mercredi 18 novembre 2015

Congrès international des Sensualistes






Les sensualistes ont choisi l'occasion de l'exposition sur les lettristes et les situationnistes au musée d'art moderne de Saint-Étienne pour se réunir.

Venus des quatre coins du monde, ils étaient (presque) tous là.

Première impression : arrivée dans une ville post-industrielle dévastée : des femmes voilées, des islamistes se promènent en tenue de combat dans les rues : barbes ostensibles ou ostentatoires, comme l'on voudra, pantalons bouffants, rangers, tuniques arrivant à mi-mollet, habillés par un genre de parka, le tout dans des tons de gris-bleu et de noir.

Le musée d'art moderne, lui-même dans un sinistre paysage industriel, face à des barres de HLM, ressemble à un blockhaus : étant donné qu'il pourrait bien finir en dernière citadelle assiégée de tous les courants de l'art “dégénéré” (toutes chapelles antagonistes confondues) selon les critères des fascistes “verts” islamistes ou d’autres versions d’obscurantistes en voie de réapparition, il faut espérer qu'il n'en a pas que l'apparence mais aussi la réalité. Blindée.

Les sensualistes se promènent au milieu d'une exposition qui montre des gens qui ne voulaient plus d'art. Qui pensaient que “la libération du prolétariat” (qui, dans les périodes sombres de l'Histoire, lorsqu’il ne choisit pas le brun ou le gris-vert semble opter pour le gris-bleu), et “la Révolution” étaient aux portes de leur histoire. Qui reprenaient la fameuse formule de Lautréamont : “La poésie doit être faite par tous. Non par un.” Des gens victimes de l'insuffisance de la critique de l'aliénation effectuée au XIXe siècle et qui étaient tous, plus ou moins, restés prisonniers de cette intelligence insuffisante de l'aliénation de l'Homme (une partie de l'activité des hommes est accaparée par d'autres hommes, et se retourne contre eux etc.), des hommes qui n'avaient pas compris ce que le XXe siècle avait apporté à la critique et à la compréhension de l'aliénation : à savoir que les êtres humains ne sont pas seulement aliénés de l'extérieur en quelque sorte mais bien aussi de l'intérieur, et que quelques heures d'émeute, comme le croyait Vaneigem, ne suffiraient pas à résoudre cela.

Les Hommes du nihilisme accompli n'aiment ni la liberté ni la création, ils aiment appartenir à quelque chose, se soumettre à quelque chose, au mieux commenter et gloser quelque chose, être les spécialistes de quelque chose mais certainement pas d'eux-mêmes. Ils n'aiment pas trouver, comme disait Picasso, ils aiment chercher et se savoir impuissants à trouver. Ils ne respectent que la mort et la destruction. Et ceux qui les portent.

L'avant-garde de ce temps-là, qui paraissait si consciente de tout, était donc absolument inconsciente de cette réalité-là. Enfin, elle donnait l’air de l’être.

Elle disait justement : “Le fait que le langage de la communication s'est perdu, voilà ce qu'exprime positivement le mouvement de décomposition moderne de tout art, son anéantissement formel. Ce que ce mouvement exprime négativement, c'est le fait qu'un langage commun doit être retrouvé — non plus dans la conclusion unilatérale qui, pour l'art de la société historique, arrivait toujours trop tard, parlant à d'autres de ce qui a été vécu sans dialogue réel, et admettant cette déficience de la vie —, mais qu'il doit être retrouvé dans la praxis, qui rassemble en elle l'activité directe et son langage. Il s'agit de posséder effectivement la communauté du dialogue et le jeu avec le temps qui ont été représentés par l'œuvre poético-artistique.” (Debord. La société du spectacle.)

Mais, et les situationnistes le savaient bien, le langage perdu de la communication était celui de la vieille aliénation féodale ; quant au langage commun que les Hommes doivent retrouver il implique le dépassement pratique et humain de la misère matérielle, caractérielle et poétique de l’Humanité : la “suppression et le dépassement” de quelques milliards d’obscurantistes et d’idolâtres, de tous bords et de tous les continents, que la théorie semblait avoir oubliés.

