Extrait du CHAPITRE XI de
L’analyse caractérielle
de
WILHELM REICH
LE CARACTÈRE MASOCHISTE
Note
du traducteur anglais : La traduction anglaise de ce chapitre a paru
dans le International Journal of Sex-economy and Orgone Research 3,
1944, p. 38 ss. ; elle était précédée de l’introduction suivante :
Plusieurs raisons militent en faveur de la publication de ce chapitre de la Charakteranalyse de W. Reich.
Tout d’abord, on a enregistré ces dernières années un regain
d’intérêt pour cet ouvrage dont beaucoup de personnes, notamment des
psychanalystes, ont réclamé une traduction anglaise. Malheureusement,
il ne nous a pas été possible de procéder à la traduction et à la
publication de ce livre. Nous espérons que la publication de quelques
chapitres sélectionnés au " Journal " comblera au moins partiellement
cette lacune.
Deuxièmement,
il est sans doute utile de faire de temps en temps un retour en
arrière et de montrer la filiation entre l’économie sexuelle moderne et
ses premières formulations psychanalytiques. Le chapitre que nous
publions ici tient un rôle particulièrement important dans l’histoire
de l’économie sexuelle. Avant d’être inséré dans la Charakteranalyse il
a été publié sous forme d’article dans la Internationale Zeitschrift
für Psychoanalyse, vol. 18, 1932. Son importance capitale réside dans
le fait qu’il réfute sur la base d’expériences cliniques la théorie de
Freud sur les « pulsions de mort ».
Pour
la première fois dans l’histoire de la pathologie sexuelle les points
suivants furent dégagés d’observations cliniques :
a)
Les manifestations attribuées par erreur à une pulsion de mort
hypothétique sont en fait la conséquence d’une forme spécifique de
l’angoisse orgastique;
b)
Le masochisme n’est en aucune façon un instinct ou une pulsion dans
le sens biologique du terme ; il est une pulsion secondaire d’ordre
libido-économique, autrement dit, le résultat de la répression de
mécanismes sexuels naturels;
c) Il n’existe pas de désir biologique du déplaisir, pas plus que de pulsion de mort.
Au
cours des années suivantes, plusieurs éléments de cette démonstration
furent repris par d’autres psychanalystes sans indication de source.
Mais aucun d’eux ne mentionne l’aspect central du problème,
c’est-à-dire le trouble masochiste spécifique de la fonction de
l’orgasme qui se manifeste par la peur de mourir ou la peur d’éclater.
Ainsi, la solution du problème du masochisme restait l’exploit
exclusif de l’économie sexuelle.
La
publication de cet article en 1932 n’allait pas sans quelques
complications dramatiques. Freud, qui était à cette époque le directeur
de Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse ne voulait l’insérer
dans sa revue qu’à condition qu’il fût précédé d’une note spécifiant
que Wilhelm Reich avait rédigé sa réfutation des pulsions de mort à
l’instigation du Parti Communiste. Quelques psychanalystes berlinois qui
jugeaient ce procédé absurde proposèrent une autre solution.
L’article de Reich devait paraître en même temps qu’une réfutation.
C’est ce qui fut fait. La « réfutation » est due à la plume de
Siegfried Bernfeld qui l’intitula : Die communistische Discussion um
die Psychoanalyse und Reich’s « Widerlegung der Todestriebshypothese
». Cette étude de quelque trente pages n’avait pas pour objet le
masochisme mais la contribution de Reich à la sociologie marxiste. En
d’autres termes : placé dans l’impossibilité de réfuter les
découvertes cliniques de W. Reich, l’auteur de l’article tenta de
discréditer sa théorie sur le masochisme en lui attribuant des mobiles
politiques et idéologiques. Cette tentative se solda par un échec.
Nous laissons au lecteur de cette traduction le soin de décider si les
arguments invoqués par Reich sont d’ordre clinique ou d’ordre
politique et philosophique.
Soulignons
ici que l’élucidation du problème du masochisme par l’économie
sexuelle ─ élucidation qui aboutit à la réfutation clinique de la
théorie des pulsions de mort ─ fit faire d’énormes progrès à la
compréhension des névroses. Car elle montrait que la souffrance n’était
pas due à quelque « volonté biologique de souffrir », à une « pulsion
de mort », mais à l’incidence désastreuse des conditions sociales sur
le mécanisme biophysique. Cette vue impliquait nécessairement la
critique des conditions sociales causes de névroses ─ critique que la
théorie d’une volonté biologique de souffrir esquivait.
La
solution sexuelle-économique du problème du masochisme permettait
aussi une meilleure compréhension des bases biologiques des névroses.
La peur spécifiquement masochiste d’éclater ouvrait la voie à l’étude
de la fonction du mécanisme vital végétatif (cf. The Function of the
Orgasm, 1942, p. 221-255).
La
publication de la traduction de cet article n’est pas moins actuelle
aujourd’hui qu’au temps de sa première parution, il y a douze ans.
Elle fait toucher du doigt le peu de valeur de certaines critiques
prétendument scientifiques de la théorie de Reich, critiques que
personne n’oserait plus formuler et qui appartiennent à un passé révolu.
─ T.P.W.
LE CARACTÈRE MASOCHISTE
1. RÉSUMÉ DES CONCEPTS
Avant
Freud, les sexologues pensaient que le masochisme était la
manifestation d’une disposition instinctuelle poussant l’individu à
puiser une certaine satisfaction dans la souffrance physique et morale
subies. Comme la souffrance est par définition une chose désagréable,
restait la question de savoir comment on pouvait rechercher le
déplaisir ou en retirer une satisfaction. L’invention d’un terme
technique n’était évidemment pas une explication ; on appelait «
algolagnie » une disposition psychologique tendant à retirer du
plaisir de la souffrance physique ou morale. Quelques auteurs firent
un pas en direction de la vérité en affirmant que se faire frapper
n’était pas le but ultime du masochisme, mais seulement un chaînon
dans l’expérience plaisante de l’autohumiliation (Krafft- Ebing). Il
n’en restait pas moins le fait fondamental : Ce qu’une personne
normalement constituée ressent comme un déplaisir est ressenti par le
masochiste comme un plaisir, ou du moins comme une source de plaisir.
