Poésies
III
Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste.
Ce
qui peut troubler avec les Libertins-Idylliques c'est, avec leur
immodestie, leur irrespect : ils citent Nietzsche, semblent s'y
référer, reprennent certaines de ses expressions, des pages
entières, corrigent certaines de ses expressions — car, on le
sait, le plagiat est nécessaire —, et ainsi quelqu'un vient vers
eux et leur dit : « Bravo ! Pour ce qui est de Nietzsche,
moi-même... etc. », et eux de répondre que Nietzsche est un
méchant idéologue, qu'il a mal tourné, qu'on ne leur en parle
surtout pas — et ils lui donnent du bâton.
Ou
bien, parce qu'ils ont cité Breton, un autre vient et leur dit :
« Bravo, ce que vous dites de Breton est si vrai, moi-même...
etc. ». Mais aussitôt ils répondent que les surréalistes ont
trop aimé leur mère et trop craint leur père... « Il n'est
pas question pour nous de supplanter la théorie du prolétariat etc.
etc. », et aussitôt ils donnent du bâton à tout ce qui vient
de ce côté-là.
Plus
loin encore, un autre les aborde parce qu'ils ont parlé de Guy
Debord ou de Vaneigem: « Moi-même dit-il... », mais ils
ne lui laissent pas le temps de finir sa phrase et couvrent les
situationnistes d'injures — mais en vérité ils peuvent, tout
aussi bien, défendre tous ces gens-là, et bien d'autres, si on les
attaque : rien ne les arrête.
Un
Chinois des temps anciens — je préfère vous taire ce qu'ils
disent des Chinois de ces temps-là et ce qu'ils en pensent —, à
qui l'on demandait ce qu'il pensait du Bouddha ou des Patriarches, a
répondu qu'il se torchait tous les matins avec les textes sacrés
des Anciens.
Si
vous rencontrez, par extraordinaire, des Libertins-Idylliques
parlez-leur de la pluie et du beau temps...
C’est
plus sage.
Chers
lecteurs vous prenez pour argent comptant les paroles de toutes
sortes de maîtres, et vous vous dites que là est la véritable
pensée, que ce sont là des penseurs admirables : « Ce n'est
pas à moi, avec mon esprit de profane, d'oser sonder ni mesurer ces
grands penseurs! »
Gnomes
aveugles ! Voilà les vues auxquelles vous vous livrez pendant toute
une vie, allant contre le témoignage de votre paire d'yeux. Et vous
êtes là à trembler comme des ânons sur la glace, les dents
serrées par le froid. « Ce n'est pas moi qui oserais dire du
mal de tous ces grands penseurs ! J'aurais trop peur de commettre une
faute contre la bienséance. »
Chers
lecteurs, il faut être un grand ami de la vie pour oser dire du mal
de ceux qui nous ont précédés, pour oser critiquer le monde,
incriminer leur enseignement, et injurier les petits-enfants qui
viennent à vous, pour aller chercher l'Homme, soit en le prenant à
rebours, soit en s'adaptant à lui. C'est ainsi que depuis déjà
longtemps nous en avons cherchés qui aient des dispositions, mais
que nous n’avons pu en trouver. Il semble que l'on ait à faire
qu'à des apprentis théoriciens, à des jouisseurs novices, pareils
à de jeunes mariées, et qui n'ont qu'une crainte, celle de perdre
leurs maîtres, leurs idoles, leurs respects, et aussi leurs
prébendes, leurs connexions, leurs réseaux, et de se voir privés
du coup du grain qu'on leur donne à manger, de leur sécurité et de
leurs aises.
Jamais,
depuis bien longtemps, l'on a cru aux pionniers d'avant-garde, et il
a fallu qu'ils fussent délogés par d'autres pour que leur valeur
fût reconnue.
Celui
qui est approuvé par tout le monde, à quoi est-il bon ?
C'est
ainsi qu'un rugissement du lion fait éclater la cervelle du chacal.
Avant-garde
sensualiste 1. Juillet / décembre 2003.