Assurément, il s'agit de posséder effectivement la communauté du dialogue et le jeu avec le temps qui ont été représentés par l'œuvre poético-artistique ; et c’est d’ailleurs cela que certains des situationnistes (Debord et Becker-Ho, évidemment, dans leurs vies) ont tenté et réussi, à leur façon : et c’est cela qui a donné, paradoxalement, cet art très particulier — sombre comme l’époque — qu’ils ont finalement fait, au contraire de tous leurs suiveurs qui eux, à trop vouloir être de bons suiveurs, n’ont rien fait ou oser faire du tout.

Le seul langage commun des Hommes pour le moment est celui de la Séparation. Tous sont partout profondément traumatisés par les drames qu'eux, leurs parents ou leurs communautés ont vécus, et partout entre tous ces gens, ouvertement ou secrètement — et bien entendu aussi entre ces communautés —, règnent la haine et le ressentiment.

La conscience entretenue de l'histoire des barbaries subies ou commises, au niveau des communautés, et l'inconscience “sauvegardée” de l'histoire de celles subies ou commises, au niveau des individus, voilà ce qui les sépare les uns les autres, et aussi d'eux-mêmes, bien entendu, et du monde, — poétiquement.

Généralement, ils haïssent ou méprisent tous la beauté, l'amour, la poésie tant ils sont imprégnés, consciemment, par ces traumatismes historiques et, inconsciemment, par les traumatismes individuels qui surdéterminent leur passion des causes historiques auxquelles ils s'identifient ; ils ont tous et partout oublié la castration de leurs capacités poétiques individuelles qui est à l'origine de cette identification “communautariste”.

Pour une humanité traumatisée rien ne peut passer un désastre qu'un désastre plus grand encore.

La terreur archaïque individuelle refoulée dont Mélanie Klein (même si elle l’attribue de façon erronée, à notre sens, à “la pulsion de mort” alors qu’elle résulte, selon nous, des traumas pré et péri-nataux) a fait en partie la description en parlant de la position schizo-paranoïde du nourrisson, renforcée par l'imprégnation mortifère transgénérationnelle parentale et familiale et encouragée par l’état présent du monde et des humains, détermine ce mépris, secret ou affiché, pour la jouissance, le plaisir et leurs raffinements, et ce sentiment, lui aussi secret ou affiché, que tout cela n'est rien et que seuls le pouvoir et la violence — et leurs combines tordues —, les terreurs, les désastres et les destructions, les barbaries, si possible bien épouvantables et bien cataclysmiques, sont réellement importants.

L'Homme du commun, l'Homme du nihilisme accompli n'a de goût et ne trouve grands, au fond, que le sacrifice et la terreur et l'art, la théorie et la poésie qui en sont imprégnés et qui en découlent.

Et bien entendu, régulièrement, sa nature ou la nature le confirment dans ce “choix”.

L'idée des situationnistes était que l'art était mort parce que les hommes devaient sous peu transformer leurs existences et le monde en oeuvre d'art, mais comme cette hypothèse ignorait totalement la réalité de l'Homme à ce moment historique précis où elle s'énonçait, toutes les conclusions théoriques qui en découlent sont fausses : l'art n'est pas mort, et ce sont justement ces situationnistes dont je parlais qui ont le mieux illustré cela, avec quelques autres ; la seule chose qui pourrait le tuer c'est son absolue marchandisation, c’est-à-dire que tout ne soit produit qu’en fonction d'un intérêt purement mercantile — selon les “trucs” de ce que Ralph Rumney appelait l’“artisme” — : mais cela n'arrivera pas.

La théorie, la poésie et l'art sensualistes si parfaitement volontairement occultés pendant de si nombreuses années sont la preuve même que l'humanité ne disparaît pas sous le sadomasochisme planétaire et que, bien au contraire, celui-ci cède par endroits.

Sur un autre point les situationnistes avaient absolument raison. Il s'agit bien de posséder effectivement la communauté du dialogue et le jeu avec le temps qui ont été représentés par l'œuvre poético-artistique : c’est à ce jeu-là, tel qu’ils nous l’avaient suggéré, que nous nous sommes consacrés et nous ne ferons jamais rien d’autre ; ce sont les résultats de ce “jeu du vivant divin” que déploient la poésie et l'art sensualistes que l'on verra plus loin.

