samedi 28 novembre 2015

Où l'on reparle des vagabonds célestes — au Lineadombra






 

« Le Baiser ». 
Marbre d’Auguste Rodin







J'étais là en train de boire mon verre de Côte-Rôtie, repensant à ce que Nietzsche venait de dire à propos des Nord-Américains puritains qui tenaient la technologie, lorsque le serveur vint nous annoncer, d'un ton voilé, que Paris avait été attaqué.

J'avoue ne plus me souvenir exactement de quelle attaque il s'agissait, — toujours est-il qu'elle était revendiquée par des barbus fanatisés.

La petite Marlène, qui était restée blottie contre Lin-tsi, si elle était des plus jolies n'était pas la mieux renseignée, en matière de géostratégie, aussi me demanda-t-elle tout net, sans aucune crainte d'avoir l'air bête, quelle était cette bande d'enturbannés.

« Ce sont des idéalistes, ma chère. Une bande de néoplatoniciens que nous devons, comme le nom l'indique, à Platon et à ses Idées à la con. Platon dont Plutarque écrivait que selon lui : « Dieu est l'éternel géomètre ». Je crois que ceux-là partagent ce genre de délire suprasensible. »

Des arrière-mondistes tiers-mondistes financés et encouragés par les propagandistes des pétroleuses du golfe persique — qu'ils voudraient bien remplacer, éructa Nietzsche.

Toujours cette descendance omniprésente de ce grand crétin de Sathon, ainsi qu'Antisthène appelait — fort mal à propos — Platon, s'emporta Aristippe.

Bref, des injouissants, dis-je, manipulés par d'autres qui ne le sont pas moins.

Comment entendez-vous, dans ce cas, la chose ?, me demanda Casanova.

Pour citer Reich, je dirais que : « Une humanité qui a été forcée pendant des millénaires à agir contrairement à sa loi biologique fondamentale et qui a de la sorte acquis une seconde nature, laquelle est en fait une contre-nature, doit nécessairement entrer dans une fureur irrationnelle lorsqu'elle tente de restaurer la fonction biologique fondamentale dont, dans le même temps, elle a peur.

Quelle est cette loi biologique fondamentale, continua Casanova.

L'expression non bridée, chez l'humain, de ses pulsions naturelles — pour les nommer comme Roheim — un pur freudien et plutôt anti-reichien.
Dans un premier temps, le contrôle de la sexualité naturelle de certains enfants du groupe, pour les réserver à certains types de mariages favorables à l'accumulation des biens de quelques clans familiaux particuliers, ainsi que Reich l'analysait dans L'irruption de la morale sexuelle, puis, dans un second temps et en commençant l'Histoire, la mise en esclavage et le viol des femmes et des enfants de groupes rivaux et vaincus — et aussi des hommes n'ayant pas voulu ou pu mourir au combat — ont créé — il y a seulement quelques millénaires, avec l'apparition de l'agriculture, des communautés sédentaires et du travail — et pour la première fois dans la très longue histoire des vagabonds célestes qui constituaient jusque-là l'Humanité – pour lesquels pouvaient exister des conflits hiérarchiques (mais qui dans tous les cas se réglaient d'homme à homme) qui pouvaient se terminer par la mort mais non par la névrose — une structure caractérielle nouvelle, née de la rage meurtrière, des dépressions sans nom, qui devaient être refoulées, chez les esclaves reportant et transmettant consciemment et inconsciemment leur haine et leurs abattements sur leurs enfants. Constituant ainsi l'accumulation primitive de cette énergie noire — la peste émotionnelle — que l'Histoire n'a fait que produire toujours davantage, — qui est même sa production principale – et dont elle se nourrit.

Casanova, se figurant le tableau historique dans lequel soudain apparaissaient pour la première fois l'esclave et le maître, opina du chef.

Reich continuait ainsi, dis-je, pour autant qu'il m'en souvienne : « L'ère patriarcale autoritaire dans l'histoire humaine a essayé de tenir en échec les pulsions secondaires antisociales à l'aide de restrictions morales obsessionnelles. Ainsi, ce qu'on appelle un humain cultivé en vint à être une structure vivante composée de trois couches.
À la surface, il porte le masque du self-control, de la politesse obsessive et mensongère et de la sociabilité artificielle.
Avec cette couche, il recouvre la deuxième, l'« inconscient » freudien, dans laquelle le sadisme, l'avidité, la lascivité, l'envie, les perversions de toutes sortes, etc., sont tenus en échec sans avoir pour autant perdu de leur pouvoir. Cette deuxième couche est le fait artificiel d'une culture niant la sexualité ; consciemment on la sent comme un vide intérieur béant. Derrière elle, dans les profondeurs, vivent et travaillent la sociabilité et la sexualité naturelles, la joie spontanée du travail, la capacité d'amour. Cette troisième couche, la plus profonde, représentant le noyau biologique de la structure humaine, est inconsciente et refoulée. »

Pour moi, je crois que ce que Reich appelle la sociabilité et la sexualité naturelles est, encore une fois, ce que décrit Roheim chez les jeunes Trobriandais tout occupés à jouer et à copuler — enfin pour ceux qui n'étaient pas soumis à l'éducation des missionnaires.

L'Homme du patriarcat esclavagiste-marchand, l'Homme (femelle ou mâle) que nous connaissons, en est donc venu à être constitué de ces trois couches. L'injouissance, c'est de ne pas pouvoir avoir accès à cette couche primale où se trouvent aussi et surtout les instincts contemplatifs de l'enfance dont vous parliez, mon cher Friedrich.

L'injouissant illustre le mot de Chamfort : "Il faut que le cœur se brise ou se bronze". Il est celui que la vie a cuirassé, et que le refoulement de la haine, de la terreur et du désespoir qui ont produit cette cuirasse rend inconscient de l'être : sous les dehors plus ou moins aimables du vernis social apparaissent très vite, pour peu que les circonstances s'y prêtent, la peau insensible et la gueule destructrice du pire-que-l'alligator : l'insensibilité et la violence. Et une extraordinaire souffrance refoulée.

Pratiquement, c'est aussi une sorte d'anesthésie physique et sentimentale : regardez la pornographie. Rien n'y fait : les coups, la brutalité, les mauvais traitements : depuis longtemps l'injouissant a perdu la sensibilité à fleur de peau — et à fleur de cœur, aussi — qui était la sienne — dans le meilleur des cas — nourisson.

Examinez sa vie — celle qu'il a menée et celle qu'il mène, celle dont il a conscience et celle dont il a perdu la conscience, — et tout s'éclaire.

C'est cette couche — l'inconscient de Freud — que rencontre l'injouissant dans sa quête de la plénitude — quand il la cherche encore car, le plus souvent, c'est un robot socialement programmé. La vie, comme on dit, ne lui laisse pas d'autre choix. La joie, la plénitude lui apparaissent comme un fruit, dans un miroir, qu'il ne peut saisir — et cela l'enrage : pour briser ce miroir, l'injouissant glamourisé, thanatophobe, s'éclate dans la « fête », le divertissement des souffrances inconscientes sexualisées (l'orgie), les drogues etc, et l'injouissant religieux, thanatophile, terrifié par son expérience de la violence meurtrière de ses phantasmes — que lui découvre la faiblesse de son moi qu'affaiblissent encore davantage et le plus souvent, sa solitude, sa misère affective, son usage des drogues « récréatives » ou dures —, phantasmes qui sont la sexualisation de ses souffrances inconscientes —, l'injouissant religieux, dis-je, lorsqu'il ne se fait pas éclater, exploser, décide, lui, de "se purifier" et de purifier le monde de ces fantaisies qu'il sait terrifiantes de violence et de haine : celles qu'il sent en lui, torturantes, et celles qu'il perçoit ou qu'il projette chez les autres.

