Nouvelles
conditions de résurgence de la beauté.
30.
L’essence de la misère.
Günter
Anders dans L'obsolescence de l'homme décrit justement ce qui
caractérise la misère de celui que nous appelons l’injouissant
moderne pour lequel seul est réel ce que l'on peut posséder
sous la forme d'une reproduction, d'une image. Prenant Venise comme
exemple de ce que font les hordes de touristes du monde, il écrit :
« Ce qui revient à dire que ce qui compte pour eux n'est pas d'y
être mais d'y être allé. Pas seulement parce qu'y être allé
rehausse leur prestige personnel, mais parce que seul ce qui a été
constitue une possession assurée. Alors qu'on ne peut pas “avoir”
le présent à cause de sa fugacité, et qu'il “reste” – si
l'on peut dire – un bien impossible à retenir et non rentable, ce
qui a été, en devenant une image et donc une chose, une chose et
donc une propriété, a fini par devenir la seule réalité. En
termes ontologiques : “Être, c'est seulement avoir été”. »
Cette
description très juste de ce qui taraude l’injouissant
moderne, contient en elle-même les deux points sur lesquels insiste
la théorie sensualiste.
Un
premier point, que minimise Günter Anders, est le fait que l'objet
possédé sert à rehausser le prestige personnel de celui qui
le possède, et, donc, à écraser les autres. C'est la
guerre. Depuis que l'Homme a commencé de castrer et
d'instrumentaliser les animaux et la nature, et donc l'Homme, aussi,
c'est la guerre. Et le “brave” Homo faber d'Hannah Arendt
et de Günter Anders ne pouvait être qu'un moment dans cet immense
mouvement de débondement de la haine… jusqu'à son
intelligence, c'est-à-dire, éventuellement, aussi son dépassement.
Le
deuxième point, qui découle du premier et réciproquement,
que Anders met justement en avant, c'est cette impression de la
fugacité du temps, qui est justement ce qui domine ce temps de la
non-jouissance, ce que nous avons appelé le Temps de
l'injouissance, ouvert par l’esclavagisme et la castration,
injouissance dont « l'hédonisme marchand contemporain » ne fait
qu'exploiter les fureurs – qu'il nomme jouissances – (sadiques,
masochistes, voyeuristes, exhibitionnistes, bref,
perverses-polymorphes) compulsives, illusoirement anesthésiques,
qu'elle produit.
C'est en pensant à cela
que l'on peut vraiment comprendre ce que nous écrivions, dans une
sorte de private joke :
L'essence
de la misère
C'est
la misère des sens.
31.
C'est
dans l'incapacité à la jouissance, dans l'inaptitude profonde à la
volupté, dans l'impuissance totale à l'ouverture du temps poétique,
c'est dans l'impuissance à la sensualité, à la volupté et à la
poésie (finalement l'impuissance à la douceur, à la volupté et à
l'amour envers soi-même, l'autre, et le monde) que se trouve la
racine de la haine et du désespoir qui taraudent celui que Dedord
appelait le spectateur moderne, et qui est, plus véridiquement,
comme nous l’avons suffisamment démontré, la forme moderne de
l’injouissant historique et politique.
Quelle
que soit la forme – “progressiste” ou “réactionnaire”,
dépravée ou ascétique, mécaniste ou mystique – qu’il prenne,
ce qui caractérise l’injouissant c’est cette impression
d’insaisissabilité du temps qui le détermine, et que lui ont
donné la perte de ses capacités poétiques, la perte de la
sensation de la beauté du monde, la perte de cette sensibilité, de
cette puissante intuition du présent que certains avaient pu
encore connaître dans l’enfance, qu’ils ont tous oubliées et
que, bien entendu, aucun n’a jamais pu développer, explorer, dans
la volupté déployée dans une maturité sensuelle, voluptueuse.
Sensualiste.
33.
A
l’opposé de cette sensation de l’insaisissabilité du
Temps et de la vie – qui sont comme un fruit dans un miroir,
que l’on désire mais que l’on ne peut jamais atteindre – qui
provoque la négativité, la violence ou le désabusement de
l’injouissant historique, on pourrait distinguer, abstraitement, au
moins trois états de la présence au monde qui ne souffrent pas de
cette impression d'insaisissabilité du Temps, et qui sont marqués
au contraire par “la puissante intuition du présent” :
– le
“moment” de la volupté, de la sensorialité, de la jouissance de
la délicatesse des sensations, des sentiments et, dans le même
temps, de la sensation de la puissance se déployant.
– le
“moment” du “laisser-faire” parfait et spontané des grâces
corporelles.
– le
“moment” de la jouissance poétique du Temps, tel que la poésie
a tenté de le rendre.
On
peut remarquer que ces moments de la volupté, de la jouissance
poétique du Temps et de celui de l'exercice parfait des grâces
corporelles, le plus souvent (pour ne pas dire toujours), se
confondent.
