dimanche 21 décembre 2014

Documents relatifs à la fondation de l’Avant-garde sensualiste, — le 15 décembre 1992









SUR LA PLAGE DU CIEL
L'ÂME ÉTOILÉE...


Celle qui ouvre ton cœur
Que tu aimes de toute ton âme
Sans ombre
L'esprit clair
Et tendre
La femme que tu aimes
Sans penser 
Puissamment 
Profondément
Sans arrière-pensées
Avec cette passion sincère
Dans le jeu, les rires
Et l'immense sérieux du plaisir, sans rire, en riant,
Celle qui ne t'a pas blessé
Que tu n'as pas blessée
Celle qui ouvre ton cœur, ton corps, mon âme, celle qui efface tout le reste, ramène le vrai, l'être, belle beauté convulsive, tendre et puissant abandon
Celle qui éclaire tout le reste
Explique sans rien dire le faux
du reste
Celle que tu aimes corps et âme
Bavard mais étoilé
Celle qui parsème ton âme dans les étoiles
Tu y es !
Celle qui vibre longtemps en toi
La femme qui te respire avec son ventre de femme, de fée
Celle dont tu irrigues le cœur de ton âme
Fleur ouverte après l'ondée
La femme au ventre source ruisseau fleuve océan houle marine vague raz-de-marée
Celle qui te laisse sur la plage du ciel l'âme étoilée
Celle que tu peux aimer, que tu n'as pas blessée, qui ne t'a pas blessé
Celle qui t'accueille, t'aspire, te fond, que tu accueilles remplis que tu fonds
La femme de ton âme
Celle avec qui tu découvres la vérité de la vie jeu sentiment désir puissant beauté torride
Flamme feu passions désir désir don abandon innocence des sentiments des sensations
Pure délectation
Celle avec laquelle tu goûtes la vie, la vraie vie
HA ! La belle vie !
Celle que tu enivres, qui t'enivre tous deux chevauchant la belle vie
Tous deux se fondant dans la belle vie
Laisse la vague, suis la houle, suis mon cœur, mon cœur, je suis ton cœur, laisse parler ton âme, je laisse parler mon âme, toi qui ne crains rien de moi, moi qui ne crains rien de toi
Ouvre le monde, suis ma route terre profonde, je remplis ton âme, tu emportes la mienne
Ô mon âme !
Nul n'y résiste source ruisselante fleuve vague marée raz-de-marée, emporte nos âmes
Nos âmes maintenant étoilées, beauté convulsive totale, corps et âme sans pensée
Sans arrière-pensée
C'est la vie !
C'est la vie !
Mon âme extase pleine éparpillée mêlée sublime semblable
Reste sur la plage du ciel
Mon âme étoilée !
La belle, la puissante, la tendre unité, et même des corps l'étonnante synchronisation dans les vagues
Mouvements de la langueur...
Il faudra encore bien du temps, du temps de temps, du temps de rêve, du temps de vie, de vraie vie pour que ce qui s'est si puissamment uni peu à peu retrouve sa propre unité

L'innocence de ton âme, de son âme dans l'extase emporte à l'unité du monde et des amants, et puis, peu à peu, suit le retour à la singularité, mais à la singularité éclairée épanouie ravie émerveillée attendrie
Suis ton âme, mon âme, aime de ton eau pure, de ton cœur tendre, puissant, bel animal raffiné
Aime de ton âme claire tendre sans pensée, sans arrière-pensée
Aime comme on doit aimer
Puissant et bel animal
Raffiné diamant du monde
Amant du monde
Aimant la vie
Aimant ta femme
Aime de ton âme claire
Bel et tendre, raffiné, animal
L'amour la beauté la poésie
Et tout ce qui s'ensuit...

À celle que j'aime avec mon âme sans arrière-pensée tout feu tout flamme bavard étoilé
À toi Héloïse




 Le 15 décembre 1992







Sur la plage du ciel l'âme étoilée

 15 décembre 1992
acrylique sur toile
130 x 50 cm






CANDOLIM


Sur la mer
Having played
Sur la mer
Aux larges épaules
Torse ample
Sur la mer
Le regard posé
Sur la mer
De la tête aux pieds
Sur la mer
Au sable de grillons
Sur la mer
Aux caresses dans les mains du sable écoulé
Sur la mer au petit puits d'enfant
Sur la mer au rivage d'infini
Sur la mer aux rivages au lointain profond
Sur la mer au sentiment d'océan
Sur la mer
Aux larges épaules au torse gonflé
Sur la mer toutes voiles gonflées
Sur la mer puissant tendre aimé
Aimant
Sur la mer le regard posé
Tendre aimant aimé
Sur la mer
Force inimitable
Sur la mer
Couleur d'or
Sur la mer
Amant d'or
Pénétrant caressant glissant gonflé dressé tendrement caressant pénétrant glissant
Sur la mer
Amant d'or
Prend l'or du Temps
Prend l'air du Temps
Bel amant




