vendredi 21 mars 2014

LA JOIE D'ÊTRE






Au matin
Nous sommes d'abord
Sans voix
À regarder
Le silence de l'hiver qui nous entoure
De son calme
Absolu

Si le monde partout
Souffre
Du bruit et de la fureur
Ici pourtant
Et pour nous
Il se tait soudain

Le silence contemplé
À deux
Dans l'amour
Est comme un immense gouffre
Qui s'ouvre
Majestueusement
Et toujours
Nous surprend...
On peut le faire disparaître
Rien qu'en le remarquant
Tellement
Il est subtil et
Évanescent…

Lorsqu'il vous saisit
Dans la plus ou moins grande agitation de la vie et de l'esprit
Vous reconnaissez
Immédiatement
Sa profonde magie et
Vous remerciez la vie
De vous offrir
De nouveau
Son miracle
Vous n'osez y croire
Craignant que quelque pensée
Plus ou moins vague
Ne vienne
Le troubler et le dissoudre...
Et d'abord cette pensée-là :
Cette crainte vague... !

Mais non !
Votre tête et votre beau visage
S'abandonnent sur mon épaule
Vous ne dites plus rien
Enfin nos esprits sont
Dans le Vague du Temps
Perdus dans la pure contemplation du silence et du jour
Totalement calmes et sans vent
Où la plus petite
Brindille des buissons
Et des arbres
Est absolument sans mouvements
Et nous avec

À ce degré étrange
Et si rare
Nous goûtons
La douceur de l'amour
Sans paroles
Sans pensées
Et sans subvocations…

C'est notre vocation
Sans doute
Elle-même
Plutôt muette
Parce que rare
Que de goûter ainsi
Pleinement
Le silence de la jouissance du Temps...

À nous voir aujourd'hui ainsi perdus de douceur
Dans le silence amoureux sidéral de nos esprits
Au cœur de nos terres
On imaginerait mal
Nos soupirs et nos râles
De joie joueuse et animale
Nos grands appétits
Et leurs mouvements
Exaltants
Tout ce qui puissamment
Et si délicieusement
Nous animait
Hier dans l'amour
Exalté-exaltant...

Mon corps se souvient
Maintenant
Précisément
De ces sensations foudroyantes
Et bonnes
Lorsque nous nous aimions...
De la joie et de
L'amour que nous nous donnions...

La joie
L'enthousiasme
La volupté
Des sensations
Les cris
Les râles
Les éjaculations — celles que l'on retarde – gourmand —
Celle qui dévale et dissout le monde pour nous
La magie péristaltique des ondulations et la félicité que l'on en ressent
Le beau bouillonnement et tous les échauffements de l'amour ardent qui nous donnent
Le rouge aux joues, aux seins, aux cuisses, aux épaules et partout
La fièvre coruscante qui m'étreint
Voilà tout ce que l'on aime
Ça et rien d'autre —
Avec la musique sacrée de Mozart et
Le soir
Plus tard
Et encore ce matin
Marcus Miller avec
Sa grande santé
Virtuose impériale
Subtile et délicate
Qui ressemble à la nôtre
Qui n'est pas de l'ordre de celles
Qui font vibrer les foules
Mais que nous expérimentons avec ce même bonheur 
Qui vous fait remercier le ciel...

La grande santé
Virtuose impériale
Subtile et délicate
Dans l'amour
Voilà donc
Ce dont le ciel
Nous a fait don
Avec le grand goût du silence
Qui va avec

Remerciant ceux que caresse la grâce
Et qui nous l'offrent dans le puissant déploiement de ce qu'ils sont
Nous savourons la joie d'être
Et nous nous taisons…





Février 2009




Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2006-2009




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mercredi 12 mars 2014

La poésie de l'amour contemplatif — galant est-elle contagieuse ?






Merci, tout d'abord, pour votre très beau compliment.

