Poésies III
Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste.
Avertissement
Comme il y a des gens qui ne me lisent que pour trouver des erreurs, j’avertis ceux qui liront ces Poésies que, s’il y en a quelqu’une qui présente un sens peu favorable au temps présent, l’Auteur approuve ce mauvais sens, et souscrit, le premier, à la critique qu’on pourra y trouver de l’époque ; il sait que les personnes averties n’auront aucune peine à bien interpréter ses analyses. Ainsi lorsqu’il dit : « Une vérité cruelle, mais dont il faut convenir, c’est que dans la société de l’Injouissance, tout est art, science, calcul, apparence, piège à rats, dissimulation », il se flatte qu’on verra bien que c’est bien de cette société de mort — fort-matée par l’injouissance, qu’elle formate en retour — qu’il veut parler. Et encore ailleurs, lorsqu’il dit : « Dans toutes les formes de la propagande — appelée « communication » —, qu’elle soit idéologique, politique ou marchande, ce qui paraît la grâce d’un premier mouvement est en fait une combine, à la vérité très prompte, mais très fine et très savante », on sentira qu’il est fort près de prétendre, avec justice, que toutes les factions en présence — en ce qui concerne la manipulation manœuvrière des esprits – qu’elle soit individuelle ou de masse — sont égales ; même si il n’y a personne qui ne sache que certaines le sont plus que d’autres. Si on n’a pas pris soin ici de les marquer, c’est parce que le genre d’écrire que l’on a choisi, ne le permet pas. Il suffira de confronter l’Auteur avec tous les propagandistes — évidents ou dissimulés — de ces factions pour connaître de la pureté de ses principes.
J’avertis encore les lecteurs que toutes ces « poésies »
ne se suivent pas, mais qu’il y en a plusieurs qui se suivent, et qui
pourraient paraître obscures, ou hors d’œuvre, — même si on ne les séparait pas.
Là où la simple injouissance se donne pour jouissance véritable, les simples fantasmes deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes de comportements aberrants, compulsifs et hypnotiques.
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L’injouissance — qui aime à faire voir par différentes médiations
spécialisées le monde à ceux pour qui il
n’est pas directement saisissable dans la jouissance du Temps — trouve
normalement dans la vue le sens humain privilégié, — qui sera, à d’autres
époques, plus sensualistes, le toucher ; le sens le plus infantile, le
plus facilement et le plus diversement mystifiable et perverti, sert donc ainsi
à l’infantilisation « ludique », perverse et polymorphe, généralisée,
de la société actuelle.
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La société de l’Injouissance n’est pas
identifiable au simple regard, même combiné à l’écoute. Elle est ce qui échappe
à la conscience des hommes, là où ils n’ont ni le loisir, ni la vocation à la
reconsidération et à la correction et de leur caractère et des situations dont
ils en ont hérité.
Elle est le contraire du dépassement analytique
de la misère caractérielle.
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Partout
où il y a représentation et inconscience, l’injouissance est chez
elle.
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La société actuelle est l’héritière
de toute la faiblesse du projet
philosophique occidental qui fut une extension de l’activité humaine dominée
par une misère caractérielle marquée par la domination des pulsions partielles,
et, finalement, par l’injouissance du Temps ; aussi bien qu’elle se fonde sur
l’incessant déploiement de la rationalité technique qui est l’un des exutoires,
inédit, de cette misère. Elle ne réalise pas la jouissance, elle déjouit la réalité. C’est la vie
concrète de tous, dégradée en univers fantasmatique
et techniciste.
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Pour décrire la société de
l’Injouissance, sa formation, ses fonctions, et les pulsions qu’elle exploite
et débonde — et qui tendent à sa dissolution —, il faut distinguer
artificiellement des éléments inséparables. En analysant la société de l’Injouissance, on parle dans une certaine
mesure le langage même de l’injouissant, en ceci que l’on passe sur le terrain
méthodologique de cette société qui s’exprime dans cette forme, desséchée, de
l’esprit. Mais la société de l’Injouissance n’est rien d’autre que l’anti-sensualisme de la pratique totale d’une formation fantasmagorico-sociale :
son ignorance de la jouissance du Temps.
C’est le moment historique qui nous contient.
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Dans le monde réellement injouissant, la jouissance n’est
pas vue, sinon comme faux.
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L’injouissance transgressive
se présente à la fois comme la société même, comme une partie de la société, et
comme instrument d’unification et de domination. En tant que partie de la société, elle
est expressément le secteur qui concentre tout regard et toute (in)conscience.
Du fait même que ce secteur est séparé,
il est le lieu du regard abusé et de la conscience perverse ; et
l’unification qu’il accomplit n’est rien d’autre que la domination, par un art
et un langage officiels, de l’injouissance généralisée.
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La société de l’Injouissance
se présente comme une énorme positivité indiscutable mais accessible. Elle ne
dit rien de plus que « ignorez d’où viennent vos désirs, prenez les pour
la réalité… faites-en la réalité ! ». L’attitude qu’elle exige par
principe est cette attitude participative
qu’elle a déjà en fait obtenue par sa manière de malformer les individus, et par son monopole du territoire.
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La philosophie, en tant que pouvoir de la pensée séparée de
la jouissance du Temps, et temps de la pensée du pouvoir séparé de
l’injouissance, n’a jamais pu par elle-même dépasser la théologie.
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La société de l’Injouissance est non seulement la reconstruction matérielle de l’illusion religieuse déconstruite, mais, plus encore, son amplification, armée par la technique. La technique de l’injouissant contemporain n’a pas dissipé les nuages religieux où les hommes avaient placé leurs propres fantasmes, détachés d’eux : elle les a seulement ramenés à une base terrestre, et épaissis — en les débondant. Ainsi, c’est la vie la plus terrestre qui est devenue opaque et irrespirable. Elle ne rejette plus dans le ciel, mais elle héberge chez elle, sa récusation absolue, son enfer bien réel. La société de l’Injouissance est la réalisation fantasmatique — par la technique — des délires produits par la souffrance infantile des hommes, dans le moment présent ; la misère achevée à l’intérieur de l’homme, qui tend à le démanteler, à l’atomiser, — de l’extérieur.
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Considérée selon ses propres
termes, la société de l’Injouissance est la
négation de l’injouissance et l’affirmation de la vérité de toute
vie humaine, c’est-à-dire aussi sociale, comme simple folie insensible et
délirante. Mais la critique qui atteint la vérité de la société de
l’Injouissance la découvre comme l’ignorance
folle de la jouissance ; comme une ignorance de la jouissance qui est
devenue techniquement folle.
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