jeudi 31 octobre 2019

Les Libertins-Idylliques ou l’amour oblatif, contemplatif — galant










Cher ami,




En général, la question est très vie résolue, particulièrement avec les auteurs qui ressortissent à ce que j'appellerai le petit libertinage : celui des libertins (avec un petit l) : en effet, ce qui réjouit ceux qui pratiquent ce petit libertinage est ce qui permet précisément de savoir ce dont ils souffrent, à quel stade de leur développement libidinal ils sont restés fixés, quelle structure caractérielle est la leur…

Pour qualifier le petit libertinage, et en détournant Hugo, on pourrait dire : Ce qu’on appelle passion, volupté, libertinage, débauche, n’est pas autre chose que la résurgence « sexualisée » d’une violence qui a été faite par la vie.

Le petit libertinage se satisfait de peu: tout lui convient : n'importe quel type de transgression, même — ou surtout — furtive, lui procure excitation, emballement et, éventuellement — s'il ne le repousse pas indéfiniment —, une forme certes incomplète de spasme mais qui amène tout de même à un épuisement — que suivent malheureusement souvent la tristesse, ou le dégoût.

Le petit libertin est le plus souvent resté fixé au stade anal : ses partenaires de débauche sont des objets de transfert sur lesquels il projette ses sentiments refoulés : ce sont des choses, différentes mais interchangeables, qu’il veut posséder en despote, et sur lesquelles, idéalement, il voudrait avoir droit de vie ou de mort ; dominé, il a souffert de l'oppression, et c’est cela qui le meut : par exemple, la mort de Louis XIV, très bigot sur la fin de sa vie, libère avec la Régence les pulsions destructrices, nées de la soumission à Dieu et au Roi, chez les jeunes babouins de l'aristocratie ainsi castrés : ainsi commence le XVIIIe siècle, qui sera essentiellement celui du petit libertinage (le quiétisme, qui relève de ce que j’appellerai le grand libertinage, appartient au siècle précédent). Toujours, lorsque les jeunes mâles se libèrent du Père, ils boivent, et, toujours, ce sont les femmes qui en pâtissent. Mme de Gacé, et d’autres, en font les frais.

Le petit libertinage va de pair avec les pulsions féminicides et avec l’esprit de lucre : la fixation sadique-anale, la passion de dominer et de détruire mariée avec le goût de l’accumulation, sont constitutifs et du petit libertinage et du déploiement du capitalisme, — le capitalisme, ce fruit de cette injouissance poético-voluptueuse décorsetée : au même moment, le système de Law emballe toutes les têtes du royaume.

Le petit libertin est comme un petit singe qui a volé un instrument de musique : il tape sur le clavier comme un sourd : plus il fait de bruit, plus il est content. Il aime la montre et l’épate : il l'aimait au XVIIIe siècle, il l'aime toujours aujourd'hui : piscines hollywoodiennes, limousines sans fin, tapis rouges à n'en plus finir, « villas » plus somptueuses les unes que les autres : mais, comme l'écrit Schopenhauer à propos de la joie:

« Ce qui augmente particulièrement la difficulté [… ], c’est cette hypocrisie du monde dont j’ai parlé plus haut, et rien ne serait utile comme de la dévoiler de bonne heure à la jeunesse. Les magnificences sont pour la plupart de pures apparences, comme des décors de théâtre, et l’essence de la chose manque. Ainsi des vaisseaux pavoisés et fleuris, des coups de canon, des illuminations, des timbales et des trompettes, des cris d’allégresse, etc., tout cela est l’enseigne, l’indication, le hiéroglyphe de la joie ; mais le plus souvent la joie n’y est pas : elle seule s’est excusée de venir à la fête. »

et, plus loin :