J'ai hésité à mettre en ligne ce poème mais votre réaction me laisse penser que j'ai bien fait de le faire…

Pour les commentaires, il n'y a pas d'autres moyens que cette adresse e-mail pour que vous puissiez me communiquer vos impressions : ne soyez pas désolée de ne pas pouvoir envoyer un mot autrement, c'est tout simplement impossible !
Il faudrait que nous ouvrions les commentaires à tout le monde, et nous ne le souhaitons pas… pour des raisons que vous comprendrez facilement…

Pour les mêmes raisons, d'ailleurs, qui font que j'ai hésité à mettre ce poème en ligne, comme j'hésite maintenant à en mettre d'autres, qui sont tous de la même veine : comme je l'ai écrit dans l'« Avertissement » — que vous avez peut-être lu puisqu'on le trouve sur Internet — qui préface en quelque sorte le Journal d'un Libertin-Idyllique, tous ces poèmes sont en fait des « phrases de réveil de sommeil d'amour », pour le dire d'une expression que j'ai formée en combinant l'expression célèbre d'André Breton, qui parlait de « phrases de réveil » — ces phrases qui apparaissent, parfois, lorsque notre esprit émerge du sommeil, et que la « raison raisonnante » ne contrôle pas, ce qui importait beaucoup à Breton, qui voyait en elles l'incitation et l'inspiration à écrire un poème, dont elles donnaient le début — et cette expression : « le sommeil d'amour » tirée du poème de Rimbaud, Bonne pensée du matin (1872) :

« À quatre heures du matin, l'été,
Le sommeil d'amour dure encore.
Sous les bosquets, l'aube évapore
L'odeur du soir fêté. »


Tous ces poèmes, donc, que j'écris, ne procèdent pas d'une inspiration multiforme, [...], mais sont, tous, ou presque, des « phrases de réveil de sommeil d'amour » qui me viennent dans cet état poétique particulier que donnent, dans les heures et les quelques jours qui les suivent, ces formes particulières de l'amour et de la jouissance amoureuse dont je fais l'éloge parce que je ne peux pas faire autrement et parce que je les trouve les plus belles du monde — et qui n'intéressent personne, dans une époque qui est plutôt occupée à redécouvrir l'orgiastique, l'orgie donc, ou les caprices infantiles sexuels et la consommation de multiples « partenaires » pour les satisfaire, qui sont précisément ce avec quoi les gens de ma génération et de mon genre ont commencé leur vie sentimentale — en 72, également, mais pas du même siècle que Rimbaud… —, et qui sont justement ce à quoi il m'a fallu échapper pour trouver enfin « l'intimité » et « la pulsation des cœurs dans l'amour accordé… ».

J'ai rencontré cette forme accomplie de l’amour, il y a 20 ans, en rencontrant Héloïse, et depuis il ne nous a pas quitté. Ni l'inspiration qu'il donne. Le poème daté du 15 décembre 1992 : « Sur la plage du ciel l'âme étoilée… » et la toile Woman — que l'on trouve tous les deux sur le site, à la date du 18 avril 2012 — sont parmi les tous premiers poèmes et les toutes premières toiles qu'Héloïse et son amour m'ont inspirés.
Mais je me souviens tout à fait de ce que l'on peut penser lorsque l'on est sous l'influence de l'alcool et, également, d'à peu près toutes les sortes de drogues que l'on peut imaginer, ou dans un lit avec des filles charmantes, même si elles sont parfois un peu perturbées, et je sais, en conséquence, ce que pourrait inspirer ma poésie à des gens qui sont dans ces mêmes situations, aujourd'hui, et qui découvriraient ainsi, sur Internet, les formes poétiques que produit ce que j'ai appelé le libertinage idyllique, qui est ce que l'on découvre par-delà les plaisirs infantiles de la transgression et de la régression que, vous l'avez bien compris, je ne condamne pas, et certainement pas pour des raisons morales, mais dont je pense seulement qu'ils manifestent une forme d'immaturité, et donc d'indélicatesse — une forme de défouloir, aussi, aux souffrances du passé, du présent, et de celles que l'on craint de l'avenir — qui mérite d'être dépassée : c'est pour cette raison, entre autres — pour que de jeunes ou de vieux attardés ne viennent pas s'y défouler —, que les commentaires sont fermés sur notre site. Je connais, heureusement et malheureusement, « un peu beaucoup » le monde.

