vendredi 8 janvier 2016

La jouissance contemplative — galante















Lacan confondait la jouissance phallique et la jouissance génitale : en fait, il ignorait la seconde. Il l’ignorait théoriquement parce qu’il l’ignorait pratiquement.

… En même temps, cette emphase sur la jouissance mystique, de la part de ceux pour qui elle est un mystère, est touchante…
  
J’écrirai donc, pour ma part : pour savoir écrire, il faut savoir aimer, et pour savoir aimer, il faut avoir lu ; — par exemple, à vingt ans, Reich et La fonction de l’orgasme — et s’être coltiné, avec le courage et l’inconscience de la jeunesse, avec le pourquoi de ce que l’on rencontre, tout d’abord, lorsque l’on veut aimer charnellement l’autre, que l’on chérit tant : c’est-à-dire, le plus souvent, à cet âge et même après, pour la plupart : les « frictions immondes », plutôt que  la « fruition du monde », bref, pour le dire plus sérieusement, les pulsions partielles, sado-masochistes.

Pourquoi les gauchistes, rejetant Freud et ces néo-freudiens, se sont-ils entichés de Reich ?

Dernier en date, dans un livre sur la psychanalyse non-freudienne, un animateur socio-culturel normand, pompeusement rebaptisé « philosophe » par le système médiatique (on est là dans la situation dans laquelle un conférencier exalté, dans un musée, sous prétexte d’une connaissance plus ou moins fine de l’histoire de l’art, se prendrait pour un peintre, pour Van Gogh ou pour Gauguin par exemple : cela énerve les gardiens de salle qui, eux, n’ont pas voix au chapitre, — et provoque le mépris condescendant des conservateurs du musée que leur intelligence approfondie de l’art et leur statut social protègent de ce genre d’exaltation absurde ; — quoique certains d’entre eux ne soient pas épargnés… Et cela amuse, plus ou moins, les peintres…), un conférencier, donc, qui après un exposé à première vue correct des thèses reichiennes conclut que Mai 68 a donné raison à Wilhelm Reich au-delà de toutes ses espérances, réalisant tout ce qu’il avait attendu, souhaité, désiré…

Tiens donc ! 

Je donne à lire ici même et après mon texte — que les vieux, qui ont trop de souvenirs pour avoir le courage de l’amour, pourront passer, et les jeunes aussi, qu’il devrait intéresser mais qui s’en moquent (et puis, aujourd’hui, qu’en feraient-ils ?), et qui cherchent seulement à sauver leur peau — la définition par Reich de ce qu’il considère comme le but de l’analyse, l’établissement d’un caractère génital, et je parie, contre les falsificateurs de sa pensée, que la lecture de ce passage clé de La fonction de l’orgasme fera rire de rage impuissante (c’est le cas de le dire) tous ces sadiens, néo-sadiens, libertins mondains, « hédonistes » en forme de dernier homme, et toutes les variété de pervers infantiles soudain decorsetés, et fiers de l’être, qui sont apparus depuis cette époque ; — et bien sûr, aussi, toutes les nouvelles formes de culs bénis, de chaisières, de barbus fanatisés et de belphégors volontaires — qui sont comme l’autre versant d’un même Himalaya de misère, amoureuse, poétique, sentimentale, historique et sociale — qui poussent comme des champignons après les ravages du capitalisme casinotier, maquereau et dealer de masse, lui aussi très désinhibé — initié dès les années soixante… (Voir ici un exposé sur la position de Nelson Algren sur la question).

Pourquoi les gauchistes se sont-ils entichés de Reich, donc ? Probablement parce qu’il avait écrit qu’il fallait libérer la tension créée par la stase sexuelle… Ce qui a suffi à toutes les variétés de branleurs et de branleuses, pardon, d’ « auto-érotiques à prétextes », qui s’en sont tenus là.

Mais, manque de chance pour ceux qui cherchaient chez lui une théorie moins « normative », selon leurs propres dires, que celle de Freud, Reich assimile totalement la santé caractérielle à la génitalité — il en est même, en termes de théorie, le « découvreur » —, génitalité qui pour lui est, très justement à mon sens, la seule forme aboutie de la vie sentimentale et charnelle — plus encore que pour le premier Freud qui y voyait tout de même le seul dépassement possible du sado-masochisme et de la haine —, et cette libération, tant vantée, de la tension créée par la stase sexuelle n’a de sens, pour lui, que dans la mesure où elle vise le rétablissement — ou, plutôt, l’établissement — de la puissance orgastique (qu’il définit), donc le dépassement du primat des pulsions partielles — pour l’exprimer ainsi — jusqu’à l’expérience de la complétude ; — primat des pulsions partielles qui est la misère et la « fixation », c’est le cas de le dire, de ce que j’ai appelé l’injouissant, et qui s’est imposé avec Mai 68.

