vendredi 28 novembre 2014

Manifeste sensualiste







Jeunes Trobriandaises dansant 
à l'occasion de la parution du Manifeste sensualiste





Lorsque Billie eut fini de chanter, nous étions tous émus — comme le sont toujours ceux qui ont du cœur – au timbre de sa voix. Nous l'avons bissée, mais elle ne voulait pas vraiment continuer, et, après avoir remercié les jazzmen sur le quai, elle nous a rejoints.

« Dans cette dimension du temps où nous nous trouvons tous maintenant, je ne suis plus une chanteuse noire américaine, je suis enfin un esprit libre, et à Venise je préfère écouter Monteverdi », dit-elle en riant.

Casanova, de son côté, dit préférer Mozart — il avait travaillé avec da Ponte au livret de son Don Giovanni — ; sur ce point il était suivi par la belle Arété.

Héloïse aimait Chopin. Et Aristippe, qui était farceur comme le sont tous les Cyrénéens — enfin, les anciens… —, avoua préférer Brassens.

« Probablement pour son touché de guitare, très unique… » lui dis-je en plaisantant affectueusement.

Il rit, tout en affirmant qu'il voyait en lui une de ces natures sensualistes comme en avaient vu naître depuis toujours les rivages de la Méditerranée, et que « vivre à l'écart de la place publique, serein, contemplatif, ténébreux, bucolique », lui paraissait un programme tout à fait à son goût — comme il l'était probablement au mien — et certainement préférable à celui qui consiste, poussé par la nécessité, à fréquenter la cour des tyrans : il savait de quoi il parlait…
Et comme je lui demandais s'il savait où était Brassens, il me répondit : 
« La dernière fois que je l'ai vu, il était à Sète ».

Casanova, qui discutait avec Billie des grandeurs comparées de Monteverdi et de Mozart, et qui n'avait entendu que la fin de notre échange, s'écria : « Ascète, Brassens ! Jamais ! »
Nous avons tous ri, et lui le premier, de sa confusion.

Comme nous en étions à cette bonne humeur, le serveur apporta les desserts.

Billie, qui en profita pour commander à son tour, s'est alors tournée vers moi et m'a demandé qui étaient les Allemands à l'autre bout du ponton : l'homme à lunettes avec son étrange moustache, et celui qui l'accompagnait, tout ébouriffé. Je lui dis que le premier était un poète-philosophe, généalogiste, un peu beaucoup prophète, qui s'appelait Nietzsche et se sentait plus polonais — les plus français des Slaves, selon lui — qu'allemand, et que l'autre, qui se nommait Schopenhauer, était un bluesman prussien, dont l'album mythique Le monde comme volonté et comme représentation avait ses inconditionnels.

Comme elle s'étonnait de ce dernier trait, je lui développais que si le patriarcat esclavagiste-marchand — qu'elle connaissait bien, et pour cause — avait produit ce blues — qu'elle exprimait si véridiquement — chez les esclaves noirs déportés d'Afrique vers les Amériques, il avait par ailleurs, et depuis toujours, provoqué l'amertume et la neurasthénie chez ceux qui lui étaient soumis, et que le pessimisme philosophique de notre bluesman prussien n'en était qu'une des nombreuses manifestations.


Aristippe — qui avait commandé, comme moi, une mousse au chocolat — reposa sa cuillère et me demanda si je pouvais développer ce point-là.


« Sans difficulté, et je pourrais même avancer qu'il n'est pas besoin d'attendre l'apparition de l'esclavage et d'un patriarcat entièrement développé pour observer ces effets pervers-là. On trouve dès les premiers balbutiements du patriarcat ces traits de caractère » dis-je, et, reprenant le petit opus de Reich sur L'irruption de la morale sexuelle, je lui lus le passage suivant, tiré du livre en question :

«Malinowsky a eu l'occasion d'examiner, après la société à prédominance matriarcale des Trobriandais, une autre société de primitifs habitant les îles Amphlett. Ce peuple, écrit Malinowsky, ressemble aux Trobriandais par la race, les coutumes et la langue, mais s'en distingue sensiblement pas son organisation sociale ; il affiche des normes très strictes en matière de morale sexuelle et réprouve les rapports sexuels précoces, il ignore les institutions des Trobriandais favorisant la vie amoureuse génitale ; ce qui le caractérise c'est la solidité beaucoup plus prononcée du lien familial. Bien que l'organisation soit dans l'ensemble encore matriarcale, elle dispose d'une autorité patriarcale plus marquée, "… faits qui conjointement avec la répression sexuelle nous offrent le tableau d'une vie enfantine, qui ressemble beaucoup à la nôtre" écrit Malinowsky. Il ajoute : "Je ne pourrais nommer, chez les Trobriandais que je connais fort bien, un seul homme, une seule femme hystérique ou seulement neurasthénique. Je n'ai jamais trouvé chez eux des tics nerveux, des actes compulsifs ou des idées compulsives."