J'hésite maintenant aussi à publier ces poèmes parce qu'ils sont le reflet de la plus « intime intimité » — tellement qu'Héloïse, qui est une femme tout à la fois lyrique et d'une grande pudeur, évite de les lire… Avoir des lecteurs lorsque l'on publie est une chose : on ne les connaît pas. Ils vous écrivent éventuellement par le biais de votre éditeur, mais c'est tout.
Sur Internet, on finit par se parler, dans les commentaires, et, du coup, je ressens une gêne à publier certains textes parce que j'ai l'impression d'en connaître un peu les lecteurs éventuels.
[...]

Ces poèmes, vous l'avez compris, sont en fait, pour la plupart, des lettres d'amour : on a moins de mal à les rendre publiques lorsque l'on ne voit pas le public. Pourtant, nous avions décidé, dès le début, de le faire, et qu’il nous fallait écrire, ou peindre, ce Traité de savoir-jouir à l’usage des jeunes générations, comme je l’ai intitulé, en détournant le titre célèbre d’un livre fameux d’un situationniste.

Vous me dites de façon très belle : « Si tous les maux de ce monde sont, à ce qu´il se voit, contagieux, il me reste à espérer que la beauté de votre poème l'est aussi », et c'est, étrangement, ce qui nous a décidés avec Héloïse — en riant, comme des amants heureux — à « fonder », le 15 décembre 1992, justement, « sur les rivages de l'océan Indien », où nous avons passé six mois cette année-là, l'Avant-garde sensualiste — et peu de gens perçoivent l'humour un peu sans espoir qui se dissimule sous ce titre ronflant — : nous voulions intervenir, avec nos façons poétiques, dans l'évolution des relations entre les hommes et les femmes… En espérant que nos découvertes émerveillées et poétiques seraient, comme vous le dites si joliment, contagieuses — au moins pour les jeunes générations… Héloïse avait vingt-deux ans…

Pendant 10 ans, nos activités sont restées très belles mais très secrètes ; en 2001, j'ai envoyé, par la Poste — comme dans les légendes —, le manuscrit du Manifeste à Gallimard, et plus précisément à Philippe Sollers qui venait de publier un livre sur Casanova et un film sur Guy Debord — deux écrivains, deux poètes à leur façon, qui, d'une façon ou d'une autre, ont influencé, dans ma jeunesse, ma poésie et ma théorie — : c'était la première fois que l’idée me prenait d’envoyer un manuscrit quelque part — ayant surtout publié, par moi-même, des plaquettes philosophico-poétiques dans la bohème artistique parisienne des années 80 — et Sollers, qui habituellement ne répond pas avant des mois, et toujours, ou presque, par la négative, m'a répondu deux semaines plus tard qu'il serait heureux de me publier dans sa collection. Ce qui était fait trois mois plus tard.

Lorsque l'on sait l'attachement de Sollers pour Sade — il a travaillé pour que l'œuvre complète du marquis de Sade soit publiée, par Antoine Gallimard, dans la prestigieuse collection de la Pléiade — on peut comprendre que, quoi que l'on pense de ses positions politiques (il était maoïste, il y a 40 ans, c'est aujourd'hui un « socialiste », catholique romain, papiste, fidèle de Benoît XVI), ou de son rôle dans le monde de l'édition, je suis assez content, en tant qu'Antésade, comme je me suis nommé moi-même — en inventant pour le coup le nom d'après l'Antéchrist de Nietzsche, et avec la modestie qui me caractérise — d'avoir été publié par lui. Précisément.