Ce
qui caractérise ces trois moments de la jouissance — et il faut
bien entendu ne pas entendre ce mot comme le comprend l'époque en
général, c'est-à-dire comme satisfaction (même si elle rejoint la
“transe”) du caprice ou de la compulsion névrotiques,
c'est-à-dire de la pulsion secondaire – au sens de Wilhem Reich –
avec son soubassement de souffrance, de haine et de ressentiment —,
ce qui caractérise, donc, la jouissance dont nous parlons, c'est la
gratuité, la spontanéité et la grâce.
Et
la joie offerte par le jeu de la non-intentionnalité.
35.
De la non-intentionnalité et de l’amour charnel.
Nous
sommes probablement les seuls à avoir fait remarquer, pour le vivre,
que Reich avait décrit (certes en allemand... ) parfaitement,
ce moment de l'abandon à la gratuité, à la spontanéité et à la
grâce, à la non-intentionnalité et au “lâcher prise”, dans la
jouissance sexuelle, et qu'il avait donné à cette forme –
primitive et inédite tout à la fois – de la relation sexuelle (et
qui, à notre sens, seule est vraiment sexuelle... ) le nom,
technique, ni très heureux ni très poétique, de génitalité,
qui désigne l'appariement génital des sexes opposés sur ce mode
très particulier de la non-intentionnalité, appariement
génital qui est le seul mode et le seul moment, si l'on veut bien y
réfléchir, dans lequel peut se déployer, pour chacun des
amants, en même temps et sur le même mode, ce mouvement de la
gratuité, de la spontanéité, de la grâce et de la jouissance.
L’or de l’or du temps.
(Nous
avons dit, en souriant : “le moment où Ça le fait”, et le Ça,
ici, n'est pas celui, plein de fureur et de désordre, de Freud, mais
plutôt ce que j'appellerai, en plaisantant encore, le Ur-Es : le
Sensualisme princeps.)
36.
Dans
l’amour charnel, la non-intentionnalité,
Source
de toute vraie joie,
De
tout vrai déploiement du Je et du Jeu,
Apparaît,
enfin, comme
La
voie royale à l'illumination.
(
“Ecrire... en accord ((comme on va du centre la périphérie)) avec
les lois de l'orgasme, selon le voilement de conscience cher à
Wilhelm Reich.” Jack Kerouac ; à propos de l'écriture.
(Essentials of Spontaneous Prose. Black Mountain Review, automne
1957. Souligné par nous.)
37.
Les racines de l'intentionnalité.
W.
Reich, dans ses recherches, avait mis en avant la question de la
non-intentionnalité dans l'abandon amoureux, ce voilement de
la conscience dont parle Kerouac. Mais contrairement à ce que notait
Tchouang-tseu (et que Jean-François Billeter met lumineusement en
évidence), qui lui les ignorait, il montrait, très précisément,
et en suivant les voies, hardies, d’un rationalisme clair, les
racines de l'intentionnalité névrotique qui résident dans la
fixation à de tel ou tel stade du développement voluptueux ; il
montrait ainsi, et la suite de l'histoire analytique l'a montré
encore plus clairement, comment ce sont la souffrance et les
traumatismes qui sont à l'origine de ces fixations sur ces
différents stades du développement voluptueux (avorté dans la
plupart des cas, donc), et qui sont ainsi responsables de cette
intentionnalité (névrotique, prégénitale) par la fixation qu'ils
créent sur quelques scénarios prototypiques, refoulés et rendus
ainsi indépassables, de la relation à l'autre, au monde et à soi
même. Qui sont donc, à l'origine, finalement, de cette incapacité
à l'abandon à la plénitude de l'être.
38.
Génie de l'allégresse voluptueuse versus spiritualisme.
Mais
si l'on doit, pour tenter de retrouver cela, et afin d'éviter, dans
l’amour charnel, cette intentionnalité sadique ou masochiste,
faire “le vide en soi” et se garder des enthousiasmes et des
passions – comme le conseillent habituellement les différentes
écoles spiritualistes – on perdra également la spontanéité et
l'ensemble des joies qui s'attachent à l’expression du mouvement
spontané des grâces corporelles et sentimentales ou, pour le dire
comme Nietzsche, ce génie de l'allégresse qui fait l’essence du
bonheur de l'Homme. Les sens.
C’est
ce qui distingue les écoles spiritualistes (orientales et autres...)
du courant libertin européen dont l’Avant-garde sensualiste est la
manifestation la plus neuve et celle qui a le mieux tiré partie de
l’héritage et des exploits des esprits libres qui lui ont ouvert
la voie.