Comment ce grand fanatique de la purification compte-t-il parvenir à se débarrasser — et bien sûr à débarrasser le monde — de ces pulsions destructrices et autodestructrices, bien entendu sans comprendre ni les caractères où elles s'enracinent et dont elles sourdent ni les situations qui produisent ces caractères ? Eh bien, de la seule façon que sa misérable structure caractérielle d'abruti pré-analytique lui autorise : en libérant totalement ces pulsions meurtrières et suicidaires... Qu'il prétend combattre… Mais en les libérant cette fois au nom d'un "Être" suprême et suprasensible (ou d'un chef politique ou militaire) tout-puissant aux commandements duquel il obéit.

Ainsi est-il — à ses yeux — innocent.

De même que certains hommes et certaines femmes ne peuvent aborder ce qu'ils appellent la "sexualité" que dans le cadre de "jeux" dans lesquels ils ou elles sont soumis à un maître ou une maîtresse qui abusent d'eux et les violent et les forcent — ce qui, d'une part, reproduit des scénarios acquis lorsqu'ils étaient enfants — et jamais compris ni dépassés — et, d'autre part, les dédouanent de la peur et surtout de la culpabilité, acquises à la même époque, qui s'attachent, pour eux, à ces activités —, de même les meurtriers purificateurs, terrorisés et honteux de leurs pulsions assassines ou suicidaires, sexualisées ou non, s'y abandonnent-ils — mais après les avoir « enreligionnisées », en quelque sorte, et guidés par et au service de Dieu, donc, dans leur esprit d'imbéciles férocement malheureux, innocentés : ce qui est l'exact opposé du délire sadien qui libère les mêmes pulsions secondaires, avec les mêmes raffinements d'adepte expérimenté du martyr, mais contre la même projection hallucinée d'un "Être" suprême et suprasensible

À la fin, dans tous les cas, ce sont toujours les souffrances refoulées, et l'injouissance qu'elles entraînent, qui gagnent.

Marlène m'interrompit.

Tout de même, vos injouissants festivistes et tanatophobes me paraissent moins dangereux que vos morts-vivants thanatophiles et religieux.

Nous étions au cœur même du débat : Sade — et ses descendants contemporains — représentait ce à quoi la recherche de la liberté mène en premier, lorsque l'on fouille sous le vernis de la sociabilité artificielle : cette deuxième couche dont parlait Reich, « l'« inconscient » freudien, dans laquelle le sadisme, l'avidité, la lascivité, l'envie, les perversions de toutes sortes, etc., sont tenus en échec sans avoir pour autant perdu de leur pouvoir ». Un filon que Sade, plus et mieux que tout autre, avait révélé au grand jour et qui avait été exploité par tout le vingtième siècle pour être finalement dépassé avec l'apparition de l'avant-garde sensualiste, première exploration consciente de la troisième couche que Reich évoquait, celle de la joie et de l'innocence, celle qui, à l'inverse de la seconde — qui leur est totalement subordonnée —, est réellement « par-delà le bien et le mal » parce que revenue à l'innocence primale et à l'abandon aux ardeurs enchanteresses de la volupté incontrôlée.

Nietzsche avait d'ailleurs déjà évoqué cette strate oubliée de l'être humain — avec son histoire des trois métamorphoses, et l'avait projetée en avant dans le temps, comme un but, un dépassement possible du dernier homme.

Je levai les yeux au ciel et continuai.

Ainsi, l'injouissance, mon cher Casanova, c'est de ne pouvoir s'abandonner à la joie, à la confiance, à la volupté premières — et à la béatitude qui les accompagne. Certains conservent ce pouvoir d'émerveillement premier, qui fut le leur, et sont capables de retrouver cette joie et ces extases béatifiques, pour eux-mêmes : la contemplation et le vagabondage poétiques, dans les sentiers, par la Nature, leur permettent d'être « heureux  comme avec une femme », — pour le dire comme Rimbaud.

Les hommes et les femmes qui arrivent à trouver toutes ces choses en vagabondant par les sentiers de leurs cœurs, en s'abandonnant à la confiance, à la douceur, à la volupté souveraine sont les plus rares : vous savez que nous leur avons donné le nom d'amants contemplatifs — galants.

Que les servant et les esclaves du productivisme marchand, excité par les haines religieuses lorsque ce n'est pas l'inverse , haines religieuses elles-mêmes alimentées par chacun des naufrages — poétiques, sentimentaux, amoureux — individuels, naufrages individuels qui, tous ensemble, forment le tsunami social de désespoir et de violence plus ou moins contenus sur lequel nous surfons avec plus ou moins de grâce et de baraka, que ces gens, dis-je, souffrent d'injouissance ne doit pas nous étonner : ils n'ont pas été pensés et programmés pour la jouissance du Temps par ceux qui les dominent — qui ne sont que des usuriers, des épiciers ou des prédicateurs qui eux-mêmes ne la connaissent pas non plus. Ceux qui n'ont pas lieu sont des esclaves sans maîtres : qu'ils soient les contremaîtres-parvenus de ce monde ou les simples servants de l'immense machinerie technologique.

La petite Marlène m'interrompit.

Tout ça ne nous dit pas si, au bout du compte, l'Homme (femelle ou mâle) est bon ou mauvais.

Pour vous répondre, permettez-moi de continuer avec ce cher Wilhelm, et de le citer longuement — ce qui nous permettra peut-être d'éclairer la situation présente par l'exposé de celle dans laquelle il fit ses recherches psychanalytiques et politiques, situation qui ressemble beaucoup par certains de ses aspects à la nôtre. Voilà ce qu'il répondait à votre question :

« Toutes les discussions sur la question de savoir si l'homme est bon ou mauvais, s'il est un être social ou antisocial, sont autant de passe-temps philosophiques. L'homme est un être social ou une masse de protoplasme réagissant irrationnellement dans la mesure où ses besoins biologiques fondamentaux sont en harmonie ou en conflit avec les institutions qu'il a crées. »

Soucieux de laisser mes amis méditer un instant ces propos bien sentis de Willy, je fis une pause et commandai un café.




 .


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lundi 23 novembre 2015

Franchement...









Franchement...
À part le vent
À part le froid
À part ce délicieux hiver
Qui surgit soudain
En plein été indien
Et nous fait ce grand silence
De soleil glacé
Qui repose
Nos corps merveilleusement enlacés
Divinement abandonnés
Et 
Par l'amour que nous faisions hier 
Absolument comblés
Je revis encore
Vos célestes ardeurs
Si profondément énamourées
Qui exaltaient la joie
Qui emportait mon corps
Mes yeux clos
Mes bras au ciel étirés
Dans une irrépressible vague
De majestueuse volupté
Parfaitement endivinisée...
J'entends aussi
Comme un merveilleux chant
Nos cris
Infinis
Ébahis
De joie
De vie...
Je ressens toujours
Comment nous fûmes balayés
Entourbillonnés
Engalaxisés
Par l'amour
Tandis que nous rejaillissions
Extasiés
Dans la Voie
Lactée
Qui de moi
Qui de vous
Jaillissait...
Et
Franchement...
À part le vent
À part le froid
À part ce délicieux hiver
Qui surgit soudain
En plein été indien
Et nous fait ce grand silence
De soleil glacé
Qui repose
Nos corps merveilleusement enlacés
Divinement abandonnés
Et 
Par l'amour que nous faisions hier 
Absolument comblés
Que sais-je du monde
Ce matin ?