Je le crois un « grand écrivain », malgré tout ce qu'on peut dire de lui, et un grand connaisseur de la littérature, même s'il est, et a été — dans la lignée du marquis de Sade, de Georges Bataille dont il fut un proche, et, aujourd'hui, d'une Catherine Millet, dont il est un ami intime depuis 40 ans, ou d'une Angot, qu'il soutient — le fer de lance, en quelque sorte, de cette littérature de la transgression et de la régression dont je pense qu'elle a fait son temps avec les mœurs qui la portent et qui — ces mœurs et cette littérature — doivent être dépassés dans une nouvelle rencontre amoureuse — qui se situe au-delà, et non en deçà, de cette régression et de cette transgression — et qui soit égalitaire, sentimentale, abandonnée, entre des hommes et des femmes enfin parvenus à maturité.

Mais, parmi tous les maux du monde que nous évoquions, et qui ne favorisent en rien ce « nouvel amour », pour le dire comme Rimbaud, je vois bien le sort qui est réservé maintenant aux femmes.

Quoi que l'on pense des années 70 et de sa jeunesse, j'ai connu alors des femmes très libres et très fortes. J'ai vécu, plus tard, au milieu des années 80, entre Paris et ma campagne. J'habitais Montmartre. En descendant la rue Lepic, je retrouvais la place Blanche et le café où se réunissaient André Breton et les surréalistes. Mais j'étais aussi dans ce « quartier chaud » de Paris, à quelques centaines de mètres de la place Pigalle — ; et, aujourd'hui, je vois bien que certains voudraient bien habiller les petites filles pré-pubères comme s'habillaient les dames que l'on y croisait alors, que l'on appelle des putains, et avec lesquelles je me flatte, bien que je les respecte, de n'avoir jamais eu, de ma vie tout entière, aucun commerce. Je suis parti à 18 ans avec l'idée, héritée de Breton, que ce serait « l'amour et le merveilleux », sinon rien : je m'y suis tenu. Et même dans mes dérives sensuelles, je n'ai jamais été entouré que par des jeunes femmes que j'aimais… Et, finalement, j'ai bien fait de m'y tenir puisque cela fait 20 ans que je suis ancré, en tête-à-tête avec Héloïse, dans l’amour et dans le merveilleux.

Notre poésie n'a pas été contagieuse. Il suffit de considérer le rôle qui est dévolu aujourd’hui aux femmes européennes — concurrencées par de pauvres filles que l'on fait venir des pays de l'Est, d'Afrique, d'Asie — que la pornographie humilie, viole, traite comme des bêtes (il y a quelques années, est paru un livre intitulé Enquête sur la pornographie de la démolition, je crois, écrit par un ancien partisan et défenseur du genre, dans les années 70 justement, effrayé par ce qu'était devenue ce qu'il avait tout d'abord cru être une libération).

Bref, la guerre des sexes n'a jamais autant fait rage.


En 2002, au moment même où sortait le Manifeste sensualiste, sortait un « manifesto », d'une très jeune réalisatrice de films pornographiques, probablement spécialisée dans le sadomasochisme : tous les vieux grigous du journalisme parisianniste se sont jetés sur le gâteau, espérant sans doute finir par des travaux pratiques avec l'auteur — après l'interview.

C'est l'époque, et encore une fois ni moi ni Héloïse n'accepterions d'avoir à faire les singes « sensualistes » au milieu du microcosme parisien qui est, comme on le sait, composé de bonobos orgiastiques… et en rut… (l’image vous fera rire…)

Ce que je dis pour la poésie, la littérature et la philosophie, est tout à fait valable pour l'art contemporain, qui est tenu par les mêmes, où l'on retrouve Catherine Millet ou un milliardaire de l'Internet, et sa Demeure du chaos, un autre spécialiste et sectateur, je crois, de l'orgie — sadomasochiste, vraisemblablement.

Donc, comme nous ne voulons pas faire rire les singes en question, ni avec notre art, ni avec notre poésie, ni avec notre philosophie, nous restons à vivre ce que nous avons à vivre, bien isolés du monde. Ce qui nous convient parfaitement.
Ce qui nous convient moins, c'est que les mécènes et les « phynances » aillent toujours à la même clique… et que cela ne soit pas la nôtre.

