jeudi 6 mai 2021

La nef des fous et « l’île enchantée » de l’amour, mystique — bourdivin

 

 

 

 

Chère amie,



J’avoue que je n’avais pas lu La domination masculine (clic) de Bourdieu, et que je ne connaissais donc pas ce texte, Post-scriptum sur la domination et l’amour, tout à fait sensualiste.

L’auteur de Pensée du Neutre l’écarte d’emblée, comme irrecevable parce que « loin des grandes théories de l’amour proposées par Lacan, Derrida ou Barthes » (sic !), c’est-à-dire par ces injouissants de première grandeur dont l’indigeste bouillie terminologique a seulement fini par être piratée et dévoyée sans vergogne pour épaissir un peu le clairet brouet des studies des campus américains, qui ont balayé du pont de la nef des fous où ils trônaient les transgressifs de la French Theory, désormais traqués, emportés par la vague perverse-puritaine.

« Fleur bleue », Post-scriptum sur la domination et l’amour offusque, par son sentimentalisme de midinet, notre affranchi professeur, auquel il ne reste dès lors qu’à entreprendre de fouiller ce qu’il fait de façon très instructive les poubelles de l’Histoire.

Bourdieu ne s’est pas risqué à explorer « l’île enchantée » de l’amour , ou, s’il l’a fait, il s’est bien gardé d’en parler. Ce qui m’étonne ce n’est pas cela, c’est plutôt qu’il ait même pu seulement si bien l’évoquer, tant c’est un domaine puisque l’existence détermine la conscience qui me paraît ne pouvoir appartenir qu’aux déserteurs, aux poètes, aux aventurières et aux aventuriers que la vie a placés, un moment, dans des situations favorables, et tant, pour le reste, le monde me semble appartenir aux têtes de mort.

J’avoue que sa lecture m’a tout à la fois surpris et presque rassuré. Puisse-t-il vous faire le même effet.

À vous,

R. C. Vaudey







Post-scriptum sur la domination et l’amour, in La domination masculine





« S’arrêter à ce point, ce serait s’abandonner au « plaisir de désillusionner », qu’évoquait Virginia Woolf (et qui fait sans doute partie des satisfactions parfois subrepticement poursuivies par la sociologie), et tenir à l’écart de la recherche tout l’univers enchanté des relations amoureuses. Tentation d’autant plus forte qu’il n’est pas facile, sans s’exposer à tomber dans le « comique pédant », de parler d’amour dans le langage de l’analyse et, plus précisément, d’échapper à l’alternative du lyrisme et du cynisme, du conte merveilleux et de la fable ou du fabliau. L’amour est-il une exception, la seule, mais de première grandeur, à la loi de la domination masculine, une mise en suspens de la violence symbolique, ou la forme suprême, parce que la plus subtile, la plus invisible, de cette violence ?

Lorsqu’il prend la forme de l’amour du destin, amor fati, dans l’une ou l’autre de ses variantes, qu’il s’agisse par exemple de l’adhésion à l’inévitable qui conduisait nombre de femmes, au moins dans la Kabylie ancienne ou dans le Béarn d’autrefois, et sans doute bien au-delà (ainsi que l’attestent les statistiques de l’homogamie), à trouver aimable et à aimer celui que le destin social leur assignait, l’amour est domination acceptée, méconnue comme telle et pratiquement reconnue, dans la passion, heureuse ou malheureuse. Et que dire de l’investissement, imposé par la nécessité et l’accoutumance, dans les conditions d’existence les plus odieuses ou dans les professions les plus dangereuses ?

Mais le nez de Cléopâtre est là pour rappeler, avec toute la mythologie de la puissance maléfique, terrifiante et fascinante, de la femme de toutes les mythologies – Ève tentatrice, enjôleuse Omphale, Circé ensorceleuse ou sorcière jeteuse de sorts –, que l’emprise mystérieuse de l’amour peut aussi s’exercer sur les hommes. Les forces que l’on soupçonne d’agir dans l’obscurité et le secret des relations intimes (« sur l’oreiller ») et de tenir les hommes par la magie des attachements de la passion, leur faisant oublier les obligations liées à leur dignité sociale, déterminent un renversement du rapport de domination qui, rupture fatale de l’ordre ordinaire, normal, naturel, est condamné comme un manquement contre nature, bien fait pour renforcer la mythologie androcentrique.

Mais c’est rester dans la perspective de la lutte, ou de la guerre. Et exclure la possibilité même de la mise en suspens de la force et des rapports de force qui semble constitutive de l’expérience de l’amour ou de l’amitié. Or, dans cette sorte de trêve miraculeuse où la domination semble dominée ou, mieux, annulée, et la violence virile apaisée (les femmes, on l’a maintes fois établi, civilisent en dépouillant les rapports sociaux de leur grossièreté et de leur brutalité), c’en est fini de la vision masculine, toujours cynégétique ou guerrière, des rapports entre les sexes ; fini du même coup des stratégies de domination qui visent à attacher, à enchaîner, à soumettre, à abaisser ou à asservir en suscitant des inquiétudes, des incertitudes, des attentes, des frustrations, des blessures, des humiliations, réintroduisant ainsi la dissymétrie d’un échange inégal.