« Mais aussi, dans toutes ces manifestations dont nous avons parlé, le seul but est de faire accroire aux autres que la joie est de la fête ; l’intention, c’est de produire l’illusion dans la tête d’autrui. […] Chamfort dit d’une manière charmante : « La société, les cercles, les salons, ce qu’on appelle le monde est une pièce misérable, un mauvais opéra, sans intérêt, qui se soutient un peu par les machines, les costumes et les décorations. » Les académies et les chaires de philosophie sont également l’enseigne, le simulacre extérieur de la sagesse ; mais elle aussi s’abstient le plus souvent d’être de la fête, et c’est ailleurs qu’on la trouverait. Les sonneries de cloches, les vêtements sacerdotaux, le maintien pieux, les simagrées, sont l’enseigne, le faux semblant de la dévotion, et ainsi de suite. C’est ainsi que presque toutes choses en ce monde peuvent être dites des noisettes creuses ; le noyau est rare par lui-même, et plus rarement encore est-il logé dans la coque. Il faut le chercher tout autre part, et on ne le rencontre d’ordinaire que par un hasard. »

Le petit libertinage est une noisette creuse, qui surjoue une jouissance impossible, dans un décor de rêve — qui est un cauchemar et un enfer.

Si les petits libertins partent de — et demeurent dans — la souffrance, les Libertins, mystiques (comme Marguerite Porete) ou poétiques, partent d’une épiphanie et d'une joie.

Les mystiques ecclésiastiques ont toujours été contraints par les textes religieux, l'idée d'un Dieu incarné etc. mais leur expérience est identique : c'est celle d’un éblouissement poétique, d’un ravissement qui laissent bouche bée.

Les mystiques laïcs, dans le genre des Libertins Spirituels, n'ont pas connu cette contrainte (c’est pourquoi certains comme Marguerite Porete ont fini sur le bûcher), mais on sait assez peu de choses d'eux.

En Asie, le Bouddha partait lui aussi de la souffrance pour arriver à une sorte d’anéantissement, quand les taoïstes ou les adeptes du Tch’an paraissent avoir été des drôles qui acceptaient l’impermanence sans sourciller (on connaît l’attitude de Tchouang-tseu à la mort de sa femme) ; ils ont laissé le souvenir de vrais gaillards, parfois ivrognes, toujours poètes, excessifs en tout, le plus souvent rustres et énigmatiques, et même, parfois, amoureux transis (Ikkyu).

Je les préfère aux mystiques ecclésiastiques européens. Le : « Où était-il lorsqu'il arrêtait de moudre le gain ? : perdu dans la source profonde. », de Lin-tsi, me paraît plus direct que les discours de Sainte Thérèse d’Avila, des extases de laquelle les manifestations physiologiques me paraissent inquiétantes.

Le grand libertinage, celui des Libertins, a évidemment toujours cherché à se créer les situations favorables à l'éclosion de ce qu'il recherche : cette jouissance du Temps dont nous parlons.

Il a toujours su que : « La jeunesse est trop ardente pour avoir du goût ; pour avoir du goût, il ne suffit pas d'avoir en soi la faculté de goûter les belles et douces choses de l'esprit, il faut encore du loisir, une âme libre et vacante, redevenue comme innocente, non livrée aux passions, non affairée, non bourrelée d'âpres soins et d'inquiétudes positives ; une âme désintéressée et même exempte du feu trop ardent de la composition, non en proie à sa propre veine insolente ; il faut du repos, de l'oubli, du silence, de l'espace autour de soi. Que de conditions, même quand on a en soi la faculté de les trouver, pour jouir des choses délicates !”

Ainsi le grand libertinage, le libertinage mystique, n’aime, et n’a jamais aimé, que le loisir et l'insouciance du monde, et si le luxe et la beauté font aussi son bonheur, il peut s'en passer : le Libertin est peut être un singe comme les autres mais il connaît la musique : taper comme un sourd sur un clavier ne lui suffit pas : non seulement il veut savoir pourquoi il cherche à taper comme cela plutôt qu'autrement, toujours de la même façon, comme un disque rayé qui, abîmé à tel endroit, n'aboutit jamais à la fin du morceau, au grand final (chose que ne cherche jamais à comprendre le petit libertin), mais plus encore ce qui le distingue du petit libertin c'est qu'il recherche, en amour, l'harmonie, mieux, l'extase harmonique, et les chatoiements béatifiques qui longtemps la suivent et la prolongent.