Comme vous l'avez lu sur notre site, j'imagine, je suis mort en juillet 2010, et il m'a fallu quelques mois pour ressusciter. Avec, pour toute séquelle, cette expérience du toujours possible arrêt brutal de la lumière — pour ainsi dire. C'est ce qui a motivé, pour moi, je crois, en partie, la création du site : pour être contagieux, encore faut-il que vos écrits ou que vos œuvres — les miennes ou celles d'Héloïse — soient à la disposition du public. Vous savez tout maintenant : pourquoi notre site est un site de présentation, et même pourquoi les commentaires sont fermés.


Comme vous ne pouvez pas vous en rendre compte, sauf à la longueur de cette lettre, j'ai retrouvé, aujourd'hui, mon « secrétaire particulier » : un logiciel de dictée, en fait, qui transcrit dans Word — tandis que je parle dans mon oreillette, bien tranquillement, sous mon tilleul — tout ce que je lui dicte : le genre de facilité avec laquelle une lettre se transforme aisément en roman. Vous lui pardonnerez ses éventuelles fautes d'orthographe, parce que j'avoue avoir du mal, même à la relecture, à les détecter : mon esprit corrige et je ne vois rien, tandis que lorsque j'écris — de façon illisible, même pour moi — à la main, ou, très lentement, au clavier, eh bien, je suis meilleur que ce « secrétaire particulier ».
Lorsque j'avais 20 ans, nous rêvions de ce genre de « machines idylliques », ainsi que nous les appelions : j'avoue que j'y ai pris goût, et que j'ai écrit beaucoup de poèmes, comme cela, dans une sorte d'état second, tout en parlant, les yeux fermés dans la douceur du temps qui suit l'amour.

Vous le voyez, votre mot m'a donné beaucoup de plaisir, et m'a beaucoup inspiré.
Vous m'excuserez d'avoir abusé de votre temps : vous picorerez cette lettre au gré de vos humeurs.

[...] 


R.C. Vaudey 

2012
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vendredi 7 mars 2014

De l'amour





Sur la plage du ciel
Acrylique sur toile
1993






Prolégomènes à un troisième millénaire sensualiste ou non


Nous sommes, particulièrement dans les sociétés occidentalisées, dans ce moment où est reprise par les masses la destruction des anciens carcans de la morale bourgeoise et féodale — destruction qu'avaient déjà effectuée les libertins à la fin du XVIIIe siècle —, dans le moment de la reprise, sur une plus grande échelle, planétaire, des activités de cette avant-garde, très élitiste et numériquement limitée, des libertins d'il y a deux cents ans, continuée par les artistes tout d'abord, dans tout le cours du XXe siècle, et puis, de plus en plus, par les masses, depuis les trente-cinq dernières années.

Ce que cette époque comprend comme le plus avant-gardiste est donc bien dépassé. Théoriquement.

Comme toujours quelques générations font exactement ce que leur position dans le monde et dans le mouvement du monde leur commande de faire, et comme toujours elles le font très fièrement en croyant improviser : mais leurs luttes sont réelles et leurs difficultés aussi, même si le mouvement de dissolution de l'ordre ancien implique la réussite de leur projet, dans un premier temps, avec les réactions contraires, que nous voyons aussi, que cette réussite implique tout aussi nécessairement.

Dans les zones dites avancées de la société mondiale de l'Injouissance beaucoup sont dans une phase plus ou moins violemment perverse-polymorphe qui correspond bien à la chute de l'ordre hétérosexuel monogame imposé qui avait accompagné, en Occident, le monde de la morale et de la religion monothéiste — puis de la religion scientiste — lui-même dernier mouvement de l'ère patriarcale qui était elle-même depuis toujours le monde de la nécessité, continuée.

Lorsque tombe le masque de la fausse maturité sentimentale et sexuelle, apparaît l'Homme inachevé qu'est l'injouissant, l'Homme du patriarcat : l'enfant pervers polymorphe fixé, par la souffrance, sur une ou plusieurs de ses pulsions pré-génitales ou dans une pseudo-génitalité, phallique-narcissique, elle-même utilisée à des fins auto-érotiques.

