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dimanche 28 octobre 2018
dimanche 21 octobre 2018
Shanghai
Chère
amie,
Notre
exploration des confins de ces terres tout à fait ignorées de l'amour et de
la contemplation réunis suit des voies différentes de ce dont vous me
parlez : la
griserie, l'action, les entreprises hardies,
l'ivresse qui les accompagne, ont, elles aussi, leurs charmes, qui ne
sont pas du tout ceux du retrait du siècle, du silence, du tsunami
orgastique et de l'intense état contemplatif qui le suit :
l'importance qu'a prise cette intensité poétique et vraiment
mystique —
au
sens d'identité fusionnelle et muette avec le monde —
dans notre vie, d'abord, et dans mes écrits —
qui semblent tant vous plaire —,
ensuite, ne doit pas vous gâcher les plaisirs des belles entreprises
et des amitiés plus ou moins amoureuses qui les accompagnent :
autant il est bon de connaître l'existence des états que l'art
d'aimer dont nous parlons peut amener à connaître, autant il serait
mauvais de vouloir s'y
conformer
: ce qui serait sans doute la meilleure façon de les ignorer à
jamais : gardez-les à l'esprit, et si la chance des
rencontres et des situations heureuses s'y prête, ils apparaîtront
pour ainsi dire d'eux-mêmes dans votre vie.
…
J'avoue
que mon style parfois tranchant peut prêter à confusion, mais
j'écris pour moi, et, n'ayant que peu de vrais lecteurs (je compte pour rien
les statistiques de fréquentation probablement alimentées par les robots des
moteurs de recherches), je n'en changerai vraisemblablement pas ; —
écrivant
au gré de mes humeurs, voulant rester le plus souvent « le simple
secrétaire de mes sensations », pour le dire comme Cioran (Cioran dont
je ferais bien mienne cette autre affirmation : « Tout
chez moi commence par les entrailles et finit par la formule »),
ce sera donc à vous de corriger l’imprécateur que vous me pensez
être, —
mais le suis-je vraiment ?
Ni
prosélyte ni inquisiteur, moraliste, dans le sens où j’étudie
les mœurs de mon temps, je ne suis pas non plus moralisateur car je
comprends que ce temps ne peut être différent —
même si cela peut me mettre de mauvaise humeur –
mais
la mauvaise humeur n’a de charme que chez les jeunes gens…
—,
et
je repense souvent à ce qu’écrivait Freud,
dans Malaise
dans la civilisation,
se demandant : « Quant à l'application thérapeutique de nos
connaissances... à quoi servirait donc l'analyse la plus pénétrante
de la névrose sociale, puisque personne n'aurait l'autorité
nécessaire pour imposer à la collectivité la thérapeutique voulue
? En dépit de toutes ces difficultés, on peut s'attendre à ce
qu'un jour quelqu'un s'enhardisse à entreprendre dans ce sens la
pathologie des sociétés civilisées », et j’ai la sensation
d’être celui qui s’est enhardi à entreprendre cette pathologie
des « sociétés civilisées » ; d’avoir découvert
ce « premier principe », ce principe
de jouissance,
que j’ai nommé ; d’avoir compris que, basées sur
l’esclavagisme, et donc sur l’injouissance, elles sont toutes
malades de n’avoir jamais pu que le contrecarrer, chacune à sa
façon ; d’avoir saisi, dans le même mouvement, que le seul
avenir de l’Homme est dans la contemplation, mais dans une
forme de la contemplation qui se devrait d’être galante,
également, l’égalité,
entre
les hommes et les femmes,
dans l’extase contemplative —
galante
(qui est l’or
du Temps
que cherchait
Breton, or
du Temps
que nous avons fini par
trouver, en
nous tenant hors du temps,
justement),
l’extase
contemplative —
galante, donc,
pouvant seule résoudre cette guerre plurimillénaire des sexes, — cause et conséquence de leur rustre et disgracieuse incapacité d'aimer, guerre dont les retombées pourraient bien les anéantir avant qu'ils aient eu le temps de se raffiner et de se réconcilier…
Quoi qu'il en soit, en
attendant, comme promis voici Shanghai :
L'amour
Cette
veine de délicatesse
Cette
joie enveloppante…
L'amour
Ce
miracle entretenu
Entouré
de soins et de précautions
À
combien de violences potentielles
Contre
soi-même ou contre l'être aimé
A-t-il
fallu échapper
— Qui
menaçaient ?
Les
malfaisants
L'alcool
Les
drogues
Les
pulsions perverses qui auraient voulu se manifester
Le
soin tout particulier qu’un gentilhomme se doit…
Dans
un monde où tout vous dit
Que
les pulsions destructrices ou auto-destructrices
— Seules
—
Sinon
vous guérissent
— Dont
nul ne sait plus de quel mal —
Du
moins satisfont vos vices
Et
vous donnent une diversion consolatrice…
Arrêter
le monde à sa porte
Pour
lui faire rendre compte…
Disait
Nietzsche
Mais
aussi :
Dissoudre
l'immonde que l'on a acquis
… En
traversant l'enfer sadien de l'inconscient
Pour
retrouver
Sous
les pavés de la névrose
La
plage de l'irradiance amoureuse
— Son
âme primitive d'enfant
Pouvoir
offrir à cet enfant au regard de merveille
Les
situations qui lui permettront de reprendre
Son
développement et son exploration interrompus
— Sa
jouissance contemplative —
Du
Paradis sur Terre
Le
tout entre deux guerres
Civiles
ou mondiales
Quelques
révolutions
— D'un
genre ou d'un autre —
Le
viol constant des foules de zombies
— Par
d'autres morts-vivants
– Mais
plus pervers seulement —
Tandis
qu'elles se convulsent
Dans
leurs mille bigoteries
Se
roulent dans leur fange
En
redemandent
Se
répandent en nuées de vermine
Détruisant
toute beauté sur leur passage
Profitant
sans vergogne de tous les esclavages
— Nouvelles
plaies d'Égypte —
Le
tout sur fond d'apocalypse
C'est-à-dire
d’anéantissement
— Prévisible
ou probable
– D'ici
quelques générations —
De
toute forme de vie sur cette Terre
S'il
n'y a un jour plus personne pour dire
Que
les belles façons du seul grand art
— L’art
des Contemplatifs — Galants —
N'auront
pas paru comme les tous premiers prémices
D'une
Renaissance sensualiste
Au
moins pourra-t-il confirmer qu’il fut une conclusion apothéotique
Que
ce grand art nous ait choisis, nous, pour être
La
condamnation vécue et pratique
De
ces millénaires de misère sentimentale, poétique et mystique…
C'est
chic —
Au
réveil
Au
sortir de ce grand cauchemar de terminal apocalyptique
Où
— Depuis
Shanghai —
J'attendais
l'avion pour la Bourgondie
Nous
plongeons dans les vagues
Des
délices matinales
Que
peut la misère du monde contre une caresse ?