En Occident, considérer qu’une vie aboutie ne peut l’être que dans l’accord amoureux et charnel des sexes opposés est une idée centrale, qui nous constitue en quelque sorte, et qui remonte au moins à Ovide, passe par les poètes courtois — pour s’épanouir pleinement, grâce à Reich, avec nous autres, libertins idylliques…

Et comment d’autres tout en la pressentant ont manqué son déploiement.

Reich — qui a bien décrit, le premier, le mouvement même de la jouissance charnelle, en rapportant ce que lui en disaient ses patients qui en avaient retrouvé la capacité — n’avait pas su, ou pu — contrairement aux poètes qui eux l’avaient pressenti… — décrire ce sur quoi elle débouche : cet envahissement de la conscience par le sentiment poétique, cette jouissance du Temps qui la suit, cette contemplation océanique dans laquelle elle vous plonge…

Rimbaud, en poète justement, avait rêvé d’un tel amour charnel, ouvrant sur la contemplation :


Sensation

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, heureux comme avec une femme.


Mais la vie le lui avait refusé.


Breton, lui, avait eu le pressentiment que la Beauté serait convulsive, ou ne serait pas — ignorant que Reich, au même moment, analysait, découvrait, décrivait cliniquement la splendeur et le mouvement de la merveilleuse convulsion amoureuse — et ce qui l’empêche, le plus souvent. Breton — « l’amant de l’amour dans un monde qui croit à la prostitution », comme l’a écrit Duchamp — avait senti que l’amour ne valait que comme éperdu, comme transe dans laquelle « l’éternité est là, comme nulle part ailleurs, appréhendée dans l’instant même ».

Mais, s’il l’avait croisée, il n’avait jamais décrit cette beauté convulsive ; — et il avait fait la part belle, à l’inverse, à ce qui la nie : les pulsions partielles, perverses-polymorphes, c’est-à-dire l’enfant démoniaque, blessé à mort, abattu, en chacun de nous — à qui Sade avait prêté le génie de sa plume.

Donc, Reich, peut-être parce qu’il se voulait seulement un bon clinicien, avait passé sous silence « l’éternité appréhendée dans l’instant même » à laquelle ouvre — en un éclair mais pour de grandes plages de Temps — l’amour charnel et sentimental accompli,  et avait semblé ignorer que se défaire de cette cuirasse caractérielle (qu’il définissait), de cette assimilation corporelle des erreurs fondamentales, ainsi que de la haine des sens (et par les sens…), pour le dire comme Nietzsche, ne valait qu’à condition de retrouver, par ce mouvement, « les instincts contemplatifs de son enfance et d’atteindre par là à un calme, à une unité, à une cohérence dont celui qu’attire la lutte pour la vie ne peut pas même avoir une idée », pour aboutir, enfin, à ce « nouveau sentiment de la puissance : l'état mystique » ; — le rationalisme le plus clair, le plus hardi, ayant servi de chemin pour y parvenir.

Les situationnistes, quant à eux, avaient été aussi nuls — et tripoteurs (et « trip-auteur », aussi…) — sur ce point que les existentialistes leurs contemporains : Debord était dominé par l’alcool et la pulsion scopique, et Vaneigem, dans son Traité, vantait les mérites de la « sororisation »…
Sur ce point, en les lisant, à vingt ans, et même avant, ils n’avaient pu nous être d’aucune utilité.