Dans l'ère patriarcale, dans le monde de la nécessité et de la division du travail, de la division sociale des tâches, dans le monde où dominent soit la vision religieuse monothéiste, soit la vision marchande, mécaniste-idéaliste, soit une combinaison des deux, les relations entre les hommes et les femmes sont déterminées d'une part par cette victoire — qui remonte à quelques milliers d'années — des puissances du masculin sur le vieil ordre du féminin, la victoire de ce qui aboutira à l'unique dieu patriarcal — avec son double métaphysique — sur les vieilles divinités féminines, et, d'autre part et consécutivement, par l'ordre marchand, scientiste, ce dernier représentant l'élément de dissolution tant de la vision métaphysique et religieuse monothéiste de l'Histoire que de l'ère patriarcale qui la contient —, tout autant qu’il en est le produit.

Dans ce mouvement général de l'humanité les hommes et les femmes, totalement enclanisés et soumis à ces forces, ne se sont encore jamais rencontrés : seuls ceux qui sont libres, sortis de la vie de famille et du monde, sans affaire, qui arrêtent l'Histoire à leur porte pour lui faire rendre compte, peuvent se rencontrer. Au XIXe siècle, Nietzsche, qui satisfaisait à ces critères, n'a rencontré vraiment personne.

Cette détermination absolue des rencontres entre les hommes et les femmes par toutes ces forces coalisées, et le plus souvent inconscientes, de la nécessité, de la religion, de la famille, de la reproduction biologique de l'ordre familial ou social, de la marchandise et de sa logique économiste s'autonomisant, ainsi que par les forces produites par l'écroulement des valeurs religieuses et morales, coercitives et imposées, et plus globalement encore par celles nées de la vieille haine et de la vieille lutte entre les puissances et les mythologies patriarcales et matriarcales toujours à l'œuvre dans les esprits des vivants d'aujourd'hui — toutes forces coalisées qui ont produit cette jobardise masculine brutale et cette vieille duplicité féminine telles que le monde se plaît constamment à nous les rappeler —, cette détermination absolue par l’ensemble de ces forces donc, a rendu jusqu'à présent la rencontre entre les hommes et les femmes impossible réellement. Par leur rabougrissement et leur assujettissement.

De sorte qu'il s'agit de réinventer, ou d’inventer, ce que l’on croit si bien connaître et dont ceux qui sont vivants aujourd'hui sont — encore en quasi-totalité — les produits, quand ils ne s'en considèrent pas comme les victimes : la rencontre charnelle, amoureuse de l’homme et de la femme.
Et alors même que tous ces vivants d’aujourd'hui en sont, d’une façon ou d’une autre, en très grande majorité, dégoûtés, et bien que beaucoup ne sachent et ne puissent échapper à la spirale infernale du préprogrammé qui les y attire irrésistiblement.

Il n’y a, bien sûr, aucun autre danger menaçant l’espèce — qu’il s’agisse des technologies du nucléaire, de la manipulation du vivant, du clonage, ou de toute autre forme des résultats de la connaissance — que cette haine que se vouent les hommes et les femmes — aux uns et aux autres et à eux-mêmes —, et que leur donne un monde où l’amour, la poésie et la délectation sensuelle du monde leur a été et leur sera pour la plupart et la plupart du temps refusés.

Aujourd’hui, on le sait, les uns, enlevés en bas âge au contrôle de "leurs parents, déjà leurs rivaux, n'écoutent plus du tout les opinions informes de ces parents, sourient de leur échec flagrant”, “méprisant non sans raison leur origine, et se sentant bien davantage les fils du spectacle régnant que de ceux de ses domestiques qui les ont par hasard engendré : ils se rêvent les métis de ces nègres-là.” Ils savent que "derrière la façade du ravissement simulée, dans ces couples comme entre eux et leur progéniture, on n’échange que des regards de haine”. Et cependant ils y vont quand même.
Pourtant ce mépris et cette haine ils les connaissent bien pour les avoir vécus dans les déchirements, qu'ils ont subi, de ceux qui, par hasard et par toutes les nécessités que j'ai dites plus haut, les avaient engendrés, ou pour les vivre ou les avoir vécus dans leur(s) propre(s) couple(s).

