lundi 30 juillet 2012

La contemplation galante



 Poésies III



Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 



La contemplation galante — la jouissance du Temps, la flottance est le propre du Libertin-Idyllique. L’insouciance de toutes les affaires du temps, les mots d’amour dits à propos, les façons de faire délicates, font l’homme sensualiste ; et, plus il a de tout cela, moins il tient du vulgaire. Toujours une caresse, une illuminescence partagée, un moment de concorde océanique, font plus pour la beauté de l’amour et du Temps qui s’ouvre alors que toutes les leçons des maîtres — ignorants de cela, pour la plupart — de l’illusion et de l’ignorance philosophiques.
L’art d’aimer ainsi servira plus à quelques-uns pour connaître — dans le moment où ils en seront devenus insoucieux — le sens du monde et de leur vie, que les sept arts libéraux tous ensemble — et le reste, que je ne nomme pas.




Le 30 juillet 2012.

samedi 21 juillet 2012

Flottance




 Poésies III



Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 



 
Nos détournements font revoir sous d’autres apparences ce qu’on croyait avoir assez vu et assez pesé ; ce faisant on ne cherche pas à s’attacher des opinions : on ne s’attache à rien ni à personne. Tout ce qui est de plus opposé et de plus effacé se présente en même temps : on serre de près la phrase de l'auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 
On peut haïr et on peut aimer ce qu’on lit ici mais on aime encore quand on hait, et on hait encore quand on aime. En un mot, le meilleur parti que le lecteur ait à prendre est de se mettre d’abord dans l’esprit qu’il n’y a aucune de ces maximes qui le regarde en particulier, et qu’il en est seul excepté, bien qu’elles paraissent générales ; après cela, je lui réponds qu’il sera le premier à y souscrire, et qu’il croira qu’elles font encore grâce au cœur humain. Voilà ce que j’avais à dire sur ce que j'écris, en général.




*


Peu de choses demeurent aussi longtemps que les poèmes d’amour, et peu de choses inspirent un tel intérêt ou une telle aversion. 
Tout ceci est à prendre comme un poème d'amour; d'un genre nouveau.



*



Les Libertins-Idylliques obtiennent sans avoir désiré, ce que la jeunesse ignore — le plus souvent —, ce que la maturité désire et obtient parfois, et que la vieillesse commence par désirer sans obtenir pour finir par désirer désirer…



*


Ne jamais se résigner ni s’abandonner à l’amertume, vivre avec dignité une vie que la volonté et le destin éloignent de toute entreprise, — et toute consacrée à la flottance.



*


C’est le génie de W. Reich — après – et finalement contre Freud — que d’avoir montré que la perturbation du processus de maturation sentimentale et sexuelle est à l’origine des caractères cuirassés, disgraciés, nocifs et dangereux que l’on voit formés et entretenus par le monde tel qu’il est ; et le nôtre d’avoir montré que l’inverse — un monde qui ne l’est pas moins, formé et entretenu par de tels caractères qui reproduisent, à leur tour, cette même perturbation — est, dialectiquement, vrai.



*


L’amour nous augmente ou nous diminue à proportion de la satisfaction amoureuse et poétique que nous avons de lui ; et on loue nos mérites quand nous lui devons tout.


*


Tout le monde se plaint de l’amour, et personne ne se plaint de son caractère.


*


Nos contemporains, injouissants, préfèrent — le plus souvent — le commerce à la vie : le premier est attisé par nos défauts, et l’autre par nos bonnes qualités.
Leur plus grande ambition tient toute dans l’apparence, dont on sait qu’elle rencontre toujours une impossibilité absolue d’arriver où elle aspire : à la jouissance.


*


Détromper cette époque assurée de son mérite et de ses goûts ne serait peut-être pas lui rendre un aussi mauvais office que celui que l’on rendit à ce fou d’Athènes, qui croyait que tous les vaisseaux qui arrivaient dans le port étaient à lui, — mais probablement impossible.


*


Les Libertins-Idylliques n’aiment pas à donner de bons préceptes  — ils se félicitent seulement de ne pas donner de trop mauvais exemples —, mais l’injonction faite aux poètes est simple : « Si tu parles, tu péris ; et si tu ne parles pas, tu péris quand même. »
Or, on le sait, les silences sur ce qui est grand abaissent, au lieu d’élever, ceux qui les soutiennent. Et tel homme, égoïste, est plus coupable de sa négligence qu’un autre, généreux, de ses largesses.


*


On s’est trompé lorsqu’on a cru que l’amour et la contemplation étaient deux choses différentes. La contemplation n’est que l’extrême de l’amour ; on s’y fond dans toutes les choses et n’y remarque plus du tout ce qu’on croit, habituellement, qu’il faut y remarquer ; et ce qu’on ressent est indicible.
Ainsi, sans tous les effets que produit ordinairement l’abus de l’entendement, les amants peuvent demeurer en accord, et dans l’étendue de leur propre lumière — dans la flottance.


*


Un amour qui n’enchante, ni ne charme, court le risque de perdre le seul plaisir qui vaille : celui que vous offre la jouissance du Temps, et seulement elle.


*


Aujourd’hui, chacun dit du bien de son esprit libertin, et personne n’en ose plus dire de son cœur.

*


Les Libertins-Idylliques ne doivent pas comparer leur situation à la peine de Sisyphe, puisque lui a inutilement roulé un rocher, par un chemin pénible et périlleux : il voyait le sommet de la montagne et s’efforçait d’y arriver, l’espérait quelquefois, mais il n’y arrivait jamais ; tandis qu’eux s’abandonnent tout entiers avec délice et volupté à une voie exquise et assurée, si exquise qu’ils ne se préoccupent jamais des sommets qu’ils atteignent sans efforts, et sans même plus pouvoir y penser.
De sorte qu’ils sont assez heureux pour être libérés par un ravissement infini, auquel ils ne pensent guère, — dans leur flottance.


*


Ceux qui vivent un bel amour se trouvent, avec leur Belle, toute leur vie heureux, et souhaitent ne jamais être privés de leur trésor — par un quelconque impôt confiscatoire sur la bonne fortune.



*



La flottance — la jouissance du Temps — seule nous plaît et nous étonne.
C’est elle qui fait tout le charme, mon amour, de notre amour, — et de votre personne.






Le 22 juillet 2012.



mercredi 18 juillet 2012

The long leash





 
 
 
 
 
 
R.C. Vaudey. Poésies III




Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 




Il y a certains défauts — et nous nous flattons d'en avoir quelques-uns comme : le dédain des foules et même du monde – quelle que soit son élévation –; le goût pour le loisir, voire l’oisiveté, mais éclairée; et quelques-autres —, il y a certains défauts, donc, qui préservent des vices épidémiques, comme on les voit, dans nos temps de peste, se propager : un esprit de troupeau, consumériste, enragé et festif, qui sera probablement bientôt remplacé par son contraire : un esprit de meute, anti-consumériste, belliqueux mais plus que jamais enragé, — et vous sauvent de la contagion de l’injouissance devenue forcenée.


*


L’extase harmonique et l’amour sensualiste ne sont pas comme ces charlatans d’usuriers puritains et leur Commerce, qui nous trompent sans cesse. Et pour moi, le bonheur n’a commencé que lorsque je les ai eus trouvés. Par contre, je mettrais volontiers sur la porte de l’auto-proclamé Paradis marchand le vers que le Dante a mis sur celle de l’Enfer :
Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate.

C’est d’ailleurs ce que j’ai dit, en 1989, à Berlin, aux artistes que j’ai rencontrés alors, et qui étaient allemands de l’Est — à peine venaient-ils de cesser de l’être.