À propos de cette jouissance du Temps dont nous parlons, on pourrait encore reprendre ce que dit Schopenhauer (bien sûr, il écrit cela à propos de tout autre chose : il parle de la joie), pour décrire véridiquement la façon dont cette jouissance du Temps apparaît, — lorsqu'elle n'est pas le fruit parfait et attendu d'un rendez-vous galant accompli.

« Là où réellement elle se présente, là elle arrive d’ordinaire sans se faire inviter ni annoncer, elle vient d’elle-même et sans façon, s’introduisant en silence, souvent pour les motifs les plus insignifiants et les plus futiles, dans les occasions les plus journalières, parfois même dans des circonstances qui ne sont rien moins que brillantes ou glorieuses. Comme l’or en Australie, elle se trouve éparpillée, çà et là, selon le caprice du hasard, sans règle ni loi, le plus souvent en poudre fine, très rarement en grosses masses. »

On peut s’étonner de cette persistance à travers le temps de cette forme particulière de l’amour, de la jouissance et de la poésie, — considérant ce qu’est et ce qu’a été le monde.

Reich écrivait ceci :

« Il était facile de voir que la majorité des gens devenaient névrosés. La question était plutôt de savoir comment les individus — étant donné l’éducation actuelle — pouvaient demeurer sains ! Il fallait avant tout examiner les rapports entre l’éducation de la famille autoritaire et le refoulement sexuel.
Les parents — inconsciemment, sur l’ordre de la société mécanisée et autoritaire — répriment la sexualité chez les enfants et les adolescents. Comme les enfants trouvent leur voie à l’activité vitale bloquée par l’ascétisme et, en partie, par le désœuvrement, il se développe chez eux une espèce « collante » de fixation parentale caractérisée par l’impuissance et les sentiments de culpabilité. Cette fixation les empêche de grandir et de quitter la situation infantile avec toutes ses angoisses et ses inhibitions sexuelles. Ainsi élevés, les enfants deviennent plus tard des adultes affligés d’une névrose caractérielle et recréent leur maladie chez leurs propres enfants. Il en va ainsi de génération en génération. La tradition conservatrice se perpétue de la sorte, — une tradition qui a peur de la vie. Comment, dès lors, peut-il se trouver encore des êtres humains qui soient sains et qui le demeurent ?
La théorie de l’orgasme donnait la réponse : des circonstances fortuites, ou socialement bien conditionnées, permettent d’atteindre parfois la satisfaction génitale. Celle-ci à son tour retire à la névrose sa source d’énergie et soulage la fixation dans la situation infantile. Ainsi, malgré la situation familiale, rencontre-t-on des individus sains. Le jeune individu de 1940 a une vie sexuelle foncièrement plus libre que le jeune individu de 1900, mais aussi plus chargée de conflits. La différence entre un individu sain et un malade ne réside pas dans le fait que le premier fut dispensé de vivre les conflits typiques de la famille ou de subir le refoulement sexuel. Mais une combinaison de circonstances particulières et, dans notre société, inhabituelles (en premier lieu la collectivisation industrielle du travail), lui permet d’échapper à leur étreinte, s’il est aidé par une façon de vivre conforme à l’économie sexuelle. Il est intéressant de suivre le destin de ces individus. Assurément, ils n’ont pas une existence facile. En tout cas, l’organothérapie spontanée de la névrose (c’est ainsi que j’ai appelé la libération orgastique de la tension) leur donne le moyen de supporter les liens pathologiques de la famille, et tout autant les effets du refoulement sexuel imposé par la société. Il est des êtres humains d’une certaine espèce qui vivent et travaillent ici et là, discrètement, et qui sont pourvus d’une sexualité naturelle. Ce sont les caractères génitaux. On les rencontre fréquemment parmi les travailleurs industriels. »




