vendredi 11 août 2017

Avant-garde sensualiste












Opulence amoureuse
26 avril 1996





Cher ami,


...


Tu notes, à juste titre, l'utilisation plus fréquente de cette expression de « l'amour contemplatif — galant » — où tu auras remarqué que je fais une utilisation personnelle du cadratin en l'utilisant à la place du trait d'union — dont, à vrai dire, je suis presque plus heureux que de celle de « libertinage idyllique ».
En effet, dans cette époque d'injouissants, productivistes-consuméristes — tout se tient —, serviteurs surmenés et du vide et de leurs grands argentiers-usuriers de maîtres, cette dernière formule pourrait être comprise comme recouvrant ce qui a lieu lors d'un séjour « idyllique » et « libertin » sur un de ces bateaux de « croisière » si semblables à une barre d'HLM flottante.


Évidemment, seuls des esprits profonds peuvent vraiment comprendre et mesurer l'importance de tout ce que représente ce surgissement inattendu (et merveilleux) du « libertinage idyllique » tel que nous l'avons défini ; cette « troisième forme du libertinage européen », ainsi que je l'ai précisé. Et c'est ce qui fait toute l'importance de cette expression.


Tout de même, « idyllique » prête aujourd'hui plus à confusion que « contemplatif — galant ». Disons que la seconde formule contient tout ce que l'on entend ordinairement par la première, avec cette précision supplémentaire que ce qui est véritablement idyllique — y compris l'amour galant — ne l'est, toujours, que parce qu'il rejoint la contemplation. Et seulement à cette condition.


Et puis, la contemplation, la jouissance du Temps, telle que je l'ai nommée depuis le Manifeste sensualiste, est quelque chose auquel le « libertin » — pessimiste ou hédoniste —, au moins dans ses moments « libertins », ne prétend pas. Et pour cause : pour lui la seule formule qu'il revendique — et que l'expérience pratique lui confirme toujours — c'est : post coïtum animal triste.


On a pu dire qu'il existait avant Sade, d'un côté, des traités d'érotologie et, de l'autre, des traités de martyrologie, mais qu'il a été le premier, dans son œuvre, à combiner les deux.
On pourra dire — on peut écarter le Taoïsme et le Tantra qui ont peu à voir avec le libertinage idyllique et la galanterie contemplative, le premier recherchant la longévité, le second l'union avec la "Déesse" — on pourra dire, donc, qu'il existait avant les Libertins-Idylliques, d'un côté, des traités sur l'amour et l'érotologie et, de l'autre, des traités sur la contemplation, et que nous avons été les premiers à associer, dans nos œuvres et dans nos écrits, les deux : mais, à la vérité, c'est d'abord dans l'expérience vécue de l'amour que nous avons découvert ce qui suit l'extase que donne la complétude amoureuse : cette fameuse jouissance du Temps — sans paroles, bouche bée — cette véritable contemplation, tout à l'opposé de la pseudo contemplation, finalement pensive, telle que la philosophie l'a comprise avec et après Platon.


Platon qui a en fait donné une idée de la contemplation qui correspondait à ce moment du déploiement historique du patriarcat esclavagiste-marchand — bien qu'il se soit défié, dans son utopie, des ports et du commerce, donc des marchands.


Avec lui, la véritable contemplation, c'est-à-dire « le ravissement d'étonnement que l'homme éprouve devant le miracle de l'Être considéré comme un tout », « l'émerveillement muet, purifié philosophiquement » « par lequel tout commence », s'est retrouvé contaminé « dans son contenu, mais aussi dans le vocabulaire et dans les exemples employés », par des expériences tirées du monde de l'artisan qui « voit devant son regard intérieur la forme du modèle d'après lequel il fabrique son objet », — monde de l'artisan qui, pour lui, a constitué le modèle de ce qu'il comprenait comme la « contemplation ».


Ainsi, la contemplation a cessé d'être « l'étonnement qui s'empare de l'homme et l'immobilise », et c'est plutôt « par l'arrêt conscient de l'activité, de l'activité de fabrication » que l'on a pu accéder à une forme de l'état contemplatif mais déjà dégradé et calqué sur celui que connaît l'artisan qui s'interrompt dans son activité pour « contempler » le modèle idéal de ce qu'il tend à réaliser dans la pratique.