Sa
liesse et sa tendresse ?
Sa
beauté phénoménale ?
Enfin,
le lendemain
On
boit du vin dans le petit train
On
se lie avec des Indiens
(I
have the jacket with the yellow button)
… Dans
la somptuosité de l’automne
On
s’étonne…
Dans
un anglais oxfordien
On
parle de terroirs…
Et on loue cette sensibilité qui nous fait distinguer deux vins
Selon
la parcelle sur laquelle la vigne a poussé…
Quoique
solitaire
— Et
même si cela étonne —
Je
suis le plus aimable des hommes…
Et,
à cet instant, j’aime mes contemporains…
Le 21 octobre 2018
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Et quand ces Indiens me demandent pourquoi je ne bois plus que rarement
Je
leur réponds sans même y penser
Qu’il
y a déjà longtemps
J’ai
remplacé le tabac, l’alcool et le reste par les sentiments
— En
écrivant cela, enfin je le comprends
Le 21 octobre 2018
R.C
Vaudey
Journal
d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2018
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jeudi 18 octobre 2018
L'ébat des anges ; — non… le bain dans le courant d'or en marche
Dans
l'air flottent de petites perles rouges…
Le
monde
— À
ce moment
– À
cet endroit —
Est
un océan de symbiose sensorielle
Comment
l'exprimer ?
Samarimade
acetae
Ogorifur
nonavertur
Verandalis
hypoteniae
Callosibur
anctodacae
Ou
peut-être encore
[… ]
… Sed antidatæ…
Qui
sait ?
De
quelque façon qu'on le fasse
C'est
un goût du monde qu'on ne saurait partager…
Il
faut soi-même l'éprouver
Le 17 octobre 2018
R.C Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2018
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lundi 15 octobre 2018
Amour sacré — Douceur du monde
Dans
la cour du Palais
J’ai
remercié le ciel
Dans
sa chapelle
— Intérieurement
convulsé par l’émotion —
À
très chaudes larmes
J’ai
pleuré…
Le
baryton n’a pas baissé d’un ton
Et
l’ensemble ne s’est pas arrêté…
Puis
— Dans
la grâce du soir —
Nous
avons échangé quelques mots
Avec
le violoniste-maestro
— Qui
traduisaient un intérêt
… Inexplicable
Au
retour
Sur
la route
Nous
mesurions toute l’intensité
De
ces moments de beauté
Que
la vie nous offrait
— Bénissant
notre Providence…
Souhaitant
qu’ils demeurassent secrets
…
L’amour
nous rend légers et frais
…
Dans
la cour de votre Palais
J’ai
remercié le ciel…
Dans
sa chapelle
— Convulsé
par l’émotion —
Une
grande joie faisait exulter tout mon être…
J’en
ai levé les bras au ciel
… L’excitation
n’a pas baissé d’un ton
— Et
l’ensemble ne s’est pas arrêté…
Puis
— Dans
la grâce du soir —
Nous
sommes tombés dans les beaux cris mais sans un mot
— Ou
à peine murmuré —
Comme
deux héros
— Détachés
de tout intérêt
… Inexplicables
Au
retour
Nous
mesurons l’intensité
De
ces moments de beauté
Que
la vie nous offre
— Bénissant
notre Providence…
Nous
demandant s’il faut souhaiter qu’ils demeurent secrets…
Et
— Dans
le silence de notre amour sacré et de ses beaux mots tus —
Nous
nous laissons bercer
Par
L’amour sacré
De
Vivaldi et de ses beaux motets
En
goûtant du monde la douceur
L'incommensurable beauté
… L'infinie bonté
Le 15 octobre 2018
R.C Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2018
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mardi 9 octobre 2018
mercredi 3 octobre 2018
Dans la clairière du monde
Chère
amie,
La
sexualité prégénitale et la complétude amoureuse suivent deux
voies séparées. La complétude amoureuse, c'est comme, par les
soirs bleus d'été, d’aller dans les sentiers, picoté par les
blés, fouler l'herbe menue : rêveur, en sentir la fraîcheur à ses
pieds. Et laisser le vent baigner sa tête nue. Et là, ne plus
pouvoir parler, ne plus pouvoir rien penser : mais sentir l'amour
infini qui vous monte dans l'âme, et se sentir partir loin, bien
loin, comme un bohémien, par la Nature, — heureux avec une femme.
Évidemment,
dans ce cas, les amants ne se posent pas la questions de savoir s’ils
sont
d’un genre ou d’un autre : chacun va où le pousse le désir,
qui suit en quelque sorte l’histoire de son déploiement. Qui
commence par la joie et les baisers, puisque la libido,
dans le premier moment de notre vie, est d’abord globale, une joie
extatique de tout l’être, et, dans le même temps, concentrée
oralement ; ce désir continue, selon l’ histoire individuelle
de chacun des deux amants, par un chemin de découvertes — qui sont
aussi des réminiscences — de volupté qui amène irrésistiblement
à la compénétration amoureuse.
Dans tout ce mouvement que la
psychanalyse a bien étudié et décrit (clic), l’essentiel est en
quelque sorte la non-intentionnalité,
une qualité d’abandon que Jean-François Billeter a brillamment
mise en lumière chez Tchouang-tseu qui distinguait deux sortes
d’activités : une relevant de l’intentionnalité, ce qu’il
appellait l’humain
(ren), et l’autre relevant de la non-intentionnalité,
ce qu’il appellait le
céleste
(tian).
Dans
ce « régime du céleste », l’humain « laisse »
se dérouler un mouvement sur lequel il n’intervient pas, ou peu
(c’est en ce sens que Reich a pu parler de « la fonction de
l’orgasme », ou du « réflexe orgastique »).
