mercredi 28 janvier 2015

Hidalgo du Sahara












 
Alors que nous venions de reposer nos verres, Arété me fit remarquer que l'on pouvait voir, sur Arte, un documentaire Guerre de l'ombre au Sahara  qui éclairait un peu ce qu'avait dit notre voisin de table en affirmant que « sous le spectaculaire intégré, on vit et on meurt au point de confluence d’un très grand nombre de mystères ». « On y voit en effet, me dit-elle, comment la lutte pour les matières premières entraîne les différentes grandes puissances à maintenir — du moins, à ne pas totalement détruire — des groupes rebelles — en l'occurrence islamistes — permettant de justifier une présence militaire permanente dans des régions stratégiques, et, dans le même temps, de faire la démonstration du savoir-faire et de l'excellence tant des hommes que des matériels, ce qui pour une puissance comme la France — qui ne vend pas que du chiffon de luxe — représente une occasion de présenter ses autres "talents" et de développer ses autres industries. »


« Enfant, lui répondis-je, ma villa donnait sur le Parc de Galland. Mes arrière-grands-parents, propriétaires terriens et rentiers de Savoie, avaient vendu la plupart des biens qu'ils y possédaient pour s'installer dans l'Algérois, au début du siècle dernier. Ce n'étaient donc pas des colons à qui l'on avait donné des terres, mais des amants soucieux de profiter de leur fortune et pensant que pour l'asthme de Flavie le climat serait à Alger encore meilleur qu'à Nice, où ils avaient hésité à s'installer, préférant Alger, poussés, je le sais, par la vague, dixneufiémiste, tout à la fois orientaliste et sensualiste, vers cette ville, qui en était tout auréolée.

Ils avaient donc acheté des fermes, quelques centaines d'hectares, dans ce département, et cette villa, à côté du Palais d'Été du Gouverneur, villa où je suis né — enfin, tout à côté de là, à la clinique des Glycines —, villa où, enfant unique et, à l'époque, tardif mais surtout inespéré du fait de la santé fragile de ma mère, j'ai été choyé durant mon enfance, comme un roi.

Les meilleures choses ayant souvent une fin, je dus quitter Alger, et — mes parents s'étant séparés, ma famille maternelle étant par ailleurs quasiment ruinée — ce fut mon père, qui n'était qu'un jeune aventurier, un légionnaire désargenté lorsque ma mère, en femme du monde romanesque et gâtée, s'en était amourachée, ce fut mon père, donc — qui était le seul à travailler —, qui eut ma garde et que je suivis, de mon plein gré, en Normandie, plus précisément à Rouen, où il était né.

Je fus d'abord pensionnaire chez les Frères, au château de Mesnières-en-Bray, et puis, à partir de la sixième, en 1965/66, j'entrai au collège, à Saint Jean-Baptiste de La Salle, à Rouen. Cette année-là, c'était l'année de notre Confirmation, notre grande affaire, à cause de l'aube que nous devions porter, probablement, et de la claque — en fait un tapotement — que devait nous donner l'évêque de Rouen. Il y avait donc, dans la cour de récréation de ce sévère mais juste établissement, et pour cette Confirmation, avec moi, un petit François, qui a été récemment, en tant que président, chef de guerre — au Mali, justement. On en parlait dans ce documentaire.

Et tandis que je le regardais, hier, je me demandais : "à sa place, il y a deux ans, qu'eussé-je fait de différent ? Me fussé-je présenté devant l'ensemble des autres aimables chacals — américains, chinois, et j'en passe — pour leur prôner l'amour contemplatif — galant (bien que je doute que j'eusse pu mener une carrière de politique tout en ayant le loisir de me laisser aller à découvrir de nouveaux territoires de l'amour et de la contemplation) ?" Je ne le crois pas.
Lorsqu'on accepte de jouer aux échecs, le génie n'est pas d'inventer les règles — contrairement à ce qu'il est en poésie et en philosophie, comme l'a si bien écrit Schopenhauer — : le seul génie consiste à y jouer, le mieux possible, comme le jeu l'exige. »


Arrêté m'a interrompu alors pour me dire qu'elle préférait, et de beaucoup, les philosophes, les aventuriers et les poètes — surtout lorsqu'ils étaient galants et mystiques — aux chefs de guerre.