L’exploration
psychanalytique du contenu latent et de la dynamique du masochisme
ouvrit des perspectives nouvelles. Freud put mettre en évidence que
masochisme et sadisme ne constituent pas des pôles opposés, que l’un ne
se rencontre jamais sans l’autre. Le masochisme et le sadisme peuvent
même se remplacer mutuellement. Il existe, entre eux, une opposition
dialectique déterminée par le changement de l’activité en passivité
sans que le contenu représentatif subisse la moindre modification1. La
théorie de Freud du développement libidinal distingue trois phases
principales de la sexualité infantile, la phase orale, la phase anale,
la phase génitale. Au début, le sadisme fut associé à la première
phase. Mais on découvrit bientôt que chaque phase de l’évolution
sexuelle comporte un élément d’agression sadique qui lui est propre.
Approfondissant le problème, je me rendis compte que chacune de ces
trois formes d’agressivité sadique était une réaction à la pulsion
partielle correspondante. D’après cette théorie, le sadisme propre à
chaque niveau évolutif provient d’une association de l’impulsion
destructive contre la personne frustrante et du désir sexuel
correspondant2. Nous obtenons le schéma suivant : succion, frustration →
tendance destructive, morsure : sadisme oral ; plaisir anal,
frustration → désir d’écraser, de piétiner, de frapper : sadisme anal ;
plaisir génital, frustration → désir de perforer : sadisme phallique.
Ce concept était en accord parfait avec la formulation primitive de
Freud que c’est la tendance destructive vers le monde extérieur qui se
développe la première (en général à la suite d’une frustration) et se
retourne plus tard contre le Moi, dès qu’elle se trouve elle-même
inhibée par d’autres frustrations et la peur du châtiment. 0r, le
sadisme retourné contre la personne du Moi devient masochisme ; le
Surmoi en tant que représentant de la personne
[1
FREUD, « Triebe und Triebschicksale », Ges. Schr., t. V, p. 453. 2
REICH, W., _ Ueber die Quellen der neurotischen Angst., lnt. Zeitschr.
f. Psa., 11, 1926,427.]
2/22
frustrante,
des exigences de la société à l’égard du Moi, se transforme en
instance de châtiment (conscience). Le sentiment de culpabilité répond à
la pulsion destructive en conflit avec l’amour.
Par
la suite, Freud abandonna ce concept du masochisme qui en faisait une
formation secondaire et le remplaça par un autre, selon lequel le
sadisme serait du masochisme tourné vers le monde extérieur ; partant de
l’hypothèse d’une tendance biologique primitive à l’autodestruction
il fit du masochisme une donnée érogène fondamentale. Plus tard ce
concept devint la « pulsion de mort » s’opposant à « Éros ». Selon ce
concept, le masochisme primitif était considéré comme une émanation de
l’instinct de mort biologique, fondé sur le processus de dégradation
cellulaire de l’organisme.
Les
défenseurs de la théorie des « pulsions de mort » ont essayé à
plusieurs reprises de justifier leur thèse en invoquant le processus
physiologique de dégradation. Mais leur démonstration est peu
convaincante. Une étude récente (3) mérite notre attention parce qu’elle
aborde le problème au niveau clinique par des arguments
physiologiques qui à première vue entraînent l’adhésion du lecteur.
Benedek s’appuie sur les découvertes d’Ehrenberg. Ce biologiste
prétend avoir découvert des processus antithétiques déjà au niveau des
organismes unicellulaires. Il existerait, selon lui, ,des
développements protoplasmiques aboutissant non seulement à
l’assimilation de la nourriture mais également à la précipitation de
substances précédemment dissoutes. La première formation structurelle
de la cellule est irréversible les matières dissoutes se transformant
en corps solides. L’assimilation, quant à elle, est assurée par la
matière vivante ; mais le résultat de l’assimilation, le changement
opéré dans la cellule, la structuration d’un niveau plus élevé,
constitue - envisagée d’un certain point de vue si elle prédomine -
non plus une matière vivante mais une matière morte. Cette théorie
semble plausible, surtout si l’on songe au durcissement des artères du
fait du vieillissement. Mais l’argument invoqué est en lui-même une
réfutation de la « tendance de mort », d’un « instinct de mort ». La
matière solidifiée et immuable entrave la vie et sa fonction
principale, l’alternance entre tension et détente, que ce soit dans le
domaine de la nutrition ou dans celui des besoins sexuels. Cette
perturbation du processus vital n’a donc aucune des caractéristiques
d’un instinct. Toute rigidité entrave l’alternance de tension et de
détente qui est le rythme même de la vie. Lui donner le nom d’instinct
serait redéfinir nos concepts.
Si
l’angoisse doit être définie comme l’expression d’une « pulsion de
mort libérée », on peut se demander en quoi pourrait bien consister la «
libération » de « structures solides ». Thérèse Benedek prend soin de
spécifier que la structure, autrement dit la matière solidifiée, ne
peut être considérée comme un élément hostile que pour autant qu’elle
prédomine, qu’elle s’oppose au processus de vie. Notons d’autre part
que si les processus de structuration et de solidification sont
synonymes de pulsions de mort et si l’angoisse traduit la perception
intérieure de cette solidification progressive, du lent cheminement
vers la mort, on devrait s’attendre à ce que l’angoisse épargne les
enfants et les adolescents et s’attaque de préférence aux vieillards.