Tchouang-tseu parle de cet état de la non-intentionnalité comme
d’un vagabondage
(you), qu’il appelle également l’oubli
(wang). Et c’est tout à fait cela : pour arriver à cet état
de plénitude
indissociée dont
nous parlons, il faut, dans l’acte d’amour, s’oublier, oublier
ses « phantasmes », ses lubies, tout ce qui nous possède
dans l’injouissance, — qui elle, à l’inverse, part et demeure
dans l’intentionnalité, les fantaisies, et ne peut jamais laisser
se dérouler la volupté sur ce régime du céleste,
— pour le dire comme Tchouang-tseu.
C’est
là qu’intervient l’analyse qui, si nécessaire et dans le
meilleur des cas, permet de dénouer les fixations prégénitales,
qui maintiennent dans ce régime de l’intentionnalité névrotique
et addictive, puisque, évidemment, si une séquence aussi archaïque
que l’acte d’aimer ne peut se dérouler sans être phagocytée et
détournée par l’intentionnalité névrotique c’est qu’il y a
quelques bonnes raisons à cela, qui relèvent toujours des
traumatismes subis : ils sont liés à l’histoire
individuelle, qui est elle-même imbriquée dans l’histoire des
familles (et de ceux qui les composent), qui est elle-même une part
de l’histoire sociale etc. : bref, la névrose individuelle,
avec ses fixations pré-génitales, qui n’aboutissent jamais à
rien d’autre qu’à la misère de l’addiction, a des raisons
individuelles, mais aussi de classe, de caste, de race, et de genre.
Cette
misère « sexuelle », on la trouvait exposée dans
la poésie française, par exemple dans celle de Verlaine et dans
celle de Rimbaud. Pour moi, qui me suis engagé à quinze ans dans la
vie poétique sur la base des toutes premières transcriptions
poétiques des « sensations » de ce dernier, je ne vous
cache pas qu’il m’a toujours été douloureux de savoir que
Rimbaud — parti poétiquement, également à quinze ans (Sensation
date de mars 1870) de l’intuition
de l'amour charnel comme expérience mystique,
abandonné par son père, soumis à une mère affectivement froide,
violé par des soudards lors
de la Commune
(Le
cœur supplicié
est daté du 13 mai
1871), et « grâce » à la pédophilie de Verlaine —
fût arrivé et eût fini si vite dans l’ornière de la misère de
la sexualité prégénitale (qu’elle fût « homosexuelle » ne
change rien à l'affaire : la description, que font Rimbaud et
surtout Verlaine, dans leurs poèmes, des manifestations « sexuelles
» des fixations orales, anales, scopiques, olfactophiles,
coprophiles etc. qui les possédaient — conséquences des épisodes
traumatiques de leur vie —, correspond évidemment, à quelques
détails près, à ce qu'elles eussent été dans la misère de la
sexualité pré-génitale d'une relation « hétérosexuelle »
asservie aux mêmes stases, dues à des causes à peu près
similaires).
Donc,
la misère sexuelle avait déjà été transcrite poétiquement. Ce
que l’on ne trouvait pas, jusqu’ici, c’était le chant de
l’extase amoureuse accomplie.
Si
je peux me permettre de juger de la misère sexuelle de la bohème
artistique et/ou radicale parisienne, c’est parce que si
j’ai
quitté le monde à vingt-et-un ans pour suivre la directive de la
rue de Seine —
à laquelle, si j’excepte quelques mois, je me suis toujours
scrupuleusement tenu —,
je ne m’en suis vraiment totalement retiré qu’à trente-huit
ans : avoir été libre tous les jours de sa vie depuis ses
vingt ans est un privilège, mais ma jeunesse l’a un peu gâché
par son goût pour les aventures, qui lui venait du fait qu’elle
cherchait l’illumination, et qu’elle ne la trouvait pas, —
ou du moins seulement par éclairs. Cela m’a permis de vivre
pendant huit ans autour de l’analyse, et de vivre pendant dix ans
la vie de bohème à Paris, en Europe et en Asie, vie de bohème qui
a sur la vie professionnelle l’avantage inestimable d’être sans
contraintes, et de n’imposer aucune compagnie que l’on ne désire
pas : de toute ma vie je n’ai jamais été forcé à
fréquenter qui que ce soit qui n’avait pas mon agrément. C’est
un grand privilège.
Nos
contemporains, et encore, pour les plus chanceux d’entre eux, sont
tout entiers possédés par leur fonction, le fait de devoir s’y
former et d’en exercer une : aigreur, fatigue, compagnie
forcée, hiérarchie, fatigue, aigreur etc., de sorte qu’ils ne
peuvent imaginer pourquoi le Contemplatif — Galant est la seule
forme élégante à envisager pour l’au-delà de l’Homme de cette
« pré-histoire contemporaine », s’il y en a jamais un
au-delà, parce que cette « pensée » est le fruit d’une
existence qui échappe à beaucoup de ceux qui vont devenir
totalement inutiles, parce que non rentables, dans le monde de la
religion économiste robotisée.
