vendredi 27 octobre 2017

Nietzsche rêve et boit — au Lineadombra














« Sans vouloir relancer notre ami — elle désignait Nietzsche — et en y réfléchissant bien, vous avez donné, avec les résultats de vos recherches sur l'amour et le merveilleux, sur la noblesse et la grâce — tels que vous les avez publiés dans votre Manifeste Sensualiste (paru au printemps 2002) – car il n'y a rien dans tout ce que vous nous exposez ce soir (ni dans les archives de votre Bureau) que vous ne nous ayez déjà exposé de façon lapidaire dans ce bref et dense ouvrage —, vous avez donné avec l'exposé des résultats de vos recherches, dis-je, le sens de la vie pour une humanité qui serait débarrassée du travail et donc de toutes les formes de « malvenus » — ainsi que Friedrich les nomme — qui vont avec, et peut-être même aussi de quelques-unes des injures que le temps fait aux hommes, puisqu'il semble bien que, dans l'époque qui s'ouvre, cette « amélioration » du « troupeau », amélioration qui pour notre cher ami ne pouvait être possible que, d'une part, par le rejet de ce qu'il nomme la morale des chândâlas, des faibles — ses « malvenus », donc —, morale représentée pour lui par le platonisme, enfin par sa version populaire, c'est-à-dire par le christianisme, et, d'autre part, par la domination des forts au moyen, si nécessaire, de la guerre, il semble bien que cette sélection « à l'ancienne » soit en passe de laisser la place à une sélection génétique, pour ainsi dire ab ovo — par la logique non pas nietzschéenne mais tout simplement marchande.

Par ailleurs, j'ai lu ce que vous écriviez à votre ami à propos de l'automatisation totale du processus de production à quoi tend irrémédiablement le capitalisme, et qui en représente la contradiction fondamentale que Marx avait évoquée dans ses Grundrisse et dont il pensait qu'elle mettrait fin à ce système d'organisation du monde, des hommes et de la vie basé sur l'extraction de la plus-value du travail humain, et fin, également, à l'exploitation de ce dernier. Une hypothèse qui vous préoccupait beaucoup, il y a une quarantaine d'années, et qui préoccupe le moment présent puisqu'elle semble pouvoir trouver une réalisation, au moins partielle, à l'horizon des prochaines décennies… si la fourmilière ne s'étouffe pas, ne s'empoisonne pas, ne s'entre-détruit pas, ne s'entre-dévore pas d'ici là…


Si les hommes doivent être remplacés dans toutes les tâches de la production — de la conception à la réalisation pratique, de la distribution à la maintenance —, s'ils doivent laisser les places de médecins, de savants, d'organisateurs de la gestion du monde et des affaires publiques à des machines — et l'on sait que, déjà dans votre époque, les opérations les plus pointues de la neurochirurgie cérébrale sont effectuées par des automates – que cornaquent, certes encore mais pour combien de temps… ?, des chirurgiens —, si les hommes, donc, doivent se trouver libérés — enfin dans cette hypothèse — de toutes ces tâches, qui selon le système des Lois de Manou, cher à notre ami, sont le fait des castes inférieures (chirurgiens compris), et si, dans le même mouvement, ils sont en mesure d'atténuer les injures que leur fait le temps, tout en étant capables d'éviter celles dont ils héritent à la naissance, il est évident que l'on comprend mieux pourquoi vous avez décidé de présenter le résultat de vos recherches sur l'amour et le merveilleux, sur la grâce et la noblesse dans le cadre de ce que vous appelez l'Avant-garde sensualiste, — dont votre Manifeste sensualiste me paraît en quelque sorte le programme. D'ailleurs, il me semble que vous l'ayez très clairement exposé, à la page quarante-sept de ce Manifeste. Permettez-moi de vous citer »


« Comme on le sait le vrai ne se manifeste que lorsque son temps est venu ; c'est pourquoi il ne se manifeste pas trop tôt et ne trouve pas un public sans maturité pour le recevoir. Et c'est donc assez logiquement au fond qu'apparaît la théorie sensualiste à ce moment précis où l'humanité, en train de s'unifier, dont les différences culturelles s'estompent et s'estomperont toujours davantage au fil des décennies et dans le cours du millénaire qui s'ouvre, se devait d'avoir une compréhension à la fois théorique et poétique d'elle-même, de la vie, du sens de la vie, de l'amour, qui lui permette, enfin, alors que la production des objets devient de plus en plus la fonction des objets et qu'elle s'en trouve par le fait libérée, d'entamer, pour reprendre cette terrible expression qui sent son dix-neuvième siècle, « la production de l'Homme par l'Homme » c'est-à-dire en fait de commencer l'humanisation, le beau raffinement des Hommes ».