*


On pourrait dire : les Sensualistes sont pauvres ou riches, mais sur leurs terres, indépendant des hommes, et seulement aux ordres de la nécessité, tandis que l’homme moderne riche ou pauvre est dépendant, et aux ordres d’un autre homme ou de plusieurs. Mais qui, aujourd’hui, est « indépendant » des autres hommes — quand il faut subir les conséquences de leurs activités insensées ?


*


C’est une vérité reconnue que les Libertins-Idylliques ont remis les mots à leur place en bannissant les subtilités scolastiques, dialecticiennes, métaphysiques jugées par eux grotesques et illusoires : ils sont revenus à l’immédiat et aux sens, en amour, en théorie et en politique. Quoique sur ce dernier point ils soient vagues…


*


Pour ne parler que de cela, on sent combien ce mot, amour, renferme d’idées complexes et métaphysiques. Notre siècle en a senti les inconvénients ; et, pour ramener tout au simple, pour prévenir tout abus de mots, il a établi que l’amour ne présentait d’autre intérêt que comme commerce au sens que l'épicier donne à ce terme , et comme forme du divertissement des pulsions destructrices et autodestructrices dans la consommation — et même, parfois, la consumation — de l’autre. D’un enfer l’autre : du mariage arrangé et durable aux liaisons éphémères et dérangées. Autrefois, ce mot, amour, était une source d’équivoques et de contestations : à présent, rien de plus clair. Telle personne correspond-elle à mon fantasme ? N’y correspond-elle pas ? Voilà l’état de la question. C’est une simple question de faits, qui s’éclaircit facilement par les questionnaires et les relevés bancaires. Elle correspond : elle est sinon mon choix, du moins celui de ma névrose, qui peut prétendre à tout, le temps d’un caprice.
On sent combien la netteté et la précision épargnent de querelles et de discussions, et combien le commerce, dont il est question, devient commode et facile, et la vie désespérée.
Elle l’était déjà avant.


*


Les hommes sont ainsi faits qu’ils pourraient tout aussi bien, demain, faire assaut de « sensualisme », et tout faire pour se distinguer au jeu de savoir qui est le plus idyllique dans le libertinage, qui vit le plus complétement sa génitalité enfin découverte et explorée, qui a le mieux compris, revécu, analysé, dépassé ses pulsions partielles et secondaires, — de la même façon qu’aujourd’hui qu’ils se les font exciter et marchandiser par des usuriers puritains, ils jouent avec fureur au jeu qu’ils leur tendent, c’est-à-dire au jeu de qui sera le plus libertin — dans le précédent sens du terme —, le plus sadien, le plus transgressif ? Etc.
Il y a beaucoup de différences entre les deux situations envisagées : l’une d’elle, c’est que l’on préfère, lorsque l’on est affamé, les modes qui veulent que l’on offre à ceux qui meurent de faim des festins, plutôt que celles qui enseignent à les tirer comme des lapins. Si j’ose dire.


*


Avoir des liaisons nombreuses, ou même illustres, ne peut plus être un mérite pour personne, dans un pays où l’on plaît seulement par ses vices, et où l’on n’est recherché que pour ses travers.


*


La plupart des relations amicales dans la Société de l’Injouissance, la camaraderie, etc., tout cela est à l’amitié ce que le sigisbéisme était à l’amour.


*


La parenthèse de l’art est un des grands secrets de la Société de l’Injouissance contemporaine.


*


Une vérité cruelle, mais dont il faut convenir, c’est que dans la Société de l’Injouissance, tout est art, science, calcul, apparence, piège à rats, dissimulation. Dans toutes les formes de la propagande — appelée « communication » —, qu’elle soit idéologique, politique ou marchande, ce qui paraît la grâce d’un premier mouvement est en fait une combine, à la vérité très prompte, mais très fine et très savante, — et j’en ai vu associer le calcul le plus réfléchi à la naïveté apparente de l’abandon le plus étourdi. C’est le négligé savant d’une exposition, d’où l’art a banni tout ce qui ressemble à l’Art, ou encore où la plus grande liberté cache la plus grande laisse (The long Leash, comme on dit en latin d’époque). C’est une publicité où rien ne semble fâcheux, et tout, nécessaire. En général, c’est là le malheur de l’homme dans cette forme moderne de la domination que d’être séduit par ses penchants les plus intimes, puisqu’il a laissé voir et que les organisations ad-hoc ont découvertson faible et sa prise !
J’ai vu ceux qui se prétendaient leurs plus intimes amis politiques ou commerciaux faire des blessures à l’amour-propre et à la vie même de ceux dont ils avaient surpris les secrets rouages et obtenu le suffrage. Il paraît impossible que dans l’état actuel de la Société de l’Injouissance, il y ait un seul homme qui puisse cacher le fond de son âme et les détails de son caractère, et de ses faiblesses, à son ordinateur. Mais encore une fois, il faut porter (dans ce monde-là), la dissimulation si loin qu’on ne puisse pas même y être suspect de la voir partout et de sembler vouloir lui échapper, — ne fût-ce que pour ne pas être méprisé comme ne voulant pas être acteur dans cette pauvre troupe de misérables comédiens.


Le 19 juillet 2012. 





lundi 16 juillet 2012

L'ART D'AIMER (Le 16 juillet 2012)




L'art d'aimer


Ce qui fait que si peu de personnes jouissent de l’amour, c’est que chacun songe plus à ce qu’il veut qu’à ce à quoi le pur mouvement de l’amour entraîne. Il faut laisser parler ce mouvement de l’amour, si on veut en être ravi ; il faut lui laisser la liberté de se faire entendre, et de tendre vers les choses si douces et si puissantes qui sont son but. Au lieu de le contredire ou de l’interrompre, comme on fait souvent, on doit, au contraire, entrer dans son tempo et dans son enlèvement, s’y abandonner sans résistance, le laisser parler, nous toucher au plus profond de notre âme, célébrer par cette ardeur de joie qu’il nous donne ce qu’il dit de la vie et du monde autant que cela mérite d’être célébré, et laisser voir, à l’évidence, que c’est plus par abandon que par maîtrise qu’on le loue ainsi, lui et la com-plaisance. Il ne faut jamais le contester pour lui préférer des choses différentes, ne jamais lui faire des oppositions inutiles, ne jamais croire qu’on a plus de raison que lui, et céder toujours aisément à ses sollicitations.

On doit faire des choses naturelles, faciles et plus ou moins sérieuses, selon l’humeur et l’inclinaison de la personne que l’on aime, ne pas la presser, approuver ce qu’elle nous inspire, et y répondre. Quand on a satisfait de cette sorte aux devoirs de la délicatesse, on peut laisser parler avec ferveur ses sentiments, sans prévention et sans opiniâtreté, en faisant paraître qu’on cherche à les marier idylliquement à ceux de celle que l’on aime.

Il faut éviter d’imposer longtemps son rythme, et se donner souvent à celui de l’autre. On ne saurait avoir trop d’application à connaître la pente et la portée de celle que l’on caresse, pour se joindre à son ardeur si elle en a le plus, et pour ajouter les nôtres aux siennes, en lui faisant sentir, autant qu’il est possible, que c’est d’elle qu’on les prend. Il y a de la grâce à n’épuiser pas les mouvements que l’on amorce, et à laisser toujours à l’autre quelque chose à improviser et à sur-en-chérir.


