lundi 26 janvier 2015

De l'horloge de l'Apocalypse et des jouisseurs contemplatifs — galants




Aristippe, alors que la messe commençait à toucher à sa fin, me demanda :


« Il y a quelques heures de cela, lorsque nous sommes arrivés au Lineadombra, alors que nous parlions des racines historiques et philosophiques de ce que vous appelez l'injouissance, vous avez précisé que vous pensiez que "ces considérations ont peu d'intérêt dans les conditions actuelles, qui voient et vont voir des affrontements et des effondrements géo-politiques d'une magnitude encore inconnue", et, parlant de vos dérives, vous avez même précisé : "avant nous, la notabilité des pubertaires-libertaires, qui auront été les chiens de guerre de l'américanisation du monde ; après nous, le déluge du monde géré par la technique du chaos ! Une sorte de colonialisme anti-colonialiste, qui loin d'être primaire est très favorable au lobby militaro-industriel !" 
Pensez-vous que ce à quoi nous assistons soit la manifestation de votre théorie de la gestion du monde par la technique du chaos ? », me demanda-t-il.

« Mon cher, répondis-je, je le crains. Certes, "il est difficile d’appliquer le principe Cui prodest ? dans un monde où tant d’intérêts agissants sont si bien cachés. De sorte que, sous le spectaculaire intégré, on vit et on meurt au point de confluence d’un très grand nombre de mystères." — ainsi que l'a si parfaitement énoncé notre voisin de table —, mais on ne voit pas pourquoi ce qui est appliqué avec tant de profit partout ailleurs serait épargné aux Européens, — qui l'ont déjà subi deux fois au siècle dernier.

Cette technique ne crée pas ex nihilo les antagonismes : elle exacerbe ceux qui sont latents — l'argent et les propagandistes servent aussi à cela —, et elle permet de ramasser la mise non seulement à la fin de la partie, si j'ose dire, mais également dans la préparation et dans le déroulement des conflits qu'elle entraîne.

La technique de la conquête — ou de la domination — par la manipulation et l'exacerbation des rivalités, entre les communautés religieuses, les ethnies, les clans, n'est pas neuve : c'est elle qui avait déjà permis à Jules César de gagner la guerre des Gaules. Mais au moins les Romains avaient-ils instauré, à cette époque, une Pax romana. Alors que l'on ne voit rien qui pourrait ressembler à quelque chose s'en approchant dans le chaos — qui ne peut aller qu'en s'amplifiant — du temps présent.

Mais, pour le dire tout net en parlant crûment, toutes ces affaires de manipulations, de complots et de « neo-philosophes » médiatiques, ou d'agents « littéraires » double ou triple, m'emmerdent.
Qu'importe qui tire les ficelles, et qui est la marionnette de qui et de quoi. Toutes ces histoires sont des histoires d'injouissants délirants — lisez les livres qu'ils écrivent ou ceux auxquels ils croient —, impuissants du libertinage idyllique — qui va des simples joies de l'amitié jusqu'à la puissante sensation de la vie dans l'accord – poétique et sans voix – au monde —, injouissants qui sont nés et baignent depuis toujours dans cette guerre des sexes plurimillénaire, rendus fous par les pulsions secondaires prégénitales, sadiques ou masochistes, qu'elle entraîne et qui la reproduisent en retour, pulsions que l'inhibition de la génitalité attise encore, infernalement, en eux — qu'ils s'y abandonnent hystériquement, ainsi que le font les tenants de l'ultra-libéralisme occidental – et la plupart de ses opposants, tout aussi bien – ou qu'ils essayent de les refouler grâce à leur Père sévère et tout-puissant – comme le font tous les bigots du monde, de quelque sorte qu'ils soient –, Père sévère et tout-puissant au nom duquel ils finissent toujours par leur donner libre cours.

Qu'ils aillent au diable — et ils y vont — avec toutes leurs bondieuseries — athées, croyants, spiritualistes, matérialistes, et tous leurs dieux et tous leurs saints patrons — ; et il est difficile de dire si ce sont les bondieusards ou les techniquards qui les y entraînent le plus vite.

L'Homme est un sensualiste, un jouisseur contemplatif — galant ! Il aura toujours son avenir devant lui lorsqu'il suivra cette voie, mais il l'aura dans le dos chaque fois qu'il s'en détournera ! J'ai dit ! »

Aristippe — qui ressemblait étrangement à Orson Welles, dont il avait la voix — a levé son verre et a tonné :

« Aux jouisseurs contemplatifs — galants ! »

Nous l'avons tous imité — sans hésitation.





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