Nietzsche avala encore une vodka — qui venait de lui être servie – il buvait vraiment comme un Polonais – d'un trait —, et s'en trouva tout ragaillardi : « Et de fait, un PDG de l'industrie automobile faisait, cet été, remarquer sur le ton de la plaisanterie que dans vingt ans il n'existera plus de chauffeurs de taxi, dit-il.


Un journaliste intelligent eût pu lui rétorquer qu'il n'existera pas davantage de dirigeants d'entreprise — automobile ou autre —, répondis-je. Ils auront été remplacés par un être gigantesque et tout-puissant, capable — d'un même mouvement, pour ainsi dire — de forer la terre pour en extraire les minéraux nécessaires à la production de ses marchandises, de les remonter à la surface, de les trier, de les transporter, de les fondre et de transporter à nouveau le résultat obtenu en d'autres points stratégiques de son « être », afin qu'il puisse, dans un premier temps, les y façonner avec une précision impossible à l'homme, puis les assembler et les peindre avec une agilité, une rapidité et une aisance elles aussi inhumaines, tout en travaillant, dans une myriade de laboratoires de recherche concentrés dans quelques serveurs, à l'élaboration de prototypes nouveaux, conçus selon les désirs — inconnus d'eux-mêmes — de milliards de consommateurs, évidemment connectés de naissance, dont il connaîtra, par avance, les variations de goût ainsi que les sautes d'humeur, milliards de consommateurs— bien sûr rebelles et individualistes à mort — tout à fait semblables en cela aux sardines ou aux étourneaux.

Cet être fabuleux — que l'on voit déjà mais dont certains pensent que la perfection se trouve gâchée par cette viande humaine que j'évoquais que l'on trouve encore dans ses rouages… —, cet être fabuleux, dis-je, répondra dans le même temps — et dans toutes les langues de la Terre – et même d'ailleurs — à tous les journalistes qui voudront l'interroger, mais bien entendu il n'existera pas plus de journalistes que de dirigeants d'entreprise ou que de chauffeurs de taxi mais bien plutôt un être gigantesque capable de forer la Terre pour en extraire les informations nécessaires à la production de ses marchandises, de les remonter à la surface du temps pseudo-cyclique contemplé, les façonnant avec une précision impossible à l'homme, puis les assemblant et les peignant avec une agilité, une rapidité et une aisance elles aussi inhumaines, les adaptant aux désirs — inconnus d'eux-mêmes — de milliards de consommateurs, évidemment connectés de naissance, dont il connaîtra, par avance, les variations de goût ainsi que les sautes d'humeur, milliards de consommateurs — bien sûr rebelles et individualistes à mort — tout à fait semblables en cela aux sardines ou aux étourneaux.

À la Rimb', Nietzsche approuva : « La race inférieure a tout couvert — le peuple, comme on dit, la raison ; la nation et la science. »
La main-d'œuvre !
Quel siècle à mains !
Salauds de pauvres ! »

Et il commanda une nouvelle vodka.


Je poursuivis :


« La "main-d'œuvre" — la raison même de l'esclavagisme —, quelques millénaires de patriarcat-esclavagiste-marchand ont suffi pour la créer, la voir croître et se multiplier. Quelques siècles de machinisme infernal et intensif finiront peut-être par suffire pour renvoyer ces masses d'esclaves au néant dont elles n'auraient jamais dû sortir.


Billie demanda : « Cet être gigantesque quel sera son nom ?

Hubert-Bob, sans doute !

Et la « main-d'œuvre » politique, quel sera son sort ?

Probablement identique ! Remplacée par le grand gestionnaire cybernétique dont nous parlons ! Disparition des esclaves et disparition des contremaîtres financiers et de leurs servants politiques et autres propagandistes politico-cultureux !, lança Nietzsche très énervé, qui n’appréciait ni les culs-terreux ni les cultureux dont il disait que les premiers faisaient le fumier dont s'extrayaient péniblement, prêts à toutes les bassesses — les seconds. Et, sans vouloir lui donner raison, lorsque je considérais l'origine sociale de la plupart des peigne-cul médiatiques que j'avais vus s'agiter ces dernières décennies — vendus, avant même que d'avoir été achetés —, il m'était difficile de lui donner tort.

