mercredi 28 novembre 2012

Les sensualistes tuant le père, tuant la mère, tuant le Bouddha.






 Poésies III



Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 



Ce qui peut troubler avec les Libertins-Idylliques c'est, avec leur immodestie, leur irrespect : ils citent Nietzsche, semblent s'y référer, reprennent certaines de ses expressions, des pages entières, corrigent certaines de ses expressions — car, on le sait, le plagiat est nécessaire —, et ainsi quelqu'un vient vers eux et leur dit : « Bravo ! Pour ce qui est de Nietzsche, moi-même... etc. », et eux de répondre que Nietzsche est un méchant idéologue, qu'il a mal tourné, qu'on ne leur en parle surtout pas et ils lui donnent du bâton.

Ou bien, parce qu'ils ont cité Breton, un autre vient et leur dit : « Bravo, ce que vous dites de Breton est si vrai, moi-même... etc. ». Mais aussitôt ils répondent que les surréalistes ont trop aimé leur mère et trop craint leur père... « Il n'est pas question pour nous de supplanter la théorie du prolétariat etc. etc. », et aussitôt ils donnent du bâton à tout ce qui vient de ce côté-là.

Plus loin encore, un autre les aborde parce qu'ils ont parlé de Guy Debord ou de Vaneigem: « Moi-même dit-il... », mais ils ne lui laissent pas le temps de finir sa phrase et couvrent les situationnistes d'injures — mais en vérité ils peuvent, tout aussi bien, défendre tous ces gens-là, et bien d'autres, si on les attaque : rien ne les arrête.

Un Chinois des temps anciens — je préfère vous taire ce qu'ils disent des Chinois de ces temps-là et ce qu'ils en pensent — à qui l'on demandait ce qu'il pensait du Bouddha ou des Patriarches a répondu qu'il se torchait tous les matins avec les textes sacrés des Anciens.

Si vous rencontrez, par extraordinaire, des Libertins-Idylliques parlez-leur de la pluie et du beau temps...
C’est plus sage.

Chers lecteurs vous prenez pour argent comptant les paroles de toutes sortes de maîtres, et vous vous dites que là est la véritable pensée, que ce sont là des penseurs admirables : « Ce n'est pas à moi, avec mon esprit de profane, d'oser sonder ni mesurer ces grands penseurs! »
Gnomes aveugles ! Voilà les vues auxquelles vous vous livrez pendant toute une vie, allant contre le témoignage de votre paire d'yeux. Et vous êtes là à trembler comme des ânons sur la glace, les dents serrées par le froid. « Ce n'est pas moi qui oserais dire du mal de tous ces grands penseurs ! J'aurais trop peur de commettre une faute contre la bienséance. »

Chers lecteurs, il faut être un grand ami de la vie pour oser dire du mal de ceux qui nous ont précédés, pour oser critiquer le monde, incriminer leur enseignement, et injurier les petits-enfants qui viennent à vous, pour aller chercher l'Homme, soit en le prenant à rebours, soit en s'adaptant à lui. C'est ainsi que depuis déjà longtemps nous en avons cherchés qui aient des dispositions, mais que nous n’avons pu en trouver. Il semble que l'on ait à faire qu'à des apprentis théoriciens, à des jouisseurs novices, pareils à de jeunes mariées, et qui n'ont qu'une crainte, celle de perdre leurs maîtres, leurs idoles, leurs respects, et aussi leurs prébendes, leurs connexions, leurs réseaux, et de se voir privés du coup du grain qu'on leur donne à manger, de leur sécurité et de leurs aises.
Jamais, depuis bien longtemps, l'on a cru aux pionniers d'avant-garde, et il a fallu qu'ils fussent délogés par d'autres pour que leur valeur fût reconnue.
Celui qui est approuvé par tout le monde, à quoi est-il bon ?
C'est ainsi qu'un rugissement du lion fait éclater la cervelle du chacal.