La contemplation s'est donc trouvée contaminée par l'esprit même de l'homme fabricateur soit parce que l'auteur de La République avait pensé que « le regard studieux de l'artisan était connu du grand nombre » tandis que « l'étonnement muet semblait une expérience réservée à l'élite », et qu'il avait pensé qu'ainsi — s'il se référait à une expérience plus commune même si elle était corrompue — son système serait mieux compris, soit parce qu'il ne comprenait lui-même la contemplation qu'en « ouvrier-philosophe » — pour reprendre cette expression de Nietzsche, qui qualifiait ainsi Hegel et Kant ; — « ouvriers-philosophes » dont on sait, par ailleurs, qu'ils ne sont jamais avares de grands systèmes complexes et pompeux. Et on connaît la suite de l'histoire de la philosophie.


De la sorte, « ce ne fut donc pas en premier lieu les philosophes et la stupeur philosophique qui modelèrent les concepts et la pratique de la contemplation, de la « vita contemplativa » : ce fut plutôt l'Homo faber travesti : l'homme artisan et fabricateur... ».


Hannah Arendt qui, comme tu viens de le lire, avait si bien senti et exprimé — avec et grâce à d'autres… — ce qu'il y avait de dénaturé, dès son tournant platonicien, dans la philosophie, ne m'en voudrait donc sans doute pas d'être revenu à une forme préplatonicienne, c'est-à-dire aussi préphilosophique — si l'on pense que la philosophie est ce qui commence avec Platon et tout ce qui s'est développé d'après lui —, de l'expérience et de la définition de la contemplation, ni même, peut-être, d'avoir — chose inédite dans le monde hellénique-chrétien – et contraire à l'enseignement qu'elle avait reçu — expérimenté et affirmé que l'extase harmonique — l'accord des puissances et des délicatesses réciproques et partagées, dans la jouissance amoureuse d'un homme et d'une femme qu'unit l'amour — était en quelque sorte la voie royale vers cette forme authentique — et débarrassée de ses divagations religieuses ou platoniciennes, donc idéalistes — de la contemplation. D'avoir osé écrire — pour le vivre — : On s’est trompé lorsqu’on a cru que l’amour et la contemplation étaient deux choses différentes. La contemplation n’est que l’extrême de l’amour ; on s’y fond dans toutes les choses et n’y remarque plus du tout ce qu’on croit, habituellement, qu’il faut y remarquer ; et ce qu’on ressent est indicible... Ainsi, sans tous les effets que produit ordinairement l’abus de l’entendement, les amants peuvent demeurer en accord, et dans l’étendue de leur propre lumière — dans la flottance. 
Et d'avoir ainsi ruiné, par avance, les objections des sectateurs de l'idéalisme — qu'il s'agisse de l'idéalisme en beau ou de l'idéalisme en laid —, qu'on voit partout aujourd'hui, victimes tardives — et inconscientes le plus souvent de cela — de cette dénaturation et de cette définition appauvrie de l'expérience contemplative, et sous-produits de ce mouvement qui, après avoir empoisonné l'expérience même de la poésie vécue, a empoisonné, philosophiquement et religieusement d'abord, techniquement ensuite, l'existence pratique de tous les hommes.


Mais si cette ère historique patriarcale esclavagiste-marchande, et finalement idéaliste-techniciste, qui nous contient et qui s'amorce avec le néolithique, était condamnée dès son origine par sa perte — progressive d'abord, brutale ensuite — de l'expérience contemplative authentique, elle l'était tout autant par cette guerre des sexes et la victoire du patriarcat qui la caractérisent.