On ne doit jamais aimer avec des airs d’autorité, ni se servir de paroles et de termes qui iraient dans ce sens, ni stimuler le jeu de la servitude volontaire. On peut exprimer ses sentiments, si ils sont accordés ; mais en les exprimant, il ne faut jamais blesser les sentiments de l’autre, ni offenser avec ce qu’on dit. C’est le signe d’une nature mauvaise de vouloir être le maître dans l’amour, et de vouloir  trop souvent le jouer ; on doit entrer indifféremment dans tous les mouvements agréables qui se présentent, et ne jamais vouloir absolument les entraîner  vers ce qu’on aurait envie de faire.

Il est nécessaire d’observer que toute sorte d’amour, quelque ardent et quelque délicat qu’il soit, n’est pas également propre à toute sorte d’aimables gens : il faut choisir ce qui convient à chacun, et choisir même le temps de le faire ; et s’il y a beaucoup d’art à aimer, il n’y en a pas moins à ne pas le faire. Il y a un silence d’amour éloquent : il sert quelquefois à magnifier le moment où l’on est à deux — et quelques fois à le condamner ; il n’y a pas d’amour moqueur ; il n’y a qu’un amour respectueux ; il y a des airs, des tours et des manières qui font souvent ce qu’il y a d’agréable ou de désagréable, de délicat ou de trivial dans l’art d’aimer. Le secret de s’en bien servir est donné à peu de personnes ; personne n’en a fait les règles, et m’y essayant j’espère ne pas m’y méprendre quelquefois ; la plus sûre règle, à mon avis, c’est de n’en point avoir qu’on ne puisse changer, de laisser plutôt voir des légèretés dans ce qu’on fait que de l’affectation, d’écouter, de ne jamais imposer, et de ne forcer jamais à aimer.

Le 16 juillet 2012

Poésies III








vendredi 13 juillet 2012

Aux racines du sadisme, du masochisme, et de la pornographie en tant qu'exploitation politico-marchande de la souffrance individuelle






Extrait du CHAPITRE XI de 

L’analyse caractérielle
de
WILHELM REICH




LE CARACTÈRE MASOCHISTE


Note du traducteur anglais : La traduction anglaise de ce chapitre a paru dans le International Journal of Sex-economy and Orgone Research 3, 1944, p. 38 ss. ; elle était précédée de l’introduction suivante :

Plusieurs raisons militent en faveur de la publication de ce chapitre de la Charakteranalyse de W. Reich.

Tout d’abord, on a enregistré ces dernières années un regain d’intérêt pour cet ouvrage dont beaucoup de personnes, notamment des psychanalystes, ont réclamé une traduction anglaise. Malheureusement, il ne nous a pas été possible de procéder à la traduction et à la publication de ce livre. Nous espérons que la publication de quelques chapitres sélectionnés au " Journal " comblera au moins partiellement cette lacune.

Deuxièmement, il est sans doute utile de faire de temps en temps un retour en arrière et de montrer la filiation entre l’économie sexuelle moderne et ses premières formulations psychanalytiques. Le chapitre que nous publions ici tient un rôle particulièrement important dans l’histoire de l’économie sexuelle. Avant d’être inséré dans la Charakteranalyse il a été publié sous forme d’article dans la Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse, vol. 18, 1932. Son importance capitale réside dans le fait qu’il réfute sur la base d’expériences cliniques la théorie de Freud sur les « pulsions de mort ».

Pour la première fois dans l’histoire de la pathologie sexuelle les points suivants furent dégagés d’observations cliniques : 

a) Les manifestations attribuées par erreur à une pulsion de mort hypothétique sont en fait la conséquence d’une forme spécifique de l’angoisse orgastique; 

b) Le masochisme n’est en aucune façon un instinct ou une pulsion dans le sens biologique du terme ; il est une pulsion secondaire d’ordre libido-économique, autrement dit, le résultat de la répression de mécanismes sexuels naturels;

 c) Il n’existe pas de désir biologique du déplaisir, pas plus que de pulsion de mort.

Au cours des années suivantes, plusieurs éléments de cette démonstration furent repris par d’autres psychanalystes sans indication de source. Mais aucun d’eux ne mentionne l’aspect central du problème, c’est-à-dire le trouble masochiste spécifique de la fonction de l’orgasme qui se manifeste par la peur de mourir ou la peur d’éclater. Ainsi, la solution du problème du masochisme restait l’exploit exclusif de l’économie sexuelle.

La publication de cet article en 1932 n’allait pas sans quelques complications dramatiques. Freud, qui était à cette époque le directeur de Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse ne voulait l’insérer dans sa revue qu’à condition qu’il fût précédé d’une note spécifiant que Wilhelm Reich avait rédigé sa réfutation des pulsions de mort à l’instigation du Parti Communiste. Quelques psychanalystes berlinois qui jugeaient ce procédé absurde proposèrent une autre solution. L’article de Reich devait paraître en même temps qu’une réfutation. C’est ce qui fut fait. La « réfutation » est due à la plume de Siegfried Bernfeld qui l’intitula : Die communistische Discussion um die Psychoanalyse und Reich’s « Widerlegung der Todestriebshypothese ». Cette étude de quelque trente pages n’avait pas pour objet le masochisme mais la contribution de Reich à la sociologie marxiste. En d’autres termes : placé dans l’impossibilité de réfuter les découvertes cliniques de W. Reich, l’auteur de l’article tenta de discréditer sa théorie sur le masochisme en lui attribuant des mobiles politiques et idéologiques. Cette tentative se solda par un échec. Nous laissons au lecteur de cette traduction le soin de décider si les arguments invoqués par Reich sont d’ordre clinique ou d’ordre politique et philosophique.

Soulignons ici que l’élucidation du problème du masochisme par l’économie sexuelle ─ élucidation qui aboutit à la réfutation clinique de la théorie des pulsions de mort ─ fit faire d’énormes progrès à la compréhension des névroses. Car elle montrait que la souffrance n’était pas due à quelque « volonté biologique de souffrir », à une « pulsion de mort », mais à l’incidence désastreuse des conditions sociales sur le mécanisme biophysique. Cette vue impliquait nécessairement la critique des conditions sociales causes de névroses ─ critique que la théorie d’une volonté biologique de souffrir esquivait.

La solution sexuelle-économique du problème du masochisme permettait aussi une meilleure compréhension des bases biologiques des névroses. La peur spécifiquement masochiste d’éclater ouvrait la voie à l’étude de la fonction du mécanisme vital végétatif (cf. The Function of the Orgasm, 1942, p. 221-255).

La publication de la traduction de cet article n’est pas moins actuelle aujourd’hui qu’au temps de sa première parution, il y a douze ans. Elle fait toucher du doigt le peu de valeur de certaines critiques prétendument scientifiques de la théorie de Reich, critiques que personne n’oserait plus formuler et qui appartiennent à un passé révolu. ─ T.P.W.