Or, c’est exactement le contraire qui se produit ! L’angoisse atteint
son paroxysme à l’époque du plus grand épanouissement sexuel de
l’individu (pour peu que sa sexualité soit inhibée). Si nous faisons
nôtre cette théorie de la dégradation physiologique comme base de
l’angoisse, les individus sexuellement comblés ne devraient pas y
échapper, puisqu’ils sont exposés aux mêmes processus biologiques que
les personnes sexuellement frustrées.
En
développant la théorie de Freud sur l’angoisse actuelle j’aboutis
logiquement à une modification de sa formule primitive selon laquelle
l’angoisse serait une transformation de la libido. Il m’apparut, en
effet, que l’angoisse était une manifestation de la même excitation
vaso-végétative qui, dans le système sensoriel, est ressentie comme
plaisir sexuel (4).
L’expérience
clinique prouve que l’angoisse n’est autre chose qu’une sensation de
constriction (« angustiae »), de stase ; la peur (la perception d’un
danger) ne devient angoisse que si une telle stase se
[3
Thérèse BENEDEK, " Todestrieb und Angst " Int. Zeitschr f. Psa., 17,
1931. 4 W. REICH, Die Funktion des Orgasmus, 1927" p. 63 ss.
3/22]
produit.
Si l’on devait découvrir par la suite que la répression sociale de la
satisfaction sexuelle accélère le processus de solidification
(structuration), c’est-à-dire le processus de la mort, cela ne
prouverait nullement que l’angoisse est une conséquence de ce processus ;
ce serait simplement une preuve de la nocivité d’une moralité
antisexuelle.
La
modification du concept de masochisme entraîna automatiquement une
modification de la formule étiologique de la névrose. D’après la thèse
initiale de Freud, le développement psychique se situait à l’intérieur
du conflit entre les instincts et le monde environnant. La nouvelle
théorie revenait à dire que le conflit psychique était le résultat d’un
conflit entre Éros (sexualité, libido) et la pulsion de mort (instinct
d’autodestruction, masochisme primitif). Le point de départ clinique
de cette hypothèse malencontreuse était le fait que certains malades
ne paraissaient pas disposés à renoncer à la souffrance et
continuaient à rechercher des situations pénibles. C’était là une
attitude contraire au « principe de plaisir ». Les malades semblaient
animés de quelque intention secrète de persévérer dans la souffrance
et d’en faire l’expérience. Il s’agissait donc de savoir si cette «
volonté de souffrance » était une donnée biologique primitive ou une
création psychique secondaire. On se trouvait en présence - selon le
concept de Freud - d’un besoin de châtiment qui répondait par des
mesures d’autopunition à un sentiment inconscient de culpabilité.
Après la publication de Jenseits des Lustprinzips, plusieurs auteurs,
parmi eux Alexander, Reik et Nunberg, changèrent, sans s’en rendre
compte, la formule du conflIt névrotique (5). En effet, la formule
primitive spécifiait que la névrose résultait d’un conflit entre
l’instinct et le monde extérieur (libido - peur du châtiment). Soudain
on prétendait savoir que la névrose découlait d’un conflit entre les
instincts et un besoin de châtiment (libido - désir de châtiment).
C’est exactement le contraire ! La nouvelle formule était fondée sur
la nouvelle hypothèse d’une opposition entre Éros et Thanatos,
reléguant de plus en plus à l’arrière-plan le rôle de la frustration
et de la répression exercée par le monde extérieur. À la question sur
l’origine de la souffrance on répondait maintenant : « La souffrance a
son origine dans la volonté biologique de souffrir, dans la pulsion
de mort et dans le besoin de châtiment ». Cette réponse avait
supplanté la réponse correcte : « La souffrance a son origine dans le
monde extérieur, dans la société répressive ». La nouvelle formule
négligeait les incidences sociologiques que la première formule du
conflit psychique avait mises en avant ! La théorie des pulsions de
mort, de la volonté biologique d’autodestruction conduit vers une
philosophie de la civilisation que Freud a définie dans son ouvrage
Das Unbehagen in der Kultur, philosophie tendant à prouver que la
souffrance humaine est inévitable, puisque les tendances
autodestructrices de l’individu sont indéracinables. La première
formule de Freud par contre conduit à une critique de l’ordre social
dans lequel nous évoluons.
En
transférant la source de la souffrance du monde extérieur de la
société au monde intérieur, on entre en conflit ouvert avec le principe
de base de toute la psychologie analytique, le « principe de plaisir-
déplaisir ». C’est la loi fondamentale de l’appareil psychique aux
termes de laquelle l’homme aspire au plaisir et tente d’échapper au
déplaisir. D’après les concepts psychanalytiques primitifs, c’était ce
même principe qui déterminait le développement et les réactions
psychiques. Le « principe de réalité » n’était pas en contradiction
avec le principe de plaisir ; il indiquait tout simplement que la
nécessité du moment oblige parfois l’individu à remettre à plus tard la
réalisation de certains plaisirs. Ces « deux principes de la fonction
psychique », comme Freud les appela un jour, ne pouvaient rester en
vigueur que pour autant que la première formulation du masochisme
gardait force de loi, autrement dit, que le masochisme n’était qu’un
sadisme inhibé et retourné contre son propre sujet. C’était là une
explication du masochisme conforme au principe de plaisir, mais elle ne
répondait pas à la question de savoir comment la souffrance pouvait
être une source de plaisir. Il y avait là une contradiction avec la
[5
De nos jours la théorie des pulsions de mort domine la littérature
psychanalytique. Freud qualifia cette théorie, il y quelques années, au
cours d’une conférence, d’hypothèse dépassant le cadre de l’expérience
clinique. Dans Jenselts des Lustprinzips Freud explique « qu’on doit
toujours être prêt à quitter une piste poursuivie pendant quelque
temps quand on se rend compte qu’elle ne mène nulle part ». Malgré cet
avertissement, l’hypothèse de Freud fut bientôt transformee en «
théorie clinique ». Elle ne fut pas abandonnée bien qu’elle n’aboutit
nulle part. Beaucoup d’analystes vont jusqu’à prétendre qu’ils ont pu
observer directement les pulsions de mort.