Donc,
les jeunes gens recherchant l’éblouissement se posent à eux-mêmes
des buts qui les encombrent alors que rien ne les y oblige :
c’est dans ce sens que je parle de quitter le monde dans un premier
temps, et d’en sortir définitivement dans un deuxième temps :
trente-huit ans est un âge-clé chez les « penseurs »
français (« penseur », le comble pour quelqu’un qui
n’aspire qu’au miraculeux silence intérieur, ébloui, et qui
croit, comme un vieux maître zen croisé à Paris, que « trop
penser est une maladie »…)
Trente-huit
ans pour se retirer sur ses terres : Montaigne — avec qui je
partage aussi une chute, suivie d’une mort, suivie d’une
renaissance — avait donné l’exemple. Mais
avant ce retrait du siècle,
la
bohème parisienne, lorsque
j’en ai fait partie, cent dix ans après
ceux dont je parlais plus haut, n’avait
pas beaucoup changé : parmi ceux qui la composaient, les plus anciens accueillaient toujours les brebis
égarées qui tentaient d’échapper aux impérieuses routines du
Vieux-Monde, pour finalement les entraîner dans leur dérive
existentielle, et toujours en sexualisant leurs propres traumas sur
le dos de ces jeunes
gens
en errance, — quand ce n’était pas l’inverse, comme dans le
cas de Verlaine et Rimbaud ; l’alcool et les drogues étaient
pratiquement les mêmes — qui n’arrangeaient rien —, et ce
qu’il y avait de neuf dans ce domaine aggravait seulement les
choses ; — les traumatismes passés non-résolus empêchaient,
avec l’incertitude des lendemains, toute véritable jouissance du
Temps, tout état
de plénitude indissociée,
— qui n’était pas à l’ordre du jour : la fête
« artistique » et la « rébellion »
servant de dérivatifs à un manque qui n’était même pas perçu
de la plupart, parce que faisant référence à un état de l’être
jamais vécu : et c’est pour échapper à cette misère du
« mutin de Panurge » festiviste (pour reprendre
l’expression de Muray), que l’on commençait, à la fin des
années quatre-vingt du siècle dernier, à sentir devenir une figure
officielle du paysage social et
de l’animation culturelle globale,
que j’ai coupé les ponts avec ce milieu (parce que j’avais la
chance de pouvoir le faire), passant ainsi des fréquentations et du
Quartier latin du jeune Villon (où il ne restait plus alors que
Debord) à cette
vie retirée de Montaigne, mais un Montaigne cette fois totalement
contemplatif et
galant.
On
pourrait me juger sévère avec cette bohème, mais l’injouissance
produit dans tous les cas de figure des pulsions destructrices et
auto-destructrices, — autant qu'elle en provient. L’injouissant
doit
libérer sa destructivité,
qu’il appartienne à la bohème radicale et/ou artistique, ou pas.
Prisonnier
de séquences névrotiques prégénitales, de scenarii de
comportements de soumission et/ou de domination sexualisés, que rien
dans l'existence actuelle ne lui permet de dépasser, l’injouissant
reste enfermé dans un cercle de l'échec poétique et extatique,
cercle borné par l'acquisition de quelques réflexes pavloviens : sa
seule aventure : élargir ce cercle de son enfermement dans le
passé en en explorant les limites, que le surmoi lui cachait : la
perversion le divertit momentanément d'un emprisonnement dont rien,
ni sa structure caractérielle figée, ni son emploi du temps, ni ses
rencontres ne le libéreront jamais : d'où son goût pour l'alcool
et les stupéfiants et la transe (musicale, guerrière ((« je
jouis dans les pavés » etc.)) qui à défaut de lui permettre
de sortir de la prison de l’injouissance l'autorisent à en
découvrir les limites extrêmes, mais sans jamais lui permettre de
comprendre comment et pourquoi elle s'est construite de cette
façon-là, pour lui, — ni de s'en libérer, dans
l’extase galante et/ou contemplative.
Quant à pouvoir s'en affranchir réellement, c'est un mouvement
historique des peuples et des esprits où la volonté individuelle ne
compte que pour peu.
On
pourrait nier l’aspect personnel et pulsionnel de l’injouissance,
pour n’en faire que la conséquence d’une position sociale : on
pourrait dire que le pauvre monde, bohème ou pas, a autre chose à
faire que de se consacrer à la galanterie et à la contemplation.
Soit.
Que
le prolétariat (c'est-à-dire les non-possesseurs de capitaux,
astreints au labeur, ((quels que soient les postes qu'ils occupent,
le mépris qu'ils se portent les uns aux autres, et les illusions
dont ils se bercent)), de « l'agent de surface » aux
« hyper-cadres » dirigeants, en passant par les
petits-bourgeois endettés auprès des banques, et qui doivent se
battre pour faire exister leur « boîte » ou leur petit commerce,
que le prolétariat, donc, ne soit pas concerné par la liberté, la
poésie et l'amour contemplatif — galant dont nous parlons, soit, encore. Mais on sait par ailleurs que l'hyper-bourgeoisie mondialisée ne
cesse de croître en nombre et en puissance. Le nombre de rentiers
multi-millionnaires augmentant de façon exponentielle, on devrait
voit fleurir des sensualistes un peu partout : ce qui n'est pourtant
pas le cas : l'emploi
du temps,
s'il est essentiel, ne peut pas à lui seul expliquer le manque de
goût pour la liberté, l’amour, la poésie, et pour la recherche
des joies de l'amour contemplatif — galant.
À
défaut de pouvoir être compris du prolétariat dans le sens strict
(mais large par rapport à son acceptation habituelle) que je viens de lui
donner — prolétariat qui du plus bas au plus haut
de l'échelle sociale est totalement limité à la pop-culture, au
pop-art, c’est-à-dire au financial-art, à la pop-philosophie, à
la pop-musique etc. —, la poésie sensualiste devrait pouvoir fleurir spontanément ou pouvoir être
comprise et pratiquée par des
gens
qui ont le libre usage de leur vie, et les moyens de leurs désirs :
or, que voit-on dans cette classe de rentiers richissimes ? :
des alcooliques, des drogués, des drogués du travail, des pervers
sexuels, tous
souffrant
d'injouissance, donc de cette défaillance de leurs facultés
galantes et contemplatives,
que j'évoquais en commençant : de sorte que je crois que la
pratique du vagabondage
— au sens de Tchouang-tseu — amoureux
et mystique
ne peut avoir lieu que dans les clairières
du
monde,
— tant qu’elles existent.
Pour conclure en
paraphrasant Nicolás
Gómez Dávila,
j’écrirai
donc :
la
poésie sensualiste a toute sa place dans le monde, — et il n'y a de monde qui
vaille sans cette poésie vécue. Elle n'est — pour le moment, et pour
quelques très rares — le plus souvent qu'un flamboiement qui
s'infiltre par ses failles quand elle devrait être un miracle
permanent ayant pulvérisé le Vieux-Monde et la gangue de misère
qui emprisonnent l'Homme.