LE CARACTÈRE MASOCHISTE



1. RÉSUMÉ DES CONCEPTS

Avant Freud, les sexologues pensaient que le masochisme était la manifestation d’une disposition instinctuelle poussant l’individu à puiser une certaine satisfaction dans la souffrance physique et morale subies. Comme la souffrance est par définition une chose désagréable, restait la question de savoir comment on pouvait rechercher le déplaisir ou en retirer une satisfaction. L’invention d’un terme technique n’était évidemment pas une explication ; on appelait « algolagnie » une disposition psychologique tendant à retirer du plaisir de la souffrance physique ou morale. Quelques auteurs firent un pas en direction de la vérité en affirmant que se faire frapper n’était pas le but ultime du masochisme, mais seulement un chaînon dans l’expérience plaisante de l’autohumiliation (Krafft- Ebing). Il n’en restait pas moins le fait fondamental : Ce qu’une personne normalement constituée ressent comme un déplaisir est ressenti par le masochiste comme un plaisir, ou du moins comme une source de plaisir.
L’exploration psychanalytique du contenu latent et de la dynamique du masochisme ouvrit des perspectives nouvelles. Freud put mettre en évidence que masochisme et sadisme ne constituent pas des pôles opposés, que l’un ne se rencontre jamais sans l’autre. Le masochisme et le sadisme peuvent même se remplacer mutuellement. Il existe, entre eux, une opposition dialectique déterminée par le changement de l’activité en passivité sans que le contenu représentatif subisse la moindre modification1. La théorie de Freud du développement libidinal distingue trois phases principales de la sexualité infantile, la phase orale, la phase anale, la phase génitale. Au début, le sadisme fut associé à la première phase. Mais on découvrit bientôt que chaque phase de l’évolution sexuelle comporte un élément d’agression sadique qui lui est propre. Approfondissant le problème, je me rendis compte que chacune de ces trois formes d’agressivité sadique était une réaction à la pulsion partielle correspondante. D’après cette théorie, le sadisme propre à chaque niveau évolutif provient d’une association de l’impulsion destructive contre la personne frustrante et du désir sexuel correspondant2. Nous obtenons le schéma suivant : succion, frustration → tendance destructive, morsure : sadisme oral ; plaisir anal, frustration → désir d’écraser, de piétiner, de frapper : sadisme anal ; plaisir génital, frustration → désir de perforer : sadisme phallique. Ce concept était en accord parfait avec la formulation primitive de Freud que c’est la tendance destructive vers le monde extérieur qui se développe la première (en général à la suite d’une frustration) et se retourne plus tard contre le Moi, dès qu’elle se trouve elle-même inhibée par d’autres frustrations et la peur du châtiment. 0r, le sadisme retourné contre la personne du Moi devient masochisme ; le Surmoi en tant que représentant de la personne

[1 FREUD, « Triebe und Triebschicksale », Ges. Schr., t. V, p. 453. 2 REICH, W., _ Ueber die Quellen der neurotischen Angst., lnt. Zeitschr. f. Psa., 11, 1926,427.]
2/22

frustrante, des exigences de la société à l’égard du Moi, se transforme en instance de châtiment (conscience). Le sentiment de culpabilité répond à la pulsion destructive en conflit avec l’amour.
Par la suite, Freud abandonna ce concept du masochisme qui en faisait une formation secondaire et le remplaça par un autre, selon lequel le sadisme serait du masochisme tourné vers le monde extérieur ; partant de l’hypothèse d’une tendance biologique primitive à l’autodestruction il fit du masochisme une donnée érogène fondamentale. Plus tard ce concept devint la « pulsion de mort » s’opposant à « Éros ». Selon ce concept, le masochisme primitif était considéré comme une émanation de l’instinct de mort biologique, fondé sur le processus de dégradation cellulaire de l’organisme.

Les défenseurs de la théorie des « pulsions de mort » ont essayé à plusieurs reprises de justifier leur thèse en invoquant le processus physiologique de dégradation. Mais leur démonstration est peu convaincante. Une étude récente (3) mérite notre attention parce qu’elle aborde le problème au niveau clinique par des arguments physiologiques qui à première vue entraînent l’adhésion du lecteur. Benedek s’appuie sur les découvertes d’Ehrenberg. Ce biologiste prétend avoir découvert des processus antithétiques déjà au niveau des organismes unicellulaires. Il existerait, selon lui, ,des développements protoplasmiques aboutissant non seulement à l’assimilation de la nourriture mais également à la précipitation de substances précédemment dissoutes. La première formation structurelle de la cellule est irréversible les matières dissoutes se transformant en corps solides. L’assimilation, quant à elle, est assurée par la matière vivante ; mais le résultat de l’assimilation, le changement opéré dans la cellule, la structuration d’un niveau plus élevé, constitue - envisagée d’un certain point de vue si elle prédomine - non plus une matière vivante mais une matière morte. Cette théorie semble plausible, surtout si l’on songe au durcissement des artères du fait du vieillissement. Mais l’argument invoqué est en lui-même une réfutation de la « tendance de mort », d’un « instinct de mort ». La matière solidifiée et immuable entrave la vie et sa fonction principale, l’alternance entre tension et détente, que ce soit dans le domaine de la nutrition ou dans celui des besoins sexuels. Cette perturbation du processus vital n’a donc aucune des caractéristiques d’un instinct. Toute rigidité entrave l’alternance de tension et de détente qui est le rythme même de la vie. Lui donner le nom d’instinct serait redéfinir nos concepts.
Si l’angoisse doit être définie comme l’expression d’une « pulsion de mort libérée », on peut se demander en quoi pourrait bien consister la « libération » de « structures solides ». Thérèse Benedek prend soin de spécifier que la structure, autrement dit la matière solidifiée, ne peut être considérée comme un élément hostile que pour autant qu’elle prédomine, qu’elle s’oppose au processus de vie. Notons d’autre part que si les processus de structuration et de solidification sont synonymes de pulsions de mort et si l’angoisse traduit la perception intérieure de cette solidification progressive, du lent cheminement vers la mort, on devrait s’attendre à ce que l’angoisse épargne les enfants et les adolescents et s’attaque de préférence aux vieillards. Or, c’est exactement le contraire qui se produit ! L’angoisse atteint son paroxysme à l’époque du plus grand épanouissement sexuel de l’individu (pour peu que sa sexualité soit inhibée). Si nous faisons nôtre cette théorie de la dégradation physiologique comme base de l’angoisse, les individus sexuellement comblés ne devraient pas y échapper, puisqu’ils sont exposés aux mêmes processus biologiques que les personnes sexuellement frustrées.
En développant la théorie de Freud sur l’angoisse actuelle j’aboutis logiquement à une modification de sa formule primitive selon laquelle l’angoisse serait une transformation de la libido. Il m’apparut, en effet, que l’angoisse était une manifestation de la même excitation vaso-végétative qui, dans le système sensoriel, est ressentie comme plaisir sexuel (4).
L’expérience clinique prouve que l’angoisse n’est autre chose qu’une sensation de constriction (« angustiae »), de stase ; la peur (la perception d’un danger) ne devient angoisse que si une telle stase se
[3 Thérèse BENEDEK, " Todestrieb und Angst " Int. Zeitschr f. Psa., 17, 1931. 4 W. REICH, Die Funktion des Orgasmus, 1927" p. 63 ss.
3/22]
produit. Si l’on devait découvrir par la suite que la répression sociale de la satisfaction sexuelle accélère le processus de solidification (structuration), c’est-à-dire le processus de la mort, cela ne prouverait nullement que l’angoisse est une conséquence de ce processus ; ce serait simplement une preuve de la nocivité d’une moralité antisexuelle.

