dimanche 30 juin 2013

LE CIEL... ÉVANESCENT





LE CIEL


Le ciel s’abeausit
Tandis que les gros nuages gris
Se chêment...
Petit à petit...

Les buses
Me dites-vous —
Font maintenant
Des ronds dans le ciel…
Et moi
Perdu dans une extase sursensorielle
Qui m'explandit —
Je vous aime...




ÉVANESCENT


Avant l’amour
Dans un ciel azuréen
Un nuage
Évanescent
Diaphane et menu
Se transforme
Imperceptiblement…
Et…
Délicatement…
S’étire de joie…

Après l’amour
Ayant plongé
Après la nage
Allongé
Soudain je reste …
Quoi ?



Le 23 juin 2013




Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences).






vendredi 21 juin 2013

Sensualisme contemplatif — galant et inquiétude moderne




“... L'une des corrections nécessaires qu'il faut entreprendre d'apporter au caractère de l'humanité sera donc d'en fortifier dans une large mesure l'élément contemplatif. Mais d'ores et déjà, tout individu qui possède le calme et la fermeté du cœur et de l'esprit a le droit de croire qu'il a non seulement un bon tempérament, mais bien une vertu d'intérêt général, et qu'il remplit même une noble tâche en sauvegardant cette vertu.”

Nietzsche. Humain, trop humain.§ 285.


65.

Après l’histoire de la longue considération détachée et désabusée — ou, à l’inverse, violente et prédatrice — du monde, la poésie et la contemplation veulent naître de l'allégresse voluptueuse, et du dépassement de la guerre qui oppose, depuis des temps immémoriaux, les sexes et, plus généralement, les êtres humains les uns aux autres.
Elles veulent remplacer l'horreur de l'histoire du pré-humain par l'aurore de l’histoire de l’Homme.
Quelque chose de divin, en quelque sorte.

66.

Évidemment, la “sexualité” menant, le plus souvent, l'injouissant moderne à tout sauf à l’allégresse voluptueuse partagée et à la contemplation qui la suit, et étant le lieu où se manifestent et se libèrent le plus violemment et le plus intimement la souffrance, la rage, et le désespoir refoulés — souffrance, rage et désespoir qui se traduisent par tous ces fantasmes que nous connaissons bien — et cette “sexualité”, c'est-à-dire ce défoulement-là, ayant été d’autre part si longtemps réprimés par l'ordre patriarcal, religieux et moral de type ancien, personne n'est prêt à accepter ce point précis de la théorie sensualiste (très politiquement — et de tous bords — incorrect).
Evidemment parce qu'il est le plus difficile à réaliser, et que son acceptation gêne tout le monde — à commencer par nous-mêmes lorsque, pour une raison ou pour une autre, nous perdons la douceur et la grâce et que nous retombons dans la souffrance, la rage, le désespoir et donc les phantasmes et, pour le dire ainsi, dans l'intentionnalité névrotique en amour, son instrumentalisation égoïste ; — le secret étant dans ce cas d’éviter le passage à l’acte et de se maintenir dans l’auto-érotisme le plus banal. (cf. Breton).

67.

La vie contemplative et la vie active.

On peut noter, comme preuve de l’identité profonde des diverses figures de l’injouissant historique et politique, que, parmi les moyens de la poursuite de la vie contemplative, chez les anciens Grecs et chez les Romains, par exemple, jamais n'intervient la jouissance amoureuse, telle que les uns et les autres l'envisagent ; il est vrai que l’on trouve par contre dans le Tantra (le Kulârnava-tantra l’indique même comme seule voie possible à l’illumination) l'idée que la jouissance amoureuse peut être une voie d'accès à la plénitude et à la beauté poétiques du monde, et même, en quelque sorte, qu'elle est la voie royale à la vie poétique et contemplative.
Mais le sujet et la reconnaissance de l’autre étant des idées neuves de l’Europe, il s’agit, là encore, comme dans toutes les autres branches du Tantra, d’une forme d’auto-érotisme mystiqueà prétexte.