Le 22 novembre 2015

Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2015









 


jeudi 19 novembre 2015

Éclater ou jouir (goûtez ce dernier mot !) Voilà la question centrale de l'Humanité.



















Quand nous sommes très forts, – qui recule ? très gais, – qui tombe de ridicule ? Quand nous sommes très méchants, – que ferait-on de nous ? Parez-vous, dansez, riez – Je ne pourrai jamais envoyer l'Amour par la fenêtre.
 
Arthur Rimbaud. Illuminations.



[… ]



J'ai écrit dans le Manifeste sensualiste, pour des "artistes", au sens de Nietzsche, en peu de mots, que, soit on a la chance de pouvoir jouir, avec quelques autres, de soi et du monde, du "merveilleux de l'amour et de l'amour du merveilleux", d'avoir donc une belle âme, préservée ou en partie poétiquement reconstruite dans l'extériorité au monde, soit (enfin, pour les quelques-uns qui veulent poursuivre l'exploration et l'explicitation théorique et poétique du mouvement et du sens du monde, et donc lui donner son sens) on doit s'attaquer à sa propre impuissance poétique, orgastique, sentimentale, théorique, très directement, et puis se reconstruire, aussi lyriquement que faire se peut, dans la poésie et la volupté délectées, savourées, aussi loin que possible du travail, de la famille, de la patrie, de l'idolâtrie et des impérieuses routines. Arrangez-vous !

[… ]

Les matamores et les extravagants du stylo ainsi que les déprimés du clavier, les peines-à-jouir-à-peine nous font de la peine –- et nous font rire aussi, soyons honnêtes –- comprimés entre leurs plans d'épargne et leurs plans de carrière, lorsqu'ils veulent se frotter à ces questions pour l'examen desquelles leurs vies ne sont pas faites ; mais qu'ils se rassurent nous méprisons aussi les autres –- tous plus ou moins sectateurs de l'idéologie maffieuse dominante, de ses valeurs et de ses servants médiatisés –- ceux qui, apparemment à l'inverse, s'éclatent, en nouveaux barbares glamourisés ; et le monde semble d'ailleurs vouloir absolument vérifier l'analyse du caractère masochiste qui veut toujours éclater, s'éclater : la tunique de Nessus, la peau de chagrin du malheur se resserre mortellement, dans un monde sans pitié, sur l'homme-sandwich, l'homme porte-marchandises, l'homme vide-ordures, l'homme vide-marchandises, dans ce monde où le terroriste-suicidaire-explosif semble être le modèle absolu de la folie ordinaire, et, pour nous, parfaitement compréhensible, du temps. "Le besoin anormal de représentation" ici ne suffit plus pour compenser "un sentiment torturant d'être en marge de l'existence" : il faut éclater !


Éclater ou jouir
(goûtez ce dernier mot !)
Voilà la question centrale de l'Humanité.




Ceux que le plaisir et la jouissance et leurs raffinements terrorisent tant (ou énervent, dépriment, ou font doucement rigoler : c'est la même chose) sont justement ceux qui (dans le dégoût ou le sport sexuels, les affaires, le pouvoir, le militantisme, la famille, les carrières, la consommation, les religions, la guerre, bref les compulsions, etc.) sentent tant la mort, dont ils savent, au fond, qu'elle les a déjà saisis.

Jouir puissamment, paisiblement, voluptueusement, de l'amour et du Temps, en découvrant dans l'égalité des amants, les charmes d'une humanité à peine rêvée, à venir, voilà pour nos chers talibans, nos chers enseignants, le programme post-idolâtres, post-économiste et post-analytique que les Libertins-Idylliques de l'Avant-garde Sensualiste offrent pour la fin de la préhistoire : que l'irrépressible mouvement de la révolution du monde qui se déroule sous nos yeux soit mis au service de l'amour et de la poésie, et de l'égalité des amants (chers talibans, chers enseignants) ; que le monde et les situations et les caractères soient reconstruits dans ce but-là. La fin et le moyen. Sur les ruines de tout ce qui dans le courant du millénaire va disparaître. Disparaîtra.

C'est un beau programme ; beaucoup plus raffiné –- et qui s'appuie sur une analyse de l'aliénation beaucoup plus subtile, mais qui en même temps a été infiniment plus directement confrontée à l'archaïque de celle-ci –- que le programme de Marx : la chasse, la pêche le matin, et la critique-critique le soir... (et puis Venise n'est-elle pas le modèle minimal de la cité "écologique" du futur, tout en matériaux recyclables...)

Vraiment, on se demande ce que feraient sans nous autres beaux Libertins-Idylliques, les militants de tout poil et tous les gardiens de musée (et aussi leurs arrière-petits-enfants) -– si dépourvus d'imagination et d'expérience heureuses de la vie -– toujours prêts à sauver le dernier cannibale de Bornéo, ou à admirer le premier "artiste" cannibale qui se présenterait, mais si prompts à nous dénier, à nous les voluptueux –- et alors que nous sommes l'avenir de l'Homme –- jusqu'à l'éventualité de l'existence ; toujours voulant sauver le monde mais sans jamais savoir pour quoi faire...

C'est de tout cela, entre autres choses, dont parle le Manifeste sensualiste, en corrigeant, en passant, la théorie-critique du Spectacle -– assez peu de choses, donc... –- ce que l'on pouvait facilement y lire ; ce sur quoi on pouvait facilement écrire.

Mais bien sûr, tout le monde le sait maintenant : "Pour savoir écrire, il faut avoir lu, et pour savoir lire, il faut savoir vivre."[… ]

Fin de partie.


 
JEUNES GENS, JEUNES FILLES
Quelque aptitude au dépassement, au jeu
Et à l’amour abandonné.
Sans connaissances spéciales.
Si intelligents ou beaux,
Vous pouvez donner un sens à l’Histoire
AVEC LES SENSUALISTES.
 
Ne pas téléphoner ; ne pas se présenter.
Vivez, aimez, écrivez, créez.




Précisions sensualistes. (Octobre 2002.)  in Avant-garde sensualiste n° 1 et L'Infini n° 87





mercredi 18 novembre 2015

Congrès international des Sensualistes






Les sensualistes ont choisi l'occasion de l'exposition sur les lettristes et les situationnistes au musée d'art moderne de Saint-Étienne pour se réunir.

Venus des quatre coins du monde, ils étaient (presque) tous là.

Première impression : arrivée dans une ville post-industrielle dévastée : des femmes voilées, des islamistes se promènent en tenue de combat dans les rues : barbes ostensibles ou ostentatoires, comme l'on voudra, pantalons bouffants, rangers, tuniques arrivant à mi-mollet, habillés par un genre de parka, le tout dans des tons de gris-bleu et de noir.