On rencontre parfois le crétinisme, l'idiotie et la dysphémie ; de même des crises de colère et de violence. Les indigènes les attribuent aux effets de la magie noire. Les Trobriandais pensent qu'il y a, dans les îles, un autre genre de magie noire qui provoque les différentes formes d'actes compulsifs et de symptômes nerveux :

"… Ce qui me frappait le plus pendant mon séjour aux îles Amphlett était le fait qu'elles étaient habitées d'une communauté de neurasthéniques… Quittant les Trobriandais ouverts, joyeux, cordiaux, d'abord agréable, je m'étonnais de me trouver soudain dans une communauté d'hommes qui se méfiaient de chaque visiteur, qui s'impatientaient au travail, qui se montraient souvent arrogants. Les femmes se sauvèrent lorsque je débarquai et se tinrent cachées durant toute la durée de mon séjour… J'ai trouvé quantité de gens affectés d'une certaine nervosité."

Plus intéressant encore pour la compréhension du rapport entre organisation sociale, économie sexuelle et névroses sont les observations de Malinowsky chez les Mailu, peuplade entièrement organisée selon le schéma patriarcal, habitant la côte méridionale de la Nouvelle-Guinée :

"… Les familles sont placées sous une autorité paternelle très marquée, leurs préceptes moraux visent au refoulement sexuel. J'ai rencontré parmi ces primitifs un grand nombre de neurasthéniques se prêtant peu aux recherches et informations ethnographiques. »

Casanova m'interrompit en riant, disant qu'il aurait bien aimé rencontrer un peu ces femmes des îles Trobriand, pour se livrer avec elles aux jeux amoureux, mais que les habitants des îles Amphlett lui faisaient penser à tous ces courtisans qu'il avait eu le malheur de devoir fréquenter, et qu'il n'était pas pressé de les connaître.

J'approuvai et je repris le cours de mon échange avec Aristippe ainsi :

« Quant à l'explication de l'origine de tout cela, dis-je, c'est paradoxalement chez Roheim qu'on peut la trouver — un psychanalyste et ethnologue qui avait entrepris au printemps 1929 une expédition visant à réfuter les théories qui niaient, en s'appuyant sur les organisations matriarcales, la portée universelle, le caractère biologique, du complexe d'Œdipe —, puisqu'en terminant son rapport sur ses observations chez ces mêmes Trobriandais, il écrit ce qui suit — qui est particulièrement remarquable tant ce que note ce partisan de la théorie de la pulsion de mort et de la nature biologique du complexe d'Œdipe semble résumer et confirmer les conceptions ethnologiques de Reich et sa théorie du caractère secondaire, et non inné, des pulsions destructrices et autodestructrices, conceptions ethnologiques et théorie que ses observations étaient pourtant censées infirmer.

Voilà ce qu'écrit Roheim :

"Nous avons étudié deux groupes d'enfants appartenant à la même race : les enfants des missions fréquentent l'école ; leur manière d'être a été modifiée sur plusieurs points, bien que sur d'autres ils soient restés de vrais enfants à l'état de nature. Les enfants de la brousse, par contre, se démènent, se chamaillent et coïtent les uns avec les autres, mais je n'ai jamais remarqué chez eux la moindre attitude qui ressemblerait aux jeux sadiques et masochistes auxquels se livrait Deparintja (Deparintja est le garçon que le missionnaire avait corrigé). Il a été si souvent frappé pour les manifestations spontanées de la turbulence de ses pulsions naturelles, que la satisfaction de ces mêmes pulsions s'associe dans son esprit à l'idée de tourments infligés ou subis. L'indigène possède à l'origine un caractère agressif mais nullement sadique. Il lui arrive dans un accès de colère d'insulter un enfant ou même de lui lancer son boomerang, mais il ne le punira presque jamais de propos délibéré. Ainsi, l'enfant de la brousse n'a guère l'occasion d'acquérir par projection un surmoi sadique, il n'apprend pas à tirer du plaisir du jeu des punitions infligées ou subies.

Et Reich de conclure à la suite de ce texte qu'il cite, à la page 231 de son ouvrage :

« Il est difficile d'imaginer une meilleure confirmation des thèses avancées par l'économie sexuelle. Que faut-il conclure de ce qui précède ?