68.

Si l'on ne trouve pas cette idée chez les Grecs (elle apparaît chez les Romains avec Ovide*…), c'est tout simplement que les formes de sexualité prégénitale limitées à la jouissance phallique — qui est toujours, comme forme de la domination, castrée – poétiquement et contemplativement — chez ceux d'entre eux qui philosophaient (“l'assemblée de vieilles tantes” dont parle Lacan à propos du Banquet), c'est tout simplement que les formes prégénitales de leur sexualité, donc, ne leur permettaient pas d'accéder à la jouissance telle que nous la définissons, à cette forme de la jouissance qui ouvre à l'abandon contemplatif que seule “l’extase harmonique” de la génitalité permet.
Idem pour les bonzes en tout genre.

69.

Ce moment du déploiement de la jouissance poétique amoureuse telle que nous l’avons décrite, parce qu'il est le lieu du dépassement de l'antique guerre des sexes (et donc aussi celui du dépassement de ce qui est à l'origine de l'Homme et du monde tels qu'ils sont, c'est-à-dire la lutte du patriarcat et du matriarcat), est cependant le point du renversement de perspective, tant, évidemment, au niveau de l'individu — pour des raisons qui, pour chacun, touchent à l'intime – et, aussi, à l'estime que l'on a de la vie, de soi-même, de l'autre et du monde — qu'au niveau de l'espèce et du déploiement même du vivant.

70.

À défaut de pouvoir (par la faute d'une incapacité structurelle malheureusement acquise, ou d'une misère identique chez ceux et celles que l'on rencontre, ou encore de la misère de ce que l'on vit etc...) à défaut, donc, de pouvoir accepter et goûter facilement ce dernier point de la rencontre et de l'aventure amoureuses et de la poésie vécue (et parce qu'il implique également la construction des situations et de la vie en dehors du travail, de la famille, de la patrie et des impérieuses routines — Tchouang-tseu ne conseillait pas autre chose...), certains insistent, au mieux, sur ce moment de l'ouverture poétique au Temps, tel que l'a traduit par exemple le haïku dans la poésie japonaise, et qui est, évidemment, dans le monde de la mafieuserie marchande et dans cette société de l'Injouissance, quasi autogérée, dans ce moment du règne absolu de la laideur, de l’ignorance, de la dépression et de la bêtise putride, médiatiquement enjouées ou non, déjà tout à fait exceptionnel.
Malgré cela, nous avons dû critiquer cette tendance spiritualiste, qui représente le pendant de la tendance mécaniste-idéaliste, parce que ses thèses — qui sont tout de même déjà bien connues et déjà bien acceptées, qui sont en partie justes mais ni neuves ni suffisantes, qu’il a été de la tâche de plusieurs générations de penseurs, d’artistes et d’écrivains, au XXe siècle, de ramener sur le devant de la scène du monde — manifestent — face à celles que je développe maintenant et qui, elles, (malgré les conditions présentes qui rendent quasi-impossible la rencontre de l'homme et de la femme), dans les conditions actuelles de connaissance post-analytique et post-économiste d'elle-même qu'a l'humanité aujourd'hui mondialisée, sont tout à fait neuves et nécessaires — qu’elles ont encore trop affaire avec des formes contrariées de l’existence ; dont elles sont les produits.




Avant-garde sensualiste 3 ; Janvier 2005/Juin 2006



* note du 21 juin 2013

vendredi 14 juin 2013

Lettre à un ami





Très cher...