Pourtant, c’est Albert Caraco, encore plus obscur et qui souffrait d’une forme encore plus aigüe d’impuissance voluptueuse, qui, le plus justement, avait écrit ce que, adolescents, jeunes philosophes et lecteurs de Nietzsche, nous avions déjà ressenti :
« Ne nous le dissimulons pas, l’espèce humaine ne survivra guère, à moins qu’elle ne se métamorphose et si nous parvenons à modifier ses comportements, si nous réussissons à la désanimaliser en l’humanisant toujours davantage, elle verra soudain ce que présentement les meilleurs voient et désespèrent de communiquer aux foules. L’idée du surhomme est une idée raisonnable et nous ne devons désormais prétendre à moins. »

Caraco, qui écrivait — résumant très parfaitement de quelle malheureuse expérience de l’amour charnel l’injouissant – dans le meilleur des cas – tient ses « théories » — : « Autant je hais l'orgasme sexuel, autant je prise l'état fait de contemplation et de transport, de calme et de ravissement, de certitude et de vertige, où je me retrouve autre en devenant moi-même et ce durant parfois trois heures. Qu'est-ce auprès de cette félicité, que l'épilepsie d'une chair ébranlée durant trois minutes ? », ne pouvait imaginer que cet au-delà du pré-humain injouissant et contemporain nous en dessinerions les traits gracieux sous la figure du Libertin-Idyllique, troisième figure du libertin en Europe (un Surlibertin, en quelque sorte, contemplatif — galant…), et que cette désanimalisation, si elle devait se faire, passerait seulement, après le nombre de siècles et de convulsions historiques nécessaires…, par l’amour charnel et sentimental, la transe et la beauté convulsive orgastiques parfaites — où il s’agit d’être « primitif avec élégance et avec cœur », comme je l’ai si heureusement (pour moi…) écrit — pour aboutir à cet état supérieurement contemplatif, parce que nourri et offert par la volupté qui est au cœur de ce dont nous parlons ici.

Tous ceux que j’ai cités ayant ainsi exploré des chemins qui ne menaient finalement nulle part — qu’est-ce que l’au-delà du pré-humain et de l’injouissant contemporain, et ce nouveau sentiment de la puissance, l’état mystique, de Nietzsche, sans l’abandon complet au pur mouvement de la volupté ? À quoi pourraient bien servir, à nos yeux, la science des situations et la révolution du monde si elles ne servaient pas l’amour voluptueux, contemplatif — galant ? Et le style même du discours qui pose cette nécessaire désanimalisation de l’injouissant contemporain, quel intérêt aurait-il s’il ne se nourrissait à la source amoureuse des extases et des contemplations poétiques ? —, c’est donc à moi qu’il est revenu d’écrire ce que j’écris maintenant :

Erstmal “Wo Es war, soll Ich werden”, aber dann, durch die Liebe, “Wo Ich war, soll Es werden
(Dans un premier temps “Où était le Ça, doit advenir le Jemais ensuite, par l’amour, “Où était le Je, doit advenir le Ça ”.
Autrement dit : l’amour Ça le fait, et si Ça ne le fait pas, c’est raté. (Voir Caraco, cité plus haut).

Et quelques autres choses — que la vie m’a fait la grâce de pouvoir nourrir de cela…