Le petit film qui suit — que je ne connaissais pas il y a huit jours — montre qu’il y a, dans tous les milieux et dans toutes les époques, quelques individus qui trouvent la voie de ce que j’ai appelé l’extase harmonique. Il montre aussi comment les Libertins-Idylliques  ou les Contemplatifs — Galants, comme on voudra, sont le fruit de leur temps : il y a beaucoup d’avantages à avoir commencé sa vie amoureuse à celle époque-là car ce dont parle cet homme compte pour beaucoup ; cette époque nous a malgré tout offert les moyens de la poésie que nous vivons et que nous célébrons.








Porte-toi bien,

R.C. 



Le 21 décembre 2017












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samedi 26 octobre 2019

Élévation





Heureux celui qui connaît l'amour
Initié aux béatitude extrêmes
Inconcevables
Indicibles
Qu'on ne peut que ressentir
Et dont le ressouvenir
Dans les heures et les jours qui les suivent
Nous fait longtemps encore frémir




Revenu dont on ne sait encore quelle noirceur
Je me déploie comme jamais
Je crois —
Et je m'émerveille
Sans trêve
Des splendeurs
Des volutes
De la Vie
Fastueuse
Serpentine
Ondoyeuse —
Qui de vous [… ]
Que je caresse de tout l'amour
Qui souverainement vous échoit


Puis, je traverse le Ciel
D'être dans vos bras


Et je pénètre lentement l’Éden
Dans ce phaëton d'or et de lumière
Dont j'ai déjà parlé
Je crois —
Qui a remplacé mon moi


Heureux celui qui connaît l'amour
Initié aux béatitude extrêmes


Heureux celui qui aime


Vous m'offrez votre cœur
En m’enserrant dans le mouvement
Primal
Ondoyant —
Du Vivant


Je vous offre le mien
Dans la poussée de cette Énergie vitale
Primordiale
Flexueuse
Improvisée
Savante
Abandonnée
Jusqu'à en être torrentueuse —
Qui s'est emparée de moi


Quelle joie !


Nous parcourons l’Éden
— Guivrement
Amoureusement
Langoureusement
Nonchalamment
Ardemment
Sans plus chercher quoi que ce soit
Dans un éblouissement qui n'a pas de nom
Je crois —


Tout cela ne finirait pas
Si quelque entraînement profond
Ne nous précipitait lentement
Vers les épanchements les plus incandescents
Qui soient


Et qui nous pulvérisent dans les cris de la joie


Heureux celui qui connaît l'amour
Initié aux béatitude extrêmes


Heureux celui qui aime


Ce luxe suprême
L'amour la poésie
Écrire ainsi
Tard
Dans la nuit
Tout chargé des splendeurs voluptueuses
Des après-midi somptueuses
Où le monde ne s'est fait ni entendre
Ni connaître
Sauf peut-être du ronronnement gracieux
D'un félin royalement voluptueux –
Dans un temps où ni la paix ni la grâce
N'ont tout simplement pas leur place —
Ce luxe suprême
L'amour la poésie
Écrire ainsi à vos côtés
Tandis que vous dormez
Tard dans la nuit
Moi qui suis mort il y a plus de neuf ans déjà —
J'en sais et j'en savoure intensément
Tout le merveilleux




Et sans plus de mots pour bénir la vie
Je prie seulement le Ciel
De me permettre d'être longtemps ainsi :
Un vrai vivant
Heureux










Plus tard, repensant à ce cher, jeune et malheureux Baudelaire,
je détourne ce très bel air






Élévation


Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,


Nos esprits, se meuvent avec agilité,
Et, comme deux bons nageurs qui se pâment dans l’onde,
Ils sillonnent gaiement l’immensité profonde
Avec leur féminine et mâle volupté.
Mêlées.


Envolez-vous bien loin de ces miasmes morbides ;
Allez vous purifier dans l’air supérieur,
Et buvez, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.


Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux ceux qui peuvent d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;


Ceux dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
Qui planent sur la vie, et comprennent sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !





Le 26 octobre 2019
R.C. Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019





(À la splendeur des déserts et à leurs aubes — et aux choses — muettes)




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mardi 22 octobre 2019

L’Or-Monde ou La voie du Ça-doux







Chère amie,


Non, je ne partage pas le mot de Nietzsche sur la musique, même si je l'ai cité intégralement dans un poème; — d'ailleurs, lui non plus. Il suffit de repenser à ses formules célèbres sur la sensibilité de l'enfance.


Des « situations » favorables — que l'on se crée, et que la vie vous offre — peuvent permettre, dans ce monde tel qu'il existe depuis maintenant près de dix mille, ans, de conserver ces facultés contemplatives de l'enfance, disons de baigner habituellement dans ce sentiment océanique qui est au cœur et de la mystique et de la poésie que nous expérimentons, que nous exprimons et dont nous rendons compte : mais même le plus heureux des hommes — à cet égard — sera encore heureux de retrouver à travers d'autres genres d'art que celui de la pure présence au monde — si c’en est un —, et particulièrement grâce à certaines formes de la musique, un accès et une provocation à l'éblouissement poétique, puisque la vie ne manque pas de chagrins et de contrariétés, même dans l'otium le plus parfait — et qui peut se vanter de le posséder toujours ! —, pour vous tirer de la jouissance d'exister.
Regardez l'enfant : la vie lui sourit : il est aux anges ; un chagrin, une peur, une contrariété le tirent de son paradis ; une berceuse, un petit air, et hop ! c'est reparti pour le paradis : la vie appartient aux âmes simples, hors-monde : c’est la voie du sadhu les autres, les séculiers, se dévorent, sont des morts.

La vie n'est pas du tout un exil, c'est une bénédiction (et je vous écris cela de mon lit ou ne me tiennent, pour une fois, ni l'amour ni la jouissance du Temps mais l'état grippal et ses inconvénients) : exil me permettait d'écrire : « sans musique moins de merveille dans l'idylle », et ça, j'y crois.


À vous,


R.C.




Post-scriptum

Sans vouloir m’appesantir, et sans a priori, je céderais de façon assez accommodante sur ce point que, entre l’exploitation de l’Homme par l’Homme, celle de la femme par l’homme, l’injouissance poético-sentimentale, qui découle de l’enrégimentement sociologique et de l’enragement individuel, produits et provoqués par de telles prémices, exploitation, injouissance, enrégimentement et enragement dans lesquels les humains sont à peu près tous, d’une façon ou d’une autre, et nécessairement, pris comme dans une glu, et d’où on leur voit naître, symptomatiquement, et cette consommation ostentatoire, dont parlait Veblen, et ce désir mimétique, qu’évoquait Girard, qui alimentent encore les haines des classes, des castes, des races ou des factions religieuses, où tout cela bouillonne, la gent humaine ne vit ni dans une sorte d’apesanteur sociale ni dans un jardin paysager historique, et j’admets que la tâche de celle ou de celui qui tenterait d’échapper à cela, et aux chausse-trapes qui, tous azimuts, la ou le guetteraient, des ennuis pécuniaires aux risques « suicidaires », ou même seulement pénitentiaires, en passant par les menaces susurrées ou aboyées par la pléiade des traditionalistes en tous genres qui, sibyllins ou impératifs, la ou le sommeraient de sortir de son havre de paix si tant est qu’elle ou lui (ou mieux : elle et lui ) aurait pu s’en trouver un pour venir jouer dans quelque saynète (apocalyptique, rédemptrice, salvatrice etc.) de leur cru, où il s’agirait de combattre, à l’envi, à mort et sans un remords, la totalité, ou quelque dysfonctionnement jugé comme tel, et exorbitant , de l’égout de la guerre des goûts et des haines des ego, mystiquement castrés, et, par là, envenimés, j’admets, dis-je, que cette tâche ne serait pas aisée ; pourtant, pour qui voudrait goûter et décrire, pour ainsi dire de façon performative, les féeries contemplatives et galantes des dames et des gentilshommes de demain en admettant qu’il reste toujours des unes, des uns et de l’autre —, je ne vois d’autre chance de succès à cette échappée que dans cette pérégrination possible vers la liberté de l’hors-monde, accompagnée de cette immixtion soudaine et incontrôlée dans l’Absolu qui sait souvent si bien la récompenser.