4/22]
fonction
de plaisir. Il était parfaitement concevable qu’un plaisir réprimé et
inhibé se change en déplaisir, mais le processus inverse échappait à
notre entendement. Aussi, la définition selon laquelle le masochisme
consiste à ressentir le déplaisir d’une manière plaisante ne
signifie-t-elle strictement rien.
La
plupart des psychanalystes considéraient que l’hypothèse d’une «
compulsion de répétition » résolvait de manière satisfaisante le
problème de la souffrance. Cette hypothèse rentrait parfaitement dans le
cadre de la théorie des pulsions de mort et du « besoin du châtiment
», mais elle ne reposait hélas sur rien. Pour commencer, elle était en
contradiction avec le principe de plaisir. Deuxièmement, elle
introduisait dans la théorie du principe de plaisir-déplaisir, dont les
fondements cliniques sont solides, un élément nettement métaphysique,
une hypothèse non prouvée et impossible à prouver, qui a fait tort à
la théorie analytique. L’hypothétique compulsion de répétition
consistait dans le besoin psychique irrépressible de répéter une
situation déplaisante. L’énoncé d’un « principe de pulsion de
répétition » était dépourvu de tout sens, c’était du verbalisme,
tandis que le principe de plaisir-déplaisir, se fondait sur la loi
physiologique de la tension et de la détente. Tant qu’on entendait par
compulsion de répétition la tendance de tout instinct à rétablir
l’état de repos, le désir de ressentir une fois de plus un plaisir
éprouvé jadis, il n’y avait pas d’objections à formuler. Sous cette
forme, l’idée était un élargissement valable de notre concept du
mécanisme de tension et de détente. Il restait d’ailleurs à
l’intérieur du cadre du principe de plaisir ; mieux, c’est le principe
de plaisir qui explique le mécanisme de la compulsion de répétition.
En 1923, je définissais moi-même d’une manière un peu maladroite
l’instinct comme la particularité du plaisir de tendre à la répétition
(6). On peut donc affirmer que la compulsion de répétition tient un rôle important dans le cadre du principe de plaisir.
Or,
on s’avisa un jour d’appliquer la compulsion de répétition à un
domaine qui se situait en dehors du principe de plaisir, pour expliquer
des phénomènes que - selon d’aucuns - le principe de plaisir était
incapable d’élucider. Mais aucune expérience clinique n’a jamais pu
établir que la compulsion de répétition peut être considérée comme une
donnée primitive. Elle était dite expliquer des tas de choses, mais
elle ne pouvait être elle-même ni expérimentée ni expliquée. Elle
fourvoya quelques analystes jusqu’à les faire énoncer l’hypothèse d’une
« anankè » supra-individuelle. L’hypothèse de la « compulsion de
répétition » était inutile pour expliquer le désir du rétablissement de
l’état de repos, car ce désir trouve son explication dans la fonction
de détente de la libido. Cette détente n’étant autre chose que le
rétablissement de l’état de repos, postulat important de la théorie des
pulsions. Notons en passant que l’hypothèse d’une pulsion biologique
de mort est tout aussi superflue quand on sait que la dégradation
physiologique de l’organisme, sa dépérition progressive débute à
l’instant même où l’appareil génital, la source même de la libido
commence à décliner. Mourir n’est peut-être pas autre chose que
d’assister à la défection progressive de ses organes vitaux.
Il
est certainement exact que c’est le problème du masochisme qui a
abouti à l’hypothèse malencontreuse d’une pulsion de mort, d’une
compulsion de répétition, d’un besoin de châtiment, considérés
dorénavant comme les bases du conflit névrotique. Lors d’une
controverse avec Alexander (7) qui édifia sur cette hypothèse toute une
théorie de la personnalité, je considérais moi-même l’ancienne
théorie du masochisme comme la seule valable. Il est certain que la
question de savoir comment on pouvait désirer la souffrance, comment
la souffrance pouvait se transformer en plaisir, était déjà en l’air,
mais je n’avais pas encore de lumières à apporter sur le sujet.
L’hypothèse de Sadger d’un masochisme érogène, d’un érotisme fessier
et épidermique capable de transformer le déplaisir en plaisir n’était
guère convaincante. Pourquoi l’érotisme fessier allié à la douleur
serait-il perçu en tant que plaisir ? Et pourquoi le masochiste
retira-t-il du plaisir d’une action que d’autres, quand on frappe la
même zone érogène, ressentent comme une douleur et un vif déplaisir ?
Freud a relevé un bout du voile en découvrant derrière le fantasme «
on frappe un enfant » la situation originaire agréable : « Ce n’est pas moi qu’on frappe mais un rival ».
[6
W. REICH, « Zur Triebenergetik ». Zeitschr. f. Sexualwissenschaft,
1923. 7 W. REICH « Strafbedürfnis und neurotischer Prozess. Kritische
Bemerkungen zu neueren Auffassungen des Neurosenproblems ». lnt.
Zeitschrift f. Psa., 13, 1927.
5/22]
Reste
à savoir comment des coups reçus peuvent être perçus comme un
plaisir. Tous les masochistes affirment qu’ils éprouvent du plaisir à
l’idée d’être frappés ou à être frappés réellement et qu’ils sont
incapables de ressentir un plaisir ou une excitation sexuelle sans de
tels fantasmes.