Le musée d'art moderne, lui-même dans un sinistre paysage industriel, face à des barres de HLM, ressemble à un blockhaus : étant donné qu'il pourrait bien finir en dernière citadelle assiégée de tous les courants de l'art “dégénéré” (toutes chapelles antagonistes confondues) selon les critères des fascistes “verts” islamistes ou d’autres versions d’obscurantistes en voie de réapparition, il faut espérer qu'il n'en a pas que l'apparence mais aussi la réalité. Blindée.

Les sensualistes se promènent au milieu d'une exposition qui montre des gens qui ne voulaient plus d'art. Qui pensaient que “la libération du prolétariat” (qui, dans les périodes sombres de l'Histoire, lorsqu’il ne choisit pas le brun ou le gris-vert semble opter pour le gris-bleu), et “la Révolution” étaient aux portes de leur histoire. Qui reprenaient la fameuse formule de Lautréamont : “La poésie doit être faite par tous. Non par un.” Des gens victimes de l'insuffisance de la critique de l'aliénation effectuée au XIXe siècle et qui étaient tous, plus ou moins, restés prisonniers de cette intelligence insuffisante de l'aliénation de l'Homme (une partie de l'activité des hommes est accaparée par d'autres hommes, et se retourne contre eux etc.), des hommes qui n'avaient pas compris ce que le XXe siècle avait apporté à la critique et à la compréhension de l'aliénation : à savoir que les êtres humains ne sont pas seulement aliénés de l'extérieur en quelque sorte mais bien aussi de l'intérieur, et que quelques heures d'émeute, comme le croyait Vaneigem, ne suffiraient pas à résoudre cela.

Les Hommes du nihilisme accompli n'aiment ni la liberté ni la création, ils aiment appartenir à quelque chose, se soumettre à quelque chose, au mieux commenter et gloser quelque chose, être les spécialistes de quelque chose mais certainement pas d'eux-mêmes. Ils n'aiment pas trouver, comme disait Picasso, ils aiment chercher et se savoir impuissants à trouver. Ils ne respectent que la mort et la destruction. Et ceux qui les portent.

L'avant-garde de ce temps-là, qui paraissait si consciente de tout, était donc absolument inconsciente de cette réalité-là. Enfin, elle donnait l’air de l’être.

Elle disait justement : “Le fait que le langage de la communication s'est perdu, voilà ce qu'exprime positivement le mouvement de décomposition moderne de tout art, son anéantissement formel. Ce que ce mouvement exprime négativement, c'est le fait qu'un langage commun doit être retrouvé — non plus dans la conclusion unilatérale qui, pour l'art de la société historique, arrivait toujours trop tard, parlant à d'autres de ce qui a été vécu sans dialogue réel, et admettant cette déficience de la vie —, mais qu'il doit être retrouvé dans la praxis, qui rassemble en elle l'activité directe et son langage. Il s'agit de posséder effectivement la communauté du dialogue et le jeu avec le temps qui ont été représentés par l'œuvre poético-artistique.” (Debord. La société du spectacle.)

Mais, et les situationnistes le savaient bien, le langage perdu de la communication était celui de la vieille aliénation féodale ; quant au langage commun que les Hommes doivent retrouver il implique le dépassement pratique et humain de la misère matérielle, caractérielle et poétique de l’Humanité : la “suppression et le dépassement” de quelques milliards d’obscurantistes et d’idolâtres, de tous bords et de tous les continents, que la théorie semblait avoir oubliés.

Assurément, il s'agit de posséder effectivement la communauté du dialogue et le jeu avec le temps qui ont été représentés par l'œuvre poético-artistique ; et c’est d’ailleurs cela que certains des situationnistes (Debord et Becker-Ho, évidemment, dans leurs vies) ont tenté et réussi, à leur façon : et c’est cela qui a donné, paradoxalement, cet art très particulier — sombre comme l’époque — qu’ils ont finalement fait, au contraire de tous leurs suiveurs qui eux, à trop vouloir être de bons suiveurs, n’ont rien fait ou oser faire du tout.

Le seul langage commun des Hommes pour le moment est celui de la Séparation. Tous sont partout profondément traumatisés par les drames qu'eux, leurs parents ou leurs communautés ont vécus, et partout entre tous ces gens, ouvertement ou secrètement — et bien entendu aussi entre ces communautés —, règnent la haine et le ressentiment.

La conscience entretenue de l'histoire des barbaries subies ou commises, au niveau des communautés, et l'inconscience “sauvegardée” de l'histoire de celles subies ou commises, au niveau des individus, voilà ce qui les sépare les uns les autres, et aussi d'eux-mêmes, bien entendu, et du monde, — poétiquement.

Généralement, ils haïssent ou méprisent tous la beauté, l'amour, la poésie tant ils sont imprégnés, consciemment, par ces traumatismes historiques et, inconsciemment, par les traumatismes individuels qui surdéterminent leur passion des causes historiques auxquelles ils s'identifient ; ils ont tous et partout oublié la castration de leurs capacités poétiques individuelles qui est à l'origine de cette identification “communautariste”.

Pour une humanité traumatisée rien ne peut passer un désastre qu'un désastre plus grand encore.

La terreur archaïque individuelle refoulée dont Mélanie Klein (même si elle l’attribue de façon erronée, à notre sens, à “la pulsion de mort” alors qu’elle résulte, selon nous, des traumas pré et péri-nataux) a fait en partie la description en parlant de la position schizo-paranoïde du nourrisson, renforcée par l'imprégnation mortifère transgénérationnelle parentale et familiale et encouragée par l’état présent du monde et des humains, détermine ce mépris, secret ou affiché, pour la jouissance, le plaisir et leurs raffinements, et ce sentiment, lui aussi secret ou affiché, que tout cela n'est rien et que seuls le pouvoir et la violence — et leurs combines tordues —, les terreurs, les désastres et les destructions, les barbaries, si possible bien épouvantables et bien cataclysmiques, sont réellement importants.

L'Homme du commun, l'Homme du nihilisme accompli n'a de goût et ne trouve grands, au fond, que le sacrifice et la terreur et l'art, la théorie et la poésie qui en sont imprégnés et qui en découlent.

Et bien entendu, régulièrement, sa nature ou la nature le confirment dans ce “choix”.

L'idée des situationnistes était que l'art était mort parce que les hommes devaient sous peu transformer leurs existences et le monde en oeuvre d'art, mais comme cette hypothèse ignorait totalement la réalité de l'Homme à ce moment historique précis où elle s'énonçait, toutes les conclusions théoriques qui en découlent sont fausses : l'art n'est pas mort, et ce sont justement ces situationnistes dont je parlais qui ont le mieux illustré cela, avec quelques autres ; la seule chose qui pourrait le tuer c'est son absolue marchandisation, c’est-à-dire que tout ne soit produit qu’en fonction d'un intérêt purement mercantile — selon les “trucs” de ce que Ralph Rumney appelait l’“artisme” — : mais cela n'arrivera pas.

La théorie, la poésie et l'art sensualistes si parfaitement volontairement occultés pendant de si nombreuses années sont la preuve même que l'humanité ne disparaît pas sous le sadomasochisme planétaire et que, bien au contraire, celui-ci cède par endroits.

