vendredi 10 janvier 2020

Abbayes de Thélème à l'usage des jeunes générations












ASHA
Œuvre numérique
Les Amants volants
Juin 2006









Chère amie,


Puisque vous me le demandez, voici un très bref résumé de l’histoire et une présentation de l’œuvre en question.

Nous nous sommes rencontrés, Héloïse et moi, à l’été 1992.

Nous avons fondé avec quelques amis un mouvement « littéraire et artistique » en décembre de la même année, sur les rivages de l’océan Indien.

Dix ans plus tard, les éditions Gallimard ont publié le Manifeste sensualiste, que j’avais écrit, résumant nos recherches poétiques et théoriques sur l’amour et le merveilleux, — puisque tel est le sujet de ces recherches.

L’année précédente, en 2001, Héloïse avait exposé — de façon authentiquement « underground », puisque la « galerie » était vraiment sous une rue — dans le cadre d’une manifestation d’art contemporain, manifestation à laquelle elle a participé également en 2002. On pourrait retrouver dans les archives de quelques journaux les articles élogieux qui lui avaient été consacrés.

Le soutien aux gens de lettres et aux artistes — intermittents du Spectacle — dans notre pays fonctionne ainsi : des séjours en résidence, accompagnés de manifestations (publications, interventions, expositions) ; le tout plus ou moins agréablement accompagné de banquets et de mondanités, — elles aussi plus ou moins plaisantes.

Vous comprendrez facilement que notre « art », reflet d’éblouissements intimes non programmables, n’a rien à faire avec ce système, pourtant favorable aux artistes et aux écrivains de métier.

Si je devais faire un parallèle avec la vie religieuse, je dirais que de même que l’on distingue le clergé séculier — qui agit dans le siècle, donc, et qui ne dédaigne pas la pompe et le faste, dont il se sert dans son œuvre d’édification des consciences (Bossuet, en son temps, était une « star », si j’ose dire) — des ordres réguliers, qui vivent dans le retrait du monde, où le moine attend l’éblouissement mystique — attend de faire un avec la Déité, aurait dit Maître Eckhart —, de même on pourrait distinguer les artistes et les auteurs séculiers, l’immense majorité, qui vivent dans leur époque et recherchent la célébrité, la gloire et, plus secrètement, la satisfaction des travers que leur donne leur injouissance mystique et voluptueuse — que nous sommes les premiers à avoir diagnostiquée comme la vraie cause de la peste émotionnelle qui marque l’ère sado-masochiste patriarcale —, et les artistes contemplatifs, qui attendent tout des éblouissements poétiques, et qui ne vivent que par et pour cela. 

Si l’on voulait vraiment réduire les gentilsHommes de fortune que nous sommes, Héloïse et moi, à des « artistes » ou à des « auteurs », c’est à cette deuxième catégorie, je l’avoue très minoritaire, que nous appartiendrions. (Parmi les « auteurs » modernes que l’on pourrait rattacher à ce genre, je pense à Debord, à l’époque de Champot, — quoique son contemplatisme ait été tout à fait du même ordre que celui de Khayyam (éthylique plutôt qu'idyllique), et parmi les peintres du siècle dernier, et dans un style très différent, je ne vois que Marthe et Pierre Bonnard, et peut-être Yves Klein, — dont l’activisme professionnel et l’art de traiter les femmes comme des pinceaux rebutent cependant notre goût délicat).

Enfin, vous savez que nous avons la chance de vivre dans un pays où l’on peut encore préférer suivre l’exemple de Montaigne ou de Debord plutôt que celui de telle ou telle tête d’affiche des Arts et des Lettres contemporains, et c’est ce que nous avons choisi de faire.

Ainsi, nous ne sommes pas et nous n’avons jamais été des personnages publics, et ne souhaitons pas le devenir. On ne trouve pas de photos de nous sur Internet, ce qui est un privilège dans cette époque où le deepfake permet de faire dire ou de faire faire n’importe quoi, à n’importe qui. Nous souhaitons plutôt rester dans l’ombre, et le vrai luxe pour nous c’est de partager un verre de vin avec nos amis musiciens, après un concert de musique baroque, un soir d’été, dans le cloître d’un vieux monastère d’une lointaine province. À mille lieues, donc, des mondanités germanopratines (qui, soit dit en passant, sont un peu mises à l’honneur en ce moment —, si j’ose dire.)

