Cher
ami,
…
En
général, la question est très vie résolue, particulièrement avec
les auteurs qui ressortissent à ce que j'appellerai le petit
libertinage
: celui des libertins (avec un petit l) : en effet, ce qui réjouit
ceux qui pratiquent ce petit
libertinage
est ce qui permet précisément de savoir ce dont ils souffrent, à
quel stade de leur développement libidinal ils sont restés fixés,
quelle structure caractérielle est la leur…
Pour
qualifier le petit
libertinage,
et en détournant Hugo, on pourrait dire : Ce qu’on
appelle passion, volupté, libertinage, débauche, n’est pas autre
chose que la résurgence « sexualisée » d’une violence
qui a été faite par la vie.
Le
petit
libertinage se
satisfait de peu: tout lui convient : n'importe quel type de
transgression, même — ou surtout — furtive, lui procure
excitation, emballement et, éventuellement — s'il ne le repousse
pas indéfiniment —, une forme certes incomplète de spasme mais
qui amène tout de même à un épuisement — que suivent
malheureusement souvent la tristesse, ou le dégoût.
Le
petit
libertin
est le plus souvent resté fixé au stade anal : ses partenaires
de débauche sont des objets de transfert sur lesquels il projette
ses sentiments refoulés : ce sont des choses, différentes mais
interchangeables, qu’il veut posséder en despote,
et sur lesquelles, idéalement, il voudrait avoir droit de vie ou de
mort ; dominé, il a souffert de l'oppression, et c’est cela
qui le meut : par exemple, la mort de Louis XIV, très bigot sur la
fin de sa vie, libère avec la Régence les pulsions destructrices,
nées de la soumission à Dieu et au Roi, chez les jeunes babouins de
l'aristocratie ainsi castrés : ainsi commence le XVIIIe siècle,
qui sera essentiellement celui du petit
libertinage
(le quiétisme, qui relève de ce que j’appellerai le grand
libertinage,
appartient au siècle précédent). Toujours, lorsque les jeunes
mâles se libèrent du Père, ils boivent, et, toujours, ce sont les
femmes qui en pâtissent. Mme de Gacé, et d’autres, en font les
frais.
Le
petit
libertinage
va de pair avec les pulsions féminicides et avec l’esprit de
lucre : la fixation sadique-anale, la passion de dominer et de
détruire mariée avec le goût de l’accumulation, sont
constitutifs et du petit libertinage et du déploiement du
capitalisme, — le capitalisme, ce fruit de cette injouissance
poético-voluptueuse décorsetée : au même moment, le système
de Law emballe toutes les têtes du royaume.
Le
petit libertin est comme un petit singe qui a volé un instrument de
musique : il tape sur le clavier comme un sourd : plus il
fait de bruit, plus il est content. Il aime la montre et l’épate :
il l'aimait au XVIIIe siècle, il l'aime toujours aujourd'hui :
piscines hollywoodiennes, limousines sans fin, tapis rouges à n'en
plus finir, « villas » plus somptueuses les unes que les
autres : mais, comme l'écrit Schopenhauer à propos de la joie:
« Ce
qui augmente particulièrement la difficulté [… ], c’est cette
hypocrisie du monde dont j’ai parlé plus haut, et rien ne serait
utile comme de la dévoiler de bonne heure à la jeunesse. Les
magnificences sont pour la plupart de pures apparences, comme des
décors de théâtre, et l’essence de la chose manque. Ainsi des
vaisseaux pavoisés et fleuris, des coups de canon, des
illuminations, des timbales et des trompettes, des cris d’allégresse,
etc., tout cela est l’enseigne, l’indication, le hiéroglyphe de
la joie ; mais le plus souvent la joie n’y est pas : elle seule
s’est excusée de venir à la fête. »
et,
plus loin :
« Mais
aussi, dans toutes ces manifestations dont nous avons parlé, le seul
but est de faire accroire aux autres que la joie est de la fête ;
l’intention, c’est de produire l’illusion dans la tête
d’autrui. […] Chamfort dit d’une manière charmante : « La
société, les cercles, les salons, ce qu’on appelle le monde est
une pièce misérable, un mauvais opéra, sans intérêt, qui se
soutient un peu par les machines, les costumes et les décorations. »
Les académies et les chaires de philosophie sont également
l’enseigne, le simulacre extérieur de la sagesse ; mais elle aussi
s’abstient le plus souvent d’être de la fête, et c’est
ailleurs qu’on la trouverait. Les sonneries de cloches, les
vêtements sacerdotaux, le maintien pieux, les simagrées, sont
l’enseigne, le faux semblant de la dévotion, et ainsi de suite.