Avec mes respectueux hommages,
R.C. Vaudey, le 2 octobre 2018
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Pièces jointes :
L'AMOUR LIBRE
Après m'être penché pendant trois ans sur le sujet, je lus enfin en novembre 1923 ma première étude d'ensemble : « La génitalité du point de vue du pronostic et de la thérapeutique psychanalytiques ». Pendant que je parlais, je sentais se refroidir de plus en plus l'atmosphère de la réunion. Je ne parlais pas mal et, jusqu'alors, j'avais toujours trouvé un auditoire attentif. Lorsque j'eus fini, un silence polaire régna dans la salle. Après une pause, la discussion commença. Mon affirmation selon laquelle le désordre génital est un symptôme important, et peut-être le plus important de la névrose, était fausse, m'objectèrent mes collègues. Mais plus contestable encore, selon eux, était ma proposition d'une évaluation de la génitalité pouvant donner un critère de pronostic et de thérapeutique. Deux analystes assurèrent brutalement qu'ils connaissaient un grand nombre de patientes qui menaient une vie sexuelle très saine. Ils me parurent plus excités que leur réserve scientifique habituelle ne le laissait prévoir.
(à suivre…)
La fonction de l'orgasme
L'ARCHE EDITEUR (1970)
Pages 82 à 91
(Première mise en ligne 21 novembre 2014)
.
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Avec mes respectueux hommages,
R.C. Vaudey, le 2 octobre 2018
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Pièces jointes :
L'AMOUR LIBRE
WILHELM REICH
LA FONCTION DE L’ORGASME
Après m'être penché pendant trois ans sur le sujet, je lus enfin en novembre 1923 ma première étude d'ensemble : « La génitalité du point de vue du pronostic et de la thérapeutique psychanalytiques ». Pendant que je parlais, je sentais se refroidir de plus en plus l'atmosphère de la réunion. Je ne parlais pas mal et, jusqu'alors, j'avais toujours trouvé un auditoire attentif. Lorsque j'eus fini, un silence polaire régna dans la salle. Après une pause, la discussion commença. Mon affirmation selon laquelle le désordre génital est un symptôme important, et peut-être le plus important de la névrose, était fausse, m'objectèrent mes collègues. Mais plus contestable encore, selon eux, était ma proposition d'une évaluation de la génitalité pouvant donner un critère de pronostic et de thérapeutique. Deux analystes assurèrent brutalement qu'ils connaissaient un grand nombre de patientes qui menaient une vie sexuelle très saine. Ils me parurent plus excités que leur réserve scientifique habituelle ne le laissait prévoir.
Dans cette controverse,
j'étais parti désavantagé. J'avais eu à admettre moi-même que, parmi les
patients, il y en avait qui possédaient apparemment une génitalité non
troublée, bien que cela ne fût pas vrai chez les patientes. Je cherchais la source d'énergie de la névrose, son
noyau somatique. Ce noyau ne pouvait être que de l'énergie sexuelle inhibée.
Mais je ne pouvais imaginer ce qui était capable de causer la stase lorsque la
« puissance » était présente.
Deux concepts erronés
dominaient la psychanalyse de ce temps. Primo, un homme était appelé « puissant
» lorsqu'il était capable d'exécuter l'acte sexuel. Il était considéré comme «
très puissant » quand il pouvait le faire plusieurs fois la même nuit. La
question : combien de fois par nuit un homme « peut le faire » est un sujet de
conversation favori parmi les hommes de tous les milieux. Le pychanalyste
Roheim alla même jusqu'à prétendre qu' « avec à peine une légère exagération on
pouvait dire qu'une femme n'obtenait une satisfaction réelle que si, après
l'acte sexuel, elle souffrait d'une inflammation (de ses parties génitales) ».
Le second concept erroné était
la croyance qu'une pulsion partielle —comme l'acte de sucer le sein maternel —
pouvait être inhibée par elle-même et isolée des autres pulsions. Ce concept
servait à expliquer l'existence de symptômes névrotiques chez ceux qui
possédaient une « puissance complète ». Il correspondait au concept des zones
érogènes respectivement indépendantes.
De plus, les psychanalystes
nièrent qu'on ne pût trouver des femmes névrosées dotées d’une bonne santé
génitale, ainsi que je l'assurais. Ils considéraient qu’une femme était dotée
d’une bonne santé génitale lorsqu'elle était capable d'orgasme clitoridien. La
différence établie par l'économie sexuelle entre l'excitation clitoridienne et
l'excitation vaginale était encore inconnue. En somme, personne n'avait la
moindre idée de la fonction naturelle de
l'orgasme. Restait tout de même le groupe douteux des hommes sains
génitalement qui paraissaient invalider toutes mes affirmations sur le rôle
pronostique et thérapeutique de la génitalité. Car il n'y avait pas de doute.
Si mon hypothèse était correcte, à
savoir que les troubles de la génitalité constituaient la source de l'énergie
dans les symptômes névrotiques, alors on
ne trouverait aucun cas de névrose sans génitalité troublée.
Dans cette conjoncture, j'eus
la même expérience que je vécus souvent plus tard dans mes découvertes
scientifiques. Une série d'observations cliniques avaient conduit à une
hypothèse générale. Cette hypothèse contenait des lacunes par-ci par-là, et
restait vulnérable à des objections solides. Vos contradicteurs manquent
rarement une occasion de déceler ces lacunes et de les prendre comme base de
départ pour rejeter toute l'hypothèse. Comme me le dit un jour du Teil : «
L'objectivité scientifique n'est pas de ce monde, et peutêtre d'aucun. » On
peut à peine espérer une collaboration objective sur un problème. Mais, sans le
vouloir, mes critiques m'avaient souvent beaucoup aidé, précisément par leurs
objections dites « pour des raisons fondamentales ». Il en fut de même cette
fois. L'objection suivant laquelle existait un certain nombre de névrosés
génitalement sains me poussa à examiner de plus près ce qu'était la « santé
génitale ». Le fait paraît incroyable, et pourtant il est vrai que chez les
psychanalystes de cette époque, l'analyse exacte d'un comportement génital
au-delà de phrases vagues telles que « J'ai couché avec un tel ou une telle »
était tabou.
Plus je m'appliquai à faire
décrire avec précision à mes patients leur comportement et leurs sensations
dans l'acte sexuel, et plus ferme devint ma conviction clinique que tous, sans exception, souffraient d'un trouble
grave dans leur génitalité.
