jeudi 25 mai 2017

The long Leash








R.C. Vaudey. Poésies III




Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 







Il y a certains défauts — et nous nous flattons d'en avoir quelques-uns comme : le dédain des foules et même du monde – quelle que soit son élévation –; le goût pour le loisir, voire l’oisiveté, mais éclairée; et quelques-autres —, il y a certains défauts, donc, qui préservent des vices épidémiques, comme on les voit, dans nos temps de peste, se propager : un esprit de troupeau, consumériste, enragé et festif, qui sera probablement bientôt remplacé par son contraire : un esprit de meute, anti-consumériste, belliqueux mais plus que jamais enragé, — et vous sauvent de la contagion de l’injouissance devenue forcenée.


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L’extase harmonique et l’amour sensualiste ne sont pas comme ces charlatans d’usuriers puritains et leur Commerce, qui nous trompent sans cesse. Et pour moi, le bonheur n’a commencé que lorsque je les ai eus trouvés. Par contre, je mettrais volontiers sur la porte de l’auto-proclamé Paradis marchand le vers que le Dante a mis sur celle de l’Enfer :
Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate.

C’est d’ailleurs ce que j’ai dit, en 1989, à Berlin, aux artistes que j’ai rencontrés alors, et qui étaient allemands de l’Est — à peine venaient-ils de cesser de l’être.



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On pourrait dire : les Sensualistes sont pauvres ou riches, mais sur leurs terres, indépendant des hommes, et seulement aux ordres de la nécessité, tandis que l’homme moderne riche ou pauvre est dépendant, et aux ordres d’un autre homme ou de plusieurs. Mais qui, aujourd’hui, est « indépendant » des autres hommes — quand il faut subir les conséquences de leurs activités insensées ?


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C’est une vérité reconnue que les Libertins-Idylliques ont remis les mots à leur place en bannissant les subtilités scolastiques, dialecticiennes, métaphysiques jugées par eux grotesques et illusoires : ils sont revenus à l’immédiat et aux sens, en amour, en théorie et en politique. Quoique sur ce dernier point ils soient vagues…


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Pour ne parler que de cela, on sent combien ce mot, amour, renferme d’idées complexes et métaphysiques. Notre siècle en a senti les inconvénients ; et, pour ramener tout au simple, pour prévenir tout abus de mots, il a établi que l’amour ne présentait d’autre intérêt que comme commerce au sens que l'épicier donne à ce terme , et comme forme du divertissement des pulsions destructrices et autodestructrices dans la consommation — et même, parfois, la consumation — de l’autre. D’un enfer l’autre : du mariage arrangé et durable aux liaisons éphémères et dérangées. Autrefois, ce mot, amour, était une source d’équivoques et de contestations : à présent, rien de plus clair. Telle personne correspond-elle à mon fantasme ? N’y correspond-elle pas ? Voilà l’état de la question. C’est une simple question de faits, qui s’éclaircit facilement par les questionnaires et les relevés bancaires. Elle correspond : elle est sinon mon choix, du moins celui de ma névrose, qui peut prétendre à tout, le temps d’un caprice.
On sent combien la netteté et la précision épargnent de querelles et de discussions, et combien le commerce, dont il est question, devient commode et facile, et la vie désespérée.
Elle l’était déjà avant.


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Les hommes sont ainsi faits qu’ils pourraient tout aussi bien, demain, faire assaut de « sensualisme », et tout faire pour se distinguer au jeu de savoir qui est le plus idyllique dans le libertinage, qui vit le plus complétement sa génitalité enfin découverte et explorée, qui a le mieux compris, revécu, analysé, dépassé ses pulsions partielles et secondaires, — de la même façon qu’aujourd’hui qu’ils se les font exciter et marchandiser par des usuriers puritains, ils jouent avec fureur au jeu qu’ils leur tendent, c’est-à-dire au jeu de qui sera le plus libertin — dans le précédent sens du terme —, le plus sadien, le plus transgressif ? Etc.
Il y a beaucoup de différences entre les deux situations envisagées : l’une d’elle, c’est que l’on préfère, lorsque l’on est affamé, les modes qui veulent que l’on offre à ceux qui meurent de faim des festins, plutôt que celles qui enseignent à les tirer comme des lapins. Si j’ose dire.


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Avoir des liaisons nombreuses, ou même illustres, ne peut plus être un mérite pour personne, dans un pays où l’on plaît seulement par ses vices, et où l’on n’est recherché que pour ses travers.


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La plupart des relations amicales dans la Société de l’Injouissance, la camaraderie, etc., tout cela est à l’amitié ce que le sigisbéisme était à l’amour.


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La parenthèse de l’art est un des grands secrets de la Société de l’Injouissance contemporaine.


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Une vérité cruelle, mais dont il faut convenir, c’est que dans la Société de l’Injouissance, tout est art, science, calcul, apparence, piège à rats, dissimulation. Dans toutes les formes de la propagande — appelée « communication » —, qu’elle soit idéologique, politique ou marchande, ce qui paraît la grâce d’un premier mouvement est en fait une combine, à la vérité très prompte, mais très fine et très savante, — et j’en ai vu associer le calcul le plus réfléchi à la naïveté apparente de l’abandon le plus étourdi. C’est le négligé savant d’une exposition, d’où l’art a banni tout ce qui ressemble à l’Art, ou encore où la plus grande liberté cache la plus grande laisse (The long Leash, comme on dit en latin d’époque). C’est une publicité où rien ne semble fâcheux, et tout, nécessaire. En général, c’est là le malheur de l’homme dans cette forme moderne de la domination que d’être séduit par ses penchants les plus intimes, puisqu’il a laissé voir et que les organisations ad-hoc ont découvertson faible et sa prise !
J’ai vu ceux qui se prétendaient leurs plus intimes amis politiques ou commerciaux faire des blessures à l’amour-propre et à la vie même de ceux dont ils avaient surpris les secrets rouages et obtenu le suffrage. Il paraît impossible que dans l’état actuel de la Société de l’Injouissance, il y ait un seul homme qui puisse cacher le fond de son âme et les détails de son caractère, et de ses faiblesses, à son ordinateur. Mais encore une fois, il faut porter (dans ce monde-là) la dissimulation si loin qu’on ne puisse pas même y être suspect de la voir partout et de sembler vouloir lui échapper, — ne fût-ce que pour ne pas être méprisé comme ne voulant pas être acteur dans cette pauvre troupe de misérables comédiens.


Le 19 juillet 2012.









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