Avant-garde sensualiste 1. Juillet / décembre 2003. 



vendredi 23 novembre 2012

DÉESSES




Vous tenez en réserve
L'amour mirobolant
Dont certains rêvent
Vraisemblablement
Et vous me l'offrez sans trêve
Puissamment
Immanquablement

Vous réveillez en moi
Une vitalité ardente
Un réjouissement gourmand et fougueux
Qui me font caressant de mes mains amoureusement la soie de vos hanches
Dans une très vague perception d'un monde brumeux
Tandis que je gronde de volupté exorbitante
Sous les caresses onctueuses et ondoyantes
De votre amour en feu

L'exultation la force et la puissance
Je les sens s'emparer définitivement de moi
Avec toute leur miraculeuse outrecuidance
Tandis que je perçois le cœur de votre maelström intime
Qui m'intime de ses constrictions ultimes
De me joindre au chœur de l'Hymne
À la Joie

Explosif mais galant
Je vous laisse
De justesse
Passer la première
De l'autre côté du Temps
Où nous n'accédons qu'après un long
Interminable
Miraculeux cataclysmique battement

Vous êtes à la fois la prêtresse et la déesse
Et vous éveillez à la sensation extraordinaire et sacrée du monde

Vivre n'est pas rien
C'est un miracle éblouissant
Et vous en possédez le secret
Dans cette force qui vous vient en vous dépassant
Mais vous pensez
Sans doute
La même chose de moi
Puisque ce qui est vrai de l'un ne saurait être vrai sans l'autre

Tout de même
Plus tard
Regardant d'autres belles et jeunes femmes
Empêtrées dans le calcul et la duplicité
Toutes les simagrées de survie et de surface
Je voyais les déesses
S'ignorant et ignorées
Ravagées par la solitude la peur et la rage de se venger
Et sous les putains et les matrones
Les courtisanes et les baronnes
Les mères de familles et les carriéristes à succès ou en détresse
Je voyais les déesses
Sacrifiées
De ce merveilleux automouvement du monde
De ce miraculeux Sensualisme princeps
Auquel toujours vous me réveillez

Comme le disait le poème
... Calabao passe...
Ses belles moustaches enroulées
Il connaît tous les secrets de la vie éternelle...
Et c'est vous qui les lui avez définitivement révélés...




Le 12 février 2007.

in  JOURNAL D'UN LIBERTIN-IDYLLIQUE (ILLUMINESCENCES) 2006-2009






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samedi 17 novembre 2012

Être l’homme de son cœur





Poésies III

Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 



Du point de vue de l’incomplétude, la complétude n’est qu’un goût comme un autre.

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Le libertinage idyllique est une patrie : celle des amants, heureux amants…

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L’amour sensualiste est la seule chose au monde que seuls puissent posséder ceux qui en sont dignes.

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lundi 12 novembre 2012

NOUS NE SOMMES QUE DES AMANTS…




Nous ne sommes que des amants
Heureux amants…

Les peintres…
Doivent peindre tout le temps
Les écrivains…
Doivent écrire tout le temps
Les sculpteurs…
Doivent sculpter tout le temps
Les philosophes…
Doivent philosopher tout le temps
Les essayistes…
Doivent « essayer » tout le temps

Nous
Nous ne sommes que des amants
Heureux amants…
Jouissant éperdument
De la puissance et du sentiment
Du sentiment de la puissance et de la grâce se déroulant voluptueusement
Amoureusement

La jouissance fait l'union
L'union renforce la jouissance
La jouissance et l'union
– Qui les renforcent –
Font les amants
Heureux amants...

La Séparation fait l'injouissance
L'injouissance renforce la Séparation
L'injouissance et la Séparation
– Qui les flétrissent –
Font
Les tripoteurs
Qui rêvent de « trips-auteur »
Et de carrière
De peintre
D'écrivain
De philosophe
D'essayiste
De sculpteur

Nous nous ne sommes que des amants
Et
Bien sûr
Nous écrivons
Nous peignons
Nous sculptons
Nous philosophons

Mais
Qu'on nous donne une belle chambre
La Beauté
Le calme
Un magnifique isolement
Et un lit blanc
Les seules choses
(Avec les vagues…)
Que nous briguons
Et
En beaux brigands
Nous faisons jouir tout le Temps


 

Le 11 novembre 2011.

Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2009-2012. (À paraître.)

samedi 10 novembre 2012

Électral (Nouvelle)
















Je ne vais pas dans les bars, la nuit, ni non plus le jour, pour profiter des femmes que le désespoir ou l’angoisse ont rendues telles des proies sexuelles. Je ne suis moi-même ni un prédateur ni une proie sexuels.

À 20 ans, lorsque nous allions dans les bars avec nos amis c'était pour comploter poétiquement contre le monde. Nous étions de “jeunes gentilshommes”, ignorés de tous.
Nous lisions Guy Debord, Vaneigem et les situationnistes, et nous “préparions un bouleversement radical de la misère du spectacle en son contraire”.

Les jeunes femmes qui étaient avec nous étaient aussi de jeunes aventurières. Elles avaient rompu avec le monde et partageaient nos enthousiasmes et notre complicité. Elles ne voulaient ni battre ni être battues. Pour beaucoup, nous vivions tous ensemble. Nous cherchions l'amour, mais d'une certaine façon le désastre de l'Histoire, et parfois certains désastres de nos existences individuelles, nous rendaient assez inaptes, les uns et les autres, à la jouissance. Nous étions, déjà à l'époque, en contact avec les formes extrêmes de la négativité sexuellement exprimée, avec la pornographie scandinave que nous avions découverte, en dérivant en Europe. Qui était si extrême et si étonnamment, chez elle, acceptée. Mais rien de tout cela ne nous intéressait.

Nous cherchions la jouissance et l'intimité. Et nous étions sur ce point comme sur les autres aussi radicaux et “romantiques” que Guy Debord qui avait mis, pour Alice Becker-Ho, cette citation en tête de son film La société du spectacle : “Dans l’amour, le séparé existe encore, mais non plus comme séparé : comme uni, et le vivant rencontre le vivant.”
(Seize ans plus tard, amoureux et aimé du même marsupial, en même temps qu’eux, j’ai néanmoins compris ce qui me distinguait de ces deux situationnistes-là, dans ce domaine de la volupté.)

De 21 à 26 ans, je n'allais pas dans les bars ; je ne cherchais pas des femmes qui auraient pu être des proies sexuelles, tard dans la nuit, poussés par le désespoir, l’angoisse et l'ennui ; moi-même ou elles.

Je vivais avec deux très jeunes femmes ; nous passions notre temps dans les revécus émotionnels autonomes ; notre sexualité était celle des gens qui sont dans ce processus d'exploration de l'enfer et de la découverte du paradis.

Ceux qui sont passés par-là me comprendront. 

De 27 à 35 ans, je n'allais pas dans les bars, et je ne recherchais toujours pas des proies sexuelles. Je vivais sur des plages, entouré d'aventuriers de toutes sortes ; mais du même acabit. Ultimate beatniks et beatniks “historiques”, hippies et provos, yippies, punks égarés, contrebandiers flamboyants, agents secrets soviétiques, talibans afghans, douaniers, maquereaux, camés ; et moi-même, en représentant des factions radicales françaises, en exil.

Nous allions dans des petits bars de plage, la journée. Nous jouions tout le jour en mangeant des “prawns-curry” et en buvant des lemon-sodas “with or without sugar” ou “with or without salt”. Et, tard dans la saison, en avril et mai, pour combattre la déshydratation, “with salt and sugar”, et de l'Électral.

Nous étions des épées.

Affûtés comme.