Nous avons passé Noël 2003, ici, dans notre ermitage des collines, avec de l’Hermitage de 1983 et trois chats : un blanc, un noir et un noir et blanc.
Et Claude Duphly faisait vibrer l'ensemble de notre petite troupe.
À ce propos, j'ai fait cette observation : les chats le plus souvent dorment, mais ils pratiquent aussi une sorte de Zazen, allongés, les pattes de devant repliées sous leur corps ; quand ils dorment ils rêvent parfois et s'agitent souvent dans leurs rêves ; quand ils adoptent cette forme de posture de méditation, dont notre vieil ami Lin-tsi se moquait tant, ils semblent absents ; j'ai pu observer hier soir une autre forme particulière de présence-absence au monde qui n'est ni le sommeil ni la méditation passive mais une forme d'immersion en même temps attentive — plus qu'attentive, totalement concentrée — sur la musique, qu'ils pratiquent les yeux clos, les oreilles dressées — et tous les sens aussi — à la fois apaisés et éveillés ; chacun, je crois, a pu observer cela en écoutant Mozart, avec un chat.
Cette vibration particulière de la musique de Duphly — que nous percevions particulièrement bien dans cet état singulier dans lequel elle nous avait mis — me semblait être bonne pour tout ce qui dans l'univers vibre également, c'est-à-dire pour tout : il me semblait que la chaux et le granit des murs, le bois vermoulu des planchers, les poutres et les plantes, les tableaux, les sculptures, que tout bénéficiait de cette magie.
Le pouvoir incomparable de la musique.
J'ai pensé alors qu'un jour, pour juger de la beauté d'une œuvre on pourrait utiliser ce critère.
Par exemple, il faudrait qu'un texte — certains textes tout au moins — lu d'une belle voix, puisse provoquer le même état d'immersion éveillée — même chez un chat — et que l'on sente l'air vibrer et tout, autour, comme s'en réjouir.


Un tableau devrait avoir le même effet : provoquer ce je-ne-sais-quoi qui apaise et qui éveille en même temps; — qui rend plus sensible, plus intelligent, plus paisible, plus éveillé, mais dans cette forme particulière du ravissement...
J'ai aimé le facteur de clavecin — auquel Duphly avait dédié un des morceaux — qui avait fabriqué le clavecin sur lequel, justement, était joué ce même morceau, et j'ai aimé ceux qui avaient restauré cet instrument, celle qui en jouait, ceux qui avaient élevé ce vin, ceux qui avaient bâti cette cave qui avait si parfaitement conservé ce vin — j'ai aimé tous ces gens qui avaient travaillé pour que le monde vibre divinement.

Il y a un monde entre les créateurs et les transmetteurs. Les premiers peuvent être des incapables ou des maladroits. Les seconds sont comme des outils polis et raffinés, porteurs le plus souvent d'un très ancien et très complexe savoir ou savoir-faire. Les transmetteurs sont des artisans. Les premiers sont les artistes. Ils s'apprécient ou se méprisent les uns les autres, plus ou moins selon les cas. 
L'artiste véritable se reconnaît à ce qu'il a un marteau — c'est bien connu. 
Il tranche dans le vif.
Mais “l'artiste sensualiste”, malgré son marteau, doit aimer et respecter ceux qu'il nomme parfois avec brusquerie, ou ironie, les petits métiers. 
Et leur travail.





Avant-garde sensualiste 2 ; Janvier/ Décembre 2004







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dimanche 9 juin 2013

Renaissance sensualiste (Suite)





Le Programme Hors du commun.




 Nietzsche :

Qu'un homme résiste à toute son époque, qu'il l'arrête à sa porte et lui fasse rendre compte, cela exerce forcément de l'influence ! Qu'il le veuille, peu importe, qu'il le puisse voilà le point.

Breton :

Le Dieu qui nous habite n'est pas près d'observer le repos du septième jour.