Et les autres — terrorisés par la violence du monde et celle que ce monde a produite en eux —, ils tentent d'imposer à ce monde et à eux-mêmes une chape de plomb morale et religieuse absolue qui puisse les protéger de cette tentation de la violence, et trouvent dans cette tentative furieuse l'occasion de libérer ce mal destructeur et autodestructeur qui les ronge et qu'ils prétendent vouloir combattre mais qui finalement vainc toujours les mal-heureux. Et le plus souvent justement de cette façon-là. Dans la rage purificatrice.

Faire l'éloge dans ces conditions de l'hétérosexualité flamboyante, jouissante, illuminée et mystique, quand elle n'a jamais été et ne peut être, dans la presque totalité des cas, que tout ce que j'ai décrit précédemment, et alors qu’elle paraît ainsi immédiatement responsable de toute la souffrance des unes et des autres — bien que tant d'autres forces se soient appliquées et s'appliquent à la reproduction de cette souffrance — faire cet éloge-là dans ce moment particulier du monde et pour le public d'aujourd'hui, composé en majorité des chiens de guerre, plus ou moins bien dressés, plus ou moins féroces, du Spectacle mondial et de ses multiples factions rivales — économiques, religieuses, ethniques, politiques etc... — et, pour le reste, de ses victimes, semble une tâche inutile.

Il faut donc considérer que les poètes font ce qu'ils ont à faire et qui s'impose à eux, spontanément, sans aucune considération pour aucun public, et que, plus généralement, une avant-garde n'a pas à s'intéresser, pour les approuver ou les critiquer, aux modes superficielles qui s'agitent, selon la nécessité, à la surface du temps pseudo-cyclique contemplé.

Par exemple, les sensualistes n'ont pas à critiquer ou à approuver l'époque qui joue au libertin, tel qu’on pouvait l’entendre il y a deux cents ans, et même s'ils connaissent les dangers qui, in fine, guettent cette figure maintenant dépassée du libertin, et qui sont ceux de la destruction et de l'autodestruction déchaînées. Ceux de la barbarie. Les sensualistes éclairent le mouvement du temps.

Ils n'apportent aucun "Tu dois" : il faut suivre sa pente et puis son caractère : si l'on aime boire, il faut se soûler, si l'on aime les psychotropes, il faut en abuser, si on a l’âme d’un chien, il faut suivre son maître, si l'on aime la guerre, il faut aller se battre, si l’on aime la débauche, il faut s'y livrer, mais si on aime la médecine, il faut l'exercer. Et si l'on comprend l'histoire comme nous la comprenons, il faut aller, sur sa scène, y jouer.

Bien sûr les sensualistes savent, parce que Breton l'avait déjà fait remarquer, que la question de l’amour est celle qui détermine toutes les fâcheries.

Ils se moquent parfaitement d'influencer qui que ce soit parmi ceux dont les goûts sont déjà formés et que les existences qu’ils ont acceptées renforcent encore.
Ils interviennent dans le cours du temps, pour ce qui vient, et, pour le reste, ils souhaitent seulement connaître toujours ce qu'ils aiment tant.
Ils lancent seulement le disque brillant de leur expérience dans le mouvement du temps : s'il éclaire ce mouvement, tant mieux ; mais si eux-mêmes devaient rester une simple exception, ils sont parfaitement heureux d'être cette exception.

