit, il sera impropre à penser en commun,
c'est-à-dire à entrer en conversation avec les autres ; les autres,
désorientés par cette étrangeté qu’ils ne comprennent pas
trouveront aussi peu de plaisir dans sa société que lui dans la
leur. Ils se sentiront plus à l'aise avec leurs semblables, et lui
préférera aussi s'entretenir avec ses pareils bien qu'il ne le
puisse en général qu'à travers les œuvres laissées par eux.
Aussi Chamfort dit-il justement : « Il y a peu de vices qui empêche
un homme d'avoir beaucoup d'amis, autant que peuvent le faire de trop
grandes qualités ». Le sort le plus heureux qui puisse échoir en
partage à celui capable de s'abandonner au génie amoureux, c'est
d'être dispensé de toutes les occupations pratiques qui ne sont pas
son élément, et d'avoir tout loisir pour aimer, et être le
secrétaire, le héraut, le peintre des miracles que lui offre ce
génie particulier. — La conséquence générale de ce qui précède,
c'est que, si le génie amoureux procure la félicité à celui qui
le possède, à l'heure où, se livrant à lui sans entraves, il peut
s'abandonner avec délice à l'inspiration, il n'est nullement propre
à lui assurer une existence heureuse, bien au contraire.
[...]
À
tous ces inconvénients s'ajoute encore un désaccord extérieur, car
le génie amoureux, dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il crée
même, est d'ordinaire en opposition et en lutte avec son temps. Les
simples hommes — et, de même, les libertins — de talent arrivent
toujours au moment voulu ; car animés par l'esprit de leur époque,
appelés par les besoins de leur temps, ils ne sont capables que d’y
satisfaire. Ils interviennent donc dans le développement progressif
de leurs contemporains ou dans l'avancement graduel d'une science
particulière, et ils trouvent là récompense et approbation. Mais
la génération suivante ne peut plus goûter leurs œuvres ;
celles-ci doivent céder la place à d'autres, qui ne font pas non
plus défaut. Le génie amoureux, au contraire, traverse son temps
comme la comète croise les orbites des planètes, de sa course
excentrique et étrangère à cette marche bien réglée qui se peut
embrasser d'un seul coup d’œil. Aussi ne peut-il concourir au
développement régulier de la civilisation déjà existante ; mais,
semblable à l’imperator
romain qui, se vouant à la mort, lançait son javelot dans les rangs
ennemis, il se livre à la volupté et à l'extase contemplative —
galante, et jette ses œuvres bien loin en avant sur la route où le
temps seul viendra plus tard les rejoindre.
[...]
Le
talent du libertin a la force de concrétiser ce qui dépasse la
faculté de réalisation, mais non la faculté d'imagination des
autres hommes ; aussi trouve-t-il dès le premier moment des gens
pour l'apprécier. L’œuvre du libertin contemplatif— galant
dépasse au contraire non seulement la capacité de concrétisation,
mais encore les bornes de l'expérience et même de l'imagination des
autres hommes ; aussi les autres ne le comprennent-ils pas tout
d'abord. Le libertin talentueux, c'est le tireur qui tire ce que les
autres ne peuvent toucher ; le libertin contemplatif — galant,
c'est celui qui atteint un but — l'extase harmonique et la
jouissance du Temps qui la suit — que les autres ne peuvent
expérimenter ni même imaginer : ils n'apprennent donc à le
connaître qu’indirectement, c'est-à-dire tard, et ils s'en
rapportent alors même à la parole d'autrui.
[...]
Celui
qui ne demeure pas, durant sa vie, en quelque mesure un grand enfant,
mais devient un homme sérieux, froid, toujours échauffé et guidé
en amour par ses souffrances sexualisées, celui-là peut-être en ce
monde un citoyen très utile et capable, mais il ne connaîtra jamais
le génie amoureux. Ce qui constitue en effet ce génie, c'est que
chez celui qui le possède cette prédominance, naturelle à
l'enfant, du système sensible, voluptueux et contemplatif, se
maintient, par anomalie, toute sa vie durant, et devient ainsi
continue. Sans doute, chez quelques individus ordinaires, il s'en
transmet encore quelques vestiges jusque dans la jeunesse ; de là
viennent, par exemple, chez plus d'un adolescent, une aspiration
purement romantique et une soif sentimentale qu'on ne peut
méconnaître. Mais les conditions sociales et leurs propres
structures caractérielles font qu'ils rentrent bientôt dans
l'ornière : ils se métamorphosent et sortent de la chrysalide, à
l'âge d'homme, sous la forme de philistins
sexuels incarnés
— c'est-à-dire de joyeuses bandes de noceurs revenus de tout —,
devant lesquels on recule avec effroi, si on les rencontre dans les
années suivantes.
[...]
De
même donc qu'il y a une simple beauté de jeunesse, possédée un
moment par chacun, la « beauté du diable » (sic),
de même il y a aussi une pure sentimentalité de jeunesse, une
certaine nature sentimentale, désireuse et capable d'aimer, d'être
aimée, de s'abandonner au mouvement de la volupté, possédée par
tous dans l'enfance, par quelques-uns encore pendant la jeunesse, et
qui se perd ensuite comme cette beauté. C'est seulement chez
quelques exceptions des plus rares — chez lesquelles l'analyse ou
une heureuse nature ont permis de retrouver ou de déployer cette
sentimentalité abandonnée — qu'elle peut persévérer durant
toute la vie, de manière que de belles traces en restent encore
visibles même dans l'âge le plus avancé : ces exceptions, ce sont
les hommes et les femmes vraiment beaux, ce sont les vrais génies de
l’amour.
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