Que le sadisme est un produit de la société, conséquence de la répression des mouvements amoureux infantiles naturels, aboutissement d'une déviation musculaire de l'énergie libidinale ;

que l'explication de ce phénomène doit être recherchée dans l'irruption dans la société de la régulation imposée à la vie sexuelle par la morale sexuelle ;

que les névroses sont dues à la modification patriarcale de l'ordre social et que le capitalisme n'est pas, comme Roheim le croit, une conséquence de la névrose ;

que la vie sexuelle se règle automatiquement, conformément aux vues de l'économie sexuelle, selon les lois naturelles, si on s'abstient de toute intervention ;

que l'irruption de la régularisation moralisante crée aussi sa propre justification idéologique, à savoir la nécessité de la répression des pulsions, du fait qu'elle suscite des pulsions anti-naturelles, secondaires, asociales, comme par exemple le sadisme et le masochisme ; la même remarque s'applique à toutes les tendances perverses.

La brutalité humaine ressemble à une explosion, à une évasion de la prison où l'on tient captive la vie sexuelle de l'homme. »

J'arrêtai là ma lecture du texte de Reich.

Aristippe me dit que c'était ce genre d'information qui lui avait manqué pour défendre le plaisir comme fin de l'existence, car toujours on lui avait opposé les plaisirs sadiques ou masochistes, suicidaires ou meurtriers — et plus généralement l'hybris : pouvoir ainsi en quelque sorte remonter à la source de leur histoire, jusqu'au premier moment de leur apparition — en passant d'une île à l'autre —, comme le fit Malinowski, lui aurait permis d'étayer son panégyrique du plaisir.

Plus généralement, il me dit qu'il pensait que c'était ce qu'avait fait le XXe siècle : remonter à la source…

À la source de l'histoire de la folie des sociétés, par ces expéditions et ces recherches…

À la source de l'histoire de la folie individuelle, par l'amélioration de la technique d'Antiphon, qu'étaient venus compléter les « revécus émotionnels autonomes » et l'exploration, primale, abréagie, des traumatismes préverbaux…

À la source de la folle histoire de l'univers, avec les recherches de l'astrophysique moderne et l'étude du Big Bang…

Il regrettait seulement que ces découvertes, ainsi qu'il lui semblait, ne fussent en mesure d'éviter l'effondrement de la civilisation qui les avait faites…

Casanova — qui alors qu'il discutait dans un premier temps avec Héloïse n'avait pas du tout suivi nos échanges précédents — fit alors cette remarque :

« Vous parlez du rôle de la répression de la vie sexuelle pour expliquer, en grande partie, la violence des humains. Pourtant, aujourd'hui, il semble bien que l'époque est particulièrement favorable à ce qu'on appelle la liberté de la vie sexuelle, n'est-ce pas ?

Cher ami, lui répondis-je, ce que vous appelez la vie sexuelle, dans ce cas, ce sont tout simplement ces pulsions secondaires, prégénitales, que provoque cette inhibition de la génitalité dont nous parlons, pulsions prégénitales surinvesties d'énergie par cette inhibition, qui provoque, dans certaines conditions bien déterminées, leur réapparition comme perversions.

Nous avons aujourd'hui, alors que s'est dissout le vernis social que la morale petite-bourgeoise imposait comme une prison à la misère névrotique et amoureuse, un accès direct à ce que ce vernis social refoulait et camouflait.
Mais aucune de ces fantaisies qui s'affichent maintenant librement n'a d'intérêt en elle-même, contrairement à ce que veut faire croire un certain courant « néo-libertin », — qui se heurte en ce moment à un retour violent des névrosés de type ancien, de type refoulé.

Le seul intérêt du phantasme, c'est de mener à la souffrance sous-jacente, parce qu'il en est la manifestation déguisée ; souffrance qu'il n'est intéressant de réveiller que si elle peut être en partie revécue, analysée, et dépassée. Ce qui est seulement le cas dans le cadre d'un travail analytique.

Par exemple, le courant « néo-libertin », qui se veut toujours plus ou moins « libertaire », pense que la société fonctionnerait mieux si toutes ces fantaisies pouvaient s'exercer librement, et prend l'exemple de telle ou telle race de singes, ou d'autres bestioles, qui passent leur temps à se tripoter, et dont les sociétés, de ce fait, seraient moins violentes.

J'y vois deux objections fondamentales : la première, de moindre importance, c'est que les bestioles en question peuvent bien être meurtrières mais nullement sadiques ou masochistes ainsi que le sont les humains ; la seconde, essentielle à mes yeux — et j'avoue avoir d'ailleurs le même problème avec Reich qu'avec les « néo-libertins » —, c'est cette réduction de la vie amoureuse à une fonction de régulation individuelle ou sociale — ce qui est une vision utilitariste, plébéienne et bornée, de médecin ou de sociologue — quand je crois, moi, en amant et en poète, et pour le vivre, qu'elle est la voie royale à la jouissance du Temps, à cette vie contemplative et poétique, qui me paraît très supérieure, par son goût, ses extases et ses raffinements, à la « vie naturelle » des sauvages, chers à W. Reich, ou à la « régulation sociale orgiastique » des troupeaux de bonobos, chers à nos partouzeurs néo-libertins contemporains — qui vont tout à fait bien avec l'art du même nom — , et qui, aujourd'hui, arrivés au bout du rouleau, nous lâchent, peu à peu, les véritables motivations de ces « fêtes orgiastiques » qu'ils nous vantaient — libératrices de rien du tout si ce n'est, vaguement, d'un prurit, pour un court instant —, véritables motivations qui furent : la jalousie, et puis finalement, comme toujours, la misère de l'enfance — ; des choses auxquelles il eût mieux valu, pour eux, faire face à vingt ans, plutôt que d'aller écrire, comme les situs, dans le premier numéro de leur revue, résumant le programme de l'époque du mercantilisme qui s'ouvrait : 