(Pour ce qui est de cette affaire ((que Lacan avait diagnostiquée, par avance, de façon lapidaire et définitive, en parlant du Banquet)), j’ai, dans Poésies III, écrit ceci ,: « La « Raison » du XVIIIe siècle ne fut pas un symptôme d'intellect hypertrophié, mais de sensibilité contemplative — galante atrophiée. Quand de telles « lumières » éclairent le monde, les bas-fonds du caractère des humains — que le patriarcat, pendant plus de 8000 ans, par les conséquences psychophysiologiques de l’esclavage, avait dévoyé — ont tôt fait de se manifester ». Suivaient : « Les transgressions des injouissants aristocrates du XVIIIe siècle, infantiles, pervers-polymorphes et mondains, ont, dans un premier temps, commencé par animer les salons des quincailliers enrichis et ceux de la bourgeoisie des Lettres, puis les clubs de vacances des ploucs (pour le dire comme Debord) de la classe moyenne, pour finir par occuper le temps libre du lumpenprolétariat le plus démuni ». Et aussi : « Ceux qui dénoncent la stérilité sociale de la critique de la société de l'injouissance oublient la noble fonction qu'exerce la proclamation claire et nette de nos goûts et de nos dégoûts. »)


Pour ne pas être totalement obscurs, nous publions depuis 2002 une revue confidentielle sur papier, jusqu’en 2012, et numérique depuis lors, dûment enregistrée à la Bibliothèque Nationale, avec son numéro d’ISSN, où j’ai trouvé le lieu pour déployer mon art de poète et de moraliste — au sens de celui qui étudie les mœurs de son époque et de ses contemporains, et non de moralisateur qui, lui, leur fait la morale.


L’art d’Héloïse — souvent proche de celui d’Andy Goldsworthy —, éphémère et évanescent — dans les époques aristocratiques, ce qui touche à l'amour n’a pas de prix ; dans les époques démocratiques, ce qui n’a pas de prix n’a pas de valeur —, a trouvé à s’exprimer sur notre propriété, jusqu’à ce qu’elle décide, il y a un an, que ce domaine, cet écrin, qui nous avait protégés poétiquement toutes ces années, était en lui-même l’œuvre d’art, et qu’il nous fallait le protéger en retour : en le « sacralisant », justement comme œuvre d’art.

La parole de cette dame — petite-fille de Charlemagne —, on le sait, est performative : elle dit, et ce qu’elle dit advient (la plus commune des paroles performatives est le « oui » que s’offrent les époux : ils le prononcent, et ce qui est dit devient réalité). Donc, cette propriété est devenue Le Domaine des Galants (pour le moment.)

Voilà une forme d’art qui se distingue cependant des autres formes d’art environnemental, — et sur un point fondamental : tout y est placé dans une perspective philosophique plus vaste dont les origines remontent au moins à Ovide : celle de l’histoire de la sentimentalité, mais aussi de la contemplation, en Europe, qui sont unies, là, pour la première fois, tout à fait dans la lignée de celles et de ceux qui, comme Béatritz de Die ou Béatrix de Romans, il y a environ huit cents ans, dans cette même région du monde, cherchaient à travers la fin’amor à atteindre la joie et le bonheur en commun, — union dont ce Domaine des Galants est donc tout à la fois l’écrin et la manifestation poétique. (Le terme « galants » est bien sûr à comprendre ici comme désignant celles et ceux qu’occupe cette recherche d’une forme de civilité nouvelle, inédite, entre les femmes et les hommes, telle qu’on a pu la voir s’esquisser en France à l’époque de Madeleine de Scudéry, civilité nouvelle où, pour citer l’étude d’Alain Viala, La France galante : « [… ] la symétrie n’est pas identité, la conscience de l’altérité subsiste. L’estime et le respect valent en ce qu’ils sont mutuels, réciproques, regard de l’un sur l’autre. C’est en cela que la galanterie est le plus éminemment une posture humaniste, celle où un être humain considère un autre être humain. Donc, en toute logique, une posture généreuse. Autre valeur majeure. »)