R.C. Vaudey

Le 17 mai 2013





WILHELM REICH

LA FONCTION DE L’ORGASME


Après m'être penché pendant trois ans sur le sujet, je lus enfin en novembre 1923 ma première étude d'ensemble : « La génitalité du point de vue du pronostic et de la thérapeutique psychanalytiques ». Pendant que je parlais, je sentais se refroidir de plus en plus l'atmosphère de la réunion. Je ne parlais pas mal et, jusqu'alors, j'avais toujours trouvé un auditoire attentif. Lorsque j'eus fini, un silence polaire régna dans la salle. Après une pause, la discussion commença. Mon affirmation selon laquelle le désordre génital est un symptôme important, et peut-être le plus important de la névrose, était fausse, m'objectèrent mes collègues. Mais plus contestable encore, selon eux, était ma proposition d'une évaluation de la génitalité pouvant donner un critère de pronostic et de thérapeutique. Deux analystes assurèrent brutalement qu'ils connaissaient un grand nombre de patientes qui menaient une vie sexuelle très saine. Ils me parurent plus excités que leur réserve scientifique habituelle ne le laissait prévoir.
Dans cette controverse, j'étais parti désavantagé. J'avais eu à admet­tre moi-même que, parmi les patients, il y en avait qui possédaient apparemment une génitalité non troublée, bien que cela ne fût pas vrai chez les patientes. Je cherchais la source d'énergie de la névrose, son noyau somatique. Ce noyau ne pouvait être que de l'énergie sexuelle inhibée. Mais je ne pouvais imaginer ce qui était capable de causer la stase lorsque la « puissance » était présente.
Deux concepts erronés dominaient la psychanalyse de ce temps. Primo, un homme était appelé « puissant » lorsqu'il était capable d'exécuter l'acte sexuel. Il était considéré comme « très puissant » quand il pouvait le faire plusieurs fois la même nuit. La question : combien de fois par nuit un homme « peut le faire » est un sujet de conversation favori parmi les hommes de tous les milieux. Le pychanalyste Roheim alla même jusqu'à prétendre qu' « avec à peine une légère exagération on pouvait dire qu'une femme n'obtenait une satisfaction réelle que si, après l'acte sexuel, elle souffrait d'une inflammation (de ses parties génitales) ».
Le second concept erroné était la croyance qu'une pulsion partielle —comme l'acte de sucer le sein maternel — pouvait être inhibée par elle-même et isolée des autres pulsions. Ce concept servait à expliquer l'existence de symptômes névrotiques chez ceux qui possédaient une « puissance complète ». Il correspondait au concept des zones érogènes respectivement indépendantes.
De plus, les psychanalystes nièrent qu'on ne pût trouver des femmes névrosées dotées d’une bonne santé génitale, ainsi que je l'assurais. Ils considéraient qu’une femme était dotée d’une bonne santé génitale lorsqu'elle était capable d'orgasme clitoridien. La différence établie par l'économie sexuelle entre l'excitation clitoridienne et l'excitation vaginale était encore inconnue. En somme, personne n'avait la moindre idée de la fonction naturelle de l'orgasme. Restait tout de même le groupe douteux des hommes sains génitalement qui paraissaient invalider toutes mes affirmations sur le rôle pronostique et thérapeutique de la génitalité. Car il n'y avait pas de doute. Si mon hypothèse était correcte, à savoir que les troubles de la génitalité constituaient la source de l'énergie dans les symptômes névrotiques, alors on ne trouverait aucun cas de névrose sans génitalité troublée.
Dans cette conjoncture, j'eus la même expérience que je vécus souvent plus tard dans mes découvertes scientifiques. Une série d'observations cliniques avaient conduit à une hypothèse générale. Cette hypothèse contenait des lacunes par-ci par-là, et restait vulnérable à des objections solides. Vos contradicteurs manquent rarement une occasion de déceler ces lacunes et de les prendre comme base de départ pour rejeter toute l'hypothèse. Comme me le dit un jour du Teil : « L'objectivité scientifique n'est pas de ce monde, et peut­être d'aucun. » On peut à peine espérer une collaboration objective sur un problème. Mais, sans le vouloir, mes critiques m'avaient sou­vent beaucoup aidé, précisément par leurs objections dites « pour des raisons fondamentales ». Il en fut de même cette fois. L'objection suivant laquelle existait un certain nombre de névrosés génitalement sains me poussa à examiner de plus près ce qu'était la « santé génitale ». Le fait paraît incroyable, et pourtant il est vrai que chez les psychanalystes de cette époque, l'analyse exacte d'un comportement génital au-delà de phrases vagues telles que « J'ai couché avec un tel ou une telle » était tabou.
Plus je m'appliquai à faire décrire avec précision à mes patients leur comportement et leurs sensations dans l'acte sexuel, et plus ferme devint ma conviction clinique que tous, sans exception, souffraient d'un trouble grave dans leur génitalité. C'était particulièrement vrai de ces hommes qui se vantaient le plus bruyamment de leurs conquêtes sexuelles et du nombre de fois qu'ils « pouvaient faire ça » en une nuit. Il n'y avait aucun doute : ils étaient érectivement très puissants, mais l'éjaculation s'accompagnait de peu de plaisir, ou ne donnait aucun plaisir, ou même, à l'opposé, elle entraînait des sensations désa­gréables et de dégoût. Une analyse exacte des fantaisies qui accom­pagnaient l'acte révéla fréquemment des attitudes sadiques ou vani­teuses chez les hommes, de l'angoisse, de la réserve ou de la masculi­nité chez les femmes. Pour les hommes soi-disant puissants, l'acte avait la signification de conquérir, de percer ou de violer la femme. Ils vou­laient donner la preuve de leur virilité, ou être admirés pour leur endu­rance érective. Dès qu'on mettait à nu les vrais motifs, on détruisait facilement cette « puissance ». Elle servait à couvrir des troubles sérieux dans l'érection ou l'éjaculation. Dans aucun de ces cas il n'y avait trace de comportement involontaire ou de perte de vigilance pendant l'acte.
En avançant lentement, à tâtons, j'appris ainsi, petit à petit, à reconnaître les signes de l'impuissance orgastique. Il me fallut dix autres années avant que je comprisse ce trouble assez bien pour pou­voir le décrire, et développer une technique pour son élimination.
[...]
Jusqu'en 1923, l'année où naquit la théorie de l'orgasme, la sexologie et la psychanalyse ne connurent qu'une puissance érective et une puissance éjaculative. Mais si l'on n'y inclut pas les aspects économiques, expérientiels et énergétiques, le concept de puissance sexuelle ne signifie rien. La puissance érective et la puissance éjaculative ne sont que les conditions préliminaires indispensables à la puissance orgastique. La puissance orgastique est la capacité de s'abandonner au flux de l'énergie biologique sans aucune inhibition, la capacité de décharger complètement toute l'excitation sexuelle contenue, au moyen de contractions involontaires agréables au corps. Aucun individu névrosé ne possède de puissance orgastique. Le corollaire de ce fait est que la vaste majorité des hommes souffrent d'une névrose carac­térielle.
L'intensité du plaisir dans l'orgasme (au cours de l'acte sexuel sans angoisse et sans déplaisir, et non accompagné de fantaisies) dépend de la quantité de tension sexuelle concentrée dans l'organe génital. Le plaisir est d'autant plus intense, plus grand, que plus abrupte est la « chute » dans l'excitation.
La description suivante de l'acte sexuel orgastiquement satisfait s'applique seulement à certaines phases et à certains modes de com­portement typiques et biologiquement déterminés. Elle ne tient pas compte des préludes qui ne présentent pas de régularité générale. De plus, il faut se souvenir que les processus bio-électriques de l'orgasme sont encore inexplorés jusqu'ici. C'est pourquoi cette description est nécessairement incomplète.