Des
années d’études sur des sujets masochistes ne permirent pas
d’élucider la question. Les premières lumières me vinrent lorsque je
commençai à mettre en doute l’exactitude des affirmations de mes
malades. Je réalisai soudain que des décennies de recherche analytique
avaient peu fait avancer notre connaissance de la perception du
plaisir. Une analyse rigoureuse de la fonction du plaisir révéla un
fait d’abord troublant mais qui expliquait l’économie sexuelle et,
par-là même, la base spécifique du masochisme : en effet,
l’affirmation que « le masochiste ressent le déplaisir comme un
plaisir » était erronée. Il apparut que le mécanisme de plaisir
spécifique du masochiste le fait désirer le plaisir comme toute autre
personne, mais qu’un mécanisme perturbateur contrecarrant ce désir le
fait ressentir, à partir d’une certaine intensité, comme déplaisir ce
qu’un individu normalement constitué ressent comme un plaisir. Le
masochiste, loin d’aspirer à la souffrance, souffre d’une intolérance
spécifique à l’égard de certaines tensions psychiques et d’une
surproduction de déplaisir qui ne se rencontre pas dans les autres
névroses.
Pour
approfondir le problème du masochisme, je ne prendrai pas comme point
de départ - comme on fait d’habitude - la perversion masochiste, mais
sa base de réactions caractérologique. L’histoire d’un malade en
traitement pendant plus de quatre ans m’a permis de résoudre d’une
manière rétrospective un certain nombre de problèmes qui, jusque-là,
avaient gardé leur secret.
2. LA CUIRASSE DU CARACTÈRE MASOCHISTE
Une
toute petite minorité de caractères masochistes seulement développent
une perversion masochiste. L’économie sexuelle du masochiste ne peut
être comprise que par une interprétation judicieuse de ses réactions
caractérielles. En exposant les résultats de notre analyse, nous allons
parcourir un itinéraire que tout psychanalyste soucieux de rejeter
les explications purement théoriques et de rétablir, dans le malade,
la primauté génitale et la puissance orgastique, devrait faire sien.
Toute
formation, caractérielle poursuit deux buts : la mise en place d’une
cuirasse du Moi contre le monde extérieur et les exigences
instinctuelles intérieures ; l’absorption de l’énergie sexuelle
excédente conséquence de la stase sexuelle. Ce dernier point revient à
dire que la deuxième fonction de la formation caractérielle consiste à
empêcher cette énergie de se manifester sous forme d’angoisse. Alors
que cette règle générale s’applique à toutes les formations
caractérielles, la manière dont ces fonctions sont remplies varie d’une
névrose à l’autre. Chaque type de caractère développe ses propres
mécanismes. Il ne suffit pas, évidemment, de connaître les fonctions
fondamentales du caractère (défense et lutte contre l’angoisse) d’un
malade ; l’analyste doit découvrir de très bonne heure comment un
caractère donné s’acquitte de ces tâches. Comme le caractère absorbe la
plus grande partie de la libido (et de l’angoisse), comme il incombe à
l’analyste de libérer des quantités importantes d’énergie sexuelle de
son ancrage permanent dans le caractère et de les mettre à la
disposition du mécanisme génital et de la sublimation, l’analyse du
caractère nous conduit au cœur même de la fonction de plaisir.
Résumons
les traits essentiels du caractère masochiste et notons qu’on les
rencontre individuellement dans chaque caractère névrosé. C’est leur
conjonction qui constitue le caractère masochiste et nous fournit la
clef de sa personnalité et de ses réactions typiques. Les traits
typiques du caractère masochiste sont les suivants : une sensation
subjective permanente de souffrance qui se manifeste au plan objectif
par une tendance à la lamentation ; une tendance permanente à
l’autodestruction et à l’autohumiliation (« masochisme moral »), une
envie obsessionnelle de torturer les autres, étant bien entendu que la
souffrance infligée à d’autres est ressentie par le masochiste comme
une vive souffrance. Tous les caractères masochistes se signalent par
une allure gauche et ataxique, qui, dans certains cas, évoque l’allure
des débiles mentaux. D’autres traits peuvent s’ajouter à ceux-ci,
mais les traits énumérés ci- dessus doivent être considérés comme
typiques et spécifiques.
Il
est important de noter que ce syndrome caractériel-névrotique peut
frapper l’observateur au premier contact, mais que dans certains cas, il
peut aussi se cacher sous un masque trompeur. Comme toutes les autres
attitudes caractérielles, l’attitude masochiste ne se révèle pas
seulement dans les relations avec autrui, mais aussi dans la vie
intérieure d’une personne. Les attitudes primitives rapportées à
d’autres objets se maintiennent si ceux-ci se trouvent introjectés et
forment le Surmoi. C’est là un point d’une importance souvent capitale.
L’objet extérieur intériorisé doit de nouveau être extériorisé par le
transfert analytique : le comportement transférentiel est en effet la
répétition des rapports infantiles avec les objets extérieurs.