Sur un autre point les situationnistes avaient absolument raison. Il s'agit bien de posséder effectivement la communauté du dialogue et le jeu avec le temps qui ont été représentés par l'œuvre poético-artistique : c’est à ce jeu-là, tel qu’ils nous l’avaient suggéré, que nous nous sommes consacrés et nous ne ferons jamais rien d’autre ; ce sont les résultats de ce “jeu du vivant divin” que déploient la poésie et l'art sensualistes que l'on verra plus loin.

Pour ce qui est du langage commun retrouvé, le programme, tel que l'a énonçé fort lyriquement, mais justement, Jacques Sterchi, en très bon critique de l'Avant-garde Sensualiste, c’est : “Sensualistes de tous les pays, aimez-vous ! ”, et le but, comme l’a écrit non moins justement Joseph Raguin, c’est de : “faire basculer le vieux monde pour laisser place à une civilisation renversante.”

Sans attendre le dépassement de l'ère marchande par une véritable humanisation des humains et du monde (à laquelle contribuent les catastrophes, les luttes d’influence, les conflits et les nouvelles conditions de leur médiatisation mondialisée), nous allons maintenant donner à l'art et à la poésie sensualistes le plus grand retentissement, en souhaitant que ce retentissement contribue à cette humanisation des consciences et du monde.

C'est d'ailleurs à cette conclusion que sont arrivés, une fois encore, les sensualistes réunis dans ce congrès organisé, par une sorte d'ironie de l'Histoire, à l'occasion d'une présentation de l'art, extrême, des situationnistes.

En déambulant à travers les salles de ce musée et de cette étrange exposition, ce qui frappait les sensualistes, c'était la misère matérielle, qu'ils connaissaient bien, que l'on ressentait au travers de ces manifestations “artistiques” de ces gens qui avaient cru à la fin de l'art, non pas parce qu'ils avaient voulu faire un “art pauvre” des galeries et des musées, pauvre par ses moyens d’expression, mais bien au contraire parce que l'on sentait que cet art, réalisé en grande partie après la seconde guerre mondiale dans une France encore globalement pauvre, par des gens qui se tenaient à l'écart de la production et qui avaient la grandeur de ne vouloir travailler jamais (“Peut-on vivre hors du monde, peut-on vivre en proscrits, peut-on vivre ? ” Becker-Ho) était réellement marqué par leur pauvreté matérielle (seules les œuvres de Jorn, Rumney et Pinot-Gallizio donnaient un peu moins cette impression).

Des quinquagénaires blanchis et fatigués, d'autres rubiconds (ils avaient dû avoir recours à l'alcool pour supporter la perte de leurs illusions), déambulaient ; certains expliquaient à des adolescentes délicieuses, qui devaient être leurs filles, qu'ils avaient dû avoir sur le tard (comme ceux qui se destinent à la médecine qui les ont vers 35 ans... ils avaient donc longtemps résisté...) — adolescentes délicieuses qui jetaient des oeillades aux sensualistes (qui eux aussi déambulaient), et que tout cela n'intéressait guère et qui auraient préféré être dans un centre commercial à choisir des produits manufacturés — certains, donc, expliquaient à des beautés toutes fraîches et neuves — belles et neuves comme l’étaient déjà leurs mères lorsque les situationnistes triomphaient —, certains expliquaient des importances qu'ils ne pouvaient vraiment partager.

Ils paraissaient être des professeurs de quelque chose, eux qui, dans une autre époque, avaient dû écrire sur des murs : “Professeurs, vous nous faites vieillir.”

Finalement, seul, pour finir, un Picasso de la dernière époque...

De retour dans la ville, les sensualistes passaient devant des bars remplis exclusivement d'hommes. Comme dans n'importe quelle ville du Moyen-Orient.

Un peu plus tard des voitures circulaient en klaxonnant avec des drapeaux frappés de l'étoile et du croissant rouges célébrant une quelconque victoire “sportive” aux accents raciaux, tribaux, “religieux”.

Les situationnistes s'étaient trompés. Ils avaient négligé quelques milliards de Chinois, d'Indiens, d'Africains, de Nord-Africains, de Moyen-Orientaux réunis, en oubliant tous les autres qui se reconnaîtront. La technologie était pratiquement prête pour libérer l'Homme de la servitude : le seul problème, c'est que l'Homme lui ne l'était pas.

Les sensualistes repensaient aux ex pro-situs qu'ils avaient croisés avec leurs jeunes filles délicieuses qui lançaient des oeillades, et qu'ils avaient eues parce qu'ils étaient retournés au travail, à l'ennui et à toutes les familles, et, histoire de brouiller les pistes, ils achetèrent du vin d’Espagne.



Le 14 février 2004.


in A.S. 2 ; Janvier/Décembre 2004


(Dernière mise en ligne : mardi 25 mars 2014)




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samedi 14 novembre 2015

vendredi 13 novembre 2015

CLEF DE VOÛTE DE TOUS LES ARTS DÉLICATS QUI EN CE PAYS FLEURISSENT











L'automne est chaud
Tapissé d'un bruissement roux
Beau comme la première enfance
Quand on marche
Où l'on voudrait plonger les mains
Pour faire voler la joie


Le soleil qui filtre
À travers le vert et le jaune pâle du feuillage
Émerveille mes yeux


Une légère brise
Fait parfois
Un caressement de faîtes
Qui occupe l'air
Et le son du monde
Un instant
Mais seule la source au bassin
Joue sa mélodie
Constante


C'est dans cette même merveille-douceur du monde
À laquelle nous ouvre
L'amour
Que nous nous offrons l'un à l'autre
Dans les rires et les parfums
Tout d'abord


Quand je caresse votre corps
Chaque parcelle de votre corps –
Je caresse votre amour et l'aventure
Et toute cette beauté du monde


Lorsqu'après les baisers
Fiévreux
Passionnés et tendres
Je pénètre votre corps
C'est toute cette beauté du monde
Que je pénètre
Calme
Passionné et tendre
Et à laquelle je m'abandonne
Tous les tangages et toutes les houles
Que je sens nous prendre
Dans le calme ou dans la fougue
Ils sont ce caressement-merveille
Du monde
Que nous sommes
Qui nous entoure


Les éminentes imminences de jouissance
Qui nous défont
Dans des exclamations extrêmes
Et que l'on laisse passer
Comme on laisse passer une vague
Extrême
Pour en attendre une autre
Plus extrême encore
C'est cette même merveille-puissance
Suprême-douceur du monde
Où l'on joue
Qui nous emporte
Dans laquelle on baigne –
Qui tisse et tresse
Fait et défait
Nos corps
Encore


Finalement c'est la puissante beauté
De l'irrépressible mouvement du monde
Qui nous fait jouir
Que nous faisons jouir
Dans le nœud de Möbius de l'emportement suprême de l'intense extase harmonique de l'Amour


Finalement donc
C'est le monde qui nous fait jouir
Que nous faisons jouir
En nous faisant jouir
Tout à la fois
D'un coup
Tour à tour…





Écrit en toute reconnaissance
de causes dans l'après-midi doré du 10 septembre de l'automne de l'an de grâces que nous sommes









(Le 10 septembre 2007.)






