dimanche 21 janvier 2018

Éblouissements post-orgastiques








Janvier 1993






Chère amie,


Dans la suite de ce que je vous écrivais dans mon précédent courrier, je vous transmets ce petit texte que j’ai intitulé :






Éblouissement “post-orgastique”




« Je suis encore toute [illisible]. Je ne me sens ni arrivée ni partie, je ne sais pas où je suis, je ne suis nulle part. En tout cas, pas loin de toi, ça, c’est impossible. Je ne sais pas comment le dire : je n’ai pas encore réussi à être séparée de toi. Je sais que ça m’arrivera ce soir, ou demain, quand je serai tout à fait réveillée et que le temps se mettra de nouveau à couler. Depuis hier, je suis vraiment hors du temps [… ]. Mon amour, je ne savais pas que ça pouvait être comme ça l’amour »


Ici, nous faisons ces expériences particulières avec le temps de l'éblouissement “post-orgastique”, le nombre de jours pendant lesquels, lorsque l'on est “sans affaires” et sans souci [… ], dure la vibration poétique et pendant lesquels se prolonge cette ouverture du temps poétique que procure la jouissance amoureuse.

J'appelle ça la rémanence.

Voilà, en fait, le genre d'expériences auxquelles nous nous livrons. Depuis quatorze ans.

Qui fait cela ? Qui peut se consacrer à ces “expériences” sur la durée de la vibration poétique entraînée par la jouissance amoureuse ? Je ne crois pas que ce soit faire ombrage aux autres formes du “plaisir” (hétérosexuel, homosexuel etc. : je veux dire “prégénital”) que d'opposer cette vibration poétique qu'ouvre l’“extase harmonique” génitale, telle que nous l'entendons, aux satisfactions qu'offrent ces formes prégénitales de la jouissance car aucune, je crois, n'y fait référence ni même n'y accorde la moindre importance.

Et je crois que tous méprisent cela bien comme il faut. Aussitôt dit, aussitôt fait ; aussitôt fait, aussitôt oublié.

Par exemple : un libertin décrit ses rendez-vous multiples avec des nymphettes et dépeint le profond dégoût qu'il a de lui-même, quelques heures après ces rendez-vous.

Les uns et les autres, nous pouvons utiliser le même mot de jouissance. Il est évident que nous ne parlons pas du tout de la même chose.


« [X. ], je l’ai aimé, certes, mais sans vraie réciprocité ; et sans que nos corps y soient pour rien. [Y. ], ça m’a bouleversée qu’il m’aime et moi je l’ai beaucoup aimé aussi ; mais surtout à travers l’amour qu’il avait pour moi, et sans vraie intimité et sans ­jamais lui être donnée au-dedans de moi. »


« Cet élan, mon amour, de tout moi vers tout de toi : je t’adore, corps et âme, de tout mon corps et de toute mon âme. [… ]Tu es mon destin, mon éternité, ma vie, ma joie, le sel et la lumière de la terre. Je me jette dans tes bras et j’y reste sans fin. Je suis ta femme, à jamais. [… ] ».


 [… ] Donc, en ce qui nous concerne, nous jouons avec la jouissance et sa rémanence poétique.

Nous expérimentons les nouveaux jeux du libertinage du XXIe siècle, tendant à l’idyllisme, de cette troisième forme du libertinage que nous avons inaugurée, en nous inspirant de ceux inventés par nos élégants devanciers (“l’air de lendemain”).

Nous faisons ces expériences avec la rémanence poétique qui suit la jouissance amoureuse et nous observons ce à quoi elle donne naissance : poèmes, textes, rires, peintures, sculptures, toutes les idées diverses d'architectures, d'installations, de dispositifs baroques etc. (ce que nous pouvons réaliser et également ce que nous devons nous contenter d'imaginer.)

Les gens qui n'aiment pas ce que nous explorons, ni les moyens que nous utilisons pour cela (l'abandon amoureux, la reconnaissance de l'autre, la jubilation poétique ou le calme abandon etc.), trouveront que toutes ces manifestations (textes, poèmes, peintures etc.) n'intéressent personne.

Eux-mêmes ne nous cachent rien ni de leurs goûts ni de leurs inspirations. Chacun peut donc être parfaitement satisfait puisque chacun fait exactement ce qu'il a envie de faire.

Pour nous, je crois seulement que nous sommes l'Avant-garde du Temps.


R.C. Vaudey Avant-garde sensualiste n° 3 ; janvier 2005/ juin 2006





Post-scriptum




Les textes entre guillemets (dont les passages soulignés l’ont été par nous) sont extraits d’une lettre que Simone de Beauvoir écrivit en 1953 — lettre que vous pourrez trouver en ligne ici.

