jeudi 26 décembre 2013

Les damnés de la Terre





Cher ami,
...
À force de les invoquer depuis plus d’un siècle et demi, ils ont fini par se dévoiler au grand jour, et nous savons aujourd'hui à quoi ils ressemblent, ces damnés de la Terre — sur lesquels tant d'espoirs étaient fondés, à quoi ressemblent leur intimité, leur “sexualité”. L’intimité et la sexualité de ceux que j'appelle les injouissants contemporains.

Le développement de la pornographie amateur et, depuis quelques années, d'Internet, nous offrent une collection assez complète de leurs occupations. On pouvait se demander — et l’introspection et l'analyse nous permettaient déjà de nous en faire une très malheureuse idée — à quoi se livraient ces masses de “damnés” dans ces endroits déshérités de l'Amérique profonde, de la France profonde, de l'Allemagne profonde etc., quelle était la vie “sexuelle” de ces caissières, de ces garagistes, et aussi de ces dentistes, de ces petits notables locaux ou régionaux, de leur encadrement politique etc.

Tous nous l'exposent sans plus de problèmes. Il y a 30 ans, la plupart étaient ravagés par la peur, la honte, ou tout simplement le refoulement de cela. Aujourd'hui, ils font en quelque sorte, eux aussi, une exploration des pulsions secondaires et de leurs fixations prégénitales ou de leurs expressions dans la sexualisation prégénitale.

Mais ils ne le font pas en considérant ces phantasmes et cette fixation dans la prégénitalité comme étant symptomatiques de la misère de leur passé, de leur présent ; ils ne leur indiquent pas et ne leur permettent pas de retrouver, de revivre, de dépasser un désespoir terrible, une fureur et une rage intenses, une souffrance incoercible, pas plus qu'ils ne les engagent à souhaiter la ruine du monde qui a ainsi ruiné leurs capacités amoureuses et poétiques.
Non, ils ouvrent un club, ou bien un site Internet, et tentent de rentabiliser leurs délires d'enfants malheureux en trouvant un certain nombre d'autres malheureux qui partagent leurs “fantaisies”. Et — Ô miracle! pour les plus anciens... — ceux qui partagent leurs délires (un “Traité de savoir-vivre sadomasochiste” paru chez Gallimard dernièrement en dresse, parait-il, une liste…) apparaissent soudainement comme les champignons après la pluie : la misère n'est plus la misère et dans la troupe il n'y a pas de jambes de bois.

Tout ce qui se manifeste ainsi, dont nous savons très bien — pour l'avoir vu des dizaines de fois à l'œuvre et l’avoir reconnecté avec son fonds émotionnel originel miséreux — que ce n’est que la partie déjouée, et visible, d'un iceberg de souffrances, d'angoisses, de désespoirs passés et présents (et aussi anticipés du futur), ils l'institutionnalisent, en quelque sorte, en en revendiquant la particularité — ce qui est une forme historiquement plutôt neuve, me semble-t-il, de résistance dans “l'analyse”.
La société de l'Injouissance, telle que je la définis, quasi autogérée, est même grandement fondée sur l'exploitation « économique » de ce filon-là.

Les damnés de la terre ne se sont donc pas levés mais plutôt couchés et, dans la très petite portion de temps qu'ils peuvent sauver au travail, aux transports en commun, aux “divertissements” familiaux, conviviaux etc., ils organisent quelques petites explosions “dionysiaques” de cette misère ritualisée, “sexualisée”.

Les plus pauvres, comme je l'ai dit, essaient d'en faire un gagne-pain, sur Internet ou ailleurs. Les plus cultivés essaient d'en faire des livres, et, dans le dernier courant de “l'art”, il s'agit de transformer cela en œuvres de “plasticiens”.
Dans un genre : “J'ai la gale, je l'ignore, ça me démange mais j'ai fait de cette démangeaison une très belle performance.”. Et dans le genre, la pauvre Millet a le pompon

On sait donc aujourd'hui parfaitement à quoi pensent, à quoi rêvent, non seulement les jeunes filles mais aussi les sous-préfètes, les “plasticiennes performers”, les critiques et les mathématiciennes. Et encore, les boulangers et les boulangères, les joggers et les randonneurs, la caissière et son vigile.
C’est moche.

De toute façon, ils n'ont le temps pour rien d'autre que cela. Le reste, l'essentiel, c'est la lutte qu'ils doivent mener pour se nourrir, pour leur carrière, pour se loger, se battre pour ou contre leurs enfants, pour ou contre leur conjoint, et pour acquérir les différentes farces et attrapes produites par le spectacle, sans lesquelles — et même avec lesquelles — ils se sentent si peu de chose.

Exceptée pour les professionnels, cette résurgence plus ou moins violente de la souffrance refoulée et ce divertissement de l'angoisse et du ressentiment — qui les saisissent par moments, par cette prétendue “sexualité”, comme pour leur permettre de “décompresser” —, ils ont peu de temps à y consacrer. D'ailleurs, « décompressés » leur va bien.
C'est donc certainement là l'activité “sexuelle” la plus compatible avec leur réalité première de producteurs de plus-value, de servants du spectacle marchand, de serviteurs surmenés du vide, d'adorateurs de la marchandise — ou même de contempteurs professionnels de ses insuffisances ou de ses injustices – ou même encore de sa destructivité.

Dans ces conditions, sortir dans le monde est quelque chose que nous ne faisons guère. Encore une fois, nous finirions comme des curiosités pour ceux qui, il y a quelques années encore, se seraient rangés eux-mêmes au rayon des curiosités. Dans l'enfer des bibliothèques.

Le dernier homme ne connaît pas le diable. Ce dernier est mort avec Dieu.
Il le pratique donc avec une innocence feinte et il s'étonne que la société autour de lui, et le monde en général, soient si violents — mais c'est la même violence qui se manifeste, différemment – ici et là.

C’est ce qu’énonçait un collage sensualiste, de 1987 :

Voici l'histoire secrète
des événements qui se déroulent aujourd'hui
cette anti-révolution
et avec
la démocratie pour mot d'ordre

Dans tous les pays
du monde
les pépés,
morts très jeunes,
font la loi
contaminés, emportés dans le tourbillon,
les kids dans leur majorité
déploient d’immenses efforts pour être encore plus coriaces
la nouvelle génération,
le cerveau lavé de toute velléité de beauté céleste
fraîcheur, vitalité oubliées se reconnaît dans les momies,
leurs goûts, leurs rêves, leurs fantasmes.
Frénésie des masses

JE N’INVENTE RIEN. J’OBSERVE.

En face sourit la beauté
l’harmonie
Une fraîcheur rassurante

Tout est chic

nous jouissons
intensément
nous transmettons de folles émotions
aux femmes
même lointaines etc.


On peut dire que ceux qui étaient jeunes en 1987, ce sont ces adultes qui pour beaucoup ont déjà des enfants qui effectivement ont, comme leurs trentenaires de parents avant eux, le cerveau lavé de toute velléité de beauté céleste.








Avant-garde sensualiste 3
Janvier 2005/Juin 2006



Collage 1987





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