mardi 25 septembre 2012

L'honnête homme dans un monde d'espèces










Poésies III


Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 








Les meilleurs propagandistes — c’est-à-dire les plus secrets — et les hommes en place mettent quelquefois de l’intérêt à s’attacher des hommes de mérite, mais ils en exigent un avilissement préliminaire qui repousserait loin d’eux tous ceux qui ont quelque pudeur, si le genre — qui paraissait hier passablement ridicule quand il semble à tous, aujourd’hui, vain — ne s’en était éteint. On ne voit plus d’hommes, qu’un magnat, un réseau ou un service auraient eus à bon marché, aussi indignés de cette disposition qu’auraient pu l’être des hommes d’une vertu parfaite. Personne ne dit plus : les puissants veulent qu’on se dégrade, non pour un bienfait, mais pour une espérance : tout le monde est vendu avant même que d’avoir été acheté — non par un lot, mais seulement par un simple billet de loterie ; et je sais des fripons qui, dans le fait, n’ont pas tiré meilleur parti de leur bassesse que ne l’auraient fait les plus honnêtes gens du monde.


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Les actions utiles, même avec éclat, les services réels et les plus grands qu’on puisse rendre à la poésie et même à l’amour, ne sont, quand on n’a point la faveur ni de la poésie ni de l’amour, que des péchés splendides, comme disent les théologiens.


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Tout homme qui vit beaucoup dans la Société de l’Injouissance — si tant est qu’il puisse par ailleurs lui échapper — me persuade qu’il est peu sensible ; car je ne vois rien qui puisse y intéresser le cœur, ou plutôt rien qui ne l’endurcisse ; ne fût-ce que le spectacle, l’insensibilité, la frivolité et la vanité qui y règnent.


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Quand les grands argentiers — et les autres — sortent de leurs misérables relations professionnelles, ce n’est jamais en faveur d’un homme de mérite, mais d’une fille ou d’un bouffon. Quand les femmes de pouvoir s’affichent, ce n’est presque jamais pour un honnête homme, c’est pour une espèce. En tout, lorsque l’on brise et que l’on transgresse les conventions, ou ce qu’il en reste, c’est rarement pour s’élever au-dessus, mais presque toujours pour descendre au-dessous.
En suivant d’ailleurs là-dessus le joug de l’opinion — quoi qu’elle en dise.


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Des fautes de conduite, de nos jours on n’en fait plus guère, ou on en fait beaucoup moins : il n’y a plus, ou presque, de conduite. On est tellement dionysiaque et affranchi que, mettant la noirceur à la place de l’âme, un homme ou une femme vils ne se remarquent plus, pour peu qu’ils aient réfléchi et s’abstiennent de certaines turpitudes encore jugées extrêmes. On voit des hommes véreux avoir une conduite fière et indécente devant le public, des ministres frauduleux ne point fléchir, des catins tenir le devant de la scène etc. Cela ne trompe pas les jeunes gens et les novices qui savent, ou bien qui ont appris, qu’il faut juger un homme par son absence de principes et de caractère.


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Il n’est peut-être pas vrai que le bel amour suppose toujours du hasard, comme je l’ai parfois ouï dire, même à des gens d’esprit ; mais il est bien plus vrai qu’il y a des formes de sensibilité et de sentimentalité à qui cette fortune ne saurait échapper, pour peu que celui — ou celle — qui les a posséderait la grâce et la droiture les plus pures, qualités qui, comme on sait, sont les plus grandes de toutes pour connaître le bel amour.


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Les marchands ne pouvant donner la santé du corps ni le repos d’esprit, on achète toujours trop cher tous les biens qu’ils peuvent faire.




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Il est plus nécessaire d’éviter les hommes que les livres.


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De la certitude de la jalousie


Plus on parle en public, plus on excite la jalousie, et plus les jaloux à qui on a déplu paraissent de différents côtés ; les moindres circonstances les changent, et nous en font toujours découvrir de nouveaux.



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Il y a encore plus de gens sans vie que sans intérêt.