lundi 10 novembre 2014

Aristippe au Lineadombra







Punta della Dogana





Plus tard, alors que le soir commençait à tomber, Héloïse et Aristippe ont décidé que nous devions trouver une belle table pour dîner et passer la soirée. Le Lineadombra, au Ponte de l'umiltà, à deux pas de là, nous tendait les bras. Nous y sommes allés. En remontant les Zattere, vers la Punta della Dogana.

Bien installés, en première ligne poétique, sur le ponton, face à la Chiesa del Redentore, nous avons repris notre conversation.

Aristippe voulait en savoir plus sur ce que je considérais comme l'origine de ce que j'appelais l'injouissant historique. Et, bien sûr, sur le réflexe, si longtemps ignoré, de la jouissance orgastique, tel que Reich l'avait révélé, — qui le passionnait.

La description clinique du réflexe de l'orgasme lui paraissait une mise au point physiologique fondamentale — dont les praticiens actuels n'avaient, selon lui, encore retrouvé qu'un moment — et une sorte de confirmation de sa thèse selon laquelle le souverain bien est le plaisir en mouvement, — même si le mouvement, dans ce cas, il le savait bien, pouvait passer du lent à l'ardent et au lyrique, pour finir dans l'éperdu et l'extatique.

Quant à la découverte qu'Héloïse et moi avions faite des rivages du sentiment océanique que cette extase harmonique permet d'accoster, pour y jeter l'« encre » poétique, qu'offrent, après coup, les contemplations mystiques qui suivent seulement cette forme particulière de l'extase — et pas les autres —, cela lui paraissait le plus beau de tout : la clef de voûte de l'ensemble, s'émerveillait-il, auquel il lui semblait aussi avoir contribué ; et, regardant ma sirène, il me disait : «  Quel chemin depuis Cyrène vous avez fait ! » ; — il regrettait aussi que, dans sa querelle contre Platon, il n'eût pu faire valoir, faute de les avoir découverts, de tels arguments contre la présentation dénaturée de la contemplation faite par ce dernier, — bien qu'il doutât que l'autre, avec ses goûts particuliers et son athlétisme pratique et philosophique de psychorigide eût fait grand cas de tout cela.

« Mais, me disait-il, mes amours tarifés avec la belle Laïs — que je devais partager avec tant d'autres – dont ce caractériel de Diogène qui, lui, couchait avec elle gratis, et pour cause… — s'ils étaient ce qui pouvait se faire de plus libre, à l'époque, n'étaient pas de nature à permettre ces abandons dont vous parlez, qui offrent de telles illuminations. Les plaisirs mêlés qu'ils procuraient m'ont permis d'élaborer ma philosophie hédoniste ; sans jamais pouvoir toutefois me permettre d'atteindre, par un grand et total abandon à ses grandes vagues, vos plages de l'amour contemplatif — galant. »

(Mon cousin, P. Jourdan, grand médecin de terrain, qui était resté un homme élancé et élégant, amant aimé des dames — et toujours très vert-galant —, m'avait fait la même remarque, que je pris pour le plus beau des compliments, lors de la parution du Manifeste sensualiste, alors qu'il avait 92 ans… un âge où les hommes ont tendance à commencer à parler véridiquement, — je fus donc tout autant touché par ce que venait de dire Aristippe, fort de ses 2370 ans.)

« Dans mes nombreux voyages historiques, continua-t-il, j'ai rencontré, à Rome, il y a un peu plus de deux mille ans, ce cher Ovide — dont vous avez été le premier à noter qu'il avait déjà mis l'accent, en libertin, – à rebours de son temps, qui ne pouvait guère l'imaginer et l'accepter – sur la jouissance partagée des amants.

Mais lui non plus n'avait pu découvrir les illuminations de l'amour contemplatif — galant, ce libertinage idyllique, car il était trop exposé socialement, directement sous le regard d'Auguste, et parce qu'il restait le plus souvent (certes pas tout le temps) dans la contemplation de la jouissance féminine, — une autre manifestation, chez l'homme, de ce que vous nommez, je crois, l'impuissance orgastique. »

« Il me semble, ajoutait-il, que ces illuminescences, ainsi que vous appelez ces illuminations, ces états contemplatifs, mystiques, post-orgastiques impliquent une extériorité au monde, une volontaire obscurité, avec, dans le même temps, une grande affirmation de la féminité alliée à une grande confiance et une grande complicité entre les amants, que je n'ai vues dans aucune époque, qu'aucune n'a vraiment permises, et dont les conditions me semblent même être passées. Pour ce que je peux voir de votre temps.