Aristippe a ajouté : « Si, dans les siècles qui s'ouvrent, dans ce nouveau millénaire, on parle encore votre langue, ce sera pour beaucoup grâce aux Africains — s'il faut en croire les démographes —, et s'ils doivent se souvenir de quelqu'un, j'ai peur pour votre camarade de cour de récréation qu'ils ne préfèrent votre poésie aux faits d'armes de ceux qui auront dirigé votre pays… Car enfin, au nom d'intérêts que l'on ne peut certes pas contourner, combien de leurs parents auront été sacrifiés pour s'être trouvés en terrain miné — et en terrain minier, aussi. On naît parfois dans des endroits où, pour des raisons obscures, la foudre historique s'abat…Vous en savez quelque chose… »


« Amor fati. Il faut accepter, affirmatif tant qu'on le peut, le tragique et le fatum. Pour moi, lui dis-je, je ne peux que remercier le destin, quelque cruel qu'il ait été avec les miens, et je ne peux que citer, encore une fois, notre ami Nietzsche, ici présent (et qui ne faisait qu'écouter depuis qu'il était arrivé), et dire : "Si nous disons oui, à un seul instant, nous disons oui par là, non seulement à nous-mêmes, mais à toute l'existence. Car rien n'existe pour soi seul, ni en nous, ni dans les choses, et si notre âme, une seule fois, a vibré et résonné comme une corde de joie, toutes les éternités ont collaboré à déterminer ce seul fait — et dans cet unique instant d'affirmation, toute l'éternité se trouve approuvée, rachetée, justifiée, affirmée." Et que de fois la vie ne m'a-t-elle fait la grâce de pouvoir la bénir, — ravi, muet, perdu dans la contemplation et la jouissance du Temps !

Mais, si la guerre ne m'a pas affecté, je dois dire à ma décharge que pour un enfant tout est aventure — même, j'allais dire presque surtout, une guerre – particulièrement si elle est vue d'assez loin. Et, plus encore, un dépaysement lointain.

Les belles et voluptueuses Mauresques d'Alger — les Juives aussi, qui ne l'étaient pas moins… je ne les oublie pas — qui, enfant, s'occupaient de moi, les fières et sauvages femmes et filles berbères qui vivaient aux alentours de nos terres, et que nous allions souvent visiter, avec lesquelles j'ai souvent joué, et que j'ai retrouvées pour certaines, ici, près de ma campagne, puisque mon oncle avait pu les sauver, avec leurs familles, du massacre (Pierre Godeau, notre cousin, qui lui non plus ne s'est pas laissé arrêté pour déployer son génie par le tragique du monde, l'a évoqué dans Une aventure algérienne), ces belles, dis-je, m'ont fait sentir la puissance de la sensualité féminine, presque primitive, que chante Cheikh Nefzaoui dans son Jardin parfumé.

L'architecture des châteaux de la Loire, que l'on retrouve à Mesnières, dans le pays de Bray — j'ai tant aimé Mesnières alors que je venais de quitter les opulences des jardins du Palais d'été d'Alger —, m'a sensibilisé à la Renaissance européenne et sa gracieuse et somptueuse beauté, très différente, mais très complémentaire, des transes, très sexuelles, que dansaient les femmes des douars, au rythme des tambourins, dans les volutes du kif, dans les soirs et les nuits d'été.
D'une certaine façon, de tout cela, j'ai fait le miel de ma vie. Éclairant en retour, d'une clarté inattendue, ce qui m'avait nourri : l'amour, la poésie, ma langue — et la philosophie aussi.

Enfant, j'ai donc été traité comme un pacha ; plus tard, je n'ai jamais travaillé. N'avoir jamais appartenu à aucune hiérarchie — pour y subir ou pour y commander — préserve de bien des aigreurs et de bien des mépris. Aujourd'hui, et depuis plus de vingt-ans, je vis retiré sur mes terres avec l'amour de ma vie. Et j'écris comme Montaigne, et un peu mieux même, puisque j'écris uniquement pour moi-même, et pour celle que j'aime. Et je n'ai pas eu à être magistrat ni maire de Bordeaux pour cela.

Mes modèles s’appelaient Villon, La Rochefoucauld, Chamfort, Casanova, Nietzsche, Rimbaud, Cravan, Debord, Lin-tsi, Ikkyū, Bashō, etc., des gens que l'on ne voyait pas beaucoup — et que l'on imagine pas non plus — sur les tréteaux.