« Il faut donc envisager une sorte de psychanalyse à des fins situationnistes, chacun de ceux qui participent à cette aventure devant trouver des désirs précis d’ambiances pour les réaliser, à l’encontre des buts poursuivis par les courants issus du freudisme. Chacun doit chercher ce qu’il aime, ce qui l’attire (et là encore, au contraire de certaines tentatives d’écriture moderne — Leiris par exemple —, ce qui nous importe n’est pas la structure individuelle de notre esprit, ni l’explication de sa formation, c’est son application possible dans les situations construites [c'est moi qui souligne cette dernière phrase]). On peut recenser par cette méthode des éléments constitutifs des situations à édifier ; des projets pour le mouvement de ces éléments. »

Publié en juin 1958, ce texte pourrait être un slogan pour l'ultra-libéralisme qui allait venir :

« Ce qui importe n’est pas la structure individuelle de votre esprit, ni l’explication de sa formation, c’est son application possible dans les situations bien construites grâce à (faire suivre par le nom d'une marque quelconque) »  

C'est un point le fait que j'y ai écrit que la révolution sexuelle n'avait pas eu lieu qui, depuis la publication du Manifeste sensualiste, a estomaqué tous les imbéciles : de pauvres gosses, filles et garçons, dont j'aurais pu faire partie et que pour certains j'ai bien connus, ayant acquis une structure caractérielle misérable, un surmoi sadique ou castrateur, de la façon que l'on a vue, ont tourné en rond dans leur nuit en faisant semblant d'y jouir, apeurés d'aimer, impuissants et impuissantes d'abandon affirmatif et sentimental dans l'amour, dans un monde où rien ne le permet. Et qui ont ouvert la voie à l'exploitation marchande de la misère amoureuse. Idiots utiles quand ce ne fut pas petits entrepreneurs d'un ultra-libéralisme esclavagiste-maquereau.

Résultat : tout pour le troupeau préformaté en goguette, rien pour la houle sentimentale.

Arété me dit : 

En fait, les libertins idylliques ont peu à voir avec ce qu'on appelle aujourd'hui les "libertins".

Peu en effet, si ce n'est qu'avant d'accéder au septième ciel, on passe par le rez-de-chaussée, et même aussi par les caves. 
Les premiers connaissent donc et malheureusement ce dont parlent les seconds, mais l'inverse n'est pas vrai. »

Casanova à ce moment-là s'est exclamé :

J'y suis ! Vous êtes des libertins issus de la branche des Courtois, inspirés par Ovide, tandis que les autres seraient plutôt de la branche des Discourtois pour le moins , dont la figure emblématique est ce marquis embastillé, à propos duquel on organise à Paris, en ce moment, une exposition, dont André breton, je crois, est le commissaire !
Il faut absolument que vous rencontriez un ami qui fut longtemps à la Renaissance professeur ici, enfin à Padoue : Agostino Nifo. Je viens de le croiser dans Santa Croce, en venant, permettez-moi de l'appeler… Son De Pulchro et amore vient d'être traduit en français, il connaît parfaitement Arété et Aristippe, vous pourrez vous expliquer… »

Giacomo, très emballé par cette idée, a pris la main d'Arété.

Billie souriait, on venait de lui apporter une glace. Pour elle, le sensualisme était une histoire de Français, mais qu'il y eût dans l'affaire des Cyrénéens et des Italiens, cela lui plaisait bien. Que les Allemands n'y apparussent pas ne l'étonnait pas.

Héloïse, en prévision de notre nouvel invité, a commandé du vin.

Aristippe a demandé à Casanova si cet Agostino Nifo était un autre genre de sensualiste.

Je voyais les deux Allemands tendre l'oreille, et, peu à peu, se rapprocher.

En m'adressant à Casanova, j'ai demandé : « André Breton, commissaire ! Vous êtes sûr ! »
 
Avant qu'il n'ait eu le temps de me répondre, le vin est arrivé.

Le service était décidément parfait.





Le 28 novembre 2014





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