Par-delà le dionysiaque.
“À l'heure où un
drame sans nom a lieu par-dessus toute la terre et où les hommes se
battent sans savoir pourquoi parce qu'ils n'ont jamais eu le courage
de descendre au fond du drame de leur conscience ce n'est pas le
moment d'annihiler un esprit qui n'a jamais eu d'autre pensée que de
percer à jour le drame de sa conscience, afin d'apprendre aux autres
à distinguer pour les détruire tous leurs ennemis intérieurs.”
Antonin Artaud.
Lorsque je lis que
certains pensent que
le dépassement du dionysiaque est représenté par les
ex-actionnistes viennois (Muehl), je pense que ce sont plutôt des
naïfs. Des membres des classes
moyennes. Des enseignants. Ils passent leur temps
entourés d'étudiants, d'élèves, font leurs conférences etc. Le
reste du temps, ils font des recherches. Dans des livres.
Ces gens-là n'imaginent
pas vraiment ce que c'est que d'être confronté vingt-quatre heures
sur vingt-quatre, pendant des décennies, à soi-même et à son
inconscient — pour le meilleur et pour le pire. De n'avoir d'autre
univers que soi-même. La vie de bohème... (Kerouac, Bacon, Ernst,
Dorothea Tanning etc...)
D'être (et de vivre
uniquement avec des gens) sans aucunes obligations familiales,
sociales, relationnelles, sans réveille-matin et sans “emploi du
temps”, n’ayant à distinguer ni les dimanches, ni les jours de
la semaine, ni les jours travaillés, ni les jours chômés, ni les
jours fériés. Sans collègues ni confrères etc. De pouvoir être
ivre pendant des semaines (Debord disait n'avoir été ivre qu'une
seule fois mais que cela avait duré toute sa vie), ou être sous
l'effet de drogues puissantes pendant des saisons entières, de se
replonger (par l'analyse et le revécu émotionnel) intensivement et
à l’exclusion de toute autre activité, dans les traumatismes du
passé pendant des années consécutives ou, à l'inverse (par le
dépassement de tout cela), dans le jeu, la création et la poésie
amoureuse pendant bien plus longtemps encore.
Et tout cela, sans aucun
autre emploi déterminé du Temps que celui qui offre la perpétuation
et le développement du mouvement de “l'amour, la poésie”... et
tout ce qui s'ensuit.
Ce qui n'est pas la
répétition compulsive de quelques petits goûts érotiques plus ou
moins particuliers que l'on aurait, telle qu'on l'a vue chez les
surréalistes (et, plus généralement, chez les “libertins
éthyliques”. Note de 2013) mais l'exploration de ce qui se
cache sous les fantasmes et les goûts particuliers — ce qui
est autre chose que leur mise en scène ou leur théâtralisation
avec quelques personnes plus ou moins bien choisies.
Donc, celui dont
l'emploi du temps est totalement programmé et dont les loisirs sont
occupés par la “recherche” peut trouver intéressantes les
salades paysannes-concentrationnaires de Otto Muehl. Intéressantes
les expositions, les manifestations théâtrales, les performances
(voir Fabre) qui lui font entrapercevoir un peu de ce “dionysiaque”,
de cet inconscient qu'il n'a ni le loisir ni le temps d'explorer,
qui le saisit dans ses songes ou dans ses rêveries quotidiennes et
auquel il parvient parfois pendant ses week-ends ou ses “congés
payés” à accorder un peu de temps.
Mais celui qui a passé
sa vie entière libre de toute tâche et de toute contrainte,
seulement préoccupé d'explorer, de comprendre et peut-être parfois
aussi de dépasser, ce que l'inconscient, le dionysiaque, en lui,
recelait, cachait, (après le monde du “divan”, le divin du
monde...), celui-là ne trouve pas les manifestations actuelles de
l'art très intéressantes (redites, redites nihilistes... Et non
dépassement), pas plus qu'il ne trouve intéressantes les
gesticulations sans objet de Muehl et de ses adeptes et compagnons de
misère avec leur pseudo-thérapie autour du dionysiaque — ni les
textes naïfs à ce sujet.
R.C. Vaudey
In A.S. 3. Janvier
2005/Juin 2006
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