L'amour contemplatif — galant, le libertinage idyllique, ce n'est donc pas seulement un goût particulier que l'on aurait, parmi d'autres possibles et équivalents, c'est bien plutôt cette expérience poétique et sentimentale qui aboutit à cette certitude « philosophique » que seul le dépassement de la guerre des sexes — qui ne se réalise jamais si bien que dans cette forme de l'extase amoureuse que nous évoquons ainsi — permet et permettra de connaître cette forme supérieure de la contemplation dont nous parlons ; supérieure bien entendu à la contemplation platonicienne affadie par les modes de sentir de l'homme fabricateur, mais supérieure aussi à celles — telles que la poésie et les diverses formes de la spiritualité nous les avaient montrées — des hommes de l'ère patriarcale esclavagiste-marchande, parce que née de la volupté, de l'union voluptueuse des sexes opposés, c'est-à-dire, pour la première fois, de l'humanité dans son entier, donc d'une forme supérieurement civilisée, et inédite, de cette humanité.


Si l'on veut bien accepter, comme nous l'affirmons, que le degré de civilisation se mesure au degré d'égalité, dans la volupté contemplative, entre les hommes et les femmes, on comprendra sans peine que la poésie et l'extase de cette sorte produites par l'humanité dans sa totalité, c'est-à-dire grâce à l'accord de l'homme et de la femme — ce nègre de l'humanité, selon une formule qui n'aurait pas déplu à Chamfort et que j'ai lue sous la plume de Pierre Jourde... — seront toujours supérieures à ce qu'avait pu, ou pourrait, réaliser une seule moitié de cette humanité — quelle que soit la moitié que l'on veuille considérer.


Hannah Arendt avait peut-être ignoré que Rimbaud avait prédit que la femme deviendrait poète, et il n'est pas étonnant qu'elle n'ait pas remarqué à quel point elle était, elle-même, ce genre inédit de femme, cette préfiguration, au minimum, d'une femme dotée d'une sensibilité supérieurement poétique et d'une intelligence supérieurement philosophique permettant d'envisager le dépassement tant de la domination patriarcale, idéaliste et techniciste, que des vieilleries matriarcales et de la guerre des sexes dont nous parlons.


De sorte que — pas plus que ceux qui l'avaient formée — elle n'a pas ajouté aux griefs qu'elle faisait, justement, à la philosophie platonicienne et à ses développements historiques, cet autre, essentiel à mes yeux, d'être le produit d'une moitié de l'humanité, qui plus est amoindrie, c'est-à-dire castrée — dans le registre de la volupté et de la poésie (contemplative — galante… ) — par la domination de son autre moitié : et donc aux facultés poétiques et contemplatives gravement dégradées. Et — par le fait — d'autant plus portée à être idéaliste-techniciste.


Aujourd'hui, cette pensée idéaliste-techniciste a si bien réussi que l'on trouve des femmes qui, lorsqu'elles se veulent « libres », rêvent qu'on les remplace, pour donner la vie, par des machines, afin de pouvoir être, elles aussi, performantes dans ce monde démocratico-populiste de chiens de guerre informatisés, renonçant par-là même à ce qui avait fait à un moment de l'histoire de l'humanité leur pouvoir sur les hommes.
Et — leur pouvoir s'étant toujours étendu bien au-delà — renonçant également à celui de donner la capacité d'aimer, puisque c'est bien dans le ventre des femmes, et sur leurs ventres et dans leurs bras ensuite, que les êtres humains, hommes et femmes, comme nourrissons, aiment et sont aimés — la première fois.
C'est même tout le problème de l'analyse que de permettre à l'individu de retrouver, sous les violences destructrices et autodestructrices de la névrose — et par leur allégement et leur dépassement-compréhension — cette capacité primale à l'amour, afin qu'il puisse réussir le transfert de cet amour, avec toutes les béatitudes qui l'accompagnent, sur celui ou celle qui, plus tard, en sera digne, et ce afin de pouvoir faire éclore et de connaître une forme de l'amour, de la jouissance et de la contemplation jusqu'alors inconnue de lui: celle que seules la maturité et la complétude peuvent offrir.


Mais cette civilisation, finalement sadienne, techniciste et idéaliste — et ses servants et leurs fantasmes — qui après avoir tué l'idée de la contemplation rêvent de tuer — avec l'ectogenèse, littéralement dans l'œuf — l'idée de l'amour n'auront qu'un temps, quels que soient leurs rêves de développement.


