jeudi 24 janvier 2013

L'art de l'existence authentique





Danaé 
Gustav Klimt

 J'ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue. Quel siècle à mains ! Je n'aurai jamais ma main. Après, la domesticité mène trop loin. L'honnêteté de la mendicité me navre. Les criminels dégoûtent comme des châtrés : moi, je suis intact, et ça m'est égal.

Rimbaud
Une saison en enfer, avril-août 1873.




— Maintenant on comprendra, sans plus d’explication, pourquoi l’amour en tant que passion — c’est notre spécialité européenne — doit être nécessairement d’origine noble. On sait que son invention doit être attribuée aux chevaliers poètes provençaux, ces hommes magnifiques et ingénieux du « gai saber » à qui l’Europe est redevable de tant de choses et presque d’elle-même. —

Friedrich Nietzsche
Par-delà le bien et le mal
Prélude d’une philosophie de l’avenir








Pour parodier Breton et Artaud, je dirai : les sensualistes ne sont pas des “artistes professionnels” ni, non plus, des “philosophes ou des littérateurs professionnels”, mais ils sont très capables, au besoin, de se servir des moyens élaborés par les professionnels de ces champs de l'activité sociale.

L'Avant-garde sensualiste est une avant-garde de l’art de la rencontre et de l'intimité, et de ce qui — poétiquement, littérairement, artistiquement, philosophiquement — naît de cette rencontre et de cette intimité ; chez les unes et chez les autres. Le contraire d'une activité littéraire spécialisée, ou d'une activité intellectuelle, artistique, spécialisée.

Un art de docteurs en rien.

Finalement, un art de dames et de gentilshommes de fortune.

Lorsque l'on prend connaissance de la vie des libertins qui nous ont historiquement précédés, au XVIIe siècle et encore au XVIIIe siècle, on s'aperçoit que c'étaient pour la plupart des hommes qui écrivaient, et qui parfois même cachaient leurs écrits. L'écriture n'était pas encore devenue une activité professionnelle, universitaire ou libérale, comme elle l'est devenue au XIXe et au XXe siècles, et comme elle commençait à l'être, dès leur époque, chez les philosophes professionnels, qui étaient en même temps des professeurs et qui, avec l'alphabétisation progressive des peuples et la démocratisation de la culture, commençaient à avoir un public : en quelque sorte une clientèle. Ce qui était en somme une forme de retour aux sources.
Évidemment, de tout temps l'enseignement et l'écriture ont, en partie, été liés. Moins évidemment, l'écriture et la profession d'écrivain. (Il serait d'ailleurs intéressant de reprendre la thèse de la mort de la littérature, qui semble être la question du moment, et de voir ce qu'est réellement la littérature, en tant qu'activité séparée, sachant que Montaigne, le cardinal de Retz, La Rochefoucauld, Saint-Simon, Vauvenargues, Casanova, Nietzsche, Rimbaud, Lautréamont, Debord sont quelques-uns des “auteurs” qui nous ont faits.)

Nous avons écrit que nous manifestons l'apparition, pour le long terme, d'une nouvelle bohème, d'une nouvelle noblesse, et nous avons clairement posé que le libertinage idyllique — qui est cette activité dont les buts ne sont rien d'autre que le plaisir et le ravissement que l'on éprouve au jeu amoureux, sensible — est et sera au cœur de ce type d'existence et de ses manifestations parce que cette forme accomplie du libertinage — qui nous paraît être l'activité supérieurement humaine et l’aboutissement de ce que « les chevaliers poètes provençaux, ces hommes magnifiques et ingénieux du “gai saber” » ont apporté à l’Europe et au monde  — seule permet une accession aimable et en quelque sorte spontanée à une forme de contemplation extasiée, de ravissement sans paroles, de jouissance puissante et paisible du Temps, qui sont les seules sources (de jouvence) où s'abreuve cette forme-là de la noblesse.

Et tout ce qu'elle rechercheson Graal.


Que tout cela finisse par se débonder poétiquement, littérairement, artistiquement, sous la forme des manifestations du discours apophtegmatique ou des beaux-arts, ou se maintienne dans un silence abandonné, est en quelque sorte secondaire.


Le monde doit d'abord s'immerger, de cette façon-là — par la joie émerveillée – par l'empire des sens — dans le Temps, et éventuellement, ensuite, finir par un beau livre...


Dans ce sens, il n'y a pas chez nous de fétichisme de l'écriture ni du reste. L'indicible se traduit aussi bien par la peinture que par l'idée soudaine de tel ou tel arrangement artistique, ou par le chant poétique, la parole ou l’écrit.
Les autres, il me semble, veulent faire œuvre : artistique, scientifique, littéraire, philosophique, sociologique, etc. 
De la bête de somme à la bête de sommes. La main à plume vaut la main à charrue.

Pour notre part, nous pensons qu'à long terme le retour — sur les ruines de l'ère techniciste, de ses idéologies et de ceux qui les portent — d'une nouvelle bohème, d'une nouvelle noblesse, amènera avec elles un rapport aux Arts et aux Lettres, proche de celui que, dans les meilleurs moments, nous vivons. Où l'on retrouvera les pratiques des anciens gentilshommes européens qui n'étaient pas liés professionnellement à des activités littéraires, et moins encore à la pratique des Beaux-arts.


Mais — ainsi qu'on le voit déjà chez nous qui avons été nourris, comme si cela allait naturellement de soi, dès notre plus tendre adolescence, de la connaissance et de la Bibliothèque du monde (des textes de l'Inde et de la Chine anciennes au reste, c'est-à-dire à la philosophie occidentale qui fut ce par quoi et ce pour quoi nous fûmes, à l’origine, formés) — cet art ancien de l'existence authentique (que la Grèce antique tout d'abord, Rome ensuite, l'Europe enfin avaient élaboré avec certains de leurs meilleurs représentants) en s'enrichissant et en se combinant, dans ce mouvement accéléré d'ouverture et d’effondrement du monde, avec l'antique tradition des lettrés chinois, pour lesquels l'abandon poétique mais aussi la maîtrise de la calligraphie et de la peinture allaient de soi (ces dernières n'étant pas associées comme elles le sont en Europe, à une activité professionnelle d'artisans de luxe) se déploiera encore davantage dans le lyrisme ou la note brève, du mouvement de tout le corps ou dans la fulgurance de l'esprit, dans le champ défriché et ouvert par les professionnels de l'art de l'aire occidentale ; et donc, il est certain que cet art ancien de l'existence authentique, comme nous lui en montrons la voie, se traduira, sans se limiter à l'écriture, par toutes les manifestation, plus ou moins explosives ou élaborées, réfléchies ou spontanées, du merveilleux auto-mouvement du monde, transcrit par — et transcrivant — celui qui le déploie — et qu'il déploie.

Pour l'instant, pour des raisons évidentes de survie sociale, et puis également d'identification sociale (le rôle, dans le spectacle social, de l'écrivain, de l'artiste, du philosophe, le prestige qui s'y attache, etc. hérités des temps démocratico-populistes), il est évident que les individus sont enfermés dans des activités spécialisées.

Les meilleurs ne devraient pas s'y laisser réduire — et ne pas s'attacher plus que de raison à ces mauvais rôles (nécessaires) que cette mauvaise époque leur fait jouer.


Les chevaliers poètes fondent ce qui demeure...



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