Que restera-t-il ?, demanda-t-elle encore.

La « main-d'œuvre », prisonnière de la division du travail, on connaît ses positions : lyrisme béat ou thanatophilie barbare des superstitieux de l'Être — sous quelque forme, religieuse, scientifique etc., qu'on se le représente —, nihilisme accablé des thanatophobes et autres superstitieux du Néant. Qui n'en sont pas moins dangereux. Pour la « main-d'œuvre » — cette masse d'injouissants, cette plèbe d'en haut ou d'en bas, qui dirige les multinationales, les banques, ce qui reste des États – ou qui les subit tous à la fois –, qui fait le gladiateur sportif ou la vedette médiatique, politique ou financière, ou seulement le spectateur de base —, c'est toujours l'injouissance.

Qu'ils crèvent tous ! Finissons-en avec cette racaille, et d'en-haut et d'en bas ! Et puis, ces milliards de cons, où trouveront-ils l'argent pour acheter les saloperies qu'on leur vend, quand les robots les auront remplacés ! Où c'est-y qu'ils vont le gagner ! Quelles « boites » pourront-ils monter quand ces mêmes robots joueront à ces jeux idiots du Kapital dans les palaces — à leur place ! Il va falloir qu'ils apprennent à vivre les passions affirmatives — libres de tout — ou qu'ils pourrissent sur pieds, cette bande de sacs à merde, tous complotistes de mes deux — qui auront trouvé plus fort qu'eux ! À la niche les glapisseurs de Dieu, de la bonne combine et du gros pèze ! Chacals de l'usurerie — obsolètes cause logiciel —, capitaines d'industries toutes pourries qui se seront fait concurrentiellement hara-kiri et qu'auront p'us le rythme de la cyberindustrie, vieux féroces atroces qui roulent en carrosses, masses de supporters avariés, toujours prêts à beugler à la furie des pièges à cons. Hors de ma vue ! Verrues ! Aux poubelles de l'Histoire, les fanatisés de l'idolâtrie, diffuse ou concentrée ! Et qu'on vide bien les poubelles dans le tout-à-l'égout sans oublier de tirer la chasse ! »


Voilà, c'était reparti ! Avec toutes ses belles remarques, Arété nous l'avait relancé : non seulement il voulait de nouveau tout buter mais en plus ce n'était plus le dialecte mais le Céline qu'il s'était mis à parler. Ivre et grossier.

Céline, lui, le vrai, à la table à côté, se tapait sur les cuisses de voir Nietzsche qui, d'être tellement monté dans les tours, en avait perdu l'hélice, et il lui disait : «  Mais sauve-moi au moins mes danseuses, nom de Bleu ! Mon vieux Nietzsche ! Sauve au moins mes danseuses, que j'te dis ! », ce qui faisait rire Arletty qui l'avait rejoint et lui tenait compagnie de son beau rire de titi, et qui disait avec malice :  « Mais il a plus d'hélice, hélas, c'est là qu'est l'os ! », mais Nietzsche entendait plus rien, tout à son poème.

Mine de rien, je le soupçonnais d'avoir lu, de Marx, les fameux Grundrisse. Certes, Marx avait déclaré ne pas être marxiste, mais Nietzsche ? Personne ne lui avait posé la question ! Bien sûr, je plaisante : il avait si souvent proclamé son mépris des socialistes et autres anarchistes que la question ne se posait pas. Cependant, l'un et l'autre avaient voulu que fût dépassé l'homme tel que nous le connaissons depuis ce que j'appelle, avec d'autres, le patriarcat-esclavagiste-marchand. Pour l'un comme pour l'autre, l'homme ne pouvait être un homme — qu'on l'appelât surhomme ou homme total — qu'à partir du moment où il n'était plus ustensilisé. Évidemment.

Pour Nietzsche, il était nécessaire que les forts instrumentalisassent les faibles ; pour Marx, une parfaite égalité devait commander, une fois que serait supprimé le prolétariat (c'est-à-dire les salariés) grâce à l'automatisation du processus de production — car telle était son utopie : la suppression du prolétariat – et non sa dictature, comme les cons l'ont parfois compris — mais l'un et l'autre se seraient accordés sur la non-humanité de celui qui ne s'appartient pas. Et là, d'un coup, avec la « robolution » qu'il n'avait — à ma connaissance et à l'inverse de Marx — pas vue venir, Nietzsche entrevoyait une autre possibilité : la suppression pure et simple des « malvenus ». Plus besoin du système hindou des lois de Manou ! Grâce à l'Hubert-Bob, l'Übermensch allait enfin pouvoir se déployer.