Inspirateur et inspiré de nos extases contemplatives, Le Domaine des galants est donc une œuvre d'art sensualiste-naturaliste où l’ego de l’artiste s’est effacé en grande partie pour se contenter — dans tous les sens du terme — de protéger la beauté naturelle, et où ce n’est plus le spectateur, le regardeur qui fait la nature du tableau — proposition inaugurale de l’art moderne, au XXe siècle — mais bien plutôt le tableau de la nature qui défait — poétiquement, contemplativement — le spectateur, le regardeur, — proposition liminaire de cet art sensualiste-naturaliste, qui ouvre le XXIe siècle.

Le Domaine des galants est une œuvre d'art sensualiste-naturaliste et conceptuelle : sensualiste au sens du Manifeste sensualiste ; naturaliste au sens du Manifeste du Rio Negro de Restany ; et conceptuelle puisqu’elle se définit par ailleurs comme Zone immatérielle de sentiment océanique, au sens, cette fois, de Romain Rolland (dans sa lettre du 5 décembre 1927 à Freud) et d’Yves Klein et de ses Zones de sensibilité picturale immatérielle.

Conceptuelle donc, quoique menant au-delà de la pensée discursive.

Cependant, à l’inverse des Zones de sensibilité picturale immatérielle — purement conceptuelles, pensées à une époque où l’on n’imaginait pas encore que la nature puisse faire un jour défaut —, elle a pour support concret notre domaine d’une centaine d’hectares — en comptant ceux qui nous sont prêtés — de nature préservée, servant de support à la sensibilisation des jeunes générations à la biodiversité et à sa défense.

Dans la suite d'Yves Klein qui fut, on le sait, un maître de judo, Le Domaine des galants, conceptuel et sensualiste tout à la fois, est divisée en séries, qui reprennent les grades attribués dans cette discipline.

Chaque amateur d'art désireux d’intégrer ce club peut postuler à l'une ou l'autre de ces séries. Sa candidature sera alors examinée par les membres du Bureau des recherches sur l’amour et le merveilleux.

L'impétrant, une fois agréé, recevra un reçu contre un certain poids d'or fin — toujours selon l’usage établi par Yves Klein — ou son équivalent monétaire, — variables en fonction des séries. Mais l’époque a changé : nous savons aujourd’hui que l’extraction de l’or est une catastrophe environnementale : aucun lingot ne sera rejeté dans la Seine ou ailleurs.

Ces reçus — qui ressortissent au marché de l’art — sont la manifestation, la plus légère écologiquement possible, de la contribution du collectionneur à la défense des Zones immatérielles de sentiment océanique (portées par notre domaine constitué en réserve naturelle), puisque, vous l’avez compris, l’œuvre n’est ici ni un tableau ni une sculpture ni même un territoire mais bien une de ces Zones immatérielles de sentiment océanique — qui disparaissent partout et encore plus vite que les insectes et les oiseaux —, c’est-à-dire la beauté poétique ineffable d’une parcelle de Nature, parcelle de Nature que nous nous sommes employés jusqu’à ce jour à préserver — en y cultivant l’otium —, et que nous mettons maintenant à la disposition des scientifiques à des fins d’études et de sensibilisation.


Les différentes séries — échelonnées comme les ceintures en judo à l’époque d’Yves Klein — s’ordonnent comme suit :


Série n° 1 (novice)
Série n° 2 (ceinture blanche)
Série n° 3 (ceinture jaune)
Série n° 4 (ceinture orange)
Série n° 5 (ceinture verte)
Série n° 6 (ceinture bleue)
Série n° 7 (ceinture violette)
Série n° 8 (ceinture marron)
Série n° 9 (ceinture noire 1er dan)
Série n° 10 (ceinture noire 2e dan)
Etc. jusqu'au dixième dan

La série 1 est un multiple. La série 20 (noire 12e dan) est une « pièce unique » : elle correspond au grade honorifique qui fut attribué en judo à Jigoro Kano, après sa mort. Il n’y a pas de série 19 comme il n’y a pas de 11e dan en judo.