Le Chœur des Libertins-Idylliques :

Dans l'émouvant mouvement
Du sable mouvant
Aspirant
De votre corps aimant
De mon corps aimant
La dérive heureuse
Océane
L'exploration tendre
Profonde
Détachée
Du Temps
Et des méandres voluptueux
De la sensitive
Explosive - fixe

Chaque mouvement
Chaque retrait
Chaque pénétration
Chaque constriction aspirante
Nous découvre les terres fermes
Les grottes sous-marines du Grand Cœur du Temps
La main dans la main nous découvrons les enchantements de votre Palais
Idéal
Aquatique

Je suis le plongeur qui dérive
Vers votre cœur
Sans hâte
Amplement
Vous êtes l'océan

La houle tous les deux
Nous prend.


Breton :

L'idée de l'amour allait droit devant elle sans rien voir; elle était vêtue de petits miroirs isocèles dont l'assemblement étonnait par sa perfection. C'étaient autant d'images de la queue des poissons, quand, de par leur nature angélique, ceux-ci répondent à la promesse qu'on peut se faire de toujours se retrouver.


Le Chœur des Libertins-Idylliques :

Notre aura bleue
Liserée d'or
Cette vapeur bleutée
Entourant nos corps
Au paroxysme
— Savouré puissamment dans le ravissement étonné —
Du plus ardent du plus doux du plus pénétrant
Du plus éblouissant du plus irradiant
Mouvement
De leur corps à corps
Si loin de tout
De mes yeux si lointains
Je l'ai vue

Puissance altière
La vôtre la mienne
Sensations en excès délicieux
Extraordinaire ardeur printanière
En renouveau d'excès voluptueux
Délices débordés sentimentaux
Tout concourait
Il est vrai
— Ton con court et
Ardent
De feu et d'eau
Mon sexe turgescent
Long et lent
Vif et ardent
Parfaitement
Et tous leurs emportements —
Tout concourait excessivement
À cette palpitation de bleu et d'or
Irisant
En brume divine
Nos corps

Éternité du Temps
Rien ne passera
Et souvent des amants
Dans la suite du Temps
Relisant cela
S'embrasseront
S'embraseront.

Pour l'heure
Tout à notre gloire
Tout alanguis de ces rayonnements
Après avoir traversé la terre
De notre sommeil si lourd et si bon
Excessivement
Nous restons sans paroles et sans force
Dans la langueur attendrie du soir

L'amour est le feu ardent
La vie même
Son éblouissement

Y demeurer
Décidément.


Breton :

L'aurore boréale en chambre, voilà un pas de fait ; ce n'est pas tout. L'amour sera. Nous réduirons l'art à sa plus simple expression qui est l'amour...


Marcel Duchamp (s'adressant au public…) :

Je n'ai pas connu d'homme qui ait une plus grande capacité d'amour. Un plus grand pouvoir d'aimer la grandeur de la vie et l'on ne comprend rien à ses haines, si l'on ne sait pas qu'il s'agissait pour lui de protéger la qualité même de son amour de la vie, du merveilleux de la vie. Breton aimait comme un cœur bat. Il était l'amant de l'amour dans un monde qui croit à la prostitution. C'est là son signe.
...
La grande source d'inspiration surréaliste, c'est l'amour. L'exaltation de l'amour électif, et Breton n'a jamais accepté que quiconque du groupe, par libertinage, démérite de cette idée transcendante. Il l'a écrit : “J'ai opté en amour pour la forme passionnelle et exclusive, contre l'accommodement, le caprice et l'égarement...”
...
Qui plus que lui a médité sur la dérision du bonheur humain, a médité sur les causes de conflit et d'antagonisme qui pourraient surgir, même lorsque la société sans classes sera instaurée ; qui mieux que lui a frôlé la grande explication surréelle de la vie; cette prise de conscience totale d'une vérité sans frontières, qui a plus aimé que lui, ce monde en dérive ?


Le Chœur des Libertins-Idylliques entame alors ce discours à leur propre gloire :

L'opéra fabuleux de l'extrême et joyeuse fécondité de l'Homme.

