samedi 7 novembre 2015

Le “Mobile ontologique.”










MOBILE ONTOLOGIQUE
 Spire d'inox ; boule de cristal (de bohème)

 Héloïse Angilbert & R.C. Vaudey

Octobre 2007










L'optimisme scientifique du XIXe siècle s'est écroulé sur trois points essentiels. Premièrement, la prétention de garantir la révolution comme résolution heureuse des conflits existants (c'était l'illusion hégélo-gauchiste et marxiste ; la moins ressentie dans l'intelligentsia bourgeoise, mais la plus riche, et finalement la moins illusoire). Deuxièmement, la vision cohérente de l'univers, et même simplement de la matière. Troisièmement, le sentiment  euphorique et linéaire du développement des forces productives.”
Guy Debord. La planète malade. (1971).






On a dénoncé dans nos textes, je cite : “l'adoption d'un ton grand seigneur en philosophie”, textes qui eux-mêmes représenteraient une nouvelle manifestation de ces “philosophies poétiques... procédant sur le mode génial..., consistant à écouter l'oracle qui est en soi... et à proposer de haut de gratuites apothéoses”.

Et on a opposé à ce style et à ce ton prophétiques et grand seigneur, la philosophie sérieuse et “travailleuse”, lente, prudente, “informée” et par conséquent “prosaïque” qu'évidemment nous abandonnons bien volontiers aux bêtes de somme(s) philosophiques. À ceux que Nietzsche aurait appelé des “chameaux”.

Les critères esthétiques, de la grâce et du style, sont, effectivement, dans nos appréciations des uns et des autres tout à fait déterminants et sans appel.

Le même penseur a fait également remarquer que: “proposer aujourd'hui de se remettre à philosopher poétiquement reviendrait à proposer à un boutiquier de ne plus écrire désormais ses livres de comptes en prose mais en vers”.

Et, de fait, nous pensons que les boutiquiers ont fait leur temps, dans tous les sens du terme même si l'actuelle période de frénésie marchande ouverte avec ce que l'on appelle communément la mondialisation semble prouver le contraire —, et qu'il est temps d'en finir avec les livres de comptes, qu'ils soient en prose ou en vers, que le temps des boutiquiers, qu'ils soient informatisés ou restés aux livres de comptes, est historiquement dépassé.

Ces remarques que l'on doit à celui que nous nommerons Monsieur K. , afin de ne pas l'accabler davantage qui sentent la sueur et leur râtelier d'origine, qui sentent donc la philosophie de boutiquier à l'usage des boutiquiers dont le règne, après deux siècles de domination sans partage, va, d'une façon ou d'une autre, s'achever ne nous ont ni choqués ni étonnés.

Il est évident que les intuitions sensualistes grâce à la perception immédiate du goût de la vie qui les nourrit et les inspire remontent très loin en amont dans l'histoire des constructions, suprasensibles et sensibles, des grands systèmes religieux et/ou philosophiques élaborés par les différentes sociétés patriarcales avec le début de ce qu'il est convenu d'appeler l'Histoire. Tout comme elles remontent très loin dans l'archaïque de l'histoire individuelle de ceux qui déploient la théorie, la poésie et l'art de l'Avant-garde sensualiste

Jusqu'à ce point où s'est perdue dans l'histoire collective de l'humanité et que reproduit chaque histoire individuelle une forme immédiate et intuitive de la présence au monde et de la jouissance du Temps qui se manifeste tant dans le délié des grâces intellectuelles et poétiques que dans celui des grâces corporelles.

C'est cette perte qui a nourri les différentes formes de folies collectives et individuelles de la consolation ou du sado-masochisme philosophique ou religieux et, tout aussi bien, l'étude et l'analyse de leur histoire et de leur genèse. Depuis les constructions religieuses de l'ancienne Égypte et même au-delà, jusqu'aux formes les plus récentes des considérations sur l'histoire des productions suprasensibles et sociales.

