vendredi 29 novembre 2013

La vie de bohème...






Par-delà le dionysiaque.


À l'heure où un drame sans nom a lieu par-dessus toute la terre et où les hommes se battent sans savoir pourquoi parce qu'ils n'ont jamais eu le courage de descendre au fond du drame de leur conscience ce n'est pas le moment d'annihiler un esprit qui n'a jamais eu d'autre pensée que de percer à jour le drame de sa conscience, afin d'apprendre aux autres à distinguer pour les détruire tous leurs ennemis intérieurs.” Antonin Artaud.

Lorsque je lis que certains pensent que le dépassement du dionysiaque est représenté par les ex-actionnistes viennois (Muehl), je pense que ce sont plutôt des naïfs. Des membres des classes moyennes. Des enseignants. Ils passent leur temps entourés d'étudiants, d'élèves, font leurs conférences etc. Le reste du temps, ils font des recherches. Dans des livres.

Ces gens-là n'imaginent pas vraiment ce que c'est que d'être confronté vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pendant des décennies, à soi-même et à son inconscient — pour le meilleur et pour le pire. De n'avoir d'autre univers que soi-même. La vie de bohème... (Kerouac, Bacon, Ernst, Dorothea Tanning etc...)
D'être (et de vivre uniquement avec des gens) sans aucunes obligations familiales, sociales, relationnelles, sans réveille-matin et sans “emploi du temps”, n’ayant à distinguer ni les dimanches, ni les jours de la semaine, ni les jours travaillés, ni les jours chômés, ni les jours fériés. Sans collègues ni confrères etc. De pouvoir être ivre pendant des semaines (Debord disait n'avoir été ivre qu'une seule fois mais que cela avait duré toute sa vie), ou être sous l'effet de drogues puissantes pendant des saisons entières, de se replonger (par l'analyse et le revécu émotionnel) intensivement et à l’exclusion de toute autre activité, dans les traumatismes du passé pendant des années consécutives ou, à l'inverse (par le dépassement de tout cela), dans le jeu, la création et la poésie amoureuse pendant bien plus longtemps encore.
Et tout cela, sans aucun autre emploi déterminé du Temps que celui qui offre la perpétuation et le développement du mouvement de “l'amour, la poésie”... et tout ce qui s'ensuit.

Ce qui n'est pas la répétition compulsive de quelques petits goûts érotiques plus ou moins particuliers que l'on aurait, telle qu'on l'a vue chez les surréalistes (et, plus généralement, chez les “libertins éthyliques”. Note de 2013) mais l'exploration de ce qui se cache sous les fantasmes et les goûts particuliers — ce qui est autre chose que leur mise en scène ou leur théâtralisation avec quelques personnes plus ou moins bien choisies.

Donc, celui dont l'emploi du temps est totalement programmé et dont les loisirs sont occupés par la “recherche” peut trouver intéressantes les salades paysannes-concentrationnaires de Otto Muehl. Intéressantes les expositions, les manifestations théâtrales, les performances (voir Fabre) qui lui font entrapercevoir un peu de ce “dionysiaque”, de cet inconscient qu'il n'a ni le loisir ni le temps d'explorer, qui le saisit dans ses songes ou dans ses rêveries quotidiennes et auquel il parvient parfois pendant ses week-ends ou ses “congés payés” à accorder un peu de temps.
Mais celui qui a passé sa vie entière libre de toute tâche et de toute contrainte, seulement préoccupé d'explorer, de comprendre et peut-être parfois aussi de dépasser, ce que l'inconscient, le dionysiaque, en lui, recelait, cachait, (après le monde du “divan”, le divin du monde...), celui-là ne trouve pas les manifestations actuelles de l'art très intéressantes (redites, redites nihilistes... Et non dépassement), pas plus qu'il ne trouve intéressantes les gesticulations sans objet de Muehl et de ses adeptes et compagnons de misère avec leur pseudo-thérapie autour du dionysiaque — ni les textes naïfs à ce sujet.



R.C. Vaudey



In A.S. 3. Janvier 2005/Juin 2006





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