Les
écoles spiritualistes asiatiques (les philosophes “présocratiques”,
également) qui étaient restées écrasées par le poids de la
nécessité et de la tradition, et prisonnières de la production
agraire et du temps cyclique, compris comme cadre (indépassable) des
“sociétés froides” et/ou du despotisme oriental, n’avaient pu
s'attacher aux causes (tant individuelles que sociales ou
philosophiques) de cette intentionnalité névrotique, ni, non plus,
élaborer des techniques d'exploration ou de cure (individuelles, et
moins encore sociales) de ces causes ; elles avaient dû mettre
l'accent sur des techniques d'oubli et de refoulement (ou de
“sagesse”) qui finalement leur donnent leur caractère si
particulier dans lequel Nietzsche a pu reconnaître et condamner un
anéantissement nihiliste de l'individu. Tout en sauvegardant une
certaine idée et une certaine expérience de la jouissance immédiate
du Temps.
39.
Affirmation voluptueuse et jouissance du Temps.
L'affirmation
puissante, voluptueuse et joueuse de l'individu ne s'oppose pas à
l'abandon à la jouissance du Temps : elle y ouvre. Autrefois,
l'Homme du patriarcat, castré par son groupe social, qui devait
refouler de puissantes pulsions sadomasochistes, un fond mauvais,
donc, devait se poser la question en ces termes, et renoncer à
l'affirmation de lui-même s'il voulait, de temps en temps,
s'éveiller à la plénitude poétique. (Remarquons en passant que
c'est plutôt une certaine tradition de bigots – en Extrême-Orient
mais également en Occident – qui, dans ce courant de pensée,
mettait l’accent sur le nécessaire effacement des personnalités.
De Tchouang-tseu à Ikkyu en passant par Lin-tsi, ce sont plutôt des
personnalités marquées tout autant que marquantes qui l’ont, au
contraire, le mieux manifesté.)
Aujourd'hui,
l'esclave sans maîtres — mais tout de même bien excité par ses
contremaîtres, qui sont, pour la plupart, tous sortis du rang —
est encouragé à libérer férocement-"ludiquement" tout
ce que l'ancienne condition de subordination avait pu produire chez
lui, et les résultats de la dissolution de son encorsètement, tout
aussi bien ; on connaît le résultat : sous le vernis social, les
pavés de l'enfer sadien. Vous y êtes.
Pour
trouver, sous les pavés sadiens, la plage de l'irradiance amoureuse,
veuillez essayer d'atteindre ce sur quoi ils reposent, et dont
ils sont, tout à la fois, la cristallisation de son ravage et
sa distorsion grimaçante, son cri de rage dévoratrice et sa
plainte.
C'est
la troisième forme du libertinage en Europe : le libertinage
idyllique ; antésadien.
40.
Supériorité du courant libertin-idyllique de la pensée
européenne.
Cette analyse et ce dépassement, rendus possibles (au moins – par la création des situations – pour ceux qui viendront... ) de la souffrance à l’origine de l’intentionnalité névrotique, sont ce qui fait à nos yeux la supériorité, dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, de la pensée européenne, et justement par ce troisième courant libertin — que nous avons qualifié d'idyllique, en opposition à ses formes « libre-penseur » et sadienne — sur les anciennes traditions ; pensée européenne que tout le monde semble vouloir assimiler, dans le même temps, à la pensée techniciste, afin de pouvoir la condamner plus facilement.
Deux
raisons nous semblent à l'origine de cette entreprise de
dévalorisation de la pensée occidentale : en premier lieu, et bien
entendu, l'incapacité dans laquelle la plupart sont d'en tirer le
meilleur parti et de la développer dans le sens de la poésie
alliée à la raison et au libertinage idyllique – tous étant
dévorés par le feu de l'enfer sadien, qu'ils sont fiers d'attiser
encore davantage, après avoir eu la fierté d'y accéder –, et, en
second lieu, ce nihilisme et ce masochisme européens (au sens
strict) que l'on voit s'exprimer partout et chez presque tous.
Particulièrement ici, en France.
Chacun,
pour une raison ou pour une autre, mais qui toujours ressortit à ce
masochisme ou à ce nihilisme, plus spécifiquement européens et
contemporains (dans une époque qui voit leur déchaînement
planétarisé), résultats de l'action destructrice et
autodestrucrice des deux formes précédentes du libertinage non
dépassées, semble vouloir aller se chercher des cultes ou des
idoles plus ou moins exotiques (pratiques ou théoriques) auxquels se
soumettre.
Mais,
il faut bien reconnaître qu’en dehors de ce fil ténu, que nous
avons hérité de cette pensée libertine et poétique européenne –
et qui est son miracle – au regard de ses choix, de ses errements
et des barbaries qu’ils ont entraînées, l’“Europe” a de
quoi être dégoûtée de la pensée, de l’action, et quelques
raisons d’abandonner la partie, en laissant le casse-tête chinois
à d’autres. Chinois.
R.C.
Vaudey. La société de l'injouissance.
In
Avant-garde sensualiste 3. Janvier 2005/juin 2006