Pour le dire rapidement, on peut toujours trouver une multitude de spécialistes “laborieux et prosaïques” (travailleurs infatigables et acharnés), spécialistes des différentes formes de délires sensibles et suprasensibles qu'ont produit le manque d'air poétique et l'étouffement individuel dans les carcans identificationnels, sociaux et familiaux des civilisations patriarcales esclavagistes-marchandes, mais pas un homme à qui l'expérience du goût immédiat de la vie permettrait de qualifier ces grandioses délires civilisationnels et suprasensibles justement pour ce qu'ils sont : des symptômes, certes impressionnants, de la vie et de la jouissance poétiques asphyxiées, des déjouements grandioses de l'angoisse de mort qui s'empare de l'homme dès l'origine de sa collectivisation, collectivisation qui produit cette perte des capacités poétiques et cette injouissance.

Celui qui veut mesurer à cette aune les œuvres des hommes et leur histoire n'a pas besoin de s'encombrer beaucoup.

Ce qu'il lui faut tout d'abord c'est posséder la vue juste et l'art du diagnostic. Qui se nourrissent bien plus évidemment de la puissante intuition du présent que du travail lent, prudent et obstiné. Il doit plutôt en quelque sorte se désengourdir, se décuirasser, s'alléger, se dégager.

Ayant ainsi obtenu la vue juste et l'art du diagnostic, il lui sera aisé ensuite de reconnaître, à l'ouïe et à l'odorat, après un rapide examen, les antécédents et l'origine des uns et des autres.

Les Libertins-Idylliques sont de cette sorte d'hommes-là.

Comme troisième forme historique de libertins, et à l'opposé des libertins du XVIIIe siècle, même des plus radicaux, ils agissent en artistes, et créent le tableau du monde selon leurs intuitions et l'expérience sensible qui les guident.

Le libertin matérialiste avançait encore ses raisonnements selon des lois qui n'étaient pas les siennes, mais soumis à celles de la “nécessité” tant il était imprégné de cette servitude inconsciente qui avait marqué les siècles religieux et métaphysiques. Qui eux avançaient leurs raisonnements selon les lois divines. Ou métaphysiques. C'est-à-dire selon les projections, dans l'ordre de “la vision du monde”, du sado-masochisme, tout à la fois produit et grand organisateur de l'ère politique et historique.

Il ne savait  pas encore que “Dieu est mort” et que ce néant offre enfin à l'homme la possibilité de danser son tableau, son poème, son système “ontologique” ou philosophique, non seulement selon son “libre arbitre” mais plus encore selon son bon plaisir, et que la seule règle qui puisse valoir pour les nouveaux esprits libres c'est que ce bon plaisir soit aussi dénué de négativité (évidente ou secrète), de ressentiment, que possible. Et qu'il soit, autant que faire se peut, l'expression de la jouissance ineffable du Temps puisque l'on sait, depuis Sade, que sans cette jouissance-là, tout à fait divine, l'Homme (femelle ou mâle) libre, le libertin, sans Dieu ni maître donc, finit en diable.

Par exemple, que “l'Être” et l'intelligence humaine doivent être en adéquation, ou que la pensée ne puisse être contradictoire, voilà, pour ces nouveaux libertins du XXI siècle, de bien d'étranges préjugés, humains, trop humains, comme l'avait déjà fait remarquer Nietzsche, qui notait que le principe de contradiction “consiste à affirmer une chose au sujet du réel, de l'Être, comme si l'on en avait une connaissance préalable autrement dit comme si l'on savait qu'on ne peut pas donner à l'Être des attributs contradictoires.”

Pour les nouveaux libertins (plus proches en cela de certains baroques), le fait que l'Être ne soit pas une vapeur illusoire (ni un “vertébré gazeux”) n'implique pas que l'intelligence humaine doive trouver les “lois” régissant le monde, ou plus prosaïquement, une explicitation “véritable”, philosophique, ontologique, scientifique du monde, explicitation dont le besoin découle plutôt, à leurs yeux, d'une vision très bassement utilitariste et plutôt idolâtre de ce que sont l'homme et l'intelligence humaine. Et le monde.