Le Manifeste sensualiste scelle définitivement la fin du premier acte de cet opéra fabuleux de l'apparition du Je, de l'individu, sur la scène du monde et de l'Histoire, premier acte marqué –- après l'apparition de l'individu sur les ruines de la famille clanique et de l'ordre féodal et divin -– par l'exploration que l'humain, dans son unicité, a faite de lui-même par les moyens de l'art, de la littérature, de la réflexion philosophique et aussi, bien sûr, de la pensée et des techniques exploratoires analytiques, et qui selon nous s'est terminé au tournant des années soixante et soixante-dix du siècle dernier ; il était difficile de se servir, dans ce but, de l'écriture, de la langue, et même du corps, plus intensément que ne l'avait fait Artaud après la guerre ou dans un autre domaine de l'art, et pour ne citer qu'eux, les actionnistes viennois dans les années soixante.
Bien sûr, certains viendront encore longtemps, et de plus en plus, se faire hara-kiri, sur scène ou dans des livres ou se livreront à d'autres délicatesses du même genre  : c'est un filon rentable ; mais dans cette apparition de l'humain dans l'Histoire que traduisent, tout en les rendant possibles, à la fois l'art, la philosophie et la littérature, le moment était arrivé où il fallait sauter le pas, où il n'était plus possible de tourner autour du gouffre du "noyau de nuit sexuel" et du reste, dont parlait Breton -– gouffre qu'il pensait infracassable alors que la suite a montré qu'il ne l'était pas –- où il n'était plus possible donc, de tourner ainsi, dévoré par le feu, même gavé de laudanum, de LSD ou de mescaline (Michaux, Huxley etc.) scandant, avec "la boule à cris" et le marteau d'Artaud, la peur d'entrer dans le véritable labyrinthe infernal de la souffrance infantile et existentielle, le tout esthétisé par des littérateurs et des spectateurs tout à fait pénétrés du sentiment de leur indignité devant un si beau martyr, et qui –- comme Gide l'avait dit, textuellement, au sortir de la conférence au Vieux-Colombier en 1947 où il avait dû relever Artaud effondré –- se sentaient, devant cela, devant une si grande détresse, des jean-foutre ; il fallait — au moins pour ceux qui tournaient autour de ce pot, pourri de chagrin et de souffrance — pour retrouver les grâces infinies, la puissance infinie de la poésie vécue, réaliser, et sans art ni spectateurs, ces plongées verbales et non verbales dans les profondeurs de l'histoire individuelle, à la recherche de ce qui avait pu entraîner, provoquer le déclenchement, le refoulement, l'accumulation de cette violence et de cette souffrance. Non plus esthétiser mais revivre, nommer, comprendre ; ramifier, et, finalement, raffiner la conscience. Et il fallait, dans le même temps, redéfinir l'Histoire et son intelligence.
Bien entendu le "bon ton de la noirceur et de la névrose" ne passera pas de sitôt puisque les conditions mêmes de la vie, et tout le reste que nous connaissons bien maintenant, le produisent et le reproduisent sans cesse. Cependant le Manifeste sensualiste en marque, pour ceux que l'histoire des idées et des avant-gardes intéresse, le terme théorique, poétique et artistique.
Evidemment, le résultat théorique, poétique et artistique de cette confrontation individuelle –- et non médiatisée par les moyens de l'art –- avec l'enfer personnel marque seulement un saut qualitatif dans l'histoire de ce courant particulier des arts, de la philosophie et de la poésie qui, d'une façon ou d'une autre, avait été concerné par les puissances du nihilisme dans l'Homme (Sade en ayant été, avec les moyens de la littérature, un de ses premiers explorateurs) ; un autre courant, lui, ne s'était jamais laissé séduire ou impressionner par le désespoir et la souffrance et leur pauvre rejeton qu'est le nihilisme, vraisemblablement parce que ceux qui le représentaient étaient de plus belles et de meilleures natures.
Aujourd’hui, nous constatons partout que tout ce qui souffre a pris un goût masochiste -– que la fureur du monde encourage -– pour sa souffrance, et même s'en est fait une raison de vivre et un fonds de commerce, et que la société de l'Injouissance, dont nous parlons, non seulement produit cette perception-là de la vie et du monde, mais encore qu'elle en favorise largement l'expression ; qu'elle est construite en partie sur et par cette misère. Mais ce goût spectaculaire, marchand et finalement esclavagiste -– et ne tendant nullement à la fin de l'esclave moderne, au contraire –- pour la noirceur et la névrose, si habilement médiatiquement exploitées, a fini par lasser les plus vivants.
La Renaissance sensualiste qu'annonce le Manifeste sensualiste est donc bien, dans ce sens, le deuxième acte de cet opéra fabuleux, même si l'on sait aussi que l'on s'affronte dans la salle et sur la scène, que cette scène et cette salle elles-mêmes sont menacées par ces affrontements, bref que rien n'est encore joué.
Pour exemple de ceux qui ne s'étaient jamais laissés impressionner par la souffrance et la misère citons La Mettrie :
"La volupté a son échelle, comme la nature ; soit qu'elle la monte ou la descende, elle n'en saute pas un degré ; mais parvenue au sommet, elle se change en une vraie et longue extase, espèce de catalepsie d'amour qui fuit les débauchés et n'enchaîne que les voluptueux." L'art de jouir.
Ajoutons enfin que l'attachement des autres aux aspects méphitiques de l'âme humaine a finalement amené à leur compréhension, et donc à un déploiement essentiel de la raison dans ces régions désolées du monde.