Cela le faisait rêver.

Sa réflexion avait été plus « philosophique » que « matérialiste » : pour lui, il s'était agi de dépasser le nihilisme. Et, cyclothymique, il savait de quoi il parlait — quand il parlait de nihilisme.

Avec cette simple formule : « Rien ne se perd — tout se transforme », et la notion d'éternité, il avait redécouvert, après d'autres, la pensée de l'Éternel Retour — qui était aussi l'éternel retour de son énergie… — et fait exploser le petit théâtre, à l'imagination si étriquée, du nihilisme schopenhauerien — montrant par la même occasion les malheureux non-dits philosophiques sur lesquels il reposait.

Pour Nietzsche, le monde était éternel et infini, et toutes ses combinaisons du fait de l'éternité et de la conservation de la masse et de l'énergie s'en étaient déjà produites : c'était une immense symphonie, achevée, mais toujours en train de se jouer pour la première fois, qui brûlait d'un feu éternel, produisant une infinité d'escarbilles qui étaient autant de possibilités d'univers et de vies — dont nous ne connaissions rien, sinon ce que nous en vivons – c'est-à-dire vraiment rien. Toutes les combinaisons avaient été et seraient possibles — les pires comme les meilleures —, seulement il n'y avait ni pire ni meilleur car cette fabuleuse danse héraclitéenne se dansait par delà le bien et le mal.


La théorie sensualiste n'avait pas eu à s’occuper de cela : dépasser le nihilisme. D'une part parce que rien dans mon histoire n'a pu imprimer sa détresse dans mon esprit et dans mon corps au point de m'amener au désespoir — ce qui paraîtra aberrant lorsque l'on sait que la philosophie a souvent été, et est toujours, ce lieu se réfugient beaucoup d'esprits frappés par la thanatophobie (que l'on pense, par exemple, à Heidegger…), d'autre part parce quvingt ans j'ai commencé à explorer radicalement et primalement ce que mes jeunes années avaient pu me donner de détresse — de sorte qu'il ne m'en est pas resté pour en faire de la philosophie commercialisable et bien dans l'air du tempsou, mieux encore, de la littérature, quand celle-ci n'est plus, ou presque plus, que l'exploitation, ad nauseam, des traumatismes du passé, précieusement conservés et exploités par les traumatisés puisque c'est ce qui leur permet de briller et de manger — et, enfin, parce que d'emblée — pour parler cette fois du plan des seules idées, et non de celui des traumatismes qui les inspirent — j'étais parti, grâce à Nietzsche, des « passions affirmatives » — c'est-à-dire du point où il avait été interrompu dans sa course.

Du coup, la volupté contemplative — la contemplation née de la volupté et la volupté née de la contemplation — expérimentée dans l'enfance et retrouvée grâce à l'analyse avait pu rapidement s'imposer à moi comme le sens de la vie, — moi que n'avait jamais tourmenté la thanatophobie, et qui avait évité, grâce à Debord et Sanguinetti, la rage thanatophilique héritée de Bonnot.

À l'inverse, la volonté de puissance nietzschéenne avait toujours dû lutter, inconsciemment, contre le nihilisme, puisque Nietzsche n'avait pu explorer les racines idiosyncrasiques de ses propres abattements nihilistes. Encore une fois, parti d'où il était tombé, et surtout primalement allégé, c'est beaucoup plus légèrement que j'avais pu m'engalanter : il le savait et l'avait depuis longtemps compris. 

 Et il continuait son poème dithyrambique :

« Avec cette révolution de la robotique, finie la rage peaurougesque de travailler. Les belles parties de campagne auxquelles nous allons pouvoir nous adonner, mes chers amis ! Et sans plus avoir besoin de prétexter que cela favorise la santé.

Casanova et Arété approuvaient.