C'était particulièrement vrai de ces hommes qui se vantaient le plus bruyamment
de leurs conquêtes sexuelles et du nombre de fois qu'ils « pouvaient faire ça »
en une nuit. Il n'y avait aucun doute : ils étaient érectivement très
puissants, mais l'éjaculation s'accompagnait de peu de plaisir, ou ne donnait
aucun plaisir, ou même, à l'opposé, elle entraînait des sensations désagréables
et de dégoût. Une analyse exacte des fantaisies qui accompagnaient l'acte
révéla fréquemment des attitudes sadiques ou vaniteuses chez les hommes, de
l'angoisse, de la réserve ou de la masculinité chez les femmes. Pour les
hommes soi-disant puissants, l'acte avait la signification de conquérir, de
percer ou de violer la femme. Ils voulaient donner la preuve de leur virilité,
ou être admirés pour leur endurance érective. Dès qu'on mettait à nu les vrais
motifs, on détruisait facilement cette « puissance ». Elle servait à couvrir
des troubles sérieux dans l'érection ou l'éjaculation. Dans aucun de ces cas il
n'y avait trace de comportement
involontaire ou de perte de
vigilance pendant l'acte.
En avançant lentement, à
tâtons, j'appris ainsi, petit à petit, à reconnaître les signes de l'impuissance orgastique. Il me
fallut dix autres années avant que je comprisse ce trouble assez bien pour pouvoir
le décrire, et développer une technique pour son élimination.
[...]
Jusqu'en 1923, l'année où
naquit la théorie de l'orgasme, la sexologie et la psychanalyse ne connurent
qu'une puissance érective et
une puissance éjaculative. Mais
si l'on n'y inclut pas les aspects économiques, expérientiels et énergétiques,
le concept de puissance sexuelle ne signifie rien. La puissance érective et la
puissance éjaculative ne sont que les conditions préliminaires indispensables à
la puissance orgastique. La
puissance orgastique est la capacité de
s'abandonner au flux de l'énergie biologique sans aucune inhibition, la
capacité de décharger complètement toute
l'excitation sexuelle contenue, au moyen de contractions involontaires
agréables au corps. Aucun individu névrosé ne possède de puissance
orgastique. Le corollaire de ce fait est que la vaste majorité des hommes
souffrent d'une névrose caractérielle.
L'intensité
du plaisir dans l'orgasme (au cours de l'acte sexuel sans angoisse
et sans déplaisir, et non accompagné de fantaisies) dépend de la quantité de tension sexuelle concentrée dans l'organe
génital. Le plaisir est d'autant plus intense, plus grand, que plus
abrupte est la « chute » dans l'excitation.
La description suivante de
l'acte sexuel orgastiquement satisfait s'applique seulement à certaines phases
et à certains modes de comportement typiques et biologiquement déterminés.
Elle ne tient pas compte des préludes qui ne présentent pas de régularité
générale. De plus, il faut se souvenir que les processus bio-électriques de
l'orgasme sont encore inexplorés jusqu'ici. C'est pourquoi cette description
est nécessairement incomplète.
A. Phase
de contrôle volontaire de l'excitation (1)
1. L'érection est agréable, et
non douloureuse comme dans le priapisme (« érection froide »). Spasme de la
région pelvienne ou du conduit spermatique. L'organe génital n'est pas
excessivement excité, comme il l'est après de longues périodes de continence,
ou dans les cas d'éjaculation précoce. Chez la femme, il devient hyperémique
et, grâce à une ample sécrétion des glandes génitales, humide d'une manière
spéciale. C'est-à-dire que, dans le cas où le fonctionnement génital n'est pas troublé, la sécrétion a des
propriétés physiques et chimiques spécifiques qui manquent lorsque la fonction
génitale est troublée. Un critère important de la puissance orgastique chez le
mâle est le besoin de pénétrer. Car il peut y avoir érection sans ce
besoin, comme c'est le cas, par exemple, chez beaucoup de caractères narcissiques
érectivement puissants et dans la satyriasis.
2. L'homme
est spontanément doux, sans avoir à compenser, par une sorte de douceur forcée,
des tendances opposées telles que des pulsions sadiques. Les déviations
pathologiques sont : l'agressivité fondée sur des pulsions sadiques, comme il
arrive chez beaucoup de névrosés obsessionnels possédant une puissance
érective, l'inactivité du caractère passif féminin. Dans le « coït onaniste »
avec un objet non aimé, la douceur est absente. L'activité de la femme ne
diffère en aucune façon de celle de l'homme. La passivité généralement prévalente
chez la femme est pathologique et due, dans la plupart des cas, à des
fantaisies masochistes d'être violée.
A
Diagramme
des phases typiques de l'acte sexuel avec puissance orgastique dans les deux
sexes.
F =
avant-plaisir (1,2). P = pénétration (3).
I (4,5) =
phase de contrôle volontaire de l'accroissement de l'excitation, dans laquelle
la prolongation volontaire est encore inoffensive. II (6 a-d) = phase de
contractions musculaires involontaires et de l'accroissement automatique de
l'excitation.
III (7) =
montée soudaine et abrupte vers l'acmé (A). IV (8) = orgasme.
La partie hachurée représente
la phase des contractions involontaires
du corps. V (9-10) = « chute » abrupte de l'excitation. R = relaxation. Durée : entre cinq et
vingt minutes.
3. L'excitation agréable, qui
pendant les préludes s'est maintenue à peu près au même niveau, augmente
soudain - à la fois chez l'homme et chez la femme - avec la pénétration du
pénis. La sensation de l'homme « d'être absorbé » correspond à la sensation de
la femme qu'elle « absorbe le pénis ».
4. Chez l'homme, le besoin de
pénétrer très profondément augmente, sans cependant jamais prendre la forme
sadique de vouloir transpercer » la femme, comme c'est le cas chez les
caractères obsessionnels. Résultant de frottements mutuels, lents, spontanés et sans efforts, l'excitation est
concentrée sur la surface et le gland du pénis, et sur les parties postérieures
de la muqueuse vaginale. La sensation caractéristique qui précède l'éjaculation
est encore complètement absente, contrairement à ce qui se passe dans
l'éjaculation précoce. Le corps est encore moins excité que l'organe génital.