 Le 21 février 1993










mardi 16 décembre 2014

Plaisir d'amour








Plaisirselon Lenôtre




 

Joie d'amour
Sautent ! Sautent !
Cabris !

C'est le petit air
Que j'avais au réveil :

Joie d'amour
Sautent ! Sautent !
Cabris !

Quelle grande joie !
Quel grand appétit !

Ce qui vous faisait rire
C'était ce que vous aviez trouvé dans le lit
En y entrant
En m'y rejoignant
Tandis que nous commencions
À nous frôler
À nous effleurer
L'un contre l'autre
Pour discuter comme des enfants
Sous la couette —
Et qui
— Aussitôt la trouvaille faite
Appelait à la fête
Aux folâtreries
Et à la badinerie
Ce pourquoi – après tout – sont faites
La vie, les siestes et les après-midi

Nous en riions énormément
Décidant aussitôt de jouer à la pâtisserie…
Et parmi tous les gâteaux
Nous avons choisi
Puisque nous avions le moule, la crème
Les noix et le rouleau
L'épeautre
Et la vanille
De nous faire un Plaisir
Selon Lenôtre…
Cela va sans dire…

Et entre mille baisers
Et mille caresses
Sans impatience mais fébriles tout de même
De tester notre recette —
Pendant que je pétrissais la pâte
Vous maniiez le fameux rouleau à pâtisserie
À l'origine de nos envies —
Tandis que j'allumais et s'échauffait le petit four…

Quand il nous a paru chaud à craquer
Et puisque la bûche était depuis longtemps prête
Finalement nous avions amélioré notre recette… —
Nous avons tenté d'enfourner notre gâteau

— Le paradoxe de cette pâtisserie-là
C'est qu'on s'en régale le plus à ce moment-là :
Lorsqu'on la cuit… —

Évidemment nous n'avions pas bien calculé
La taille du moule et de ce que nous devions y couler :
Le four était bouillant
Le moule ne rentrait pas dedans
Cela nous en laissait bouche bée

Bien sûr
En prenant bien notre temps
Nous avons fini par l'enfourner

Et nous étions déjà dans l'extase des confiseurs…
Quel bonheur !

Mais ce qu'il y a de magique
J'allais dire d'extatique… —
Avec le petit four dont je parlais
C'est qu'il est à chaleur tournante
Enveloppante
Une chaleur vibrionnante
Plongeante
Sans arrêt
Et qu'on le sentait façonner d'amour et comme avec un immense appétit
Le Plaisir en forme de bûche
Que l'on y avait introduit

C'est probablement à ce moment-là
Qu'est né ce
« Joie d'amour
Sautent ! Sautent !
Cabris »
Un air comme en chantent les pâtissiers
On le sait —
Quand ils perdent la raison
Sous l'effet des effluves lascives de la vanille Bourbon

Le danger cependant avec ce four-là
C'est le thermostat
Il n'en a pas —
Et s'échauffe tellement
Qu'il risque de vous lâcher
Avant que la cuisson de l'entre-mets ! ne soit terminée

C'est un risque que vous connaissez si bien
Que plus d'une fois
Vers la fin —
Vous avez voulu le sortir
Tandis que je vous taquinais pour l'y laisser…
Marivaudage suprême
Des pâtissiers qui
À l'extrême —
Jouent et s'aiment

Finalement j'ai arrêté de vous marivauder
Et nous nous somme rendus à vos raisons
En interrompant la cuisson
Pour laisser le petit four reposer
Avant qu'il ne soit totalement liquéfié

En l'orientant différemment
Nous avons repris l'intromission
De ce Plaisir tant désiré
Dont nous voulions bien sûr l'accomplissement

À la fin nous avons perdu le contrôle
Plus question d'être drôle —
Le four
S'est dilaté
S'est contracté
S'est ouvert en boule…
Il ne savait plus ce qu'il faisait
Il a fondu…
Le Plaisir qui y était
Dans ces conditions
A tellement gonflé
Que bien sûr la crème a coulé

Nous nous étions dans la Beauté convulsive
Et l'Extase édénique
Que donne le Plaisir réalisé
Aux pâtissiers
Lorsqu'à force de folichonner
On le sait —
Ils perdent finalement la raison
Sous l'effet des effluves lascives
De la vanille Bourbon


La pâtisserie, malgré tout, c'est tuant…
Et nous avons dormi comme des bûches trois heures durant


Mais au réveil
Quelle merveille 
De joie et de gaieté !