A. Phase de contrôle volontaire de l'excitation (1)

1. L'érection est agréable, et non douloureuse comme dans le pria­pisme (« érection froide »). Spasme de la région pelvienne ou du conduit spermatique. L'organe génital n'est pas excessivement excité, comme il l'est après de longues périodes de continence, ou dans les cas d'éjaculation précoce. Chez la femme, il devient hyperémique et, grâce à une ample sécrétion des glandes génitales, humide d'une ma­nière spéciale. C'est-à-dire que, dans le cas où le fonctionnement génital n'est pas troublé, la sécrétion a des propriétés physiques et chimiques spécifiques qui manquent lorsque la fonction génitale est troublée. Un critère important de la puissance orgastique chez le mâle est le besoin de pénétrer. Car il peut y avoir érection sans ce besoin, comme c'est le cas, par exemple, chez beaucoup de caractères narcis­siques érectivement puissants et dans la satyriasis.
2. L'homme est spontanément doux, sans avoir à compenser, par une sorte de douceur forcée, des tendances opposées telles que des pulsions sadiques. Les déviations pathologiques sont : l'agressivité fondée sur des pulsions sadiques, comme il arrive chez beaucoup de névrosés obsessionnels possédant une puissance érective, l'inactivité du caractère passif féminin. Dans le « coït onaniste » avec un objet non aimé, la douceur est absente. L'activité de la femme ne diffère en aucune façon de celle de l'homme. La passivité généralement préva­lente chez la femme est pathologique et due, dans la plupart des cas, à des fantaisies masochistes d'être violée.

A

Diagramme des phases typiques de l'acte sexuel avec puissance orgastique dans les deux sexes.
F = avant-plaisir (1,2). P = pénétration (3).
I (4,5) = phase de contrôle volontaire de l'accroissement de l'excitation, dans laquelle la prolongation volontaire est encore inoffensive. II (6 a-d) = phase de contractions musculaires involontaires et de l'accroissement automatique de l'excitation.
III (7) = montée soudaine et abrupte vers l'acmé (A). IV (8) = orgasme.
La partie hachurée représente la phase des contractions involontaires du corps. V (9-10) = « chute » abrupte de l'excitation. R = relaxation. Durée : entre cinq et vingt minutes.

3. L'excitation agréable, qui pendant les préludes s'est maintenue à peu près au même niveau, augmente soudain - à la fois chez l'homme et chez la femme - avec la pénétration du pénis. La sen­sation de l'homme « d'être absorbé » correspond à la sensation de la femme qu'elle « absorbe le pénis ».