La modification du concept de masochisme entraîna automatiquement une modification de la formule étiologique de la névrose. D’après la thèse initiale de Freud, le développement psychique se situait à l’intérieur du conflit entre les instincts et le monde environnant. La nouvelle théorie revenait à dire que le conflit psychique était le résultat d’un conflit entre Éros (sexualité, libido) et la pulsion de mort (instinct d’autodestruction, masochisme primitif). Le point de départ clinique de cette hypothèse malencontreuse était le fait que certains malades ne paraissaient pas disposés à renoncer à la souffrance et continuaient à rechercher des situations pénibles. C’était là une attitude contraire au « principe de plaisir ». Les malades semblaient animés de quelque intention secrète de persévérer dans la souffrance et d’en faire l’expérience. Il s’agissait donc de savoir si cette « volonté de souffrance » était une donnée biologique primitive ou une création psychique secondaire. On se trouvait en présence - selon le concept de Freud - d’un besoin de châtiment qui répondait par des mesures d’autopunition à un sentiment inconscient de culpabilité. Après la publication de Jenseits des Lustprinzips, plusieurs auteurs, parmi eux Alexander, Reik et Nunberg, changèrent, sans s’en rendre compte, la formule du conflIt névrotique (5). En effet, la formule primitive spécifiait que la névrose résultait d’un conflit entre l’instinct et le monde extérieur (libido - peur du châtiment). Soudain on prétendait savoir que la névrose découlait d’un conflit entre les instincts et un besoin de châtiment (libido - désir de châtiment). C’est exactement le contraire ! La nouvelle formule était fondée sur la nouvelle hypothèse d’une opposition entre Éros et Thanatos, reléguant de plus en plus à l’arrière-plan le rôle de la frustration et de la répression exercée par le monde extérieur. À la question sur l’origine de la souffrance on répondait maintenant : « La souffrance a son origine dans la volonté biologique de souffrir, dans la pulsion de mort et dans le besoin de châtiment ». Cette réponse avait supplanté la réponse correcte : « La souffrance a son origine dans le monde extérieur, dans la société répressive ». La nouvelle formule négligeait les incidences sociologiques que la première formule du conflit psychique avait mises en avant ! La théorie des pulsions de mort, de la volonté biologique d’autodestruction conduit vers une philosophie de la civilisation que Freud a définie dans son ouvrage Das Unbehagen in der Kultur, philosophie tendant à prouver que la souffrance humaine est inévitable, puisque les tendances autodestructrices de l’individu sont indéracinables. La première formule de Freud par contre conduit à une critique de l’ordre social dans lequel nous évoluons.

En transférant la source de la souffrance du monde extérieur de la société au monde intérieur, on entre en conflit ouvert avec le principe de base de toute la psychologie analytique, le « principe de plaisir- déplaisir ». C’est la loi fondamentale de l’appareil psychique aux termes de laquelle l’homme aspire au plaisir et tente d’échapper au déplaisir. D’après les concepts psychanalytiques primitifs, c’était ce même principe qui déterminait le développement et les réactions psychiques. Le « principe de réalité » n’était pas en contradiction avec le principe de plaisir ; il indiquait tout simplement que la nécessité du moment oblige parfois l’individu à remettre à plus tard la réalisation de certains plaisirs. Ces « deux principes de la fonction psychique », comme Freud les appela un jour, ne pouvaient rester en vigueur que pour autant que la première formulation du masochisme gardait force de loi, autrement dit, que le masochisme n’était qu’un sadisme inhibé et retourné contre son propre sujet. C’était là une explication du masochisme conforme au principe de plaisir, mais elle ne répondait pas à la question de savoir comment la souffrance pouvait être une source de plaisir. Il y avait là une contradiction avec la
[5 De nos jours la théorie des pulsions de mort domine la littérature psychanalytique. Freud qualifia cette théorie, il y quelques années, au cours d’une conférence, d’hypothèse dépassant le cadre de l’expérience clinique. Dans Jenselts des Lustprinzips Freud explique « qu’on doit toujours être prêt à quitter une piste poursuivie pendant quelque temps quand on se rend compte qu’elle ne mène nulle part ». Malgré cet avertissement, l’hypothèse de Freud fut bientôt transformee en « théorie clinique ». Elle ne fut pas abandonnée bien qu’elle n’aboutit nulle part. Beaucoup d’analystes vont jusqu’à prétendre qu’ils ont pu observer directement les pulsions de mort.
4/22]
fonction de plaisir. Il était parfaitement concevable qu’un plaisir réprimé et inhibé se change en déplaisir, mais le processus inverse échappait à notre entendement. Aussi, la définition selon laquelle le masochisme consiste à ressentir le déplaisir d’une manière plaisante ne signifie-t-elle strictement rien.

La plupart des psychanalystes considéraient que l’hypothèse d’une « compulsion de répétition » résolvait de manière satisfaisante le problème de la souffrance. Cette hypothèse rentrait parfaitement dans le cadre de la théorie des pulsions de mort et du « besoin du châtiment », mais elle ne reposait hélas sur rien. Pour commencer, elle était en contradiction avec le principe de plaisir. Deuxièmement, elle introduisait dans la théorie du principe de plaisir-déplaisir, dont les fondements cliniques sont solides, un élément nettement métaphysique, une hypothèse non prouvée et impossible à prouver, qui a fait tort à la théorie analytique. L’hypothétique compulsion de répétition consistait dans le besoin psychique irrépressible de répéter une situation déplaisante. L’énoncé d’un « principe de pulsion de répétition » était dépourvu de tout sens, c’était du verbalisme, tandis que le principe de plaisir-déplaisir, se fondait sur la loi physiologique de la tension et de la détente. Tant qu’on entendait par compulsion de répétition la tendance de tout instinct à rétablir l’état de repos, le désir de ressentir une fois de plus un plaisir éprouvé jadis, il n’y avait pas d’objections à formuler. Sous cette forme, l’idée était un élargissement valable de notre concept du mécanisme de tension et de détente. Il restait d’ailleurs à l’intérieur du cadre du principe de plaisir ; mieux, c’est le principe de plaisir qui explique le mécanisme de la compulsion de répétition. En 1923, je définissais moi-même d’une manière un peu maladroite l’instinct comme la particularité du plaisir de tendre à la répétition (6). On peut donc affirmer que la compulsion de répétition tient un rôle important dans le cadre du principe de plaisir.
Or, on s’avisa un jour d’appliquer la compulsion de répétition à un domaine qui se situait en dehors du principe de plaisir, pour expliquer des phénomènes que - selon d’aucuns - le principe de plaisir était incapable d’élucider. Mais aucune expérience clinique n’a jamais pu établir que la compulsion de répétition peut être considérée comme une donnée primitive. Elle était dite expliquer des tas de choses, mais elle ne pouvait être elle-même ni expérimentée ni expliquée. Elle fourvoya quelques analystes jusqu’à les faire énoncer l’hypothèse d’une « anankè » supra-individuelle. L’hypothèse de la « compulsion de répétition » était inutile pour expliquer le désir du rétablissement de l’état de repos, car ce désir trouve son explication dans la fonction de détente de la libido. Cette détente n’étant autre chose que le rétablissement de l’état de repos, postulat important de la théorie des pulsions. Notons en passant que l’hypothèse d’une pulsion biologique de mort est tout aussi superflue quand on sait que la dégradation physiologique de l’organisme, sa dépérition progressive débute à l’instant même où l’appareil génital, la source même de la libido commence à décliner. Mourir n’est peut-être pas autre chose que d’assister à la défection progressive de ses organes vitaux.
Il est certainement exact que c’est le problème du masochisme qui a abouti à l’hypothèse malencontreuse d’une pulsion de mort, d’une compulsion de répétition, d’un besoin de châtiment, considérés dorénavant comme les bases du conflit névrotique. Lors d’une controverse avec Alexander (7) qui édifia sur cette hypothèse toute une théorie de la personnalité, je considérais moi-même l’ancienne théorie du masochisme comme la seule valable. Il est certain que la question de savoir comment on pouvait désirer la souffrance, comment la souffrance pouvait se transformer en plaisir, était déjà en l’air, mais je n’avais pas encore de lumières à apporter sur le sujet. L’hypothèse de Sadger d’un masochisme érogène, d’un érotisme fessier et épidermique capable de transformer le déplaisir en plaisir n’était guère convaincante. Pourquoi l’érotisme fessier allié à la douleur serait-il perçu en tant que plaisir ? Et pourquoi le masochiste retira-t-il du plaisir d’une action que d’autres, quand on frappe la même zone érogène, ressentent comme une douleur et un vif déplaisir ? Freud a relevé un bout du voile en découvrant derrière le fantasme « on frappe un enfant » la situation originaire agréable : « Ce n’est pas moi qu’on frappe mais un rival ».