Vous, Vaudey (en public comme en privé, nous nous étions toujours voussoyés), votre amour contemplatif — galant (qui représente, vous le savez, ce que pouvait donner de mieux la civilisation occidentale, dans la version aristocratique du catholicisme français — ces Français qui ont toujours inventé l'amour, ce que vous ne faites que perpétuer avec votre « libertinage idyllique », qui donne toute l'importance ((à vos yeux…)) de la femme, qui pose son égalité, dans la volupté contemplative, avec l'homme, libertinage idyllique qui est tout à la fois issu de l'héritage d'Ovide, des Courtois et des Galants, en même temps qu'il est nourri par cette passion de la vérité dont j'ai parlé, qui vous fait faire la généalogie de l'injouissance ((psychanalyse, analyse reichio-primale etc))), eh bien, mon cher Vaudey, votre amour contemplatif — galant, il va enfin pouvoir se déployer. Et les meilleurs, ceux qui resteront, au cas où ils ne sauraient que faire de leur temps, réapprendront, de vous, à jouir du Temps — ce que savent naturellement faire tous les beaux enfants —, et même à en jouir par le délicieux chemin de l'amour charnel ce qui jusqu'ici était inusuel ! »

On pouvait toujours rêver…

Ceux qui n'étaient pas les meilleurs, comment comptait-il s'en débarrasser ? J'attendais la suite… Il avait certainement son idée.



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Poésies III (3 juillet 2012)











R.C. Vaudey. Poésies III


Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 





Il n’est pas difficile de définir l'amour. Ce qu'on peut en dire, c’est que dans l'âme c'est une passion, dans le cœur c'est une tendresse, et dans le corps une ardeur puissante et délicate de s’unir à ce que l'on aime au travers du mystère de l’extase harmonique.

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Nous ne pouvons ignorer un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions, mais seulement le cacher au fond du cœur.

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On peut trouver des femmes qui ont entendu parler de libertinage idyllique; mais il est rare d'en trouver qui l’aient jamais connu.

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Il n'y a qu'une sorte d'amour sensualiste, et il n’y en a même pas de différentes copies.


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La jouissance prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui accole, et où elle n'a non plus de part que le Doge à ce qui se fait à Venise.

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Ce que, le plus souvent, les Hommes ont nommé amour n'est qu'une société, qu'un ménagement réciproque d'intérêts, et qu'un échange de bons offices; ce n'est enfin qu'un commerce où l'amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner.

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Le caractère n’est pas, comme on le croit encore parfois, le développement des qualités individuelles premières, sensibles et poétiques, mais bien leur décomposition et leur refonte entière. C’est un second édifice, bâti avec les décombres du premier dont on retrouve parfois les débris, avec un plaisir mêlé de surprise. C’est celui qu’occasionne l’expression naïve d’un sentiment naturel qui échappe à un être que l’on croyait avoir été totalement cuirassé par la souffrance et l’adversité. C’est comme un fragment d’ancienne architecture dorique ou corinthienne, dans un blockhaus.


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Les plaisirs harmoniques enseignent aux hommes à se familiariser avec les femmes ; et réciproquement.

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Nos contemporains ont si peu de sens qu’ils se trouveraient ridicules d’aimer l’amour, la poésie.

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L’amour exige des soins. Il faut être souple, amusant, n’offenser jamais, plaire sans effets, ne se mêler que du plaisir et déserter les affaires, cacher son secret, savoir s’égayer au lit et à la  table, et jouer des mots et des idées sans quitter sa chaise : après tout cela, on peut croire plaire.
Combien de joies et de jeux ne pourrait-on partager, si on osait aller à l’amour avec la même énergie que l’on va chaque matin à la guerre « économique ».

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Quelques folles et quelques fous se sont dit dans une orgie : il n’y a que nous qui soyons le vrai de la vie charnelle des Hommes ; et on les croit.

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Les Libertins-Idylliques ont le pas sur les libertins, comme ayant l’honneur de représenter les Hommes poétiquement riches.

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Les Libertins-Idylliques seraient presque seuls à parler de l’amour charnel, sans les libertins qui s’en piquent.

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Celui ou celle qui s’habille le matin avant huit heures pour entendre plaider à l’audience, ou pour voir des œuvres étalées au musée, ou pour se trouver aux répétitions d’une pièce prête à paraître, ou qui se pique de travailler, est un être auquel il manque la jouissance, la contemplation et l’amour.
                                                                                      
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L’amour, ordinairement, va de la médiocrité à l’horreur et de l’horreur à la médiocrité.

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L’amour est la relation où le plus humble et le plus commun des Hommes est une personne.

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L’amour est une hypothèse que le cœur, lorsqu’il est solitaire — et noble —, déploie autour d’une belle rencontre.

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Peut-être qu’après tout, la meilleure justification des Libertins-Idylliques est l’évident besoin d’ « amateurs » de l’art de vivre, de jouir et d’aimer.






Le 3 juillet 2012.




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