R.C. Vaudey ; Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2006-2009 









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mercredi 11 novembre 2015

Comment on va des Illuminations aux Illuminescences












Carte de Tendre





Arété — qui sentait bien que ses remarques étaient la cause de ces nouvelles envolées prophétiques de Nietzsche, accompagnées de sa vindicte rageuse contre le dernier homme — profita du fait qu'il s'était détourné un instant — afin de commander une nouvelle vodka — pour me demander :


« Mon cher R.C., bien que vous nous l'ayez déjà exposé, redites-moi encore comment vous avez, Héloïse et vous, découvert ces choses tendres de l'amour contemplatif — galant… J'aime tant à l'entendre.


Nietzsche avait beau être quelque peu alcoolisé, il n'en était pas moins un galant homme, et, s'il avait compris que la discussion allait prendre, pour un moment, le tour qu'Arété avait décidé de lui donner, il tint cependant à ajouter :

« Ce qu'Héloïse et Vaudey ont apporté à l'amour, c'est le plus haut sentiment de puissance et de sûreté, c'est-à-dire le grand style — car c'est dans ce qui est de grand style, et seulement là, que ce plus haut sentiment de puissance et de sûreté trouve son expression.

La puissance qui n'a plus besoin de démonstration ; qui dédaigne de plaire ; qui répond difficilement ; qui ne se sent pas de témoins autour de soi ; qui, sans en avoir conscience, vit des objections qu'on fait contre elle ; qui repose en soi-même, fatalement, une loi parmi les lois : c'est là ce qui parle de soi en grand style.

Et c'est ce que j'ai trouvé dans leur amour contemplatif — galant, ce sentiment de la puissance qui se déploie dans l'aisance — dont j'ose penser qu'ils l'ont en partie appris de moi ! ».

Nietzsche était un peu grandiloquent — comme le sont parfois ceux qui ont trop bu et qui sont un peu dépités quand on vient couper leurs élans prophétiques

Certes, dis-je, vous m'avez appris ce qu'est la puissance mais je l'avais appris de vous d'autant plus aisément que c'était un sentiment de l'enfance. Je ne parle pas du sentiment de toute-puissance du nourrisson mais bien plutôt de celui que m'avait donné ma position dans le monde à ma naissance. Je suis né, comme je l'ai dit, dans une famille de rentiers et de propriétaires terriens qui avaient quitté au début du vingtième siècle la Savoie et Turin pour s'installer dans l'Algérois — où la France avait choisi de chapeauter la féodalité qu'elle y avait trouvée et qui régentait les indigènes, plutôt que de la supprimer.

Mes arrière-grands-parents s'étaient ainsi retrouvés dans la situation de vivre dans un département de la République où la plus grande partie de la population — les indigènes, donc — était composée de gens qui n'étaient pas des citoyens à part entière — et dont le vote, par exemple, n'avait pas le même poids — et continuaient à être organisés selon le vieux système féodal en vigueur avant la conquête française : les fellahs étaient des fellahs qui travaillaient pour leurs seigneurs locaux, les caïds, lesquels les payaient à coups de trique — comme ils l'avaient toujours fait.


Les grands propriétaires, non-musulmans, soucieux de leurs seuls intérêts, apparaissaient ainsi aux yeux de ces fellahs comme des Surcaïds, puisqu'ils faisaient la loi, au sens strict du terme, et avaient le pas sur l'ancienne aristocratie locale, mais, eux, à l'inverse de cette dernière, s'en tenaient à la législation française concernant les ouvriers agricoles — enfin pour ce qui est de ma famille — et n'entretenaient pas non plus, comme les propriétaires fonciers de métropole, des simples d'esprit dans des étables en les payant de pain et de gnôle — ce qui était une pratique courante dans les fermes françaises du temps où il y en avait encore —, peut-être parce qu'en terre d'Islam, du fait de l'assujettissement de la femme, de l'importance de sa virginité, la consanguinité était moins répandue, et produisait moins de tarés, et, assurément, parce que leur religion interdisait de toute façon que les ouvriers agricoles pussent être payés en alcool.

Je voyais Céline, à la table d'à côté, qui approuvait. Je continuais.

Il est difficile de rendre cette atmosphère de patriarcat féodal et paternaliste, et de fidélité aveugle qui liait ces gens que tout — la culture, la religion, les mœurs — séparait. Et qui n'a plus d'importance, puisque le temps l'a emportée comme toutes les autres choses, bonnes ou mauvaises, de cette époque. La seule chose qui importe, c'est que, tant par ma famille — où j'étais le seul enfant, fils unique de ma mère qui, de santé fragile, n'aurait jamais dû accoucher, enfant qu'elle avait eu à trente et un ans – ce qui à l'époque était plutôt tardif —, tant par ma famille, donc, que par les gens à notre service — aussi bien à Alger que sur nos propriétés —, j'étais en quelque sorte traité comme un roi : cela peut paraître anecdotique mais cela a laissé des traces indélébiles dans mon caractère. Ainsi, il m'est difficile de parfaire. D'une certaine façon, je trouve cela un peu vulgaire. Donner les grandes lignes, les exposer mais s'en m'attarder sur ce que je considère comme des vétilles, cela me semble encore aujourd'hui suffire. C'est en cela que je me sens plus proche de Montaigne — qui pour le reste ne me passionne guère — que des intellectuels et des écrivains de mon siècle — pour la plupart ouvriers de leurs œuvres et tous assez infâmes rastignacs, voulant à tout prix paraître et « réussir ». Pour ma part, et avant même toute réflexion critique — à la Chamfort — ou politique — à la Debord —, paraître m'a toujours plutôt paru indigne. Les hommes vraiment puissants ne paraissent pas : ils paressent amoureusement — chez eux — et lisent, à l'abri des regards de la multitude, entourés d'hommes et de femmes simples et sûrs. C'est ainsi que j'ai éprouvé la puissance chez les miens, enfant.

Ce sentiment de la puissance qui dédaigne de plaire, dont vous parliez, mon cher Nietzsche, cette façon de considérer l'œuvre d'art, la théorie, le poème comme une expression de soi qui n'a pas à s'occuper du reste, tranche avec celle qui prévaut dans mon époque prétendument démocratique — et pourrait me gêner, si je m'y attardais, car, je dois l'avouer, je ne suis pas né dans un monde démocratique mais plutôt, vous le voyez, quasi-féodal que je ne peux comparer qu'à celui des Sudistes. Et qui pourra me le reprocher ? Je n'ai pas fait l'Empire français — et il a commencé de disparaître tout à fait à peine un mois après que j'étais né. »

Ce n'est certainement pas moi qui vous blâmerais d'avoir été élevé comme un vrai Romain ! m'affirma Nietzsche, qui me demanda à quoi ressemblaient les gendelettres de mon temps, et ce que je leur reprochais.

Pour la plupart des écrivains et des intellectuels de mon siècle, dis-je, la littérature, la pensée, l'écriture ont été des échappatoires — et non des moyens d'affirmer quelque goût, quelque passion que ce fût —, donc, le plus souvent, des bouées leur permettant d'échapper à la solitude, à leur sentiment d'indignité ou à ce qu'ils considéraient comme la médiocrité de leur milieu d'origine : les prolétaires souffrent d'avoir été des fils d'ouvriers ; les petits-bourgeois sont malheureux de ne pas avoir été des bourgeois ; les bourgeois, sont honteux — au fond d'eux — de ne pas être nés grand-bourgeois — cela va de soi ; les grand-bourgeois se trouvent méprisables — à un point effroyable — de ne pas être nobles ; quant à ceux qui le sont, beaucoup sont malheureux d'appartenir seulement à la noblesse de robe, et se voient moqués du fait que leurs ancêtres avaient bénéficié de la savonnette à vilains par d'autres plus heureux qui pensent que : « La gloire, noblesse dont les armoiries ne se vendirent jamais, n'est pas la savonnette à vilain qui s'achète, au prix du tarif, dans la boutique d'un journaliste ! », ainsi que l'écrivait le fameux Aloysius Bertrand (un auteur connu de vous, de moi et de quelques-uns de nos amis, n'a-t-il pas tous les droits à être appelé fameux ? — pourrais-je dire, en paraphrasant Baudelaire).