Je voulais n'avoir de main pour rien : j'y ai parfaitement réussi. Je ne suis pas un professionnel. Et je ne suis pas un homme public. L'être eût été une réalité trop épineuse pour mon grand caractère. Mais je ne suis pas seulement contemplatif, et je sais que lorsque l'on trouve une mine d'or —  et a fortiori s'il s'agit de l'or du Temps, dont nous parlait Breton, la moindre des choses est de mettre, pour ceux qui suivront, la carte dans un coffre, bien à l'abri. J'ai donc envoyé, une fois, un manuscrit, à un éditeur, parce qu'il avait écrit sur Casanova et fait un film sur Debord. Quatre mois plus tard, le livre était en librairie. Et j'ai mis ainsi la carte en lieu sûr, à la « Banque centrale ». À partir de là, ceux que cela intéressera trouveront le reste.

Appartenant à une génération de pervers — au sens non pas moral mais analytique — appartenant eux-mêmes à une longue lignée d'obsessionnels moraux bien refoulés, pour la première fois depuis des siècles désinhibés — d'abord plutôt légers et joyeux, puis aigris et rancis avec l'âge, pour finir tout à fait dangereux —, j'ai évité, par miracle, cet écueil de la misère amoureuse et sexuelle.
Sentimental, j'ai toujours été aimé. J'ai, certes, été blessé au champ d'amour, pour le dire avec emphase, — et j'en porte encore, en balafre, la cicatrice, — mais c'est, bien que très stupide, plus noble encore, à mon sens, que de l'avoir été à la guerre, — où l'idéal est de servir, et jamais de mener ses propres aventures.

Ayant aimé et ayant été aimé, je n'ai pas eu le temps de savoir, ailleurs qu'en analyse, ce qu'est la « sexualité glauque du mâle occidental », dont il est souvent question en ce moment — et qui va avec le genre d'emploi de la vie et les fréquentations auxquels je me suis toujours refusé — mais je sais par contre avoir trouvé de nouveaux horizons, contemplatifs — galants, à l'amour ; — ce qui n'arrive pas tous les jours. Comme Sollers nous l'avait fait très pertinemment remarquer.

Les sectes, le terrorisme, l'arrivisme médiatique, la drogue surtout, ont mangé certains de ceux de mon âge que je connaissais. Les anarchistes, les situationnistes, les socialistes, les gaullistes, les communistes, les royalistes et tous les autres, que j'ai croisés, boivent tous du vin — honnête et naturel, au moins pour les premiers — et fument, récréatifs, du mauvais shit ; les beatniks, les provos, les hippies — enfin ce qu'il en reste — les artistes underground, les alternatifs, les humanitaires, les écologistes, eux, font l'inverse, et les médiatiques tournent sans doute à la cocaïne — ou, pire, à la  pervertine (ne parlons pas de ceux que mènerait encore la moraline) — quand je suis sobre comme un chameau et ne m'enivre quasiment que d'amour et de beau.

La plupart se sont usés au travail, aux familles, aux impérieuses routines. Je le dis aujourd'hui sans agressivité ni mépris, car j'ai compris qu'à vivre ainsi que je le fais et que je l'ai fait, on ne peut rien partager avec personne — sinon d'anciennes impressions ou de nouvelles jouissances —, ni vraiment comprendre les souffrances, les colères, et les idées qui en découlent, ni les rêves — s'ils en ont encore — de ceux qui ont suivi des chemins forcément différents.
Mais — et puisque les guerres passent, et que la poésie, seule, demeure — laissez-moi, pour finir, mes chers vrais amis, vous chanter un petit air. »

Et je leur chantai ce petit air-là… de circonstance :




Enfant, ma villa donnait sur le Parc de Galland…
En montant un petit escalier
Au fond de notre jardin —
Sous une tonnelle aux croisillons de bois
S'ouvrait la porte
Qui donnait sur l'Éden
La jungle
Les singes
Les palais
Les bassins
Les poissons rouges
Le merveilleux ara bleu…


La villa Flavie
Rue […]
1, rue […]
Que je n'ai plus jamais revue de ma vie


Aujourd'hui
La villa où je suis maintenant
La villa des Amants
S'ouvre sur le […]
Enclos lui-même dans le Domaine des Amants


À cet instant
Je n'entends que l'eau au bassin
Et des oiseaux le chant…
Dans la jungle foisonnante
D'où jaillissent et embaument
Les lilas
Je regarde le palmier
Toute cette nature déployée
Les charmilles
Avec leur magnifique intensité…
Et
Tout près de me taire
Je salue la vie sur la Terre
Je salue la vie et la Terre..
Je remercie le ciel...
Sans plus pouvoir rien dire…




Le 2 mai 2013, pour le poème. 
Le 28 janvier 2015, pour le reste.















Hélène Vaudey et son fils, R.C. Vaudey








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