Aujourd'hui, de nouveau comme hier, vous l'avez écrit, la plupart, hommes ou femmes, cherchent d'abord à sauver leur peau. L'insouciance de votre génération, à cet égard, son mépris de ce qu'on appelle le monde ne se reverront pas de sitôt.  »

Tandis qu'il me parlait ainsi, je remarquai Héloïse — qui ne goûtait que modérément les débats argumentés avec l'amour comme sujet — qui avait entamé une conversation avec l'homme qui occupait la table à côté de la nôtre, — qui semblait l'amuser d'anecdotes. Bien que son visage me parût familier, je ne pouvais me souvenir de l'endroit où je l'avais croisé.

Négligeant ce détail, la voyant tout en gaieté, je me tournais vers Arété et Aristippe :  « Je ne peux qu'approuver ce que vous dites : avant nous, la notabilité des pubertaires-libertaires, qui auront été les chiens de guerre de « l'américanisation du monde » ; après nous, le déluge du monde géré par la technique du chaos ! Une sorte de colonialisme « anti-colonialiste », qui loin d'être « primaire » est très favorable au lobby militaro-industriel ! Mais revenons à nos affaires qui, à mon avis, sont toutes liées. » lui dis-je.

Et, pour répondre à sa première interrogation sur l'origine de l'injouissant historique, et affiner ce que je lui avais dit l'après-midi, je lui exposais que selon moi comprendre l'apparition de l'injouissant historique équivalait à comprendre comment se perd le sentiment d'unité avec le monde, sentiment que nous connaissons tous, en y arrivant, comme nourrissons — et qui avait pu encore exister, sous des formes qui peuvent nous paraître simples, pour certains des peuples que l'on dit « premiers » —, afin de tenter de le retrouver, au moins personnellement, et de voir s'épanouir la traduction de ce sentiment océanique d'unité dans des formes culturelles et civilisationnelles (la peinture, la poésie, la musique…) conformes à nos goûts.

Pour expliquer historiquement la perte de ce sentiment, je lui exposais ce que W. Reich en disait, en se fondant sur les travaux de Malinowsky, dans le livre, dont je lui avais parlé, intitulé L'irruption de la morale sexuelle, en lui citant tout d'abord les passages où Reich soulignait à la fois la santé amoureuse et la sentimentalité des indigènes dont il était question.

Aristippe était très curieux de ces détails à propos de ces « barbares » (car il partageait sur ce point, bien que cyrénéen, le sentiment des Grecs) ignorés de son temps ; je lui lus donc le passage suivant :

« La puissance orgastique de la femme trobriandaise est d'autre part attestée par le fait que la langue désigne par le même mot l'orgasme de la femme et l'orgasme de l'homme : tous deux se disent ipisi momona, c'est-à-dire "le sperme s'écoule". Momona désigne aussi bien le sperme que l'écoulement chez la femme. Il va de soi que l'homme se retient jusqu'à ce que la femme accède à la satisfaction.

Les récits personnels des indigènes attestent également de leur sensibilité sexuelle. Nous reproduisons, à titre d'exemple, un de ces récits :

"Lorsque je couche avec Dabugera, je la prends dans mes bras, je l'étreins de tout mon corps, nous frottons nos nez l'un contre l'autre. Nous suçons nos lèvres inférieures afin d'entrer dans un état d'excitation passionnée, nous suçons nos langues, nous nous mordons le nez, nous nous mordons le menton, nous nous mordons la joue et nous caressons tendrement nos aisselles et nos flancs. C'est alors qu'elle dit : "Ô mon chéri, tu me chatouilles… avance, je sens fondre tout mon corps… de plaisir… avance, pénètre, pour que la sève s'écoule… continue, c'est une sensation délicieuse !"

Au savoir de ces hommes primitifs s'opposent les théories de plusieurs de nos sexologues qui s'obstinent à prétendre que l'insatisfaction fait partie de la nature féminine, que la nature a doté la femme d'un vagin insensible et d'autres élucubrations "scientifiques" sorties de cerveaux paralysés par le moralisme.

La plupart de nos femmes sont incapables d'accomplir un certain mouvement rythmique du bassin provoquant l'orgasme et augmentant la satisfaction de l'homme, mouvement que les prostituées exécutent d'une manière froide et calculée pour donner aux partenaires l'illusion de l'excitation. »

À cet instant Aristippe interrompit la lecture que je faisais de l'ouvrage en question, léger opuscule dont j'avais opportunément emporté avec moi un exemplaire.

« Ah ! Mon cher ami, me dit-il, moi qui en tant que Cyrénéen ai bien connu les femmes de la tribu des Nefzaouas — qui étaient déjà à mon époque ce qu'elles étaient dans votre XVe siècle, du temps du Cheikh Nefzaoui – à qui elles ont tout appris — je ne peux que citer ses mots, tels qu'on peut les lire dans son Jardin parfumé :

"Les regards langoureux
Mettent en communication une âme avec une autre,
Et les tendres baisers
Servent d'intermédiaire entre le membre et la vulve."

Et encore ceci, à propos de celle qu'il nomme El muâïne, l'aidante :

"Cette vulve est ainsi nommée parce qu'elle aide spontanément le membre à entrer, à sortir, à monter et à descendre, en un mot dans tous ses mouvements ; de telle sorte que, lorsqu'il désire faire une chose, soit remuer, soit s'introduire, soit se retirer, elle s'empresse de lui en faciliter les moyens, de répondre à son appel. Par cette assistance, l'éjaculation devient facile et la jouissance complète ; celui même qui est long à éjaculer, arrive ainsi rapidement à la pâmoison et son sperme ne tarde pas à couler."

Toutes ces considérations poético-érotiques, écrites il y a six siècles par le Cheikh Nefzaoui, et qui font écho à ce poème en prose (qui aurait aussi bien pu être recueilli il y a trente siècles) de ce lointain et primitif barbare pour sa Dabugera — son Héloïse, si vous me permettez la comparaison —, primitif barbare si aimablement civilisé, si sensualiste, si proche de ce type d'homme que j'aurais voulu voir se développer, grâce à mon enseignement, parmi mes contemporains, sur les plages et les rivages de la Méditerranée, plutôt que de devoir constater avec effarement ce qu'a produit l'idéalisme à la con de Platon, idéalisme qui s'est avec le temps envenimé sous la forme de tous les monothéismes nourris aux fanatismes des plèbes enfiévrées (le christianisme, vous le savez, n'est qu'un platonisme pour le peuple…) ; Platon qui aura transmis à l'Occident toutes ses projections délirantes, comme ses idées du ciel, du purgatoire ou de l'enfer dont il me bassinait déjà à l'époque, qu'il a exposées ensuite dans le dernier livre de sa République avant que je ne les retrouve, quinze siècles plus tard, dans l'imaginaire de votre Moyen Âge ; et, aussi bien, sa doctrine des Idées, modèle de la doctrine du réalisme, c'est-à-dire de cette doctrine qui souscrivait à la réalité objective des idées générales, doctrine qui est encore à la base du « réalisme » de la pensée scientifique ; sans oublier la stupidité de la cosmologie scolastique, tirée de son Timée… Même l'organisation politique de l'Europe pendant près de 1000 ans fut marquée par les idées de notre hercule de foire philosophique : comme les gardiens qu'il avait imaginés, le clergé a exercé le pouvoir par l'étude et la contemplation — enfin, cette pseudo-contemplation, cette contemplation d'artisan , de boutiquier et de bigot, qu'il avait mise en avant, qui contemplent en esprit l'Idéal – faute, comme vous le dites, de pouvoir s'immerger dans le Temps, sensualistement — ; et le célibat et le goûts des mignons, c'est encore de lui que la hiérarchie cléricale le tira. »

Je sentais Aristippe s'échauffer. Il n'avait jamais aimé Platon, cela datait du temps où ils étudiaient ensemble avec Socrate. L'histoire avait voulu que le monde perde toute trace de ses écrits, et soit, à l'inverse, profondément imprégné par les idées contenues dans les ouvrages de son rival, qui eux avaient été parfaitement conservés. Parfois, cela le faisait enrager.

Ce fut à mon tour de l'interrompre, pour le calmer, et lui dire :

« Je ne crois pas qu'il faille prendre le symptôme pour la cause. L'Idéalisme, le rejet du sensualisme — l'Injouissance ainsi que je la nomme — sont consécutifs, au moins dans un premier temps, — plus encore qu'ils n'en sont la cause — de la perte du sentiment d'unité avec le monde qui s'est intensifiée avec l'invention et le développement de l'agriculture, de l'esclavage et du patriarcat. La soumission des femmes, le contrôle de leur ventres et de leur fertilité — par les hommes —, leur rapt, leur mise en esclavage lors des razzias, leur viol ont déterminé — pendant près de 10 siècles précédant la naissance de la philosophie grecque — un autre comportement maternel où l'enfant n'apparaît plus comme le fruit désiré, choyé, respecté, miracle de la vitalité, mais comme un prolongement de l'agression, de l'outrage, du crime. La mère archaïque est devenue dangereuse, haineuse, possiblement meurtrière, et le monde, pour les hommes qui furent leurs enfants, étranger et hostile ; l'idée d'êtres surnaturels, tout-puissants et plus ou moins malfaisants, qui dominent le monde des humains — les dieux — s'est développée, intensifiée en même temps que la mère archaïque devenait un personnage menaçant et haineux, dans un monde de conflits toujours augmentant ; au fur et à mesure que s'est étendu ce système de la domination, chaque être humain a pu (et peut) compter quelque part parmi ses aïeules une femme abusée, torturée, marquée par la haine de son enfant : le sentiment océanique, le sentiment d'identité avec le monde qui tire ses racines de la délicatesse, de la puissance déployées — tant au moment de la conception et de la naissance, que dans les premiers mois et les premières années de la vie — par la mère pour l'enfant, a été remplacé peu à peu par un rapport obsessionnel au monde devenu dangereux (comme les mères archaïques le sont devenues) ; la position schizo-paranoïde du nourrisson, telle que l'a décrite Mélanie Klein, s'est imprégnée encore davantage d'un climat de terreur, de dépendance masochiste, orale, puis, en réaction, d'agressivité ressentimentale, phallique, bref de toutes les composantes nécessaires à l'élaboration de l'Histoire, c'est-à-dire l'ère de l'Injouissance — l'Injouissance, c'est-à-dire cette rupture du vivant avec lui-même et avec le monde.

Et j'ajoutais : 

« Plus encore qu'avec l'irruption de la morale sexuelle dont parlait Reich — dont il voyait l'origine dans le fait que certains enfants, pour des raisons de pouvoir, de mariages arrangés et d'alliance, se voient imposer des restrictions à leurs fréquentations et à leurs jeux amoureux et sentimentaux, c'est, selon moi, avec le viol des femmes, leur enlèvement, leur soumission sexuelle, économique, politique et religieuse, que s'est intensifiée radicalement dans la longue histoire des êtres humains, cette rupture du vivant avec lui-même et avec le monde, par le traumatisme de la naissance et les terreurs périnatales qu'ont infligés ensuite à leurs nourrissons ces femmes traumatisées, cuirassées contre cette souffrance innommable, et c'est là que se sont acquises de façon prototypique cette peur du monde et puis ensuite cette volonté d'en être le maître et le possesseur qui sont à l'origine de l'Histoire ; — Histoire qui ne sera jamais qu'une courte période dans l'histoire de l'humanité, soit parce qu'elle mettra fin à l'humanité elle-même, en tant qu'espèce, la remplaçant par une quelconque chimère technologique — mais je crois que le monde technique s'effondrera bien avant cela… —, soit parce qu'elle entraînera — ainsi qu'on peut l'observer en ce moment — la disparition de ses conditions d'existence, — par une quelconque peste noire, par exemple… — réduisant ainsi drastiquement l'importance démographique de l'humanité…

Voilà, à mon sens, la critique radicale de l'Injouissant, c'est-à-dire une critique qui va à la racine des choses, — et l'on sait bien que la racine de l'Homme, c'est la femme.

Platon n'a été qu'un symptôme tardif de tout cela, il a trouvé un terreau fertile à ses fantasmes dans les structures névrotiques de ses contemporains, quand votre hédonisme n'a pu qu'éveiller, au mieux, chez quelques-uns, une vague nostalgie de temps plus heureux. L'esclavage associé à l'assujettissement des femmes, mon cher, voilà le terreau des névroses et des perversions, qui au cours de l'Histoire n'ont fait que s'armer techniquement.

Aristippe dont la colère anti-idéaliste était retombée, approuvait tout en reposant son verre.

Laissez-moi vous lire ce qu'en écrit W. Reich, lui dis-je, dans l'ouvrage dont nous parlions :

« La théorie psychanalytique de la libido et des névroses enseigne, pour peu qu'on en tire les conséquences logiques, que les névroses ne peuvent exister dans une société d'individus dont la grande majorité vit en conformité des exigences de l'économie sexuelle, puisque les névroses sont l'aboutissement d'une vie génitale inhibée. »

Je fis, à cet endroit de ma lecture, cette parenthèse : 
« Certes, Reich pensait que ce point était à l'origine de sa brouille avec Freud, dont il avait été si proche, mais je pense que ses idées politiques, dans l'Allemagne du début des années 30, ont été la véritable raison de leur différent, Freud jugeant Reich dangereux, plus politiquement que théoriquement, pour son organisation, qu'il voulait préserver, sans pouvoir y parvenir, finalement. »

Aristippe acquiesça, et me demanda de continuer.

Je repris ma lecture, un peu plus avant :

« L'étude psychanalytique des perversions montre qu'elles sont en dernière analyse la conséquence de la déviation de l'énergie sexuelle de son objectif génital normal ; par cette inhibition de la génitalité les demandes prégénitales sont surinvesties d'énergie, ce qui provoque, dans certaines conditions bien déterminées, leur réapparition comme perversions. La fixation sur un but pulsionnel infantile, fixation que la théorie psychanalytique considère comme une de ses bases, est la conséquence directe de la répression de la vie amoureuse génitale naturelle [c'est Reich qui souligne] des enfants et des adolescents par l'ordre anti-sexuel dont les parents sont les organes exécutifs.
Comme l'éducation sexuelle moraliste est indissociablement liée à l'apparition du profit dans l'histoire humaine et se développe avec lui, les névroses sont les conséquences de l'ordre social patriarcal. »

Aristippe m'interrompit :

« Il me semble que depuis les années 30 les choses ont beaucoup changé. Où peut-on voir aujourd'hui des parents qui sont les organes exécutifs de quoi que ce soit auprès de leurs enfants ? Quant à l'ordre anti-sexuel prétendument nécessaire au profit, il me semble que la tendance, depuis cette époque, s'est totalement inversée … »

Vous avez, en partie, raison, lui dis-je, mais laissez-moi vous montrer que l'ordre anti-sexuel demeure, même s'il a été apparemment radicalement bouleversé.

Aristippe semblait curieux et amusé.

« À la répression puritaine des pulsions secondaires et des perversions, dis-je, s'est substituée, en partie pour sortir de la crise économique liée au krach de 1929, l'exploitation puritaine-inversée de la mine de l'or noir que représentent les pulsions prégénitales surinvesties par l'énergie produite par l'inhibition de la génitalité.
D'abord indirectement, dans la publicité, où, par une ironie dont l'histoire a le secret, c'est le propre neveu de Freud, Edward Bernays, qui a utilisé, dès les années 30, les théories de son oncle afin de manipuler subtilement l'inconscient des masses, en général, et des consommateurs, en particulier, puis très directement, à partir des années 60 et 70, grâce à l'exploitation à ciel ouvert, par l'industrie pornographique, des fabuleux gisements du continent noir de la misère sexuelle produite par cette inhibition de la génitalité.

Les pubertaires-libertaires dont vous me parliez — dont certains aujourd'hui encore utilisent votre nom et celui de Reich, non pour le détourner intelligemment mais pour falsifier ses idées — ont voulu faire croire que la liberté sexuelle dont ce dernier parlait correspondait à la libération de ces fantaisies prégénitales ou de ces perversions « surinvesties par l'énergie produite par l'inhibition de la génitalité », alors que dans son esprit, comme dans celui de Freud d'ailleurs, la liberté sexuelle ne pouvait être que ce qui s'affirme, librement et sans stases, dans la délicatesse et la puissance partagées de l'abandon génital, par ce fameux réflexe orgastique dont vous vouliez justement parler, — que Reich, le premier, a étudié.

Or, l'accession à la puissance génitale implique des personnalités libres, et non fixées par la souffrance et les violences subies, sur des stades infantiles, prégénitaux, de leur développement libidinal. L'histoire de l'assujettissement moral, religieux, politique, philosophique, dont nous venons de parler, explique pourquoi de telles personnalités sont rares. Et une brève analyse nous permet de comprendre qu'un monde bâti sur l'isolement et la séparation, et qui les reproduit — en les intensifiant — en retour, n'est certainement pas intéressé par l'apparition de telles structures caractérielles, qu'il rend par ailleurs peu probables.

Laissez-moi vous donner un exemple tiré de ma propre expérience, qui vous permettra de comprendre ce que j'entends lorsque je dis : l'ordre anti-sexuel demeure même s'il a apparemment radicalement été bouleversé.

Il y a 30 ans, alors que je vivais à Bardez, est arrivée un jour sur la plage une charmante jeune personne, en fait un travesti brésilien, selon la terminologie de l'époque, qui avait vécu à Paris, parlant parfaitement le français, et qui devint rapidement la maîtresse, ou l'amant, d'un ami allemand que nous fréquentions avec A. , la Berlinoise avec laquelle je vivais alors.
Nous avions ainsi souvent l'occasion de nous rencontrer tous les quatre, et comme il arrive souvent dans ce genre de situation, où les uns et les autres ont tendance, à mesure que les conversations se prolongent, à reprendre leur langue maternelle, ou à parler dans celle qui leur est la plus familière, nous finissions souvent par parler tous les deux en français, tandis qu'A. et son ami conversaient en allemand. Il-elle savait que j'avais pratiqué longtemps l'analyse, et bien que je n'abordais jamais ce genre de sujet en sa compagnie, il-elle — je ne sais comment dire —, au milieu de mille minauderies sexuelles semblait toujours vouloir glisser quelque information plus intime sur lui-même, tant et si bien qu'un jour alors que nous roulions en taxi vers Anjuna, il se mit à me parler avec véhémence de son père, toujours avec sa voix et ses manières efféminées surjouées, jusqu'à ce qu'à un moment de son récit, alors qu'il évoquait la peur que son père lui inspirait et les mauvais traitements qu'il lui infligeait, il se mette tout à coup à parler avec une voix, vraiment très grave, d'homme, en français tout d'abord et puis en brésilien, me laissant pour le coup déconcerté car si c'est quelque chose à quoi l'on peut s'attendre dans le cours d'une analyse, j'avoue que là, dans ce taxi en route pour le Flea Market, et donc aussi la fête, ce fut une surprise. Le contraste entre cette voix puissante, caverneuse, virile et son camouflage ultra-féminin, était particulièrement saisissant.
Il comprenait soudain que son père l'avait littéralement castré. Et il se retrouvait là, tout à coup, déguisé plus ou moins en pute, sur la baquette arrière d'un taxi indien.

La recherche de la liberté sexuelle dont parle Reich, dans ce cas, aurait consisté à analyser longuement cette castration, à revivre, dans le détail, la peur et à libérer la haine meurtrière sous-jacente pour permettre à la puissance affirmative, poétique et sentimentale de cet homme de s'exprimer — et la puissance affirmative poétique et sentimentale, pour un homme comme pour une femme, c'est dans la génitalité qu'elle trouve sa pleine expression — alors que sa terreur et sa rage meurtrière refoulées le maintenaient dans une analité et une oralité protectrices aux yeux de son inconscient, mais protectrices comme le sont les prisons.

L'ancienne morale anti-sexuelle puritaine et religieuse impliquait, pour un garçon tel que lui, de refouler, et s'il le fallait de punir, ses fantaisies liées à son identification à la femme, elle-même comprise, par le névrosé même, comme un être passif, soumis et superficiel — et donc ne risquant ni la castration ni la mort —, et d'afficher, à l'inverse, des manières « viriles », alors même que toute son histoire personnelle lui enjoignait de refouler sa terreur, et sa rage meurtrière, sous des fantasmes et dans une caricature de féminité (supposée passive et hystérique) choisie comme une protection par son inconscient...

La nouvelle morale anti-sexuelle puritaine-inversée commande à ce même garçon de libérer toutes ces fantaisies, d'extérioriser cette caricature de féminité (toujours supposée passive et hystérique, ce qui est une négation de la féminité), et lui vend tous les moyens techniques, vestimentaires, médicaux etc. lui permettant de maintenir cette forme de défense contre le refoulé, — non par grandeur d'âme ou largesse d'esprit, mais par simple intérêt économique bien compris, même si le discours est repris par les pubertaires-libertaires prétendument « anticapitalistes » qui jouent là le rôle d'idiots utiles d'un ultra-libéralisme tout à fait désinhibé, dont ils sont partie prenante et un des principaux combustibles (voyez l'importance du « commerce du sexe »), avec les haines religieuses, et bientôt raciales, c'est-à-dire l'industrie du chaos et de la guerre.

Dans les deux cas, qu'il s'agisse de l'ancienne morale anti-sexuelle puritaine — qui fait un retour en force ces derniers temps — ou de la nouvelle morale anti-sexuelle puritaine-inversée, ce qui est nié c'est la puissance poétique, sentimentale, amoureuse individuelle — que tout le monde ignore et piétine royalement — et ce qui l'a contrariée (les terreurs, les rages meurtrières, les affaiblissements sans nom) et son expression puissante ou paisible, pour laquelle bien sûr le monde n'est pas fait, et où elle aurait, de toute façon, les plus grandes difficultés pour se maintenir.

Pour prendre cette image, je dirai que pour moi, comme pour Reich, la névrose est comme un disque rayé : quelques catastrophes sentimentales font que la mélodie poétique individuelle n'a jamais pu, et ne peut jamais, se déployer dans sa plénitude, et l'on entend bien que le mouvement à un moment a été arrêté, a buté sur quelque chose qui donne à cette mélodie une sonorité pitoyable et dévoyée.

La liberté sexuelle dont nous parlons, c'est celle qui se déploie, en toute connaissance de cause, ou spontanément, par-delà l'ancien vernis social imposé, mais aussi par-delà les structures névrotiques caractérielles et comportementales qui, construites en réaction aux traumas de l'enfance, en empêchent aussi le revécu, l'analyse, et donc le dépassement. »

« Je comprends mieux votre point de vue, fit Aristippe. Je vois que depuis Cyrène, vous et votre époque avez poussé bien loin le conseil — que je vous avais transmis — de mon vieux maître Socrate : "Connais-toi toi-même". »

Nous avons ri, et puis j'ai continué ainsi :

« Même si je pense que ces considérations ont peu d'intérêt dans les conditions actuelles, qui voient et vont voir des affrontements et des effondrements géo-politiques d'une magnitude encore inconnue, et toutes sortes d'autres pestes d'ailleurs, tout aussi inattendues, examinons les conséquences pour le plaisir individuel et collectif, notre sujet, de ces morales antisensualistes ; qu'elles soient de type « réactionnaire » ou, apparemment à l'inverse, de type « pubertaire-libertaire. »

C'est à ce moment qu'Héloïse a posé sa main sur mon bras pour m'interrompre et nous dire, d'un air entendu :  « Laissez-moi vous présenter notre étonnant voisin, qui aimerait se joindre à nous, Monsieur le chevalier de Seingalt… ».

Je mis alors un nom sur ce visage, qui me disait bien quelque chose, c'était là ce cher Casanova, de retour à Venise, qui souhaitait se mêler à notre compagnie.

Aristippe et Arété, cette dernière particulièrement charmée, avaient lu, tout comme nous, son Histoire de ma vie ; lui les connaissait, par Diogène Laërce et d'autres ; il visitait régulièrement notre Bureau, dont il trouvait l'intitulé très beau, et venait de m'écouter longuement tout en plaisantant avec Héloïse qui, elle, connaissait de longue date mes arguments : les présentations furent vite faites.

Il y avait à cette table maintenant au moins trois sortes de libertins, ce qui est rare et bien, la soirée s'annonçait passionnante…, et c'est à ce moment là que, pour couronner ce sentiment de fête, on apporta les plats.


À suivre…





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