De bien peu un critique pourrait dire, par exemple : « Il a écrit le Manifeste d'une enfance heureuse », car peu ont connu les joies d'une enfance heureuse, et ceux qui les ont connues ne s'en vantent pas, ou ne doivent pas être assez « vendeurs ». 

Mais qui pourrait faire aux autres le reproche d'avoir été touchés, enfants, par le malheur ? Ou d'être taraudés par leur « état dans le monde », « état dans le monde » que seul le philosophe regarde comme les Tartares regardent les villes, c’est-à-dire comme une prison — pour le dire comme Chamfort, qui ajoutait : « L’homme sans état est le seul homme libre, pourvu qu’il soit dans l’aisance, ou du moins qu’il n’ait aucun besoin des hommes ». Heureusement pour moi, j'ai tout de suite refusé d'avoir un état dans le monde — c'était dans l'air du temps —, et j'ai pu m'y tenir. Quant à l'aisance… 

De ce sentiment secret d'indignité de mes contemporains, dont je parlais, naît le respect scrupuleux pour toutes les règles, toutes les hiérarchies et tous les mandarins. Respect lui-même à l'origine de toutes les bondieuseries — et leurs chapelles — littéraires, philosophiques, psychanalytiques et artistiques qui ont si bien fleuri dans ce malheureux pays de républicains « monarchistes » (que l'on pense à Derrida, à Lacan, à Heidegger, etc ) : dans un pays où tous les lettrés sont au fond rongés par le sentiment secret de leur indignité (et quand ce ne sont pas leurs positions sociales d'indigènes qu'ils jugent indignes, c'est leur gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec qui les obsède...), dans un tel pays, donc, adoptez une pose et une prose bien absconses et vous trouverez sans attendre un public de dévots tout prêt à vous admirer, et pour lequel la « noblesse » sera d'appartenir, d'appartenir à une hiérarchie — d'appartenir à cette hiérarchie que vous y établirez. Si j'excepte les petits malins que j'ai cités, la plupart des auteurs et le public littéraire français me font penser à ces paysans que décrit Swift quelque part, qui venaient tout endimanchés, excessifs dans leurs « bonnes manières », présenter leurs respects à leur seigneur et à sa compagnie qui, sitôt qu'ils étaient partis, s'amusaient à les singer et à les contrefaire, dans leur excès de distinction.

Pour moi, j'ai un juste orgueil de ce que je représente, et ce juste orgueil me vient d'avoir su trouver le chemin de la grâce et de la délicatesse dans l'amour dans sa forme la plus abandonnée et la plus puissamment illuminée. En perpétuant et en illustrant ainsi une lignée : celle des esprits libres, qui part de vous, Aristippe et Arété, et passe par toi, vieux bandit de brousse — je m'adressais ainsi à Lin-tsi — et puis vous, mon Cher Nietzsche, et, bien sûr par vous aussi, mon Cher Casanova, vous qui donnez pour ainsi dire le la de la volupté et de la liberté. 

Et je m'arrêtais là car, pour être tout à fait honnête, je ne pouvais pas inclure les joueurs de blues : Billie, Amy et « Schopy ». Nous ne sommes pas de la même école.

Mais — et pour vous répondre, Arété — ce n'est pas ce sentiment de puissance et de sûreté — dont je viens de marquer l'origine — qui me vient à l'esprit lorsque je pense à la découverte que nous avons faite de l'amour contemplatif — galant, Héloïse et moi. Non, c'est le sentiment de la délicatesse, dans une époque où les individus ne pensent qu'à se nuire et à nuire aux autres, à se violenter eux-mêmes ou à violenter les autres. Sexuellement ou de tout autre manière. Qu'ils agissent comme des robots socialement programmés ou qu'ils se prétendent ultra-libertaires. Et je parle en connaissance de cause car j'ai bien connu, de chacune de ces sortes de gens, de beaux exemplaires.

Mais, par-dessus tout, ce qui s'impose comme l'alpha et l'omega dans l'histoire de notre merveilleuse invention — pour le dire comme l'on parle d'un trésor —, c'est le caractère proprement contemplatif d'Héloïse qui a, depuis toujours, donné ce tour particulier à notre amour, et nous y a fait découvrir la mine de l'or du Temps dont nous avait parlé André Breton, — André Breton chez qui j'ai trouvé, et adopté, l'audace de transcrire tant par le poème que l’œuvre d'art ou le genre théorique le résultat des « trouvailles » que nous avons faites — guidés par cette grâce contemplative d'Héloïse, grâce qu'elle tient de sa belle nature et d'une enfance de sauvageonne, passée à admirer, depuis les petits bois, les prés et ses cabanes, les Alpes et le Vercors, — de l'autre côté de la vallée.

Un peu embarrassée par mes propos lyriques, Héloïse précisa : 

« Enfant, j'habitais effectivement avec ma famille en Ardèche où mon père avait acheté un beau corps de ferme qu'il aménageait. Notre voisin était un Hollandais très hippie qui possédait une ferme en activité à deux pas de chez nous. L'été, ses amis débarquaient de Hollande en combis WV sur lesquels étaient peintes des fleurs et, en grosses lettres, ATOMKRAFT NEIN DANKE — mon père était un ingénieur nucléariste et un cadre dirigeant travaillant dans l'« industrie atomique ».

Mais c'étaient encore les années soixante-dix, et, les soirs de juillet et d'août, la joyeuse bande des Bataves débarquait chez en nous en fanfare — au sens strict, c'étaient des musiciens… — pour festoyer joyeusement avec notre famille. De bienheureuses bacchanales dont je me souviens très bien. »

Et elle se mit à rire, ajoutant : 

« Nous, les enfants, nous nous endormions au pieds des baffles, dans les nuits étoilées de l'été — tandis que les fêtes se prolongeaient jusqu'au matin… Qu'est-ce que c'était bien…  Ainsi, ces drôles d'oiseaux — qui faisaient aussi leur toilette nus dans les prés — sont-ils restés, dans mon coeur et mon subconscient, associés pour toujours à la fête et à la joie. »

J'ajoutai alors: 

De sorte que je sais pourquoi Héloïse m'a choisi : lorsque nous nous rencontrâmes, tandis que je lui parlais de mes étranges amis de Hollande ou de Californie — rencontrés aux Colonies —, je lui faisais, sans le savoir, bonne impression. La fête et les moments heureux étaient de mon côté. De mon pauvre domaine, on pouvait voir, d'un côté, les Alpes, de l'autre, le Massif Central, et même, au lointain, les prés et les bois où elle avait grandi — de l'autre côté de la vallée. Aussi abandonna-t-elle la route de la souciance qu'elle entamait à peine avec ses amis — c'était l'époque des « écoles de commerce » —, route qui pour elle avait la forme d'une future vie de journaliste, pour l'insouciance que je représentais. J'étais son type. »

Je fis sourire Aristippe.

