La
pensée est un sport de riches — à tout le moins de forts :
celui de ceux qui savent : lire, écrire, raisonner et, plus
rarement, vivre — ; et qui ont le temps et les moyens de cela.
Elle
est l'art de ceux qui en ont le loisir. Qu'importe qu'ils pensent et
écrivent pour dire qu'ils souffrent et sont faibles : en cela
qu'ils peuvent encore le dire ou l'écrire, ils ne le sont pas
tout à fait. Pour les meilleurs, c'est même en cela qu'ils sont
grands.
*
Sortir
de sa manche à tout propos la finitude de l'homme comme argument
prétendument définitif est un procédé de l’art de la
dialectique éristique — semblable à ceux
que Schopenhauer a exposés
dans L'art
d'avoir toujours raison
— mais qui s'apparente plus encore à une vieille ficelle de
cartomancienne qui, lorsqu'elle est, par hasard, dans sa roulotte,
confrontée à la défiance, retourne toujours la même carte :
celle qui dévoile soudain invariablement le même arcane :
l'arcane
sans nom,
— afin de subjuguer
le pigeon.
*
Les
phobies des autres nous étonnent toujours sans nous convaincre
jamais.
Les
hypocondriaques comme les avares font sourire ceux qui ne le sont pas
— et parfois même ceux qui le sont. Ceux que terrorisent les
fourmis sont raillés par ceux qui s'enfuient à la vue d'une souris.
De même les thanatophobes — à l'inverse des thanatophiles
– qui, eux, inquiètent franchement — peuvent-ils finir — après
avoir provoqué l'empathie — par se faire de leur phobie un
ridicule, surtout s'ils l'évoquent à tout propos, et plus encore
s'ils prétendent en faire la base d'une pensée définitive.
*
La
mort ne nous concerne pas. Nous ne la connaissons jamais. Lorsque
nous sommes là, elle est absente — lorsqu'elle est là, nous n'y
sommes plus. Étant mort une fois — d'une chute – comme Montaigne
—, je sais de quoi je parle. Seule la vie nous intéresse :
forte, malade, s'affaiblissant, — souffrante ou rayonnante.
*
Ceux
qui sont vraiment possédés par l'idée de la mort n'en parlent pas
— et ceux qui en parlent ne le sont pas.
Ceux
qui sont vraiment possédés par l'idée de la mort ne peuvent en
parler — comme on le voit dans les attaques de panique, par
exemple.
Ceux
qui en parlent nous font seulement des sophistiqueries.
*
L'origine
de la crainte de la mort n'est pas à chercher dans ce qui sera
mais dans ce qui a été : cette crainte est une de
ces projections hallucinées que produit « la détresse
infantile » de l'homme — dont Freud faisait l'origine des
religions. Qu'elle ait occupé des esprits brillants ne doit pas nous
étonner. Les mêmes causes produisent les mêmes effets — quelle
que soit la qualité du patient.
*
Seules
la souffrance, la maladie, la fatigue, la décrépitude nous
importent : loin de nous faire craindre la mort, elles peuvent
nous la faire désirer. Ce que le thanatophobe semble ignorer.
*
L'impossibilité
qu'il y aurait à se réjouir — quels que fussent les plaisirs qui
nous y seraient offerts — tout au long d'un voyage qui nous
mènerait vers le lieu où il nous faudrait mourir — impossibilité
qu'envisageait comme argument irréfutable – il y a près d'un
demi-millénaire – un jeune homme inexpérimenté — ne convainc
pas l'homme accompli que je suis : ayant, à l'âge auquel il
énonça cette niaiserie — que l'on peut certes pardonner à une
bien jeune tête —, accompagné la lente et douloureuse agonie de
mon oncle, Charles Vaudey, douloureuse agonie qui lui faisait désirer
ardemment la mort que seule son imprégnation par le catholicisme lui
ordonnait d'attendre et de ne pas provoquer, je sais, moi, qu'il eût
aimé faire ce voyage, et qu'il se fût régalé, à chaque étape, de
tous les plaisirs de la Terre — vraisemblablement comme jamais —,
aiguillonné encore en cela de savoir que ce voyage le menait au
terme de ses souffrances. Hélas, ces plaisirs, il ne
pouvait même plus les goûter, de sorte qu'il m'incitait à le faire
à sa place — pendant même qu'il souffrait le martyre — et surtout à
toujours continuer à le faire – après.
Ce
que j'ai fait et continue de faire car il ne faut jamais obéir qu'à
ceux qui sont au point où plus rien ne peut les faire mentir ou
finasser — et qui vous recommandent le plaisir de vivre et la joie
d'aimer.
*
C'est
faute d'oser voir l'horreur de sa vie — de cette vie qui lui est,
le plus souvent, faite,
contre
son gré — que
l'injouissant contemporain s'horrifie de sa mort, à
venir — alors
que, elle,
il ne la connaîtra jamais.
*
Là
où les hommes luttent ou jouissent et s'abîment dans la
contemplation, ils ne couinent pas.
*
Les
vaincus de l'ultra-libéralisme craindront la mort jusqu'à la
révolte. Ou jusqu'à la mort.
*
La
thanatophobie semble être l'apanage des sociétés dominées
par l'idolâtrie diffuse, tandis qu'une virulente
thanatophilie semble toujours animer les sectateurs les plus
enragés de l'idolâtrie concentrée. Le XXe siècle l'a
prouvé à l'envi. Celui qui commence — dément — ne le dément pas.
*
Socrate
a montré qu'un homme accompli craint moins la mort qu'une mauvaise
sortie. Arrivé là où il savait ne pouvoir que décroître, il a
arrangé, avec une maîtrise parfaite du kairos, la conclusion
du récit.
Et Debord l'a fait — aussi.
Quel
nom donner à la crainte de ne pas savoir maîtriser cet art ?
La
seule crainte qu'un homme doive vraiment avoir.
Le
12/10/2015
.