Ces extraits me semblent confirmer ce que je vous écrivais dans mon précédent courrier, lorsque je vous disais que « nos recherches sur l'amour et le merveilleux prouvent que l’ascétisme n'est d'aucune utilité pour retrouver l’outre-Ciel — appelé, selon les différents systèmes religieux, satori, illumination, extase, épiphanie etc. — par cette expérience béatifique du silence et ce saisissement soudain par l’imprédictible et indicible expérience de la jouissance du Temps, à laquelle l’accord des puissances et des délicatesses réciproques et partagées, dans l'amour charnel et, finalement, l’extase harmonique mènent bien plus sûrement et bien plus élégamment. »

Labandon, le don amoureux, on le voit également dans ces quelques lignes, sont le chemin le plus bouleversant et le plus heureux, qui mène le plus sûrement et le plus immanquablement à la jouissance du Temps, à cette flottance poétique, à ce retour béatifique à l’outre-Ciel compris comme retrouvailles mystiques avec nous-mêmes en tant qu’Indicible-même.

D’autres, avant nous, on le voit, avaient eu, entrevu, ces veines merveilleuses qui auraient pu les mener à la découverte de la mine de l’or du Temps ; à l’affirmation littéraire et artistique, et à la conceptualisation historique, psychanalytique, philosophique de l’amour contemplatif galant ; mais, par manque d’extrémisme poétique et sentimental, ils avaient négligé de le faire, l’ayant sacrifié au reste.

Le grand libertinage, ainsi que nous l’avons nommé, le libertinage mystique donc galant —, implique que l’on ne se prenne plus pour rien du tout du monde, et tous ceux qui nous ont précédés ont soit été ignorés de l’amour, soit ont cru, alors même que sa grâce avait illuminé leur vie, qu’ils pouvaient ou qu’ils devaient être, dans le siècle et dans son Spectacle, les activistes et les propagandistes d’autre chose que de l’accomplissement et de l’accord galants, mystiques, extatiques-amoureux des femmes et des hommes, depuis si longtemps séparés et en guerre, ouverte ou larvée.

C’est ce qui nous a fait cette nécessité de rendre publiques et de théoriser nos aventures poético-amoureuses, qui sont sans doute ces « relations charnelles et affectives dont nous n’avons pas idée » dont parlait Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe —, alors même que nous ne voulions être ni des théoriciens ni des personnages publics (personnages publics que nous ne sommes, de toute façon, pas), et que nous sommes si peu enclins à nous détourner de nos délicieux plaisirs amoureux et des joies des poèmes-conversations et des aventures lyriques. Mais enfin, ainsi que je l’ai écrit dans le Manifeste sensualiste, cette activité artistique, poétique et théorique, aussi vaine soit-elle dans une pareille époque, est aussi une aventure lyrique, dans son genre.

Quoi qu’il en soit, c’est tout de même grâce à celles qui les avaient précédées que les femmes de la génération d’Héloïse ont pu se sentir, en France, naturellement tous les droits et toutes les libertés, sans même avoir à y penser droits et libertés largement remis en cause aujourd’hui — ; quant aux hommes de ma génération, qui pour beaucoup ont pu aborder amoureusement les femmes sans avoir mariné pendant des décennies dans la misère sexuelle, le refoulement, et les perversités qui en découlent, comme ce fut le cas pour ceux qui, plus âgés, avaient été les acteurs de mai 68, et qui avaient trouvé dans ce moment historique le moyen de réaliser leurs petites ou grandes perversionses du refoulement puritain précédent (je considère que c’est une grande chance d’avoir commencé sa vie amoureuse à un moment où, pour la première fois dans l’histoire de l’Humanité, la crainte d’une grossesse non-désirée ne venait pas inquiéter les abandons amoureux juvéniles, et où, également, l’ombre d’aucun fléau sexuellement transmissible ne planait sur eux), hommes de ma génération qui n’avaient pas vu, non plus, leurs névroses féminicides enkystées et envenimées toujours davantage par les maffias de la pornographie et de la « pop-culture » comme ce fut le cas pour celles qui ont suivi , hommes de ma génération (et de mon orientation philosophique), enfin, qui, pour beaucoup, ont pu grandir sentimentalement avec l’idée de cette « camaraderie égalitaire », qui était tout de même celle des jeunes dissidents du monde occidental, c’est-à-dire, et tout aussi bien, du monde de l’impérialisme américain que des totalitarismes chinois, staliniens, cubains, coréens, et j’en passe, de sorte que je crois que c’est aussi de cette rencontre « générationnelle » un peu improbable qu’est née l’Avant-garde sensualiste, dont on comprend chaque jour davantage pourquoi elle est une « avant-garde ».




Avec mes respectueux hommages,



R.C. Vaudey


Le 21 janvier 2018   


Correspondance d'un Libertin-Idyllique 




.