R.C.
Vaudey. Poésies III
Les
idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est
nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un
auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la
remplace par l'idée juste.
Il
y a certains défauts — et nous nous flattons d'en avoir
quelques-uns comme : le dédain des foules et même du monde –
quelle
que soit son élévation –; le goût pour le loisir, voire
l’oisiveté, mais éclairée; et quelques-autres —, il y a
certains défauts, donc, qui préservent
des vices épidémiques, comme on les
voit,
dans nos temps de peste, se propager : un esprit de troupeau,
consumériste, enragé et festif, qui sera probablement bientôt
remplacé par son contraire : un esprit de meute,
anti-consumériste, belliqueux mais plus que jamais enragé, — et
vous sauvent de la contagion de l’injouissance devenue forcenée.
*
L’extase
harmonique et l’amour sensualiste ne sont pas comme ces charlatans
d’usuriers puritains et leur Commerce, qui nous trompent sans
cesse. Et pour moi, le bonheur n’a commencé que lorsque je les ai
eus trouvés. Par contre, je mettrais volontiers sur la porte de
l’auto-proclamé Paradis marchand le vers que le Dante a mis sur
celle de l’Enfer :
Lasciate
ogni speranza, voi ch’entrate.
C’est
d’ailleurs ce que j’ai dit, en 1989, à Berlin, aux artistes que
j’ai rencontrés alors, et qui étaient allemands de l’Est — à
peine venaient-ils de cesser de l’être.
*
On
pourrait dire : les Sensualistes sont pauvres ou riches, mais
sur leurs terres, indépendant des hommes, et seulement aux ordres de
la nécessité, tandis que l’homme moderne riche ou pauvre est
dépendant, et aux ordres d’un autre homme ou de plusieurs. Mais
qui, aujourd’hui, est « indépendant » des autres
hommes — quand il faut subir les conséquences de leurs activités
insensées ?
*
C’est
une vérité reconnue que les Libertins-Idylliques ont remis les mots
à leur place en bannissant les subtilités scolastiques,
dialecticiennes, métaphysiques jugées par eux grotesques et
illusoires :
ils sont revenus à l’immédiat et aux sens, en amour, en théorie
et en politique. Quoique sur ce dernier point ils soient vagues…
*
Pour
ne parler que de cela, on sent combien ce mot, amour,
renferme d’idées complexes et métaphysiques. Notre siècle en a
senti les inconvénients ; et, pour ramener tout au simple, pour
prévenir tout abus de mots, il a établi que l’amour
ne
présentait d’autre intérêt que comme commerce —
au
sens que l'épicier donne à ce terme —,
et comme forme du divertissement des pulsions destructrices et
autodestructrices dans la consommation — et même, parfois, la
consumation — de l’autre. D’un enfer l’autre : du
mariage arrangé et durable aux liaisons éphémères et dérangées.
Autrefois, ce mot, amour, était une source d’équivoques et de
contestations : à présent, rien de plus clair. Telle personne
correspond-elle à mon fantasme ? N’y correspond-elle pas ?
Voilà l’état de la question. C’est une simple question de
faits, qui s’éclaircit facilement par les questionnaires et les
relevés bancaires. Elle correspond : elle est sinon mon choix, du
moins celui de ma névrose, qui peut prétendre à tout, le temps
d’un caprice.
On
sent combien la netteté et la précision épargnent de querelles et
de discussions, et combien le commerce, dont il est question, devient
commode et facile,
et
la vie désespérée.
Elle
l’était déjà avant.
*
Les
hommes sont ainsi faits qu’ils pourraient tout aussi bien, demain,
faire assaut de « sensualisme », et tout faire pour se
distinguer au jeu de savoir qui est le plus idyllique dans le
libertinage, qui vit le plus complétement sa génitalité enfin
découverte et explorée, qui a le mieux compris, revécu, analysé,
dépassé ses pulsions partielles et secondaires, — de la même
façon qu’aujourd’hui qu’ils se les font exciter et
marchandiser par des usuriers puritains, ils jouent avec fureur au
jeu qu’ils leur tendent, c’est-à-dire au jeu de qui sera le
plus libertin — dans le précédent sens du terme —, le plus
sadien, le plus transgressif ? Etc.
Il
y a beaucoup de différences entre les deux situations envisagées :
l’une d’elle, c’est que l’on préfère, lorsque l’on est
affamé, les modes qui veulent que l’on offre à ceux qui meurent
de faim des festins, plutôt que celles qui enseignent à les tirer
comme des lapins. Si j’ose dire.
*
Avoir
des liaisons nombreuses, ou même illustres, ne peut plus être un
mérite pour personne, dans un pays où l’on plaît seulement par
ses vices, et où l’on n’est recherché que pour ses travers.
*
La
plupart des relations amicales dans la Société de l’Injouissance,
la camaraderie, etc., tout cela est à l’amitié ce que le
sigisbéisme était à l’amour.
*
La
parenthèse de l’art est un des grands secrets de la Société de
l’Injouissance contemporaine.
*
Une
vérité cruelle, mais dont il faut convenir, c’est que dans la
Société de l’Injouissance, tout est art, science, calcul,
apparence, piège à rats, dissimulation. Dans toutes les formes de
la propagande — appelée « communication » —, qu’elle
soit idéologique, politique ou marchande, ce qui paraît la grâce
d’un premier mouvement est en fait une combine,
à la vérité très prompte, mais très fine et très savante, —
et j’en ai vu associer le calcul le plus réfléchi à la naïveté
apparente de l’abandon le plus étourdi. C’est le négligé
savant d’une exposition, d’où l’art a banni tout ce qui
ressemble à l’Art, ou encore où la plus grande liberté cache la
plus grande laisse (The
long Leash,
comme on dit en latin d’époque). C’est une publicité où rien
ne semble fâcheux, et tout, nécessaire. En général, c’est là
le malheur de l’homme dans cette forme moderne de la domination que
d’être séduit par ses penchants les plus intimes, puisqu’il a
laissé voir —
et
que les organisations ad-hoc
ont découvert —
son
faible et sa prise !
J’ai
vu ceux qui se prétendaient leurs plus intimes amis politiques ou
commerciaux faire des blessures à l’amour-propre et à la vie même
de ceux dont ils avaient surpris les secrets rouages et obtenu le
suffrage. Il paraît impossible que dans l’état actuel de la
Société de l’Injouissance, il y ait un seul homme qui puisse
cacher le fond de son âme et les détails de son caractère, et de
ses faiblesses, à son ordinateur. Mais encore une fois, il faut
porter (dans ce monde-là), la dissimulation si loin qu’on ne
puisse pas même y être suspect de la voir partout et de sembler
vouloir lui échapper, — ne fût-ce que pour ne pas être méprisé
comme ne voulant pas être acteur dans cette pauvre troupe de
misérables comédiens.
Le
19 juillet 2012.
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