[6 W. REICH, « Zur Triebenergetik ». Zeitschr. f. Sexualwissenschaft, 1923. 7 W. REICH « Strafbedürfnis und neurotischer Prozess. Kritische Bemerkungen zu neueren Auffassungen des Neurosenproblems ». lnt. Zeitschrift f. Psa., 13, 1927.
5/22]

Reste à savoir comment des coups reçus peuvent être perçus comme un plaisir. Tous les masochistes affirment qu’ils éprouvent du plaisir à l’idée d’être frappés ou à être frappés réellement et qu’ils sont incapables de ressentir un plaisir ou une excitation sexuelle sans de tels fantasmes.
Des années d’études sur des sujets masochistes ne permirent pas d’élucider la question. Les premières lumières me vinrent lorsque je commençai à mettre en doute l’exactitude des affirmations de mes malades. Je réalisai soudain que des décennies de recherche analytique avaient peu fait avancer notre connaissance de la perception du plaisir. Une analyse rigoureuse de la fonction du plaisir révéla un fait d’abord troublant mais qui expliquait l’économie sexuelle et, par-là même, la base spécifique du masochisme : en effet, l’affirmation que « le masochiste ressent le déplaisir comme un plaisir » était erronée. Il apparut que le mécanisme de plaisir spécifique du masochiste le fait désirer le plaisir comme toute autre personne, mais qu’un mécanisme perturbateur contrecarrant ce désir le fait ressentir, à partir d’une certaine intensité, comme déplaisir ce qu’un individu normalement constitué ressent comme un plaisir. Le masochiste, loin d’aspirer à la souffrance, souffre d’une intolérance spécifique à l’égard de certaines tensions psychiques et d’une surproduction de déplaisir qui ne se rencontre pas dans les autres névroses.
Pour approfondir le problème du masochisme, je ne prendrai pas comme point de départ - comme on fait d’habitude - la perversion masochiste, mais sa base de réactions caractérologique. L’histoire d’un malade en traitement pendant plus de quatre ans m’a permis de résoudre d’une manière rétrospective un certain nombre de problèmes qui, jusque-là, avaient gardé leur secret.