Mais, comme le dit bien Sasha Weitman, la coupure avec l’ordre ordinaire ne s’accomplit pas d’un coup et une fois pour toutes. C’est seulement par un travail de tous les instants, sans cesse recommencé, que peut être arrachée aux eaux froides du calcul, de la violence et de l’intérêt « l’île enchantée » de l’amour, ce monde clos et parfaitement autarcique qui est le lieu d’une série continuée de miracles : celui de la non-violence, que rend possible l’instauration de relations fondées sur la pleine réciprocité et autorisant l’abandon et la remise de soi ; celui de la reconnaissance mutuelle, qui permet, comme dit Sartre, de se sentir « justifié d’exister », assumé, jusque dans ses particularités les plus contingentes ou les plus négatives, dans et par une sorte d’absolutisation arbitraire de l’arbitraire d’une rencontre (« parce que c’était lui, parce que c’était moi ») ; celui du désintéressement qui rend possibles des relations désinstrumentalisées, fondées sur le bonheur de donner du bonheur, de trouver dans l’émerveillement de l’autre, notamment devant l’émerveillement qu’il suscite, des raisons inépuisables de s’émerveiller. Autant de traits, portés à leur plus haute puissance, de l’économie des échanges symboliques, dont la forme suprême est le don de soi, et de son corps, objet sacré, exclu de la circulation marchande, et qui, parce qu’ils supposent et produisent des relations durables et non instrumentales, s’opposent diamétralement, comme l’a montré David Schneider, aux échanges du marché du travail, transactions temporaires et strictement instrumentales entre des agents quelconques, c’est-à-dire indifférents et interchangeables – dont l’amour vénal ou mercenaire, véritable contradiction dans les termes, représente la limite universellement reconnue comme sacrilège.

L’« amour pur », cet art pour l’art de l’amour, est une invention historique relativement récente, comme l’art pour l’art, amour pur de l’art avec qui il a partie liée, historiquement et structuralement. Il ne se rencontre sans doute que très rarement dans sa forme la plus accomplie et, limite presque jamais atteinte – on parle alors d’« amour fou » –, il est intrinsèquement fragile, parce que toujours associé à des exigences excessives, des « folies » (n’est-ce pas parce qu’on y investit tant que le « mariage d’amour » s’est révélé si fortement exposé au divorce ?) et sans cesse menacé par la crise que suscite le retour du calcul égoïste ou le simple effet de la routinisation. Mais il existe assez, malgré tout, surtout chez les femmes, pour être institué en norme, ou en idéal pratique, digne d’être poursuivi pour lui-même et pour les expériences d’exception qu’il procure. L’aura de mystère dont il est entouré, notamment dans la tradition littéraire, peut se comprendre aisément d’un point de vue strictement anthropologique : fondée sur la mise en suspens de la lutte pour le pouvoir symbolique que suscitent la quête de la reconnaissance et la tentation corrélative de dominer, la reconnaissance mutuelle par laquelle chacun se reconnaît dans un autre qu’il reconnaît comme un autre lui-même et qui le reconnaît aussi comme tel peut conduire, dans sa parfaite réflexivité, au-delà de l’alternative de l’égoïsme et de l’altruisme et même de la distinction du sujet et de l’objet, jusqu’à l’état de fusion et de communion, souvent évoqué dans des métaphores proches de celles de la mystique, où deux êtres peuvent « se perdre l’un dans l’autre » sans se perdre. S’arrachant à l’instabilité et à l’insécurité caractéristiques de la dialectique de l’honneur qui, bien que fondée sur une postulation d’égalité, est toujours exposée à l’emballement dominateur de la surenchère, le sujet amoureux ne peut obtenir la reconnaissance que d’un autre sujet, mais qui abdique, comme lui-même, l’intention de dominer. Il remet librement sa liberté à un maître qui lui remet lui-même la sienne, coïncidant avec lui dans un acte de libre aliénation indéfiniment affirmé (à travers la répétition sans redondance du « je t’aime »). Il s’éprouve comme un créateur quasi divin qui fait, ex nihilo, la personne aimée à travers le pouvoir que celle-ci lui accorde (notamment le pouvoir de nomination, manifesté dans tous les noms uniques et connus d’eux seuls que se donnent mutuellement les amoureux et qui, comme dans un rituel initiatique, marquent une nouvelle naissance, un premier commencement absolu, un changement de statut ontologique) ; mais un créateur qui, en retour et simultanément, se vit, à la différence d’un Pygmalion égocentrique et dominateur, comme la créature de sa créature.

Reconnaissance mutuelle, échange de justifications d’exister et de raisons d’être, témoignages mutuels de confiance, autant de signes de la réciprocité parfaite qui confère au cercle dans lequel s’enferme la dyade amoureuse, unité sociale élémentaire, insécable et dotée d’une puissante autarcie symbolique, le pouvoir de rivaliser victorieusement avec toutes les consécrations que l’on demande d’ordinaire aux institutions et aux rites de la « Société », ce substitut mondain de Dieu. »



Pierre Bourdieu