Le 21 octobre 2019
R.C. Vaudey
Correspondances 




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lundi 14 octobre 2019

Idillie









Antoine Watteau

La gamme d’amour
1715-1718





« Je comprends enfin
Que c'est d'avoir joué
À la petite bergère
Enfant —
Lorsque vous courriez le plateau
Accompagnant votre voisine fermière
Avec ses vaches, ses chèvres et ses petits veaux
Que vous vient ce cœur idyllique
Cette belle âme pure et fière
À laquelle répugnent tant
Toutes les formes de la friponnerie
Et de l'indignité —
Et aussi ce grand goût du silence
Et de la contemplation
Bref, tout ce qui illumine tant nos amours bucoliques
Marquées du sceau de votre fraîcheur
Et de votre intégrité mystiques


Et je sens bien à quel point je suis le plus heureux des hommes
De vous avoir rencontrée
Et d'avoir su de vous me faire aimer
Ce qui au départ — je l'avoue — n'était pas gagné


Ces âmes pures et bucoliques
Auxquelles à travers le temps
Rêvaient tant les mondains et les courtisans
Adeptes de la flagornerie et de la trahison
Confrontés aux putains et aux manipulatrices
Aux coureurs de dot, aux abuseurs et aux pervers narcissiques
Et dont le mythe traverse l'histoire de la littérature et de la poésie
De Théocrite à d'Urfé
En passant par Virgile, Ronsard et Vauquelin de La Fresnaye —
Finalement, elles existent :


Et je vous ai rencontrée


Le fond de votre cœur était frais
(Le mien ne demandait qu’à le redevenir
Sans avoir été vraiment altéré)
Et Paris ne vous avait pas pervertie
Ne nous étant depuis jamais mêlés au monde
Comme deux aimables Sainte-Colombe
Ayant toujours cultivé l’otium
Autant qu'on le pouvait –
L’otium par la poésie vécue illuminé —
Il l'est resté




Aujourd'hui, nous tentons de préserver
Cet environnement poétique et agreste
Où vous avez grandi
Et où s'épanouit notre amour depuis tant d'années…
C'est bien sûr lui qui nous inspire ce beau geste
Et sa réussite
Comble et enflamme notre amour en retour


Tout cela est évidemment bien charmant
Et bien sûr aussi peu de chose
Dans la guerre du temps
Où tout peut être balayé en un instant… »






Allongés dans notre grand lit frais
Voilà les réflexions que l'on se fait
Encore tout émus et émerveillés
Du concert qui hier
Nous bouleversait et nous ressuscitait


Tout cela est si délicat et si hors du temps
Que nos baisers s'envolent
En farandole
Suivant nos âmes d'enfants


Dehors, l'après-midi est resplendissant
Son or force nos rideaux
Tandis que dans notre pénombre
On se coule dans l'amour caressant


Si l'Humanité a rêvé des amours idylliques
Il semble que nous seuls en ayons la clef
Et connaissions du tableau la partie toujours voilée
Ou alors les autres restent bien discrets