4. Chez l'homme, le besoin de pénétrer très profondément aug­mente, sans cependant jamais prendre la forme sadique de vouloir u transpercer » la femme, comme c'est le cas chez les caractères obsessionnels. Résultant de frottements mutuels, lents, spontanés et sans efforts, l'excitation est concentrée sur la surface et le gland du pénis, et sur les parties postérieures de la muqueuse vaginale. La sensation caractéristique qui précède l'éjaculation est encore complètement absente, contrairement à ce qui se passe dans l'éjaculation précoce. Le corps est encore moins excité que l'organe génital. La conscience est complètement concentrée sur la perception des sensations de plaisir. Le moi participe à cette activité dans la mesure où il tente d'épuiser toutes les possibilités de plaisir et d'atteindre au maximum de tension avant que ne se produise l'orgasme. Inutile de dire que cela ne se fait pas avec une intention consciente, mais tout à fait spontanément et de façon différente selon les individus, sur la base des expériences antérieures, par un changement dans la position, dans le frottement et le rythme, etc. Selon l'unanimité des témoignages des hommes et des femmes orgastiquement puissants, les sensations de plaisir sont d'autant plus intenses que les frottements sont plus doux, plus lents et s'harmonisent davantage entre les partenaires. Cela suppose une faculté considérable de s'identifier soi-même avec le partenaire. Les contreparties pathologiques sont, par exemple, le besoin de produire des frottements violents, comme cela arrive chez les carac­tères sadiques obsessionnels avec anesthésie du pénis et incapacité d'éjaculer, ou la hâte nerveuse de ceux qui souffrent d'éjaculation précoce. Des individus orgastiquement puissants ne parlent ni ne rient jamais pendant l'acte sexuel - à l'exception de quelques mots ten­dres. Parler ou rire indique un grave désordre dans la faculté de s'abandonner, qui exige une absorption non divisée dans les sensations de plaisir. Les hommes pour qui l'abandon signifie être « féminin » sont toujours malades orgastiquement.

5. Dans cette phase, l'interruption du frottement est elle-même agréable. Elle est due aux sensations particulières de plaisir qui appa­raissent lorsqu'on se repose. L'interruption peut s'accomplir sans effort mental. Elle prolonge l'acte sexuel. Lorsqu'on se repose, l'excitation décroît un peu, sans disparaître complètement comme dans les cas pathologiques. L'interruption de l'acte sexuel par le retrait du pénis n'est pas foncièrement désagréable, à condition qu'il se produise après une période de repos. Lorsque le frottement se poursuit, l'excitation continue à croître au-dessus du niveau atteint antérieurement à l'interruption. Elle commence à s'étendre de plus en plus au corps tout entier, alors que l'excitation de l'organe génital demeure plus ou moins au même niveau. Enfin, résultant d'une nouvelle augmentation, généralement soudaine, de l'excitation génitale, s'installe la seconde phase.

B. Phase des contractions musculaires involontaires
6. Dans cette phase, un contrôle volontaire du cours de l'excitation n'est plus possible. En voici les caractéristiques :

a) L'accroissement de l'excitation ne peut plus être contrôlé volon­tairement. Elle s'empare plutôt de toute la personnalité et produit la tachycardie et les expirations profondes.

b) L'excitation corporelle se concentre de plus en plus sur l'organe génital. Une sorte de sensation u fondante » s'installe, que l'on peut décrire au mieux comme une radiation de l'excitation depuis l'organe génital vers les autres parties du corps.

c) Cette excitation aboutit d'abord aux contractions involontaires de la musculature totale de l'organe génital et de la région pelvienne. Ces contractions arrivent par vagues. Les crêtes des vagues corres­pondent à la complète pénétration du pénis, les creux au retrait du pénis. Néanmoins, dès que le retrait dépasse une certaine limite, il se produit immédiatement des contractions spasmodiques qui accélèrent l'éjaculation. Chez la femme a lieu dans ce cas une contraction des muscles du vagin.

d) A ce stade, l'interruption de l'acte sexuel cause aussi bien à l'homme qu'à la femme un déplaisir absolu. Au lieu de se produire rythmiquement, les contractions musculaires qui mènent à l'orgasme comme à l'éjaculation, deviennent, dans le cas d'une interruption, spasmodiques.
Cela a pour effet des sensations intensément déplaisantes, et quelquefois des douleurs dans la région pelvienne et dans la partie inférieure du dos. De plus, l'éjaculation se produit plus tôt que dans le cas d'un rythme ininterrompu. La prolongation volontaire de la première phase de l'acte sexuel (1 à 5 dans le diagramme) à un degré modéré est inoffensive, et sert plutôt à intensifier le plaisir. Mais l'interruption ou la modification volontaire du cours de l'excitation dans la seconde phase est nocive, parce qu'ici le processus se poursuit sous forme de réflexes.