La conscience est complètement concentrée sur la perception des sensations de
plaisir. Le moi participe à cette activité dans la mesure où il tente d'épuiser
toutes les possibilités de plaisir et d'atteindre au maximum de tension avant
que ne se produise l'orgasme. Inutile de dire que cela ne se fait pas avec une
intention consciente, mais tout à fait spontanément et de façon différente
selon les individus, sur la base des expériences antérieures, par un changement
dans la position, dans le frottement et le rythme, etc. Selon l'unanimité des
témoignages des hommes et des femmes orgastiquement puissants, les sensations
de plaisir sont d'autant plus intenses que les frottements sont plus doux, plus
lents et s'harmonisent davantage entre les partenaires. Cela suppose une
faculté considérable de s'identifier soi-même avec le partenaire. Les
contreparties pathologiques sont, par exemple, le besoin de produire des
frottements violents, comme cela arrive chez les caractères sadiques
obsessionnels avec anesthésie du pénis et incapacité d'éjaculer, ou la hâte
nerveuse de ceux qui souffrent d'éjaculation précoce. Des individus
orgastiquement puissants ne parlent ni ne rient jamais pendant l'acte sexuel -
à l'exception de quelques mots tendres. Parler ou rire indique un grave
désordre dans la faculté de s'abandonner, qui exige une absorption non divisée
dans les sensations de plaisir. Les hommes pour qui l'abandon signifie être «
féminin » sont toujours malades orgastiquement.
5. Dans cette phase,
l'interruption du frottement est elle-même agréable. Elle est due aux
sensations particulières de plaisir qui apparaissent lorsqu'on se repose.
L'interruption peut s'accomplir sans effort mental. Elle prolonge l'acte
sexuel. Lorsqu'on se repose, l'excitation décroît un peu, sans disparaître
complètement comme dans les cas pathologiques. L'interruption de l'acte sexuel
par le retrait du pénis n'est pas foncièrement désagréable, à condition qu'il
se produise après une période de repos. Lorsque le frottement se poursuit,
l'excitation continue à croître au-dessus du niveau atteint antérieurement à
l'interruption. Elle commence à s'étendre de plus en plus au corps tout entier, alors que
l'excitation de l'organe génital demeure plus ou moins au même niveau. Enfin,
résultant d'une nouvelle augmentation, généralement soudaine, de l'excitation
génitale, s'installe la seconde phase.
B. Phase
des contractions musculaires involontaires
6. Dans cette phase, un
contrôle volontaire du cours de
l'excitation n'est plus possible. En
voici les caractéristiques :
a) L'accroissement de
l'excitation ne peut plus être contrôlé volontairement. Elle s'empare plutôt
de toute la personnalité et produit la tachycardie et les expirations
profondes.
b) L'excitation corporelle se
concentre de plus en plus sur l'organe génital. Une sorte de sensation u
fondante » s'installe, que l'on peut décrire au mieux comme une radiation de
l'excitation depuis l'organe génital vers les autres parties du corps.
c) Cette excitation aboutit
d'abord aux contractions involontaires de la musculature totale de l'organe
génital et de la région pelvienne. Ces contractions arrivent par vagues. Les
crêtes des vagues correspondent à la complète pénétration du pénis, les creux
au retrait du pénis. Néanmoins, dès que le retrait dépasse une certaine limite,
il se produit immédiatement des contractions spasmodiques qui accélèrent
l'éjaculation. Chez la femme a lieu dans ce cas une contraction des muscles du
vagin.
d) A ce stade, l'interruption
de l'acte sexuel cause aussi bien à l'homme qu'à la femme un déplaisir absolu.
Au lieu de se produire rythmiquement, les contractions musculaires qui mènent à
l'orgasme comme à l'éjaculation, deviennent, dans le cas d'une interruption,
spasmodiques.
Cela a pour effet des
sensations intensément déplaisantes, et quelquefois des douleurs dans la région
pelvienne et dans la partie inférieure du dos. De plus, l'éjaculation se
produit plus tôt que dans le cas d'un rythme ininterrompu. La prolongation
volontaire de la première phase de l'acte sexuel (1 à 5 dans le diagramme) à un
degré modéré est inoffensive, et sert plutôt à intensifier le plaisir. Mais
l'interruption ou la modification volontaire du cours de l'excitation dans la
seconde phase est nocive, parce qu'ici le processus se poursuit sous forme de
réflexes.
7. Par une intensification
plus grande et par une augmentation dans la fréquence des contractions
musculaires involontaires, l'excitation s'accroît d'une façon rapide et abrupte
jusqu'à l'acmé (III jusqu'à A dans le diagramme). Normalement, l'acmé coïncide
avec la première contraction musculaire éjaculatoire chez l'homme.
8. A présent a lieu un
obscurcissement plus ou moins profond de la conscience. Les frottements
deviennent spontanément plus intenses, après
avoir diminué momentanément au moment de l'acmé. Le besoin de « pénétrer
complètement » devient plus vif avec chaque contraction musculaire
éjaculatoire. Chez la femme, les contractions musculaires suivent le même cours
que chez l'homme. En ce qui concerne la sensation, expérimentalement, la
différence réside seulement dans le fait que, pendant l'acmé et immédiatement
après, la femme saine désire « recevoir complètement ».
9. L'excitation orgastique
s'empare du corps tout entier et s'achève dans de vives contractions de la musculature générale. L'auto-observation
d'individus sains des deux sexes, aussi bien que l'analyse de certains troubles
de l'orgasme, montrent que ce que nous appelons la libération de la tension et
éprouvons comme une décharge motrice (la portion descendante de la courbe de
l'orgasme) est d'une façon prédominante le résultat d'un reflux de l'excitation de l'organe génital vers le
corps. Ce reflux est éprouvé comme une diminution soudaine de la tension.
L'acmé représente donc le
point où l'excitation change de direction. Jusqu'à l'acmé elle se dirige vers
l'organe génital. A partir de l'acmé elle se tourne dans la direction opposée,
c'est-à-dire vers le corps tout entier. Le
reflux complet de l'excitation vers le corps tout entier est ce qui constitue
la satisfaction. La satisfaction signifie deux choses : le
déplacement de la direction du flux de l'excitation vers le corps et le
délestage de l'appareil génital.
10. Avant que le point zéro ne
soit atteint, l'excitation- va en diminuant suivant une courbe douce et se
trouve immédiatement remplacée par une relaxation
corporelle et psychique agréable. Généralement survient une forte
envie de sommeil. Les relations sensuelles s'apaisent. Seule une attitude
tendre et reconnaissante persiste vis-à vis du partenaire.