Le
malade dont les principales phases évolutives guideront notre
démonstration, demanda à être analysé pour les motifs suivants : depuis
l’âge de seize ans, il n’avait jamais pu faire un travail suivi et ne
s’intéressait à aucun aspect de la vie sociale. Sur le plan sexuel, il
était marqué d’une grave perversion masochiste. Il n’avait jamais
connu de rapports mais se masturbait chaque nuit pendant des heures
d’une manière typique de structures libidinales prégénitales. Il se
vautrait sur son lit en s’imaginant qu’un homme ou une femme le
frappait avec un fouet ; pendant ce temps, il triturait son membre. Il
est à noter qu’il ne se masturbait pas comme un caractère génital
désireux de provoquer une excitation sexuelle par un frottement plus
ou moins rythmique. Il pétrissait simplement son pénis, le passant
entre ses cuisses ou le roulant entre ses paumes. À l’instant même où
l’éjaculation approchait, il abandonnait son exercice en attendant que
l’excitation fût passée pour recommencer aussitôt. De cette manière,
il se masturbait pendant des heures la nuit, mais aussi pendant la
journée, jusqu’à l’épuisement complet ; cette activité se terminait
habituellement par une éjaculation arythmique et lente. Après, il se
sentait épuisé, las, incapable de travailler, torturé, d’humeur «
masochiste ». Il avait beaucoup de peine à quitter son lit malgré de
vifs sentiments de culpabilité, il ne pouvait s’arracher à, l’habitude
de « faire la grasse matinée ». Un jour, le malade me décrivit son
état par le terme de « bourbier masochiste ». Plus il réagissait,
moins il était à même de se libérer de son « humeur masochiste » ; au
contraire, il s’y enfonçait plus profondément. Quand il se présenta à
l’analyse, ce genre de vie sexuelle durait depuis des années. Ses
répercussions sur sa manière d’être et sur sa vie émotive étaient
catastrophiques.
La
première impression qui se dégageait du malade était celle d’un
individu qui avait de la peine à se tenir debout. Il compensait cette
image de délabrement par une attitude digne et distinguée, me parlait de
ses projets professionnels et de son intention de devenir
mathématicien. L’analyse devait montrer qu’il avait une idée très
arrêtée de sa grandeur : pendant des années, il avait parcouru les
forêts de son pays en élaborant un système mathématique capable de
changer le monde. Cette compensation superficielle se désagrégea
rapidement quand je lui eus montré qu’elle était destinée à faire
contrepoids au sentiment de vide et d’inutilité qui l’habitait et qui se
concrétisait dans sa masturbation qu’il ressentait lui-même comme une
« saleté » comme une « boue ». Le « mathématicien », symbole de la
science pure et de l’asexualité, remplaçait dans son imagination
l’individu inutile qu’il était. Mentionnons - bien qu’il s’agisse là.
d’un trait peu important - que le malade donnait l’impression de
s’acheminer vers une schizophrénie de type hébéphrénique. Il est en
revanche important de noter que les mathématiques « pures » étaient
destinées à le protéger contre l’impression de « saleté » que lui
donnait sa masturbation de type anal.
Après
l’élimination du masque superficiel apparut l’attitude masochiste
dans toute sa nudité : chaque séance débuta par de longues
lamentations, à quoi s’ajoutèrent des provocations masochistes
puériles. Quand je lui demandais de préciser tel propos ou telle
interjection, il me répondait : « pas maintenant, surtout pas
maintenant ! » J’appris dans ce contexte qu’à l’âge de 4 ou 5 ans, il
avait connu des crises de dépit accompagnées de hurlements et de coups
de pied. La moindre contradiction les déclenchait au grand désespoir
de ses parents. Parfois, les crises duraient pendant des journées
entières pour se terminer par un état de prostration complète. Le
malade découvrit lui-même que son masochisme avait débuté par des
crises de dépit.
Les
premiers fantasmes de flagellation apparurent à l’âge de 7 ans. Il ne
fantasmait pas seulement d’être étendu sur les genoux de quelqu’un et
de recevoir une correction, mais il s’enfermait parfois dans la salle
de bain et tentait de se fouetter lui-même. Une scène remontant à sa
troisième année - et qui n’apparut qu’après deux années d’analyse -
avait sans doute eu un effet traumatisant : l’enfant avait joué au
jardin et avait souillé sa culotte. Comme il y avait des invités, son
père, personnage psychopathique et sadique, fut pris d’une violente
colère. Il saisit l’enfant et le posa sur un lit. L’enfant se retourna
aussitôt sur son ventre et attendit les coups avec autant de curiosité
que d’angoisse. La fessée fut d’importance, mais elle procura au petit
garçon un sentiment de soulagement. Ce fut là, sa première expérience
masochiste.
Avait-il
retiré du plaisir de cette fessée ? L’analyse ultérieure devait
montrer qu’il s’était attendu à, un châtiment bien plus sévère. S’il
s’était aussitôt retourné sur le ventre c’était pour soustraire ses
organes génitaux à l’atteinte de son père (8). C’est pourquoi il avait
ressenti les coups sur son derrière comme un soulagement. Ils étaient
sans gravité à côté de la blessure qu’il avait craint de voir infligée
à ses organes génitaux ; il fut ainsi soulagé d’une grande angoisse.
Pour bien saisir la nature profonde du phénomène masochiste, il faut
essayer d’en dégager ce mécanisme fondamental. En l’abordant dès
maintenant, nous anticipons quelque peu sur les résultats de l’analyse,
car ceux-ci n’apparurent qu’après 18 mois de traitement suivi.
Jusque-là, la plupart de mes efforts tendirent à éliminer - la plupart
du temps sans grand succès -les réactions de dépit masochistes du
patient.
Plus
tard, il décrivit ainsi ses habitudes onanistes : « C’était comme si
un système de poulies me retournait du dos sur le ventre ». Je pensais
d’abord qu’il s’agissait là d’un mouvement de sexualité phallique,
mais je découvris par la suite que c’était une réaction de défense :
Le malade entendait protéger son pénis : il préférait des coups sur le
postérieur à une atteinte à ses organes génitaux. Ce mécanisme
fondamental déterminait le rôle de ses fantasmes de flagellation. Ce qui
devait apparaître plus tard comme un désir masochiste avait été au
départ la peur d’un châtiment. Le fantasme masochiste est donc, sous une
forme adoucie, l’anticipation d’un châtiment sévère. C’est dans ce
sens qu’il faut changer la formule d’Alexander, d’après laquelle on se
procurerait un plaisir sexuel en satisfaisant son besoin de châtiment.
