Poésies
III
Les
idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est
nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un
auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la
remplace par l'idée juste.
Les
meilleurs propagandistes — c’est-à-dire les plus secrets — et
les hommes en place mettent quelquefois de l’intérêt à
s’attacher des hommes de mérite, mais ils en exigent un
avilissement préliminaire qui repousserait loin d’eux tous ceux
qui ont quelque pudeur, si le genre — qui paraissait hier
passablement ridicule quand il semble à tous, aujourd’hui, vain —
ne s’en était éteint. On ne voit plus d’hommes, qu’un magnat,
un réseau ou un service auraient eus à bon marché, aussi indignés
de cette disposition qu’auraient pu l’être des hommes d’une
vertu parfaite. Personne ne dit plus : les puissants veulent
qu’on se dégrade, non pour un bienfait, mais pour une espérance :
tout le monde est vendu avant même que d’avoir été acheté —
non par un lot, mais seulement par un simple billet de loterie ;
et je sais des fripons qui, dans le fait, n’ont pas tiré meilleur
parti de leur bassesse que ne l’auraient fait les plus honnêtes
gens du monde.
*
Les
actions utiles, même avec éclat, les services réels et les plus
grands qu’on puisse rendre à la poésie et même à l’amour, ne
sont, quand on n’a point la faveur ni de la poésie ni de l’amour,
que des péchés splendides, comme disent les théologiens.
*
Tout
homme qui vit beaucoup dans la Société de l’Injouissance — si
tant est qu’il puisse par ailleurs lui échapper — me persuade
qu’il est peu sensible ; car je ne vois rien qui puisse y
intéresser le cœur, ou plutôt rien qui ne l’endurcisse ; ne
fût-ce que le spectacle, l’insensibilité, la frivolité et la
vanité qui y règnent.
*
Quand
les grands argentiers — et les autres — sortent de leurs
misérables relations professionnelles, ce n’est jamais en faveur
d’un homme de mérite, mais d’une fille ou d’un bouffon. Quand
les femmes de pouvoir s’affichent, ce n’est presque jamais pour
un honnête homme, c’est pour une espèce. En tout, lorsque
l’on brise et que l’on transgresse les conventions, ou ce qu’il
en reste, c’est rarement pour s’élever au-dessus, mais presque
toujours pour descendre au-dessous.
En
suivant d’ailleurs là-dessus le joug de l’opinion — quoi
qu’elle en dise.
*
Des
fautes de conduite, de nos jours on n’en fait plus guère, ou on en
fait beaucoup moins : il n’y a plus, ou presque, de conduite.
On est tellement dionysiaque et affranchi que, mettant la
noirceur à la place de l’âme, un homme ou une femme vils ne se
remarquent plus, pour peu qu’ils aient réfléchi et s’abstiennent
de certaines turpitudes encore jugées extrêmes. On voit des hommes
véreux avoir une conduite fière et indécente devant le public, des
ministres frauduleux ne point fléchir, des catins tenir le devant de
la scène etc. Cela ne trompe pas les jeunes gens et les novices qui
savent, ou bien qui ont appris, qu’il faut juger un homme par son
absence de principes et de caractère.
*
Il
n’est peut-être pas vrai que le bel amour suppose toujours du
hasard, comme je l’ai parfois ouï dire, même à des gens
d’esprit ; mais il est bien plus vrai qu’il y a des formes
de sensibilité et de sentimentalité à qui cette fortune ne saurait
échapper, pour peu que celui — ou celle — qui les a posséderait
la grâce et la droiture les plus pures, qualités qui, comme on
sait, sont les plus grandes de toutes pour connaître le bel amour.
*
Les
marchands ne pouvant donner la santé du corps ni le repos d’esprit,
on achète toujours trop cher tous les biens qu’ils peuvent faire.
*
Il
est plus nécessaire d’éviter les hommes que les livres.
*
De
la certitude de la jalousie
Plus
on parle en public, plus on excite la jalousie, et plus les jaloux à
qui on a déplu paraissent de différents côtés ; les moindres
circonstances les changent, et nous en font toujours découvrir de
nouveaux.
*
Il
y a encore plus de gens sans vie que sans intérêt.