Un soir, j’ai bondi sur la scène du petit théâtre de plage des Hollandais pour y sauver de la mort, in extremis, d’un très élégant Gokyo, une danseuse balinaise qu’un taliban halluciné, qui s’était jeté sur elle, voulait poignarder. Et Superman (Jesse) est arrivé bien après. C’est vérifiable : c’était filmé.

Nous occupant de réification, nous jouions. Principalement.

Nous dansions la nuit sous la lune. La femme, la jeune femme qui m'accompagnait avait tout quitté du monde et emmené le peu qu'elle possédait, toute sa fortune, pour rejoindre cette vie d'aventures et de poésie.
Nous avions du mal à nous comprendre.
Elle était prussienne.
Mais ni elle ni moi n'allions dans les bars, tard dans la nuit, à la recherche de proies sexuelles, ou étant nous-mêmes des proies sexuelles.

De retour à Paris, j'ai été lié, un temps, parfois, aux jeunes représentants des classes moyennes. Ils étaient encore étudiants, et l'on ne savait s'ils basculeraient du côté de l'aventure, ou du côté de l'embrigadement.
La jeune femme qui m'accompagnait dut, petit à petit, s’engager dans une vie dominée par le travail, l'ennui et les impérieuses routines, par la faute d’une santé défaillante, et, peut-être aussi, par un certain goût de l’ordre.

Certains autres, que je connaissais, et qui avaient manifesté, eux aussi, quelque temps, le désir des aventures poétiques, furent finalement emportés dans le tourbillon du travail et de la famille tel que le connaissent les classes moyennes et ceux qui les dominent.
Mais, avant cela, lorsqu’ils semblaient, les uns et les autres, encore libres, nous n'allions pas dans les bars pour y rechercher des proies sexuelles ; nous n'étions pas nous-mêmes des proies sexuelles. Lorsque nous allions dans les bars, c’était pour y préparer de grandes fêtes pour célébrer l'amour, le merveilleux, la poésie.

Lorsque j'ai rencontré Héloïse, nous sommes repartis sur ces plages que je connaissais ; nous y avons vécu des mois. Lorsque nous allions dans les bars, c'était pour y retrouver quelques aventuriers dans notre genre.

L'endroit était depuis quelques années envahi par les tour-opérateurs, et les possédés du vieux-monde qui venaient là pour s'abrutir dans des transes de désespérés. Que j'avais vues naître pendant la saison 1983/84 ; à “Disco valley” ; à l'occasion de cette toute première rave party qui s'appelait “Bal Champêtre”.

Ensuite, lorsque nous nous sommes déplacés dans le monde, ce fut toujours hors saison. Les bars étaient vides ; nous y étions, la plupart du temps, seuls ; Héloïse et moi.
Nous y cherchions, et nous y trouvions, l'amour et la poésie.

Ici, nous ne voyons personne, nous ne sortons jamais dans les bars ; pourquoi devrions-nous y aller, comme ceux qui ont vécu et qui vivent ainsi que nous avons refusé de le faire.

Depuis toujours c'est une complicité, c'est une complicité volontaire contre le monde et sa barbarie. Le jeu, la poésie, et plus tard la jouissance que nous avions finalement découverte, nous ont toujours accompagnés.

Je ne peux pas lire les romans qui s'écrivent aujourd'hui. Ils me parlent d'une misère que j'ai toujours refusée ; que je n’ai pas voulu connaître.

Je vois parfois des gens que j'ai croisés lorsqu’ils avaient 20 ans et que tout leur semblait possible. J'apprends en les lisant qu'ils sont (riches ou pauvres) miséreux, qu'ils s'abrutissent d'alcool et de stupéfiants ; et vont la nuit dans les bars, à la recherche des femmes ou des hommes que le désespoir ou l’angoisse ont rendus tels des bêtes, volontaires pour être des proies ou des prédateurs sexuels.

Rien de tout cela ne me concerne.

Dieu merci.


(Le 7 septembre 2005.) 




Avant-garde sensualiste 3. Janvier 2005 / Juin 2006



(Première mise en ligne : 10 novembre 2012)


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