Pour ce qui est du langage commun retrouvé, le programme, tel que l'a énonçé fort lyriquement, mais justement, Jacques Sterchi, en très bon critique de l'Avant-garde Sensualiste, c’est : “Sensualistes de tous les pays, aimez-vous ! ”, et le but, comme l’a écrit non moins justement Joseph Raguin, c’est de : “faire basculer le vieux monde pour laisser place à une civilisation renversante.”

Sans attendre le dépassement de l'ère marchande par une véritable humanisation des humains et du monde (à laquelle contribuent les catastrophes, les luttes d’influence, les conflits et les nouvelles conditions de leur médiatisation mondialisée), nous allons maintenant donner à l'art et à la poésie sensualistes le plus grand retentissement, en souhaitant que ce retentissement contribue à cette humanisation des consciences et du monde.

C'est d'ailleurs à cette conclusion que sont arrivés, une fois encore, les sensualistes réunis dans ce congrès organisé, par une sorte d'ironie de l'Histoire, à l'occasion d'une présentation de l'art, extrême, des situationnistes.

En déambulant à travers les salles de ce musée et de cette étrange exposition, ce qui frappait les sensualistes, c'était la misère matérielle, qu'ils connaissaient bien, que l'on ressentait au travers de ces manifestations “artistiques” de ces gens qui avaient cru à la fin de l'art, non pas parce qu'ils avaient voulu faire un “art pauvre” des galeries et des musées, pauvre par ses moyens d’expression, mais bien au contraire parce que l'on sentait que cet art, réalisé en grande partie après la seconde guerre mondiale dans une France encore globalement pauvre, par des gens qui se tenaient à l'écart de la production et qui avaient la grandeur de ne vouloir travailler jamais (“Peut-on vivre hors du monde, peut-on vivre en proscrits, peut-on vivre ? ” Becker-Ho) était réellement marqué par leur pauvreté matérielle (seules les œuvres de Jorn, Rumney et Pinot-Gallizio donnaient un peu moins cette impression).

Des quinquagénaires blanchis et fatigués, d'autres rubiconds (ils avaient dû avoir recours à l'alcool pour supporter la perte de leurs illusions), déambulaient ; certains expliquaient à des adolescentes délicieuses, qui devaient être leurs filles, qu'ils avaient dû avoir sur le tard (comme ceux qui se destinent à la médecine qui les ont vers 35 ans... ils avaient donc longtemps résisté...) — adolescentes délicieuses qui jetaient des oeillades aux sensualistes (qui eux aussi déambulaient), et que tout cela n'intéressait guère et qui auraient préféré être dans un centre commercial à choisir des produits manufacturés — certains, donc, expliquaient à des beautés toutes fraîches et neuves — belles et neuves comme l’étaient déjà leurs mères lorsque les situationnistes triomphaient —, certains expliquaient des importances qu'ils ne pouvaient vraiment partager.

Ils paraissaient être des professeurs de quelque chose, eux qui, dans une autre époque, avaient dû écrire sur des murs : “Professeurs, vous nous faites vieillir.”

Finalement, seul, pour finir, un Picasso de la dernière époque...

De retour dans la ville, les sensualistes passaient devant des bars remplis exclusivement d'hommes. Comme dans n'importe quelle ville du Moyen-Orient.

Un peu plus tard des voitures circulaient en klaxonnant avec des drapeaux frappés de l'étoile et du croissant rouges célébrant une quelconque victoire “sportive” aux accents raciaux, tribaux, “religieux”.

Les situationnistes s'étaient trompés. Ils avaient négligé quelques milliards de Chinois, d'Indiens, d'Africains, de Nord-Africains, de Moyen-Orientaux réunis, en oubliant tous les autres qui se reconnaîtront. La technologie était pratiquement prête pour libérer l'Homme de la servitude : le seul problème, c'est que l'Homme lui ne l'était pas.

Les sensualistes repensaient aux ex pro-situs qu'ils avaient croisés avec leurs jeunes filles délicieuses qui lançaient des oeillades, et qu'ils avaient eues parce qu'ils étaient retournés au travail, à l'ennui et à toutes les familles, et, histoire de brouiller les pistes, ils achetèrent du vin d’Espagne.



Le 14 février 2004.


in A.S. 2 ; Janvier/Décembre 2004


(Dernière mise en ligne : mardi 25 mars 2014)




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