Freud, dans Malaise dans la civilisation, se demandait : « Quant à l'application thérapeutique de nos connaissances... à quoi servirait donc l'analyse la plus pénétrante de la névrose sociale, puisque personne n'aurait l'autorité nécessaire pour imposer à la collectivité la thérapeutique voulue ? En dépit de toutes ces difficultés, on peut s'attendre à ce qu'un jour quelqu'un s'enhardisse à entreprendre dans ce sens la pathologie des sociétés civilisées. »
Il pensait, on le voit, à une forme d'évolution progressivement corrigée de la civilisation — même s'il n'imaginait pas comment cette correction progressive pourrait être apportée.


Caraco, penseur très lucide sur ce point mais très misérable dans le domaine de la volupté, castré par sa mère, évoquait non pas une correction progressive mais un écroulement de la civilisation patriarcale qui laisserait place, selon lui, à un retour au vieux matriarcat préhistorique.


Pour nous, on pourra sans doute dire que nous aurons œuvré, en amants, en artistes et en poètes, à ce que ce dépassement ou cet écroulement — quels que soient la forme et le temps qu'ils prennent — soient suivis non par un retour, sur les ruines et les décombres du patriarcat esclavagiste-marchand, au vieux matriarcat et à ses folies mais par une subsomption raffinée et voluptueuse de ces deux formes inaccomplies de l'humanisation de l'Homme.


On pourra dire que nous en aurons donné l'idée ; et, aussi, l'idée même de la forme que ce dépassement pourrait prendre, au travers de cette poésie contemplative — galante que la vie nous fait la grâce de vivre et de pouvoir célébrer.


Et l'on sait — et cela Hannah Arendt ne l'ignorait pas — que les poètes fondent ce qui demeure.


Pour ma part, j'avais écrit, dans le Manifeste sensualiste, citant Shelley, qu'ils sont les législateurs non reconnus du monde, mais aujourd'hui je dirais qu'ils sont plus encore ceux qui font surgir et inventent — comme l'on dit de ceux qui découvrent des trésors — la grâce de l'humanité.


Hegel, qui n'était pourtant pas Prussien mais qui vibrait à la vue de tout ce qui touche à la guerre — par exemple, un empereur à cheval à Iéna —, voyait ce genre de surgissement, inattendu et merveilleux — qui prenait un tout autre sens, dans le tableau qu'il peignait de l'Histoire et du monde, que celui qu'il a pour nous —, comme un « coup de pistolet » qui dessine en un éclair l'avenir.
Pour moi, qui suis, par la force des choses, plus Sudiste que Prussien, je préfère me représenter ce surgissement inattendu et merveilleux de la grâce dans l'histoire des hommes sous la forme, plus aimable à mes yeux, de ce saut en hauteur que je vis faire, pour ainsi dire en direct, à Fosbury, à Mexico.


Il y a quelque chose d'extraordinaire et de merveilleux à voir ainsi un homme inventer le monde — qui après lui ne sera plus jamais le même parce qu'il contiendra davantage de beauté — et réussir dans l'abandon, et par l'abandon, avec grâce et élégance, d'une façon totalement inédite et parfaitement inattendue, ce que tant d'autres avaient échoué à faire avec un acharnement, une opiniâtreté et une violence finalement impuissantes.


...



Freud, qui peignait un tableau du monde où l'on voyait s'affronter deux « puissances célestes », Éros et Thanatos, concluait son Malaise en écrivant : « Et maintenant, il y a lieu d'attendre que l'autre des deux « puissances célestes », l'Éros éternel, tente un effort afin de s'affirmer dans la lutte qu'il mène contre son adversaire non moins immortel. »


Son tableau n'est pas le mien mais il me semble que, sans efforts (j'oublie les années d'analyse...) et avec beaucoup d'ardeurs enchanteresses, nous avons relevé Éros qui était, à notre entrée dans le monde, plutôt à terre. Aux mains des sectateurs de Thanatos, sous la forme des mafias marchandes et de leur bétail soudain décorseté et en folie — dont je dois à Reich et, finalement, à Freud de ne pas avoir fait partie.




Porte-toi bien et embrasse Vera de notre part.




Le 23 octobre 2013



.

Aucun commentaire: