vendredi 13 décembre 2013

Des “jouisseurs” féodaux






Cher ami,

Ce qui semblait inquiéter X par exemple, c'est tout ce qui pourrait ressembler à la mise sur un piédestal de la femme telle qu'on la trouve chez Breton, par exemple. Pour nous il s'agit d'élaborer un rapport d'égalité.
Non pas qu'il puisse exister une réelle égalité (différence d'âge, différence d'expériences etc.) entre des individus mais une volonté commune, une volonté poétique commune, une volonté de liberté commune, une volonté de poésie commune, une confiance, une capacité au jeu communes etc. le goût partagé de cette aventure poétique-là, c'est cela dont il s'agit et qui est effectivement peut-être un peu étrange pour certains.

La plupart de ceux qui avaient entamé ce processus de révolution du monde sont tombés sur des bourgeoises et ont fini avec des destins tout à fait programmés. Ceux qui ont eu les moyens d’échapper à cela (tu te souviens de la remarque de A. disant que seuls ceux qui avaient des fortunes personnelles avaient échappé aux conséquences de leur révolte contre ce système) se sont finalement retrouvés çà et là dans le monde — enfin, beaucoup d'entre eux — seuls, à boire, à fumer, à prendre diverses drogues, avec leurs petites “camarades” mercenaires, un jour thaïlandaises, l'autre jour vietnamiennes, hier russes, demain birmanes etc., c'est-à-dire seuls avec eux-mêmes et avec leurs phantasmes nés de la solitude et seulement capables d'essayer de les assouvir dans la solitude ; mais on peut seulement calmer momentanément la puissance du phantasme, jamais l'assouvir si assouvir signifie l'éteindre puisqu'il n'est lui-même que le symptôme d'une souffrance, d'un traumatisme refoulés, ignorés qui tant qu'ils demeurent et tant qu'ils ne sont ni revécus, ni compris, ni intégrés ne permettent pas la disparition de ce symptôme : le phantasme, donc.

Certains sont allés faire des analyses — et l'analyse, c'est le premier stade, le stade minimum de l'humanité, du rapport humain. Si, bien entendu, l'analyste est un être sensible. Dans cette relation, une forme de confiance, une forme d'aventure s'établit: ils y ont trouvé des pères à aimer et des mères à aimer qui se sont transformés en pères à haïr et en mères à haïr, et là ils ont compris que l'aventure avait commencé. Ceux qui sont sortis grandis de cette expérience d'humanité, d'intégrité, et de déploiement de l'intelligence et de la sensibilité, que sont-ils devenus ? Pour ma part, je l'ignore.
Que le monde actuel remette en cause la psychanalyse et les diverses formes de l'analyse — quels que soient par ailleurs nos désaccords théoriques avec les uns et les autres — n'est pas étonnant. Le projet inconscient de l'injouissant hystérique contemporain est de détruire la moindre parcelle d'humanité, la moindre parcelle d'intelligence, la moindre parcelle d'aventure commune partagée. Et donc aussi ce voyage étrange où l'on aime, où l'on hait celui ou celle qui vous permet de déployer votre propre sensibilité, votre propre humanité, votre propre poésie.
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La grandeur de Nietzsche c'est d'avoir pensé que les idées que les hommes ont lorsqu'ils sont dans un état misérable de leur énergie (déprimés, malades, cruellement frappés par le destin, souffreteux en général, mourants même) ne sont pas meilleures que celles qu'ils ont lorsqu'ils sont pleins d'énergie. Personne, et surtout pas Nietzsche, n'a sous-estimé le poids que les outrages de la vie quelle que soit la forme qu'ils prennent donnent à la réflexion d'un homme. Mais ce qui est le plus beau, c'est le gai savoir, la puissance renaissante. La plupart du temps les penseurs, manifestant ainsi leur participation inconsciente au mouvement souterrain du nihilisme (ou consciente à sa manifestation évidente), ont toujours mis en avant les pensées nées sur le terreau de l'affaissement, de l'affaiblissement et de l'effroi : finalement, ce sont ces pensées, ce sont ces états que l'on rencontre le plus souvent chez l'homme du patriarcat marchand dédivinisé.
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Les sensualistes expliquent que l'antique guerre des sexes, la vieille séparation entre les sexes déterminent l'insuffisance de toutes les constructions philosophiques, théoriques, précédentes, et même celle des anciennes sagesses. (Ce n'est pas la sexualité de l'être parlant qui va aussi loin exactement que son langage peut atteindre mais exactement l'inverse : le langage de l'être parlant va aussi loin exactement que sa capacité d’abandon à la volupté peut atteindre : regardez ce pauvre Kant.)

Nous pouvons affirmer cela parce que nous appartenons à des générations qui ont pu, pour la première fois dans l'histoire, expérimenter une forme de relation différente de ce qui s'était joué jusque-là entre les hommes et les femmes. Nous indiquons ainsi à ceux qu'occupent les affaires de famille, leur mariage, leur partage des tâches et des activités selon les sexes ou non, le monde en général, nous leur indiquons l'origine de l'insuffisance de la plupart de leurs théories, l'origine du désespoir secret qui imprègne beaucoup de leurs goûts, et de leur art.
Plutôt que de nous remercier, ils nous jettent des pierres. 

Étendre ces formes de la relation entre êtres humains, et ces formes sublimes de la conjonction des sexes opposés étendre ces formes supérieures de la rencontre entre êtres humains à l'ensemble de la population de la planète est une question qui ne nous concerne pas vraiment. C'est un travail de très longue haleine et le temps que prendrait sa réalisation nous verrait très évidemment ailleurs.

Donc, en gros, cela concerne ceux qui nous jettent des pierres et leurs enfants et leurs petits-enfants. Pas nous
Cependant, nous indiquons.
Et nous prônons.




A.S. 4






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