7. Par une intensification plus grande et par une augmentation dans la fréquence des contractions musculaires involontaires, l'excitation s'accroît d'une façon rapide et abrupte jusqu'à l'acmé (III jusqu'à A dans le diagramme). Normalement, l'acmé coïncide avec la première contraction musculaire éjaculatoire chez l'homme.

8. A présent a lieu un obscurcissement plus ou moins profond de la conscience. Les frottements deviennent spontanément plus intenses, après avoir diminué momentanément au moment de l'acmé. Le besoin de « pénétrer complètement » devient plus vif avec chaque contraction musculaire éjaculatoire. Chez la femme, les contractions musculaires suivent le même cours que chez l'homme. En ce qui concerne la sensation, expérimentalement, la différence réside seulement dans le fait que, pendant l'acmé et immédiatement après, la femme saine désire « recevoir complètement ».

9. L'excitation orgastique s'empare du corps tout entier et s'achève dans de vives contractions de la musculature générale. L'auto-obser­vation d'individus sains des deux sexes, aussi bien que l'analyse de certains troubles de l'orgasme, montrent que ce que nous appelons la libération de la tension et éprouvons comme une décharge motrice (la portion descendante de la courbe de l'orgasme) est d'une façon prédominante le résultat d'un reflux de l'excitation de l'organe génital vers le corps. Ce reflux est éprouvé comme une diminution soudaine de la tension.
L'acmé représente donc le point où l'excitation change de direc­tion. Jusqu'à l'acmé elle se dirige vers l'organe génital. A partir de l'acmé elle se tourne dans la direction opposée, c'est-à-dire vers le corps tout entier. Le reflux complet de l'excitation vers le corps tout entier est ce qui constitue la satisfaction. La satisfaction signifie deux choses : le déplacement de la direction du flux de l'excitation vers le corps et le délestage de l'appareil génital.