Nietzsche, très en forme et tout à fait au fait des choses, pour finir par la belle utopie, conclut ainsi :

L'arbre de l'humanité et la raison.

"Ce surpeuplement de la terre que vous redoutez avec votre myopie sénile fournit justement leur grande tâche aux plus optimistes : il faut qu'un jour l'humanité devienne un arbre qui couvre tout le globe de son ombre, avec des milliards et des milliards de fleurs qui, l'une à côté de l'autre, donneront toutes des fruits, et il faut préparer la terre elle-même pour nourrir cet arbre. Faire que l'ébauche actuelle, encore modeste, grandisse en sève et en force, que la sève circule à flot dans d'innombrables canaux pour alimenter l'ensemble et le détail, c'est de ces tâches et d'autres semblables que l'on déduira le critère selon lequel un homme d'aujourd'hui est utile ou inutile. Cette tâche est indiciblement grande et hardie ; nous en prendrons tous notre part, afin que l'arbre ne pourrisse pas avant le temps. Un esprit historique réussira sans doute à se mettre sous les yeux la nature et l'activité humaine dans toute la suite des temps, comme nous avons tous sous les yeux le monde des fourmis, avec ses fourmilières artistement édifiées. À en juger superficiellement, l'Humanité aussi donnerait lieu dans son ensemble, comme les fourmis, à parler "d'instinct". Nous nous apercevons, à un examen plus serré, que des peuples, des siècles entiers s'évertuent à découvrir et expérimenter de nouveaux moyens par lesquels on pourrait faire prospérer un vaste groupement humain et en définitive le grand arbre fruitier de l'humanité dans sa totalité ; et quelques dommages que les individus, les peuples et les époques puissent subir lors de ces expériences, c'est chaque fois pour certains individus le dommage qui rend sage, et leur sagesse se répand lentement sur les mesures prises par des peuples, des siècles tout entiers. Les fourmis aussi se trompent et se méprennent ; l'humanité peut très bien dépérir et se dessécher par la stupidité des moyens, avant le temps ; ni pour celle-là ni pour celles-ci il n'y a d'instinct qui les guide sûrement. Ce qu'il faut, c'est plutôt regarder en face cette grande tâche de préparer la terre à recevoir cette plante d'une extrême et joyeuse fécondité –- tâche de raison pour la raison !




Avant-garde sensualiste 1 Juillet/Décembre 2003





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