Par contraste, l'individu
orgastiquement impuissant éprouve un épuisement de plomb, un dégoût, une
répulsion ou une indifférence et quelquefois une haine envers le partenaire.
Dans le cas de satyriasis ou de nymphomanie, l'excitation sexuelle ne baisse
pas. L'insomnie est une des indications les plus importantes du manque de
satisfaction. D'autre part, il serait tout à fait erroné de supposer
nécessairement l'existence d'une satisfaction lorsque le patient (ou la
patiente) s'endort immédiatement après l'acte sexuel.
En nous penchant plus
attentivement sur les deux phases principales de l'acte sexuel, nous voyons
que la première phase (F et 1 dans le diagramme) est caractérisée
principalement par l'expérience sensorielle,
et la deuxième phase (II à V) par l'expérience motrice du plaisir.
Les
contractions involontaires de l'organisme et la complète décharge de
l'excitation sont les critères les plus importants de la
puissance orgastique. La partie de la courbe hachurée (dans le diagramme) représente
la libération végétative involontaire de
la tension. Il y a des libérations de tension partielles qui sont semblables à un orgasme. On avait
accoutumé de les prendre pour la libération réelle de la tension. L'expérience
clinique montre que l'homme - par suite du refoulement sexuel général - a perdu
la faculté de l'abandon involontaire
végétatif ultime. Ce que j'entends par « puissance orgastique » est
précisément cette partie ultime, non reconnue jusqu'ici, de la capacité
d'excitation et de libération de la tension. La puissance orgastique est la
fonction biologique primaire et fondamentale que l'homme possède en commun avec
tous les organismes vivants. Tous les sentiments sur la nature dérivent de
cette fonction ou du désir ardent de la retrouver.
Normalement, c'est-à-dire dans
l'absence d'inhibitions, le cours du processus sexuel chez la femme ne diffère
en aucune façon de celui qui a lieu chez l'homme. Chez les deux sexes,
l'orgasme est plus intense si les sommets de l'excitation génitale coïncident.
Cela arrive fréquemment chez des individus capables de concentrer sur un partenaire
leurs sentiments tendres en même temps que leurs sentiments sensuels. C'est la
règle lorsque les rapports ne sont pas troublés par des facteurs internes ou
externes. Dans ces cas-là, les fantaisies au moins conscientes sont complètement
absentes. Le moi est absorbé sans partage dans la perception du plaisir. La
faculté de se concentrer avéc sa personnalité entière dans le vécu de
l'orgasme, malgré tous les conflits possibles, est un autre critère de la
puissance orgastique.
Que les fantaisies
inconscientes soient également absentes, il est difficile de le dire. Certaines
indications rendent probable l'affirmative. Les fantaisies auxquelles l'accès
de la conscience est interdit ne sauraient qu'apporter des troubles. Parmi les
fantaisies qui peuvent accompagner l'acte sexuel, il faut distinguer entre
celles qui sont en harmonie avec le vécu sexuel actuel et celles qui le
contredisent. Si le partenaire peut réunir tous les intérêts sexuels sur
lui-même, au moins tant que dure l'acte d'amour, l'activité imaginaire
inconsciente devient inutile ; celle-ci, par sa nature même, s'oppose au vécu
actuel, puisqu'on n'imagine que ce qu'on ne peut obtenir dans la réalité. Il
existe un transfert authentique de l'objet d'amour originel sur le partenaire,
si le partenaire correspond dans ses traits essentiels à l'objet de la
fantaisie. Cependant, la situation est différente lorsque le transfert des
intérêts sexuels a lieu en dépit du fait que le partenaire ne correspond pas
dans ses traits fondamentaux à l'objet de la fantaisie, lorsque l'amour est né
d'une recherche névrotique de l'objet originel sans que l'individu soit capable
intérieurement d'établir un transfert authentique. Dans ce cas, aucune illusion
ne peut extirper un sentiment vague d'insécurité dans les relations. Tandis que
dans le transfert authentique il n'y a aucune réaction de déception après
l'acte sexuel, la déception est inévitable si l'individu n'a pu établir ce
transfert. Ici nous pouvons présumer que l'activité imaginaire inconsciente
pendant l'acte ne fut pas absente, mais qu'elle servit à maintenir l'illusion.
Dans le premier cas, le partenaire a pris la place de l'objet originel, et
l'objet originel a perdu son intérêt en même temps que sa faculté de créer des
fantaisies. Dans le transfert authentique il n'y a pas de surestimation du
partenaire. Les caractéristiques qui le distinguent de l'objet originel sont
évaluées avec justesse et bien tolérées. A l'inverse, dans le cas du faux
transfert névrotique, il y a idéalisation excessive et les illusions
prédominent. Les qualités négatives ne sont pas perçues, et l'imagination est
soumise à une activité sans repos pour maintenir l'illusion. Mais plus
l'imagination doit travailler pour obtenir l'équivalence entre le partenaire et
l'objet idéal, plus l'expérience sexuelle perd en intensité et en valeur d'économie
sexuelle.
Jusqu'à quel point les
incompatibilités - qui se présentent dans toute relation sexuelle de quelque
durée - diminuent-elles l'intensité de l'acte sexuel, cela dépend entièrement
de la nature de ces incompatibilités. Elles sont d'autant plus portées à
conduire à un trouble pathologique que la fixation à l'objet originel sera plus
forte, que l'incapacité pour un transfert authentique sera plus grande et que
plus grand sera l'effort qui doit être fait pour surmonter l'aversion envers le
partenaire.
4. LA STASE SEXUELLE :
SOURCE D'ÉNERGIE DE LA NÉVROSE
Depuis que l'expérience
clinique avait attiré mon attention sur ce sujet en 1920, j'avais déjà, au
dispensaire psychanalytique, observé avec beaucoup de soin les troubles de la
génitalité, et pris des notes. Dans l'espace de deux ans, j'avais amassé
suffisamment de matériel pour justifier la conclusion suivante : Le trouble de
la génitalité n'est pas, comme on l'avait supposé auparavant, un symptôme parmi
d'autres, mais le symptôme de la névrose.
(à suivre…)
La fonction de l'orgasme
L'ARCHE EDITEUR (1970)
Pages 82 à 91
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. (Première mise en ligne 21 novembre 2014)
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