En réalité, le masochiste ne se punit pas en vue d’apaiser ou «
d’acheter » son Surmoi afin de jouir sans angoisse, mais il aspire,
comme n’importe quel individu, au plaisir ; seulement, à cet instant
précis, la peur du châtiment s’interpose : l’autopunition masochiste
n’est pas l’exécution de la peine redoutée mais une punition plus
bénigne devant en tenir lieu. Elle constitue donc un mode spécifique de
défense contre la punition et l’angoisse. Dans le même ordre d’idées
s’inscrit aussi l’attitude passive-féminine du masochiste envers la
personne qui punit. Notre malade offrit un jour son derrière pour qu’on
frappe dessus. En réalité, il s’offrait lui-même, à la manière d’une
femme qui se donne. (C’est ainsi que Freud interprète le fantasme
masochiste comme un succédané du désir passif-féminin). Le caractère
passif- féminin non-masochiste exerce sa fonction de défense contre la
menace de castration par une attitude anale sans fantasmes de
flagellation destinés à repousser l’angoisse.
Reste
la question de savoir si le déplaisir peut être désiré comme tel :
nous examinerons ce problème plus tard, lorsque l’analyse caractérielle
de notre malade nous en aura fourni les éléments. Signalons qu’au
cours de notre traitement, la phase de dépit infantile put être
réactivée sans la moindre inhibition et sans déguisement. L’analyse des
crises de hurlement se poursuivit pendant environ six mois et se
termina par l’élimination complète de ce genre de réactions. D’abord,
il n’était pas facile de réactiver les
[8
Ce mécanisme fut mis à nu par Freud dans son article intitulé:
"Dasokonomischo Problem des Masochismus" (Ges. Schr., V, p. 378). Son
examen clinique ne conduisit pas à l’hypothèse d’un masochisrpe
primitif, mais au contraire, à sa réfutation.]
réactions
de dépit de l’enfance du malade. Car il tenait à ses dehors de
personnage bien élevé, de génie mathématique, qui ne se laisse pas aller
à ce genre de manifestations. Mais il fallait passer par là. Car pour
démasquer cette couche caractérielle comme une défense contre
l’anxiété et pour l’éliminer ensuite, il était indispensable de la
réactiver au préalable. Quand le malade m’opposait son « Je ne veux
pas ! », je tentais d’abord de l’interpréter, mais sans succès. C’est
pourquoi je me mis à l’imiter : je terminai chacune de mes
interprétations par son « Je ne veux pas ! » Un moment donné, le
malade réagit en esquissant un coup de pied. Je profitai de l’occasion
pour lui recommander de ne pas s’imposer de contraintes. Au début, il
avait de la peine à comprendre que quelqu’un pût lui donner un tel
conseil ; mais peu à, peu, il se mit à tourner les bras en moulinets, à
crier et à pousser des sons inarticulés. Une crise particulièrement
violente se produisit le jour où je lui dis que son apologie de son
père n’était qu’une manière de cacher la haine démesurée qu’il lui
inspirait. Je n’hésitai pas à ajouter que cette haine avait quelques
motifs parfaitement rationnels. Après cet incident, ses réactions
prirent un caractère effrayant. Il se mit à hurler si fort que les
autres habitants de la maison prenaient peur. Mais c’était là sa seule
manière d’accéder à ses émotions profondes, de revivre sa névrose
infantile complètement et de manière émotive et non pas seulement
comme un souvenir. Ainsi, il put parvenir à une meilleure
compréhension de son comportement. Celui-ci n’était autre chose qu’une
immense provocation à l’égard du monde adulte, et - par voie de
transfert - à l’égard de ma personne. Restait à savoir pourquoi il
tenait à nous provoquer ?
D’autres
malades masochistes tentent de provoquer l’analyste par leur silence
typiquement masochiste. Mais ce patient eut recours à des réactions de
dépit infantiles. Il me fallut un bon moment pour lui faire
comprendre que sa provocation était une tentative de me rendre
furieux. Mais ce n’était là que la signification superficielle de son
comportement. Si l’on néglige si souvent les aspects profonds du
comportement masochiste, c’est parce qu’on s’imagine à tort que le
masochiste recherche la punition en tant que telle en vue d’apaiser
ses sentiments de culpabilité. En réalité, il n’est pas question de
punition : le malade entend simplement mettre l’analyste ou son
prototype, le père ou la mère, dans son tort en le provoquant à une
attitude qui justifierait le reproche : « Vous voyez comme vous me
traitez mal ! » L’attitude de provocation envers l’analyste constitue
toujours la plus grande difficulté du caractère masochiste : si
l’analyste ne réussit pas à en dégager la signification, il n’avancera
pas d’un pouce.
Quelle
est donc la signification de cette provocation, de cette tentative de
mettre l’analyste dans son tort ? On pourrait la formuler ainsi : «
Vous êtes un homme méchant, vous ne m’aimez pas, vous êtes cruel avec
moi, j’ai donc le droit de vous détester ». La justification de la
haine et le défoulement du sentiment de culpabilité qui en résulte ne
sont toutefois que des processus intermédiaires. Si l’on est d’avis que
le sentiment de culpabilité et le besoin de châtiment sont les
manifestations d’une pulsion de mort biologique, on est en droit de
croire qu’en découvrant la rationalisation de la haine et l’objet de la
provocation, on a atteint le fond du problème. Mais le problème
fondamental du caractère masochiste n’est ni le sentiment de
culpabilité, ni le besoin de châtiment, quelle que soit par ailleurs
leur importance apparente. Pourquoi le masochiste veut-il à tout prix
imposer à l’autre un rôle négatif ? En réalité, son attitude procède
d’une profonde déception d’amour ; elle vise donc essentiellement les
objets tenus pour responsables d’une déception, autrement dit, des
objets intensément aimés qui n’ont pas ou qui ont mal répondu à l’élan
affectif de l’enfant. Ajoutons à cela que le masochiste ressent aussi
cruellement les déceptions actuelles, parce que son besoin de se faire
aimer est particulièrement développé ; nous en, examinerons plus tard
les raisons profondes.