C’est ainsi que presque toutes choses en ce monde peuvent être
dites des noisettes creuses ; le noyau est rare par lui-même, et
plus rarement encore est-il logé dans la coque. Il faut le chercher
tout autre part, et on ne le rencontre d’ordinaire que par un
hasard. »
Le
petit
libertinage
est une noisette creuse, qui surjoue une jouissance impossible, dans
un décor de rêve — qui est un cauchemar et un enfer.
Si
les petits libertins partent de — et demeurent dans — la
souffrance, les Libertins, mystiques (comme Marguerite Porete) ou
poétiques, partent d’une épiphanie et d'une joie.
Les
mystiques ecclésiastiques
ont toujours été contraints par les textes religieux, l'idée d'un
Dieu incarné etc. mais leur expérience est identique : c'est
celle d’un éblouissement poétique, d’un ravissement —
qui
laissent bouche bée.
Les
mystiques laïcs,
dans le genre des Libertins Spirituels, n'ont pas connu cette
contrainte (c’est pourquoi certains comme Marguerite Porete ont
fini sur le bûcher), mais on sait assez peu de choses d'eux.
En
Asie, le Bouddha partait lui aussi de la souffrance pour arriver à
une sorte d’anéantissement, quand les taoïstes ou les adeptes du
Tch’an paraissent avoir été des drôles qui acceptaient
l’impermanence sans sourciller (on connaît l’attitude de
Tchouang-tseu à la mort de sa femme) ; ils ont laissé le
souvenir de vrais gaillards, parfois ivrognes, toujours poètes,
excessifs en tout, le plus souvent rustres et énigmatiques, et même,
parfois, amoureux transis (Ikkyu).
Je
les préfère aux mystiques ecclésiastiques européens. Le : «
Où était-il lorsqu'il arrêtait de moudre le gain ? : perdu
dans la source profonde. », de Lin-tsi, me paraît plus direct que
les discours de Sainte Thérèse d’Avila, des extases de laquelle
les manifestations physiologiques me paraissent inquiétantes.
Le
grand libertinage, celui des Libertins, a évidemment toujours
cherché à se créer les situations favorables à l'éclosion de ce
qu'il recherche : cette jouissance
du Temps
dont nous parlons.
Il
a toujours su que : « La jeunesse est trop ardente pour avoir du
goût ; pour avoir du goût, il ne suffit pas d'avoir en soi la
faculté de goûter les belles et douces choses de l'esprit, il faut
encore du loisir, une âme libre et vacante, redevenue comme
innocente, non livrée aux passions, non affairée, non bourrelée
d'âpres soins et d'inquiétudes positives ; une âme désintéressée
et même exempte du feu trop ardent de la composition, non en proie à
sa propre veine insolente ; il faut du repos, de l'oubli, du silence,
de l'espace autour de soi. Que de conditions, même quand on a en soi
la faculté de les trouver, pour jouir des choses délicates !”
Ainsi
le grand libertinage, le libertinage mystique, n’aime, et n’a
jamais aimé, que le loisir et l'insouciance du monde, et si le luxe
et la beauté font aussi son bonheur, il peut s'en passer : le
Libertin est peut être un singe comme les autres mais il connaît la
musique : taper comme un sourd sur un clavier ne lui suffit pas :
non seulement il veut savoir pourquoi il cherche à taper comme cela
plutôt qu'autrement, toujours de la même façon, comme un disque
rayé qui, abîmé à tel endroit, n'aboutit jamais à la fin du
morceau, au grand final (chose que ne cherche jamais à comprendre le
petit libertin), mais plus encore ce qui le distingue du petit
libertin c'est qu'il recherche, en amour, l'harmonie, mieux, l'extase
harmonique,
et les chatoiements béatifiques qui longtemps la suivent et la
prolongent.
À
propos de cette jouissance
du Temps
dont nous parlons, on pourrait encore reprendre ce que dit
Schopenhauer (bien sûr, il écrit cela à propos de tout autre chose
: il parle de la joie), pour décrire véridiquement la façon dont
cette jouissance
du Temps
apparaît, — lorsqu'elle n'est pas le fruit parfait et attendu d'un
rendez-vous galant accompli.