10. Avant que le point zéro ne soit atteint, l'excitation- va en dimi­nuant suivant une courbe douce et se trouve immédiatement rem­placée par une relaxation corporelle et psychique agréable. Généra­lement survient une forte envie de sommeil. Les relations sensuelles s'apaisent. Seule une attitude tendre et reconnaissante persiste vis-à vis du partenaire.
Par contraste, l'individu orgastiquement impuissant éprouve un épuisement de plomb, un dégoût, une répulsion ou une indifférence et quelquefois une haine envers le partenaire. Dans le cas de satyriasis ou de nymphomanie, l'excitation sexuelle ne baisse pas. L'insomnie est une des indications les plus importantes du manque de satisfaction. D'autre part, il serait tout à fait erroné de supposer nécessairement l'existence d'une satisfaction lorsque le patient (ou la patiente) s'endort immédiatement après l'acte sexuel.
En nous penchant plus attentivement sur les deux phases princi­pales de l'acte sexuel, nous voyons que la première phase (F et 1 dans le diagramme) est caractérisée principalement par l'expérience sensorielle, et la deuxième phase (II à V) par l'expérience motrice du plaisir.
Les contractions involontaires de l'organisme et la complète décharge de l'excitation sont les critères les plus importants de la puissance orgastique. La partie de la courbe hachurée (dans le diagramme) repré­sente la libération végétative involontaire de la tension. Il y a des libérations de tension partielles qui sont semblables à un orgasme. On avait accoutumé de les prendre pour la libération réelle de la tension. L'expérience clinique montre que l'homme - par suite du refoulement sexuel général - a perdu la faculté de l'abandon invo­lontaire végétatif ultime. Ce que j'entends par « puissance orgastique » est précisément cette partie ultime, non reconnue jusqu'ici, de la capacité d'excitation et de libération de la tension. La puissance orgastique est la fonction biologique primaire et fondamentale que l'homme possède en commun avec tous les organismes vivants. Tous les sentiments sur la nature dérivent de cette fonction ou du désir ardent de la retrouver.
Normalement, c'est-à-dire dans l'absence d'inhibitions, le cours du processus sexuel chez la femme ne diffère en aucune façon de celui qui a lieu chez l'homme. Chez les deux sexes, l'orgasme est plus intense si les sommets de l'excitation génitale coïncident. Cela arrive fréquemment chez des individus capables de concentrer sur un parte­naire leurs sentiments tendres en même temps que leurs sentiments sensuels. C'est la règle lorsque les rapports ne sont pas troublés par des facteurs internes ou externes. Dans ces cas-là, les fantaisies au moins conscientes sont complètement absentes. Le moi est absorbé sans partage dans la perception du plaisir. La faculté de se concentrer avéc sa personnalité entière dans le vécu de l'orgasme, malgré tous les conflits possibles, est un autre critère de la puissance orgastique.
Que les fantaisies inconscientes soient également absentes, il est difficile de le dire. Certaines indications rendent probable l'affirmative. Les fantaisies auxquelles l'accès de la conscience est interdit ne sauraient qu'apporter des troubles. Parmi les fantaisies qui peuvent accompagner l'acte sexuel, il faut distinguer entre celles qui sont en harmonie avec le vécu sexuel actuel et celles qui le contredisent. Si le partenaire peut réunir tous les intérêts sexuels sur lui-même, au moins tant que dure l'acte d'amour, l'activité imaginaire inconsciente devient inutile ; celle-ci, par sa nature même, s'oppose au vécu actuel, puisqu'on n'imagine que ce qu'on ne peut obtenir dans la réalité. Il existe un transfert authentique de l'objet d'amour originel sur le partenaire, si le partenaire correspond dans ses traits essentiels à l'objet de la fantaisie. Cependant, la situation est différente lorsque le transfert des intérêts sexuels a lieu en dépit du fait que le parte­naire ne correspond pas dans ses traits fondamentaux à l'objet de la fantaisie, lorsque l'amour est né d'une recherche névrotique de l'objet originel sans que l'individu soit capable intérieurement d'établir un transfert authentique. Dans ce cas, aucune illusion ne peut extirper un sentiment vague d'insécurité dans les relations. Tandis que dans le transfert authentique il n'y a aucune réaction de déception après l'acte sexuel, la déception est inévitable si l'individu n'a pu établir ce transfert. Ici nous pouvons présumer que l'activité imaginaire inconsciente pendant l'acte ne fut pas absente, mais qu'elle servit à maintenir l'illusion. Dans le premier cas, le partenaire a pris la place de l'objet originel, et l'objet originel a perdu son intérêt en même temps que sa faculté de créer des fantaisies. Dans le transfert authen­tique il n'y a pas de surestimation du partenaire. Les caractéristiques qui le distinguent de l'objet originel sont évaluées avec justesse et bien tolérées. A l'inverse, dans le cas du faux transfert névrotique, il y a idéalisation excessive et les illusions prédominent. Les qualités négatives ne sont pas perçues, et l'imagination est soumise à une activité sans repos pour maintenir l'illusion. Mais plus l'imagination doit travailler pour obtenir l'équivalence entre le partenaire et l'objet idéal, plus l'expérience sexuelle perd en intensité et en valeur d'éco­nomie sexuelle.
Jusqu'à quel point les incompatibilités - qui se présentent dans toute relation sexuelle de quelque durée - diminuent-elles l'intensité de l'acte sexuel, cela dépend entièrement de la nature de ces incom­patibilités. Elles sont d'autant plus portées à conduire à un trouble pathologique que la fixation à l'objet originel sera plus forte, que l'incapacité pour un transfert authentique sera plus grande et que plus grand sera l'effort qui doit être fait pour surmonter l'aversion envers le partenaire.

4. LA STASE SEXUELLE : SOURCE D'ÉNERGIE DE LA NÉVROSE
Depuis que l'expérience clinique avait attiré mon attention sur ce sujet en 1920, j'avais déjà, au dispensaire psychanalytique, observé avec beaucoup de soin les troubles de la génitalité, et pris des notes. Dans l'espace de deux ans, j'avais amassé suffisamment de matériel pour justifier la conclusion suivante : Le trouble de la génitalité n'est pas, comme on l'avait supposé auparavant, un symptôme parmi d'autres, mais le symptôme de la névrose.  

(à suivre…)



La fonction de l'orgasme

L'ARCHE EDITEUR (1970)

Pages 82 à 91



(Première mise en ligne : le 17 mai 2013)






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