Depuis, nous nous ne sommes jamais quittés — et moins encore filoutés —, partageant les joies et les misères. Héloïse était là lorsque mon père mourut, et là encore lorsque, la même année, ce fut ma mère qui passa. Et j'étais là, trois ans plus tard, lorsque ce fut sa mère qui, brutalement, décéda. Mais elle était là encore lorsque, neuf ans plus tard, ce fut mon tour de presque trépasser.

Suivant l'excellent précepte d'André Breton, je ne fais pas état des moments nuls de ma vie, et je pense, comme lui, que « de la part de tout homme il peut être indigne de cristalliser ceux qui lui paraissent tels. »  Mais qui peut croire qu'il n'en a jamais connus ? L'avenir ne m'intéresse pas car je suis un « quantique » — le Quantique des Quantiques – en quelque sorte : n'existe que ce que nous expérimentons… Le présent suffit à la cigale que je suis.

Adolescent, un de mes amis était torturé par l'idée de vieillir — il est mort à vingt ans : il a gâché ses jeunes années avec un souci infondé.

Ce qui arrivera, arrivera : que ce qui nous gâche la vie ne nous la gâche qu'une fois.

Ainsi, mes chers amis, avons-nous toujours gardé, jusqu'ici, la joie, l'insouciance et l'amour… grâce à ce goût pour la volupté sentimentale, nourrie de, et menant à cette source contemplative dont nous parlons.

Et contemplative, Héloïse l'est — quelle que soit son occupation. Ce qui est loin d'être mon cas. Qu'elle peigne, par exemple, et aussitôt elle entre dans cet état — qu'elle nomme flottance —, dans lequel elle se trouve totalement absorbée et calme, oublieuse du monde et sereine, — souvent bercée par Vivaldi, Chopin ou Mozart, et toujours entourée de nos animaux de compagnie qui recherchent toujours, et quoi qu'elle fasse — ou ne fasse pas —, son détachement et sa présence. Et ce beau tour, si particulier, de son caractère, elle l'a bien sûr apporté dans nos amours et nos ébats.

Si peindre ou s'adonner à quelque tâche sans importance lui permet d'accéder à cette forme particulière de la sérénité qui s'ignore — le fameux « céleste » de Tchouang-tseu —, l'amour a eu le même effet — et puis cela a déteint sur moi. Et, comme je suis bavard, j'en ai parlé. Voilà toute l'histoire, ma chère Arété.

Sans Héloïse, il n'y aurait pas plus d'avant-garde sensualiste que de libertins idylliques ou d'amour contemplatif — galant.

Certes, j'ai retrouvé, vers vingt-et-un ans — et parce qu'à cet âge j'avais choisi d'abandonner ma pratique nietzschéenne et debordiste de l'aphorisme pour le cri primal dans le cadre reichien de l'analyse —, les béatitudes et les sentiments extatiques de la toute première enfance que j'ai, depuis ce temps, toujours considérés comme le seul vrai trésor sur cette Terre.

Ces émerveillements muets et ces félicités étaient liés, traditionnellement, à la poésie, à la poésie vécue — que l'on pense seulement au haïku. Que l'on pût les connaître, pour ainsi dire encore magnifiés, par le biais de l'amour, et de l'amour charnel en particulier, ne faisait pas partie des bénéfices censés pouvoir être attendus de l'analyse ou de l'étude de la philosophie.

Certes, je les avais déjà connus et cherchés avec deux ou trois aventurières que j'avais sincèrement aimées. Mais, pour des raisons de situations et de caractère, après les avoir entre-aperçus, nous les avions, plus ou moins vite, reperdus.

Mais je ne m'étais pas abaissé non plus à faire de l'amour une pratique conventionnelle sociale, et pas non plus un défoulement. De Reich, j'avais appris que s' éloigner de la génitalité et du sentiment amoureux pour faire de l'amour charnel un rituel de défoulement ou un passe-temps analgésique, dominés par l'exercice — et basés sur les projections hallucinées — des pulsions prégénitales ne menait à rien qu'à répéter sans fin et sans espoir quelques scénarios malheureux acquis dans l'enfance, et conduisant tout juste à la désespérance.

Mon seul apport aura été de considérer les « fantaisies prégénitales » — qui étaient d'ailleurs de mon fait — comme mauvaises conseillères dans le jeu amoureux : bien sûr, il est tentant de croire que l'amour à l'âge adulte, et parce que l'on y dispose d'une plus grande liberté — si on le compare à l'enfance —, consiste à faire ce que l'on faisait ou que l'on rêvait de faire, enfant — mais avec plus de moyens : c'est une erreur.

La complétude amoureuse, dans son déploiement et le grand style même de sa jouissance harmonique, diffère fondamentalement de l'auto-érotisme infantile auquel se limite l'injouissant contemporain, — auto-bridé, pour ainsi dire, quand il croit exercer sa plus grande et plus « rebelle » liberté.

Comme toujours, dans cette nouvelle forme de la domination que connaît mon époque.

Nietzsche intervint : « Pourtant, je vous ai toujours connu sensible, vous aussi, aux joies contemplatives… »

Aristippe et Arété, que j'avais rencontrés, un peu avant Nietzsche — dans les ruines de Cyrène, alors que je n'avais que quatorze ans —, l'approuvaient.

Ne les avez-vous pas réapprises un peu de moi, aussi — et il me rappela ce passage de Sur l'avenir de nos établissements d'enseignement, dont j'avais déjà parlé, où il était question de retrouver : « Les instincts contemplatifs de son enfance et d’atteindre par là à un calme, à une unité, à une cohérence dont celui qu’attire la lutte pour la vie ne peut pas même avoir une idée » —, et de notre ami commun, Arthur Rimbaud — et il nous déclama, fort élégamment, Sensation. »

À chaque fois qu'il parlait de Rimbaud j'avais, d'une certaine façon, l'impression qu'il avait déjà rencontré Arthur — de son vivant, évidemment, car après sa mort et son rétablissement, dans cette étrange dimension dans laquelle nous étions, cela n'avait bien sûr rien d'étonnant.

Où avaient-ils pu se croiser : à l'automne 1870, Nietzsche était en France, à Metz — lors du siège victorieux qu'en firent les Prussiens —, mais Rimbaud, lui, fuguait… vers Bruxelles. Plus tard, donc… Mais où… Et quand ?

Je décidai de garder la question en suspens, pour les spécialistes, en ne l'interrogeant pas directement.

Cependant, je sentais qu'il voulait reprendre le fil de sa veine prophétique, et se remettre à imaginer les possibilités offertes par les révolutions conjuguées des nanotechnologies, de la robotique et du génie génétique.

« Mon Cher Vaudey, quel type d'Homme voulons-nous voir, vous et moi, s'épanouir sur cette Terre ? Pour vous, des maîtres sans esclaves, contemplatifs — galants, d'après ce que vous nous exposez. Et je pourrais approuver cette idée qui prolonge les miennes, mais pensez-vous que ce soit aussi le projet des petits hommes puritains de la « Silly-conne » valley ?

La question ainsi posée, on sentait bien que, pour lui, l'affaire paraissait déjà grillée.

Je me servis un verre de Côte-Rôtie. 



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