Leur valeur — qui s’entend en euros — double à chaque échelon (comme l’avait décidé Klein pour les Zones de sensibilité picturale immatérielle qu’il échangeait au pied de Notre-Dame, sur les marches du bien nommé pont au Double)



Vous le voyez, nous sommes aux antipodes du principe de l'époque qui se clôt (d'une façon où d'une autre), qui était simple : il suffisait de trouver un nouvel objet (une nouvelle marchandise) et de le vendre. Qu'importaient d'où provenait la matière première, son extraction et ses conditions d'extraction, la vie de ceux qui étaient chargés de cela, le transport de cette matière première, ses conditions, ses conséquences, sa transformation, la vie de ceux qui travaillaient à cela, rien n'importait, ni la consommation de ces marchandises, ni les conséquences de cette consommation sur les individus, ni sur l'environnement, rien, et pas davantage ce qu'elles deviendraient après avoir été consommées, ni les conséquences des déchets qu'elles représenteraient n'importaient : la seule chose vraiment cool, c'était de produire toujours plus de nouveaux objets, de nouvelles marchandises, et de les vendre.

Rien de plus. Quelques restrictions existaient sur le travail des enfants, par exemple, mais nul ne se préoccupait vraiment de ces questions, dans l'hystérie de l'époque consumériste de la Société du spectacle.

Notre art sensualiste, naturaliste et conceptuel (quoique contemplatif… ) apparaît à la fin de cette époque, qui est celle du patriarcat, esclavagiste-marchand.

Immatériel, il est cependant l'occasion pour des individus de permettre aux sensualistes de soustraire des parcelles du monde à cette logique puisque bien que conceptuel il repose sur des réserves naturelles, dédiées au naturalisme intégral — sous toutes ses formes —, à la sensibilisation des êtres et, bien sûr, à la contemplation : donc plus l'art sensualiste, naturaliste et conceptuel se développera, plus ces territoires s'agrandiront.

Les gens qui ont la passion des collections et de l'art le plus sophistiqué peuvent ainsi avoir accès à un développement inattendu de tout le mouvement de la poésie moderne puisque leur reçu pour une Zone immatérielle de sentiment océanique est un objet d'art.

Ils peuvent de surcroît avoir la satisfaction de participer à une œuvre plus vaste encore : l'extension des Zones immatérielles de sentiment océanique portées par des réserves naturelles, qui sont en quelque sorte ces nouvelles Abbayes de Thélème que j’évoquais dans le Manifeste qui se multiplieraient ainsi toujours davantage (je dis « réserves naturelles » mais bien sûr elles peuvent être dédiées en partie à la culture, à l’agriculture et à d'autres activités du même ordre.)

Ces Zones immatérielles de sentiment océanique en œuvre d’art deviennent ainsi le moteur permettant d'acquérir toujours plus de ces nouvelles Abbayes de Thélème et de permettre leur financement. Je connais par exemple en Bretagne un château du XVIIe siècle avec 160 hectares de terres et un parc de 70 hectares à vendre pour une bouchée de pain, que nous pourrions immédiatement acquérir grâce au déploiement de cet art.

Le principe de ces œuvres sensualistes, naturalistes et conceptuelles est donc simple, et vous l’avez compris : il s'agit d'offrir toujours davantage d'Abbayes de Thélème à l'usage des jeunes générations.

Vous m’objecterez qu’il restera évidemment à trouver les belles ladies et les beaux gentlemen pour se charger de ces nouvelles Thélèmes, où nous aimerions que l’on jouât de la musique baroque et les comédies-ballets de Molière. Et où l'esprit des salons (tel celui de Mlle de Scudéry, ou ceux que fréquentait La Rochefoucauld), pourrait prendre un tour nouveau .

Et où pourrait, au cœur de la dévastation, briller encore le monde.

Vous me direz : Pourquoi donc offrir des châteaux en Bretagne, en Espagne, ou ailleurs aux jeunes générations ?

Eh bien ! c’est parce que pour ma part, je suis heureux que nous ayons pu réunir, dans cette œuvre, des amis de mon adolescence, qui ont fait en partie ce que je suis, et qui dans la réalité se connaissaient aussi : Vaneigem, Debord et Klein. Voilà le secret de ma désinvolture : cette joie !

À vous,



R.C. Vaudey


 
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