« Là
où réellement elle se présente, là elle arrive d’ordinaire sans
se faire inviter ni annoncer, elle vient d’elle-même et sans
façon, s’introduisant en silence, souvent pour les motifs les plus
insignifiants et les plus futiles, dans les occasions les plus
journalières, parfois même dans des circonstances qui ne sont rien
moins que brillantes ou glorieuses. Comme l’or en Australie, elle
se trouve éparpillée, çà et là, selon le caprice du hasard, sans
règle ni loi, le plus souvent en poudre fine, très rarement en
grosses masses. »
On
peut s’étonner de cette persistance à travers le temps de cette
forme particulière de l’amour, de la jouissance et de la poésie,
— considérant ce qu’est et ce qu’a été le monde.
Reich
écrivait ceci :
« Il
était facile de voir que la majorité des gens devenaient névrosés.
La question était plutôt de savoir comment les individus — étant
donné l’éducation actuelle — pouvaient demeurer sains !
Il
fallait avant tout examiner les rapports entre l’éducation de la
famille autoritaire et le refoulement sexuel.
Les
parents — inconsciemment, sur l’ordre de la société mécanisée
et autoritaire — répriment la sexualité chez les enfants et les
adolescents. Comme les enfants trouvent leur voie à l’activité
vitale bloquée par l’ascétisme et, en partie, par le
désœuvrement, il se développe chez eux une espèce « collante »
de fixation parentale caractérisée par l’impuissance et les
sentiments de culpabilité. Cette fixation les empêche de grandir et
de quitter la situation infantile avec toutes ses angoisses et ses
inhibitions sexuelles. Ainsi élevés, les enfants deviennent plus
tard des adultes affligés d’une névrose caractérielle et
recréent leur maladie chez leurs propres enfants. Il en va ainsi de
génération en génération. La tradition conservatrice se perpétue
de la sorte, — une tradition qui a peur de la vie. Comment, dès
lors, peut-il se trouver encore des êtres humains qui soient sains
et qui le demeurent ?
La
théorie de l’orgasme donnait la réponse : des circonstances
fortuites, ou socialement bien conditionnées, permettent d’atteindre
parfois la satisfaction génitale. Celle-ci à son tour retire à la
névrose sa source d’énergie et soulage la fixation dans la
situation infantile. Ainsi, malgré la situation familiale,
rencontre-t-on des individus sains. Le jeune individu de 1940 a une
vie sexuelle foncièrement plus libre que le jeune individu de 1900,
mais aussi plus chargée de conflits. La différence entre un
individu sain et un malade ne réside pas dans le fait que le premier
fut dispensé de vivre les conflits typiques de la famille ou de
subir le refoulement sexuel. Mais une combinaison de circonstances
particulières et, dans notre société, inhabituelles (en premier
lieu la collectivisation industrielle du travail), lui permet
d’échapper à leur étreinte, s’il est aidé par une façon de
vivre conforme à l’économie sexuelle. Il est intéressant de
suivre le destin de ces individus. Assurément, ils n’ont pas une
existence facile. En tout cas, l’organothérapie
spontanée de la névrose (c’est
ainsi que j’ai appelé la libération orgastique de la tension)
leur donne le moyen de supporter les liens pathologiques de la
famille, et tout autant les effets du refoulement sexuel imposé par
la société. Il est des êtres humains d’une certaine espèce qui
vivent et travaillent ici et là, discrètement, et qui sont pourvus
d’une sexualité naturelle.
Ce
sont les caractères
génitaux. On
les rencontre fréquemment parmi les travailleurs industriels. »
Le
petit film qui suit — que je ne connaissais pas il y a huit jours —
montre qu’il y a, dans tous les milieux et dans toutes les époques,
quelques individus qui trouvent la voie de ce que j’ai appelé
l’extase
harmonique.
Il montre aussi comment les Libertins-Idylliques ou les
Contemplatifs — Galants, comme on voudra, sont le fruit de leur
temps : il y a beaucoup d’avantages à avoir commencé sa vie
amoureuse à celle époque-là car ce dont parle cet homme compte
pour beaucoup ; cette époque nous a malgré
tout
offert les moyens de la poésie que nous vivons et que nous
célébrons.
Porte-toi
bien,
R.C.
Le 21 décembre 2017
R.C.
Le 21 décembre 2017
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