Qu'en affirmant cela on s'interdise tout discours théorique relève, pour ce nouvel esprit libertin, d'un même goût plébéien ou religieux, qui s'ignore, pour la pensée utilitariste, “providentielle” ou matérialiste dont on voit, avec leur lourde assurance, où, l'une et l'autre ont mené : aucun peintre ni aucun musicien n'a jamais prétendu trouver et exposer la “Vérité” du monde,  et pourtant ni les uns ni les autres n'ont jamais hésité à créer. 

En artiste, pour la beauté et la joie du monde, le libertin, idyllique, doit, avec ses livres et ses œuvres, apporter la beauté et la joie, dans ce monde qui en manque tant.

La Vérité doit être une promesse de bonheur.

Et il n'y a que des autoportraits.


Voilà donc l'approche élégante de ces questions par le Libertin-Idyllique du XXIe siècle.

Reste un certain nombre d'évidences pragmatiques dont on se sert. Que l'on “étudie”. Avec lesquelles on compose. Et d'illusions qui fonctionnent plus ou moins bien.
N'a-t-on pas construit (et ne construit-on pas), depuis des siècles, des palais ou des horreurs selon les “lois” illusoires d'une géométrie non moins “illusoire”?

La spire ascendante et la sphère de cristal du Mobile Ontologique représentent une parfaite illustration de la conception de la Vérité” philosophique qu'il traduit, qu'il exprime, qu'il expose : ce que l'on voit et ce que l'on comprend est parfaitement évident : une boule dans une spire, qui semble s'élever dans un mouvement  perpétuel et ascendant ; tout est parfait dans sa cohérence, tout fonctionne et pourtant ce n'est qu'une illusion. 

Malgré tout, il n'y a rien à redire à cela parce que c'est en même temps un objet parfait et fascinant, beau : une œuvre d'art à laquelle il n'y a ainsi rien à reprocher.

Qui charme, séduit, représente parfaitement ce qu'elle veut démontrer, dans un mouvement parfait mais qui n'est cependant qu'une illusion : un jeu d'optique ou d'autre chose.

Qui vous attire dans la spire plus ou moins fascinante de son illusion.

Un jeu, de toute façon.

Ainsi, pour nous, des constructions philosophiques, des systèmes de représentation du monde, et donc du nôtre également.

Ce qui est évidemment contradictoire dans les termes, c'est-à-dire, pour nous, koanique.

Donc, menant là où le néant se révèle finalement et où l'esprit peut enfin passer à autre chose.

Ainsi, et puisqu'il n'y a, au mieux, que des autoportraits possibles quoique beaucoup peignent, humblement, sous le couvert de l'exposition de la Vérité” ou de l'exégèse, d'immenses fresques immodestes à leur propre gloire, le plus souvent chafouinement, sans avoir le juste orgueil de le dire, et avec les pinceaux et les couleurs de leurs maîtres nous les avons vus, nous les voyons, nous les verrons venir, les uns après les autres, sur la scène du monde, chacun avec son caractère et son petit harnachement, lourd, pesant, plaisant ou volontairement obscur, délicat, émouvant, qui nous donnent souvent envie de rire puisque la plupart sont de “nobles gentilshommes” qui s'ignorent mais qui aussi peuvent nous faire vomir. C'est selon.

Ainsi apparaissent les philosophies, et toutes les explications belles ou horribles du monde. Et nous-mêmes, qui, de temps en temps, ne dédaignons pas de monter, à notre tour, sur la scène du monde, pour y faire quelques tours et l'entraîner à se parer, à danser, à jouir, à applaudir de joie ou à rester sans mot dire, dans ce sacré, immémorial, auto-mouvement du monde.

L'“ontologie” sensualiste, telle que nous l'exposons, ne relève ni de l'agnosticisme ni du constructivisme : c'est l'inverse qui est vrai.






R.C. Vaudey, in Avant-garde sensualiste 4 (Juillet 2006-Mai 2008). 

(première mise en ligne : mercredi 28 mars 2012)





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