Disons que rien n'est si délicat
Si puissant et si beau
Pas même la musique —
Que ce chapitre toujours tu du récit des amours rustiques
Et si hier
Lors du concert
J'étais plutôt passif
Soumis à la toute-puissance
Béatifique
D'une Diva lyrique –
Je suis cette fois un des deux héros
Un musicien même
Qui n'ai que peu le loisir
D'apprécier la sublimité du génie féminin
Même si je m'en délecte au-delà du dicible –
Emporté que je suis dans les vagues harmoniques
De la jouissance en comme-un
Et de son tempo
Dans ce duo
Avec vous
En Déesse sensualiste
Extatique
Que guide son cœur palpitant
Aspirant à l'amour
Attentive à mes élans
Savourant mes retardements
Et mes abbellimenti de paradis —
Débordée par ses vagues célestes
Et puis
Finalement
Au bout du bout de l'enchantement —
Convulsée de Beauté définitive
Alors que je suis moi-même emporté
Dans une transe miraculeuse
Absolue et clonique


Découvrir la réalité des amours pastorales
Galantes et mystiques —
De si longue tradition
Et si mythiques
Ou peut-être encore leur donner enfin corps
Voilà quelque chose que seuls les miracles de la vie peuvent offrir
Et ce à quoi nul n'est vraiment préparé


Qui nous laisse absolument muets


Et comme sous un charme
Indicible
Dans cette sorte de faille spatio-temporelle
Qui à travers l'horreur des époques semble demeurer toujours aussi belle
Et aussi surréelle


Enfin, c’est ce que je me dis
À cette heure de la nuit
Où il est temps de m’endormir
En vous remerciant
Vous et la vie









Le 14 octobre 2019
R.C. Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019










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dimanche 13 octobre 2019

Sublimité du génie féminin








Le matin
Ce sont les forêts des montagnes
Qui viennent à nous :
Remorque géante
Tracteur surdimensionné
Bois en abondance


En quelque sorte :
Les Vosges
Leurs bûcherons et leurs sombres futaies


(Je connais
J'y étais
Bûcheron — avec mon Unimog 411
Je l'ai été
Après la Sorbonne
À vingt-cinq ans –
Tout une année… —


J'ai aimé
La solitude et la liberté totales
Si loin de tout
Si loin du monde —
L'air mystique et cristallin
De la sylve avec laquelle on fusionne
La formidable énergie déployée…
Mais j'ai déjà donné…)


À midi, c'est le portail
Qui tombe et manque de me tuer
Avec l'aide d'un quidam
On le remet


Plus tard, je réinstalle
À grand peine
Les Grandes Eaux
Face au dieu des jardins
Dans un petit coin


Vous, vous êtes diaphane


Heureusement :
J'ai déjà les billets :
Nous irons


Le soir, enfin
Sous l'effet d'une Déesse vivante
Cumulant la jeunesse
La beauté
Et la grâce
Chantant avec toute la puissance
Et la féerie sans appel
Envoûtante —
De son sexe
Et qui
Pour la première fois de ma vie
Me fait sentir
À ce point-là
Très précisément
Comme si j'y étais –
La sublimité du génie de la fémininité
(Dans ce cas, au carré… )
Nous quittons ce monde sans pitié
Nous renaissons dans le miracle
Tantôt pétrifiés
Tantôt chantants et dansants
Intérieurement —
Dans la profondeur intense
Des airs de Barbara Strozzi




Revenant dans la nuit
Débordants de joie
Tout nimbés de l'aura d'énergie surnaturelle
Que notre Diva avait projetée
Comme un tsunami de merveille
Et qui l'auréolait encore
Tandis que gauchement je devisais avec elle
Après –
(Les divinités extraterrestres me subjuguent
C'est un fait) —
Comment aurions-nous pu contredire Nietzsche
Nous qui sans elle
Aujourd'hui –
Au lieu d'un transport d’émotion transcendantal
Inoubliable —
Aurions été tout simplement privés
De la sensation intense
De la magie
De la vie
Et seulement fatigués de sa trivialité —
Nietzsche qui a écrit ceci :


« Sans la musique
La vie serait une erreur
Une besogne éreintante
Un exil »


Ce à quoi j'ajouterai
Puisqu'il n'a pas pu le faire
Et parlant en expert — :
Sans la musique moins de merveille dans l'idylle...











Le 12 octobre 2019
R.C. Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019


(Petites proses en poëmes)



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