Les Libertins-Idylliques ne souhaitent pas non plus être leur propre “Tu dois” : ce qu’ils sont et ce qu’ils soutiennent leur vient de leur vie ; c’est tout. Contrairement à d’autres qui soutiennent des idées ou des systèmes de pensée qui en fait leur servent de tuteurs, et qui donc, en fait, les soutiennent, eux, ce qu’ils déploient théoriquement ou poétiquement n’est que la traduction — sous ces formes de l’art et de la théorie — de leur propre déploiement. Certains parmi les Libertins-Idylliques ont d'abord été des libertins : aucun n’exclut de devoir — par usure, par nécessité, par goût — le redevenir. D'autres, pour avoir fait le tour de l'enfer, connaissent tout ce qu'il peut receler.
Surfant une vague neuve et puissante, ils savent seulement qu'à ce qu'on en dit, on surfe éternellement.

Cela dit pour ceux que l’usure et la misère mèneraient simplement à attendre les sensualistes au tournant : il n’y en aura pas.

Le bien est déjà fait.

Ce qui importe avec les chercheurs d’or c'est, au-delà de leur destin personnel, l’or et les mines qu’ils ont trouvés...
Et les bonnes cartes qu’ils laissent.



R.C. Vaudey

Avant-garde sensualiste 1
Juillet/Décembre 2003







mardi 4 mars 2014

Antésades





Cher ami,





J'ai trouvé par hasard le livre en question (que je n'avais jamais lu), la semaine dernière, d'occasion, bien sûr, mais comme neuf — et au prix du neuf. Tu devrais le trouver sur Internet, — sinon je t'enverrai le texte original des quelques phrases que j'ai détournées.


Comme tu l'as remarqué, dans mon billet précédent la phrase de Lautréamont qui sert habituellement d'introduction est tronquée. Il n'y avait pas à corriger une idée fausse et à la remplacer par une idée juste — puisque tout me paraît très juste et très poétique dans cet ouvrage, hors le pessimisme philosophique de son auteur, pessimisme philosophique que je ne partage pas – mais on sait bien que je ne suis pas un idéaliste — : dans ce cas, il s'agit donc d'un véritable détournement de la lumière que font ces quelques phrases sur ce que, pour ma part et histoire d'accentuer encore le parallèle, j'appellerais le surf contemplatif — élégant vers ce que je nomme l'amour contemplatif — galant


Que l'époque puisse plus facilement supporter l'idée d'un surf contemplatif — élégant (quoique l'idéologie de la « compétitivité » de l'industrie de masse des « sports de glisse », les loueurs de brèles des mers pour brèles tout court, les partisans des aménagements côtiers pour croisières, et le reste, que je ne nomme pas, l'aient, il me semble, réduit au rang de curiosité plus ou moins folklorique), que l'époque supporte plus facilement l'idée d'un surf contemplatif — élégant, donc, plutôt que celle de l'amour contemplatif — galant ne m'étonne pas. La note, dans mon billet précédent, explique pourquoi il en est ainsi.


Dans le monde d'avant, cette note a pu servir (comme elle pourra servir dans le monde d'après) à diagnostiquer ce qui fait que la grâce et l'extase échappent toujours, et qu'à la place de l'amour contemplatif — galant on se retrouve malheureusement et seulement dans l'amour physique — qui, on le sait, est sans issue.


Elle a pu servir, comme elle pourra servir, à diagnostiquer, à comprendre et à dépasser des violences, des souffrances, des fixations, comme on analyse et on corrige des raideurs et le défaut d'une position ou d'un mouvement : pour aller vers l'assurance, l'abandon, la fluidité, l'harmonie, l'extase, et, finalement, le sentiment océanique.


Mais, pour l'instant, elle ne sert à rien : l'injouissant contemporain, à défaut de mieux, se fait une fierté de ses pesantes et disgracieuses misères névrotiques.


Je te joins, et je mettrai en ligne, ce poème de mai dernier, lorsqu'il pleuvait tant mais qu'il faisait si beau dans nos cœurs, ici ; du coup, il prend une tonalité particulière.




Le 4 mars 2014







ANTÉSADES



Dans le soleil et le crachin de ce soir
De printemps
On bénit ce si beau temps maussade
Grâce auquel
Fin mai… —
Alanguis sur le lit
On a la vie si belle
Loin des fans et des greluches
En regardant
Après avoir fait les Antésades… —
Flamber
Dans la cheminée…
Les énormes bûches




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