2. LA CUIRASSE DU CARACTÈRE MASOCHISTE

Une toute petite minorité de caractères masochistes seulement développent une perversion masochiste. L’économie sexuelle du masochiste ne peut être comprise que par une interprétation judicieuse de ses réactions caractérielles. En exposant les résultats de notre analyse, nous allons parcourir un itinéraire que tout psychanalyste soucieux de rejeter les explications purement théoriques et de rétablir, dans le malade, la primauté génitale et la puissance orgastique, devrait faire sien.
Toute formation, caractérielle poursuit deux buts : la mise en place d’une cuirasse du Moi contre le monde extérieur et les exigences instinctuelles intérieures ; l’absorption de l’énergie sexuelle excédente conséquence de la stase sexuelle. Ce dernier point revient à dire que la deuxième fonction de la formation caractérielle consiste à empêcher cette énergie de se manifester sous forme d’angoisse. Alors que cette règle générale s’applique à toutes les formations caractérielles, la manière dont ces fonctions sont remplies varie d’une névrose à l’autre. Chaque type de caractère développe ses propres mécanismes. Il ne suffit pas, évidemment, de connaître les fonctions fondamentales du caractère (défense et lutte contre l’angoisse) d’un malade ; l’analyste doit découvrir de très bonne heure comment un caractère donné s’acquitte de ces tâches. Comme le caractère absorbe la plus grande partie de la libido (et de l’angoisse), comme il incombe à l’analyste de libérer des quantités importantes d’énergie sexuelle de son ancrage permanent dans le caractère et de les mettre à la disposition du mécanisme génital et de la sublimation, l’analyse du caractère nous conduit au cœur même de la fonction de plaisir.
Résumons les traits essentiels du caractère masochiste et notons qu’on les rencontre individuellement dans chaque caractère névrosé. C’est leur conjonction qui constitue le caractère masochiste et nous fournit la clef de sa personnalité et de ses réactions typiques. Les traits typiques du caractère masochiste sont les suivants : une sensation subjective permanente de souffrance qui se manifeste au plan objectif par une tendance à la lamentation ; une tendance permanente à l’autodestruction et à l’autohumiliation (« masochisme moral »), une envie obsessionnelle de torturer les autres, étant bien entendu que la souffrance infligée à d’autres est ressentie par le masochiste comme une vive souffrance. Tous les caractères masochistes se signalent par une allure gauche et ataxique, qui, dans certains cas, évoque l’allure des débiles mentaux. D’autres traits peuvent s’ajouter à ceux-ci, mais les traits énumérés ci- dessus doivent être considérés comme typiques et spécifiques.
Il est important de noter que ce syndrome caractériel-névrotique peut frapper l’observateur au premier contact, mais que dans certains cas, il peut aussi se cacher sous un masque trompeur. Comme toutes les autres attitudes caractérielles, l’attitude masochiste ne se révèle pas seulement dans les relations avec autrui, mais aussi dans la vie intérieure d’une personne. Les attitudes primitives rapportées à d’autres objets se maintiennent si ceux-ci se trouvent introjectés et forment le Surmoi. C’est là un point d’une importance souvent capitale. L’objet extérieur intériorisé doit de nouveau être extériorisé par le transfert analytique : le comportement transférentiel est en effet la répétition des rapports infantiles avec les objets extérieurs.
Le malade dont les principales phases évolutives guideront notre démonstration, demanda à être analysé pour les motifs suivants : depuis l’âge de seize ans, il n’avait jamais pu faire un travail suivi et ne s’intéressait à aucun aspect de la vie sociale. Sur le plan sexuel, il était marqué d’une grave perversion masochiste. Il n’avait jamais connu de rapports mais se masturbait chaque nuit pendant des heures d’une manière typique de structures libidinales prégénitales. Il se vautrait sur son lit en s’imaginant qu’un homme ou une femme le frappait avec un fouet ; pendant ce temps, il triturait son membre. Il est à noter qu’il ne se masturbait pas comme un caractère génital désireux de provoquer une excitation sexuelle par un frottement plus ou moins rythmique. Il pétrissait simplement son pénis, le passant entre ses cuisses ou le roulant entre ses paumes. À l’instant même où l’éjaculation approchait, il abandonnait son exercice en attendant que l’excitation fût passée pour recommencer aussitôt. De cette manière, il se masturbait pendant des heures la nuit, mais aussi pendant la journée, jusqu’à l’épuisement complet ; cette activité se terminait habituellement par une éjaculation arythmique et lente. Après, il se sentait épuisé, las, incapable de travailler, torturé, d’humeur « masochiste ». Il avait beaucoup de peine à quitter son lit malgré de vifs sentiments de culpabilité, il ne pouvait s’arracher à, l’habitude de « faire la grasse matinée ». Un jour, le malade me décrivit son état par le terme de « bourbier masochiste ». Plus il réagissait, moins il était à même de se libérer de son « humeur masochiste » ; au contraire, il s’y enfonçait plus profondément. Quand il se présenta à l’analyse, ce genre de vie sexuelle durait depuis des années. Ses répercussions sur sa manière d’être et sur sa vie émotive étaient catastrophiques.
La première impression qui se dégageait du malade était celle d’un individu qui avait de la peine à se tenir debout. Il compensait cette image de délabrement par une attitude digne et distinguée, me parlait de ses projets professionnels et de son intention de devenir mathématicien. L’analyse devait montrer qu’il avait une idée très arrêtée de sa grandeur : pendant des années, il avait parcouru les forêts de son pays en élaborant un système mathématique capable de changer le monde. Cette compensation superficielle se désagrégea rapidement quand je lui eus montré qu’elle était destinée à faire contrepoids au sentiment de vide et d’inutilité qui l’habitait et qui se concrétisait dans sa masturbation qu’il ressentait lui-même comme une « saleté » comme une « boue ». Le « mathématicien », symbole de la science pure et de l’asexualité, remplaçait dans son imagination l’individu inutile qu’il était. Mentionnons - bien qu’il s’agisse là. d’un trait peu important - que le malade donnait l’impression de s’acheminer vers une schizophrénie de type hébéphrénique. Il est en revanche important de noter que les mathématiques « pures » étaient destinées à le protéger contre l’impression de « saleté » que lui donnait sa masturbation de type anal.
Après l’élimination du masque superficiel apparut l’attitude masochiste dans toute sa nudité : chaque séance débuta par de longues lamentations, à quoi s’ajoutèrent des provocations masochistes puériles. Quand je lui demandais de préciser tel propos ou telle interjection, il me répondait : « pas maintenant, surtout pas maintenant ! » J’appris dans ce contexte qu’à l’âge de 4 ou 5 ans, il avait connu des crises de dépit accompagnées de hurlements et de coups de pied. La moindre contradiction les déclenchait au grand désespoir de ses parents. Parfois, les crises duraient pendant des journées entières pour se terminer par un état de prostration complète. Le malade découvrit lui-même que son masochisme avait débuté par des crises de dépit.
Les premiers fantasmes de flagellation apparurent à l’âge de 7 ans. Il ne fantasmait pas seulement d’être étendu sur les genoux de quelqu’un et de recevoir une correction, mais il s’enfermait parfois dans la salle de bain et tentait de se fouetter lui-même. Une scène remontant à sa troisième année - et qui n’apparut qu’après deux années d’analyse - avait sans doute eu un effet traumatisant : l’enfant avait joué au jardin et avait souillé sa culotte. Comme il y avait des invités, son père, personnage psychopathique et sadique, fut pris d’une violente colère. Il saisit l’enfant et le posa sur un lit. L’enfant se retourna aussitôt sur son ventre et attendit les coups avec autant de curiosité que d’angoisse. La fessée fut d’importance, mais elle procura au petit garçon un sentiment de soulagement. Ce fut là, sa première expérience masochiste.
Avait-il retiré du plaisir de cette fessée ? L’analyse ultérieure devait montrer qu’il s’était attendu à, un châtiment bien plus sévère. S’il s’était aussitôt retourné sur le ventre c’était pour soustraire ses organes génitaux à l’atteinte de son père (8). C’est pourquoi il avait ressenti les coups sur son derrière comme un soulagement. Ils étaient sans gravité à côté de la blessure qu’il avait craint de voir infligée à ses organes génitaux ; il fut ainsi soulagé d’une grande angoisse. Pour bien saisir la nature profonde du phénomène masochiste, il faut essayer d’en dégager ce mécanisme fondamental. En l’abordant dès maintenant, nous anticipons quelque peu sur les résultats de l’analyse, car ceux-ci n’apparurent qu’après 18 mois de traitement suivi. Jusque-là, la plupart de mes efforts tendirent à éliminer - la plupart du temps sans grand succès -les réactions de dépit masochistes du patient.
Plus tard, il décrivit ainsi ses habitudes onanistes : « C’était comme si un système de poulies me retournait du dos sur le ventre ». Je pensais d’abord qu’il s’agissait là d’un mouvement de sexualité phallique, mais je découvris par la suite que c’était une réaction de défense : Le malade entendait protéger son pénis : il préférait des coups sur le postérieur à une atteinte à ses organes génitaux. Ce mécanisme fondamental déterminait le rôle de ses fantasmes de flagellation. Ce qui devait apparaître plus tard comme un désir masochiste avait été au départ la peur d’un châtiment. Le fantasme masochiste est donc, sous une forme adoucie, l’anticipation d’un châtiment sévère. C’est dans ce sens qu’il faut changer la formule d’Alexander, d’après laquelle on se procurerait un plaisir sexuel en satisfaisant son besoin de châtiment. En réalité, le masochiste ne se punit pas en vue d’apaiser ou « d’acheter » son Surmoi afin de jouir sans angoisse, mais il aspire, comme n’importe quel individu, au plaisir ; seulement, à cet instant précis, la peur du châtiment s’interpose : l’autopunition masochiste n’est pas l’exécution de la peine redoutée mais une punition plus bénigne devant en tenir lieu. Elle constitue donc un mode spécifique de défense contre la punition et l’angoisse. Dans le même ordre d’idées s’inscrit aussi l’attitude passive-féminine du masochiste envers la personne qui punit. Notre malade offrit un jour son derrière pour qu’on frappe dessus. En réalité, il s’offrait lui-même, à la manière d’une femme qui se donne. (C’est ainsi que Freud interprète le fantasme masochiste comme un succédané du désir passif-féminin). Le caractère passif- féminin non-masochiste exerce sa fonction de défense contre la menace de castration par une attitude anale sans fantasmes de flagellation destinés à repousser l’angoisse.
Reste la question de savoir si le déplaisir peut être désiré comme tel : nous examinerons ce problème plus tard, lorsque l’analyse caractérielle de notre malade nous en aura fourni les éléments. Signalons qu’au cours de notre traitement, la phase de dépit infantile put être réactivée sans la moindre inhibition et sans déguisement. L’analyse des crises de hurlement se poursuivit pendant environ six mois et se termina par l’élimination complète de ce genre de réactions. D’abord, il n’était pas facile de réactiver les

[8 Ce mécanisme fut mis à nu par Freud dans son article intitulé: "Dasokonomischo Problem des Masochismus" (Ges. Schr., V, p. 378). Son examen clinique ne conduisit pas à l’hypothèse d’un masochisrpe primitif, mais au contraire, à sa réfutation.]