Lorsque
le malade s’était rendu compte qu’il ne pouvait me mettre en colère,
son comportement restait le même, mais pour des raisons différentes.
Il éprouvait un plaisir manifeste à se laisser aller à ses impulsions.
Son « acting out » gênait le déroulement de la cure, car il passait
maintenant son temps à hurler et à donner des coups de pied. Je pus
alors lui faire comprendre que sa provocation avait eu dès le début une
signification secondaire : il voulait se rendre compte jusqu’où il
pouvait aller sans perdre mon affection, sans provoquer, le cas échéant,
un châtiment. Or, ses agissements lui avaient montré
qu’il
ne risquait rien, que sa peur n’était pas justifiée. S’il persistait
dans son attitude désagréable, c’était parce que sa peur d’un
châtiment n’était pas fondée et était, de ce fait, ressentie comme un
plaisir. Tout cela n’avait rien à voir avec un désir de châtiment dont
je ne découvris pas trace malgré tous mes efforts. Pendant tout ce
temps, le malade continuait ses jérémiades, qualifiant son état de «
bourbier » et me reprochant - implicitement - mon incapacité à l’en
tirer. Ses séances de masturbation continuaient et l’enfonçaient dans
son « humeur massacrante » qui se faisait jour par des plaintes et des
incriminations cachées. Dans ces conditions, l’analyse en était au
point mort. Il ne pouvait être question d’interdire au malade ses
manifestations de dépit : cela aurait pu mettre un terme au traitement.
J’essayai donc de lui présenter le miroir de son propre comportement.
Chaque fois que je lui ouvris la porte, il se tint sur le palier,
l’air déconfit et la mine pitoyable. Je fis comme lui. Je pris
l’habitude de me servir du même langage enfantin ; lorsqu’il s’étendit
par terre en hurlant et en agitant bras et jambes, je m’allongeai à
son côté, hurlant et gigotant comme lui. Son premier réflexe fut la
surprise, mais un beau jour il se mit à rire d’une manière adulte et
nullement névrotique. J’avais percé ― pour quelque temps - la
carapace. Je continuai de le singer jusqu'au jour où il se mit à
analyser la situation.
Quel
était le sens de ce comportement ? C’était un échantillon de sa
manière de quêter l’amour, manière particulière à tous les caractères
masochistes. Le malade était sans cesse en quête de preuves d’amour et
d’affection qui seules pouvaient réduire son angoisse et apaiser sa
tension intérieure. Dans la mesure même où ses exercices onanistes,
accroissaient sa tension intérieure, il accentuait et intensifiait sa
quête d’amour. Plus il avait le sentiment « d’être embourbé », plus
s’intensifiait son attitude masochiste, c’est-à- dire son exigence
d’être aimé. La question se posait aussitôt de savoir pourquoi sa quête
d’amour revêtait une forme aussi insolite et indirecte ? Pourquoi
faisait-il la sourde oreille à toutes mes interprétations ? Pourquoi ne
cessait-il de se lamenter ?
Ses
lamentations correspondaient à un ensemble de significations
stratifiées en fonction de la genèse de son masochisme : « Voyez, comme
je suis malheureux ; s’il vous plaît, veuillez m’aimer ! » - « Vous ne
m’aimez pas assez, vous me traitez mal ! » - « Vous devez m’aimer, je
vous forcerai de m’aimer. Sinon, je vous ferai bisquer ! » Le désir
masochiste de torturer, les lamentations masochistes, les provocations
et souffrances s’expliquent par la frustration - imaginaire ou réelle -
d’un besoin d’amour excessif que rien ne peut satisfaire. Ce
mécanisme est spécifique du caractère masochiste et n’existe dans
aucune autre forme de névrose ; si jamais il apparaît dans d’autres
névroses, on découvre toujours au niveau du caractère la composante
masochiste correspondante.
Quel
est le sens de cette quête immodérée d’amour ? Pour trouver la
réponse à cette question, il faut analyser la propension du caractère
masochiste à l’angoisse. Le comportement masochiste et la quête
d’amour s’accentuent à mesure que s’accroît la tension déplaisante,
que se précise l’angoisse ou le danger d’une perte d’amour. Il est
typique du caractère masochiste d’échapper à l’angoisse par la quête
d’amour. De même que les lamentations du masochiste sont une quête
d’amour déguisée et la provocation une tentative de s’en emparer par
la force, de même le caractère masochiste dans sa totalité n’est-il
autre chose qu’une vaine tentative de se libérer de l’angoisse et du
déplaisir. La tentative est vaine parce qu’en dépit de tous ses
efforts, le masochiste est incapable de se débarrasser de la tension
intérieure qui menace à tout instant de se transformer en angoisse. La
sensation de souffrance exprime donc le fait réel d’une tension
intérieure permanente et d’une disposition à l’angoisse permanente.
Cela ressort plus nettement d’une comparaison entre le caractère
masochiste et le blocage affectif du névrosé obsessionnel. Ce dernier a
réussi à assimiler l’angoisse. Il est parvenu à ce résultat en
sacrifiant une part de sa motilité psychique, mais sa tension
intérieure a été complètement résorbée par un dispositif psychique
bien rôdé empêchant toute inquiétude. Si inquiétude il y a, elle
indique un défaut dans la cuirasse caractérielle.
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