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Rimbaud
Une saison en enfer, avril-août 1873.
—
Maintenant on comprendra, sans plus d’explication, pourquoi l’amour en tant que
passion — c’est notre spécialité européenne — doit être nécessairement
d’origine noble. On sait que son invention doit être attribuée aux chevaliers
poètes provençaux, ces hommes magnifiques et ingénieux du « gai
saber » à qui l’Europe est redevable de tant de choses et presque
d’elle-même. —
Friedrich Nietzsche
Par-delà le bien et le mal
Prélude d’une philosophie de l’avenir
Pour
parodier Breton et Artaud, je dirai : les sensualistes ne sont pas des “artistes
professionnels” ni, non plus, des “philosophes ou des littérateurs
professionnels”, mais ils sont très capables, au besoin, de se servir des
moyens élaborés par les professionnels de ces champs de l'activité sociale.
L'Avant-garde
sensualiste est une avant-garde de l’art de la rencontre et de
l'intimité, et de ce qui — poétiquement, littérairement, artistiquement,
philosophiquement — naît de cette rencontre et de cette intimité ; chez les
unes et chez les autres. Le contraire d'une activité littéraire spécialisée, ou
d'une activité intellectuelle, artistique, spécialisée.
Un
art de docteurs en rien.
Finalement,
un art de dames et de gentilshommes de fortune.
Lorsque
l'on prend connaissance de la vie des libertins qui nous ont historiquement
précédés, au XVIIe siècle et encore au XVIIIe siècle, on s'aperçoit que c'étaient
pour la plupart des hommes qui écrivaient, et qui parfois même cachaient leurs
écrits. L'écriture n'était pas encore devenue une activité professionnelle,
universitaire ou libérale, comme elle l'est devenue au XIXe et au XXe siècles,
et comme elle commençait à l'être, dès leur époque, chez les philosophes
professionnels, qui étaient en même temps des professeurs et qui, avec
l'alphabétisation progressive des peuples et la démocratisation de la culture,
commençaient à avoir un public : en quelque sorte une clientèle. Ce qui était
en somme une forme de retour aux sources.
Évidemment,
de tout temps l'enseignement et l'écriture ont, en partie, été liés. Moins
évidemment, l'écriture et la profession d'écrivain. (Il serait d'ailleurs
intéressant de reprendre la thèse de la mort de la littérature, qui semble être
la question du moment, et de voir ce qu'est réellement la littérature, en tant
qu'activité séparée, sachant que Montaigne, le cardinal de Retz, La
Rochefoucauld, Saint-Simon, Vauvenargues, Casanova, Nietzsche, Rimbaud,
Lautréamont, Debord sont quelques-uns des “auteurs” qui nous ont faits.)
Nous
avons écrit que nous manifestons l'apparition, pour le long terme, d'une
nouvelle bohème, d'une nouvelle noblesse, et nous avons clairement posé que le
libertinage idyllique — qui est cette activité dont les buts ne sont rien
d'autre que le plaisir et le ravissement que l'on éprouve au jeu amoureux,
sensible — est et sera au cœur de ce type d'existence et de ses manifestations
parce que cette forme accomplie du libertinage — qui nous paraît être
l'activité supérieurement humaine et l’aboutissement de ce que « les chevaliers
poètes provençaux, ces hommes magnifiques et ingénieux du “gai saber” »
ont apporté à l’Europe et au monde — seule permet une accession aimable et en
quelque sorte spontanée à une forme de contemplation extasiée, de ravissement
sans paroles, de jouissance puissante et paisible du Temps, qui sont les seules
sources (de jouvence) où s'abreuve cette forme-là de la noblesse.
Et tout ce qu'elle
recherche — son Graal.
Que
tout cela finisse par se débonder poétiquement, littérairement, artistiquement,
sous la forme des manifestations du discours apophtegmatique ou des beaux-arts,
ou se maintienne dans un silence abandonné, est en quelque sorte secondaire.
Le
monde doit d'abord s'immerger, de cette façon-là — par la joie émerveillée –
par l'empire des sens — dans le Temps, et éventuellement, ensuite, finir par un
beau livre...
Dans
ce sens, il n'y a pas chez nous de fétichisme de l'écriture ni du reste.
L'indicible se traduit aussi bien par la peinture que par l'idée soudaine de
tel ou tel arrangement artistique, ou par le chant poétique, la parole ou l’écrit.
Les
autres, il me semble, veulent faire œuvre : artistique, scientifique,
littéraire, philosophique, sociologique, etc.
De
la bête de somme à la bête de sommes. La main à plume vaut la main à
charrue.
Pour notre part, nous pensons
qu'à long terme le retour — sur les ruines de l'ère techniciste, de ses idéologies et de ceux qui les portent — d'une
nouvelle bohème, d'une nouvelle noblesse, amènera avec elles un rapport aux
Arts et aux Lettres, proche de celui que, dans les meilleurs moments, nous
vivons. Où l'on retrouvera les pratiques des anciens gentilshommes européens
qui n'étaient pas liés professionnellement à des activités littéraires, et
moins encore à la pratique des Beaux-arts.
Mais
— ainsi qu'on le voit déjà chez nous qui avons été nourris, comme si cela
allait naturellement de soi, dès notre plus tendre adolescence, de la
connaissance et de la Bibliothèque du monde (des textes de l'Inde et de
la Chine anciennes au reste, c'est-à-dire à la philosophie occidentale qui fut
ce par quoi et ce pour quoi nous fûmes, à l’origine, formés) —
cet art ancien de l'existence authentique (que la Grèce antique tout d'abord,
Rome ensuite, l'Europe enfin avaient élaboré avec certains de leurs meilleurs
représentants) en s'enrichissant et en se combinant, dans ce mouvement accéléré
d'ouverture et d’effondrement du monde, avec l'antique tradition des lettrés
chinois, pour lesquels l'abandon poétique mais aussi la maîtrise de la
calligraphie et de la peinture allaient de soi (ces dernières n'étant pas associées comme
elles le sont en Europe, à une activité professionnelle d'artisans de luxe) se
déploiera encore davantage dans le lyrisme ou la note brève, du mouvement de
tout le corps ou dans la fulgurance de l'esprit, dans le champ défriché et
ouvert par les professionnels de l'art de l'aire occidentale ; et donc, il est
certain que cet art ancien de l'existence authentique, comme nous lui en
montrons la voie, se traduira, sans se limiter à l'écriture, par toutes les
manifestation, plus ou moins explosives ou élaborées, réfléchies ou spontanées,
du merveilleux auto-mouvement du monde, transcrit par — et transcrivant — celui
qui le déploie — et qu'il déploie.
Pour
l'instant, pour des raisons évidentes de survie sociale, et puis également
d'identification sociale (le rôle, dans le spectacle social, de l'écrivain, de l'artiste,
du philosophe, le prestige qui s'y attache, etc. hérités des temps
démocratico-populistes), il est évident que les individus sont enfermés dans
des activités spécialisées.
Les
meilleurs ne devraient pas s'y laisser réduire — et ne pas s'attacher plus que
de raison à ces mauvais rôles (nécessaires) que cette mauvaise époque leur fait
jouer.
Les chevaliers poètes fondent ce qui demeure...
Les chevaliers poètes fondent ce qui demeure...