réactions de dépit de l’enfance du malade. Car il tenait à ses dehors de personnage bien élevé, de génie mathématique, qui ne se laisse pas aller à ce genre de manifestations. Mais il fallait passer par là. Car pour démasquer cette couche caractérielle comme une défense contre l’anxiété et pour l’éliminer ensuite, il était indispensable de la réactiver au préalable. Quand le malade m’opposait son « Je ne veux pas ! », je tentais d’abord de l’interpréter, mais sans succès. C’est pourquoi je me mis à l’imiter : je terminai chacune de mes interprétations par son « Je ne veux pas ! » Un moment donné, le malade réagit en esquissant un coup de pied. Je profitai de l’occasion pour lui recommander de ne pas s’imposer de contraintes. Au début, il avait de la peine à comprendre que quelqu’un pût lui donner un tel conseil ; mais peu à, peu, il se mit à tourner les bras en moulinets, à crier et à pousser des sons inarticulés. Une crise particulièrement violente se produisit le jour où je lui dis que son apologie de son père n’était qu’une manière de cacher la haine démesurée qu’il lui inspirait. Je n’hésitai pas à ajouter que cette haine avait quelques motifs parfaitement rationnels. Après cet incident, ses réactions prirent un caractère effrayant. Il se mit à hurler si fort que les autres habitants de la maison prenaient peur. Mais c’était là sa seule manière d’accéder à ses émotions profondes, de revivre sa névrose infantile complètement et de manière émotive et non pas seulement comme un souvenir. Ainsi, il put parvenir à une meilleure compréhension de son comportement. Celui-ci n’était autre chose qu’une immense provocation à l’égard du monde adulte, et - par voie de transfert - à l’égard de ma personne. Restait à savoir pourquoi il tenait à nous provoquer ?
D’autres malades masochistes tentent de provoquer l’analyste par leur silence typiquement masochiste. Mais ce patient eut recours à des réactions de dépit infantiles. Il me fallut un bon moment pour lui faire comprendre que sa provocation était une tentative de me rendre furieux. Mais ce n’était là que la signification superficielle de son comportement. Si l’on néglige si souvent les aspects profonds du comportement masochiste, c’est parce qu’on s’imagine à tort que le masochiste recherche la punition en tant que telle en vue d’apaiser ses sentiments de culpabilité. En réalité, il n’est pas question de punition : le malade entend simplement mettre l’analyste ou son prototype, le père ou la mère, dans son tort en le provoquant à une attitude qui justifierait le reproche : « Vous voyez comme vous me traitez mal ! » L’attitude de provocation envers l’analyste constitue toujours la plus grande difficulté du caractère masochiste : si l’analyste ne réussit pas à en dégager la signification, il n’avancera pas d’un pouce.
Quelle est donc la signification de cette provocation, de cette tentative de mettre l’analyste dans son tort ? On pourrait la formuler ainsi : « Vous êtes un homme méchant, vous ne m’aimez pas, vous êtes cruel avec moi, j’ai donc le droit de vous détester ». La justification de la haine et le défoulement du sentiment de culpabilité qui en résulte ne sont toutefois que des processus intermédiaires. Si l’on est d’avis que le sentiment de culpabilité et le besoin de châtiment sont les manifestations d’une pulsion de mort biologique, on est en droit de croire qu’en découvrant la rationalisation de la haine et l’objet de la provocation, on a atteint le fond du problème. Mais le problème fondamental du caractère masochiste n’est ni le sentiment de culpabilité, ni le besoin de châtiment, quelle que soit par ailleurs leur importance apparente. Pourquoi le masochiste veut-il à tout prix imposer à l’autre un rôle négatif ? En réalité, son attitude procède d’une profonde déception d’amour ; elle vise donc essentiellement les objets tenus pour responsables d’une déception, autrement dit, des objets intensément aimés qui n’ont pas ou qui ont mal répondu à l’élan affectif de l’enfant. Ajoutons à cela que le masochiste ressent aussi cruellement les déceptions actuelles, parce que son besoin de se faire aimer est particulièrement développé ; nous en, examinerons plus tard les raisons profondes.
Lorsque le malade s’était rendu compte qu’il ne pouvait me mettre en colère, son comportement restait le même, mais pour des raisons différentes. Il éprouvait un plaisir manifeste à se laisser aller à ses impulsions. Son « acting out » gênait le déroulement de la cure, car il passait maintenant son temps à hurler et à donner des coups de pied. Je pus alors lui faire comprendre que sa provocation avait eu dès le début une signification secondaire : il voulait se rendre compte jusqu’où il pouvait aller sans perdre mon affection, sans provoquer, le cas échéant, un châtiment. Or, ses agissements lui avaient montré




qu’il ne risquait rien, que sa peur n’était pas justifiée. S’il persistait dans son attitude désagréable, c’était parce que sa peur d’un châtiment n’était pas fondée et était, de ce fait, ressentie comme un plaisir. Tout cela n’avait rien à voir avec un désir de châtiment dont je ne découvris pas trace malgré tous mes efforts. Pendant tout ce temps, le malade continuait ses jérémiades, qualifiant son état de « bourbier » et me reprochant - implicitement - mon incapacité à l’en tirer. Ses séances de masturbation continuaient et l’enfonçaient dans son « humeur massacrante » qui se faisait jour par des plaintes et des incriminations cachées. Dans ces conditions, l’analyse en était au point mort. Il ne pouvait être question d’interdire au malade ses manifestations de dépit : cela aurait pu mettre un terme au traitement. J’essayai donc de lui présenter le miroir de son propre comportement. Chaque fois que je lui ouvris la porte, il se tint sur le palier, l’air déconfit et la mine pitoyable. Je fis comme lui. Je pris l’habitude de me servir du même langage enfantin ; lorsqu’il s’étendit par terre en hurlant et en agitant bras et jambes, je m’allongeai à son côté, hurlant et gigotant comme lui. Son premier réflexe fut la surprise, mais un beau jour il se mit à rire d’une manière adulte et nullement névrotique. J’avais percé ― pour quelque temps - la carapace. Je continuai de le singer jusqu'au jour où il se mit à analyser la situation.
Quel était le sens de ce comportement ? C’était un échantillon de sa manière de quêter l’amour, manière particulière à tous les caractères masochistes. Le malade était sans cesse en quête de preuves d’amour et d’affection qui seules pouvaient réduire son angoisse et apaiser sa tension intérieure. Dans la mesure même où ses exercices onanistes, accroissaient sa tension intérieure, il accentuait et intensifiait sa quête d’amour. Plus il avait le sentiment « d’être embourbé », plus s’intensifiait son attitude masochiste, c’est-à- dire son exigence d’être aimé. La question se posait aussitôt de savoir pourquoi sa quête d’amour revêtait une forme aussi insolite et indirecte ? Pourquoi faisait-il la sourde oreille à toutes mes interprétations ? Pourquoi ne cessait-il de se lamenter ?
Ses lamentations correspondaient à un ensemble de significations stratifiées en fonction de la genèse de son masochisme : « Voyez, comme je suis malheureux ; s’il vous plaît, veuillez m’aimer ! » - « Vous ne m’aimez pas assez, vous me traitez mal ! » - « Vous devez m’aimer, je vous forcerai de m’aimer. Sinon, je vous ferai bisquer ! » Le désir masochiste de torturer, les lamentations masochistes, les provocations et souffrances s’expliquent par la frustration - imaginaire ou réelle - d’un besoin d’amour excessif que rien ne peut satisfaire. Ce mécanisme est spécifique du caractère masochiste et n’existe dans aucune autre forme de névrose ; si jamais il apparaît dans d’autres névroses, on découvre toujours au niveau du caractère la composante masochiste correspondante.
Quel est le sens de cette quête immodérée d’amour ? Pour trouver la réponse à cette question, il faut analyser la propension du caractère masochiste à l’angoisse. Le comportement masochiste et la quête d’amour s’accentuent à mesure que s’accroît la tension déplaisante, que se précise l’angoisse ou le danger d’une perte d’amour. Il est typique du caractère masochiste d’échapper à l’angoisse par la quête d’amour. De même que les lamentations du masochiste sont une quête d’amour déguisée et la provocation une tentative de s’en emparer par la force, de même le caractère masochiste dans sa totalité n’est-il autre chose qu’une vaine tentative de se libérer de l’angoisse et du déplaisir. La tentative est vaine parce qu’en dépit de tous ses efforts, le masochiste est incapable de se débarrasser de la tension intérieure qui menace à tout instant de se transformer en angoisse. La sensation de souffrance exprime donc le fait réel d’une tension intérieure permanente et d’une disposition à l’angoisse permanente. Cela ressort plus nettement d’une comparaison entre le caractère masochiste et le blocage affectif du névrosé obsessionnel. Ce dernier a réussi à assimiler l’angoisse. Il est parvenu à ce résultat en sacrifiant une part de sa motilité psychique, mais sa tension intérieure a été complètement résorbée par un dispositif psychique bien rôdé empêchant toute inquiétude. Si inquiétude il y a, elle indique un défaut dans la cuirasse caractérielle.





.