Et je chantais :
« Joie d'amour
Sautent ! Sautent !
Cabris ! »
Sans arrêt…


J'avais connu
Il y a longtemps —
Les effets des space-cakes
Faits avec l'afghan
Du fournisseur de l'ancien roi de l'Afghanistan
Que se procurait un contrebandier hollandais
Lorsque j'habitais le pays des fervents Catholiques goannais —
Mais il ne sont rien
En comparaison
De ceux que nous offre ce Plaisir
Ni vin ni fumée… —
Qui est le nôtre
Que l'on fait avec les ingrédients
Que l'on a sous la main
Si j'ose dire —
Dans notre grand lit d'amants

Mon amour
Avant de vous rencontrer
On peut le dire
Dans la recherche du Plaisir
J'ai parfois perdu du temps…
Mais je me console
Car je me rends compte
Que vous n'étiez vous-même
Alors qu'une enfant

Parfois
Frivoles
On rigole
En pensant à notre rencontre
[…
…]
Et on rit sous cape… de joie… comme des enfants…

Tout cela durera bien sûr ce que cela durera
Mais qu'est-ce qu'on aura ri…
Savouré la pâtisserie…
— Qui la suit

Aujourd'hui
C'était un jour d'été de Noël
Où nous nous sommes promenés dans l'Amour et la Beauté
Heureux et salués comme le sont les amoureux…
Unis par cette splendeur 
Du Ciel
Et la douceur de nos cœurs







Le 15 décembre 2014.





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vendredi 12 décembre 2014

Hors d'âge





Arrivant sur le ponton, Louis-Ferdinand a tout de suite remarqué les deux Allemands. D'un petit signe de la main, il nous a fait comprendre qu'il arrivait — après les avoir salués.

Casanova en a profité pour demander à Héloïse — qui n'en avait rien dit — ce qu'elle pensait de la pornographie, et si nous en avions l'usage dans notre forme — idyllique — de libertinage.

Héloïse, que je sentais, elle aussi, charmée par les manières plutôt directes du bel escogriffe, a d'abord tenu à préciser que, si elle partageait avec moi, depuis toujours, le goût exclusif de l'amour contemplatif — galant (je me suis permis d'intervenir pour rappeler que c'était à elle et à son grand caractère que nous en devions la découverte…), elle n'avait pas mes raisons théoriques pour élaborer, à la suite de Freud ou de Reich, ainsi que je le faisais, une analyse critique des différentes formes de la sexualité de ses contemporains ; et que, par ailleurs, elle n'en avait pas le goût.

Elle n'était pas moraliste — c'est-à-dire, au sens originel, elle n'étudiait pas les mœurs de son temps —, et encore moins moralisatrice.
Et, en me jetant un sourire, elle ajouta que même si, à l'inverse, elle me connaissait des prétentions de moraliste, elle savait bien que comme à elle-même nos contemporains m'indifféraient trop — et que j'avais reçu, et que je m'étais fait, une trop bonne éducation — pour que j'en aie à être moralisateur.

La façon dont les gens menaient leur vie sentimentale — entre adultes consentants – selon la formule consacrée – et tant qu'elle n'y était pas directement confrontée — ne l'intéressait pas.
Et, précisa-t-elle, pas davantage le reste de leurs activités — pour ce qu'elle en connaissait.

Vivant sur nos terres, à l'écart de la place publique, sereine, contemplative, ténébreuse, bucolique — comme Brassens l'avait si bien chanté —, elle n'avait d'ailleurs qu'une très vague idée de ce à quoi cette vie sentimentale contemporaine pouvait ressembler.

La dernière forme de pornographie qu'elle connaissait remontait au début des années 90 — à ses années de fac — et à ce qu'en diffusait à l'époque une chaîne cryptée. Et pour ce qu'elle avait pu en apercevoir depuis cette époque, elle avait cru comprendre que le genre s'était beaucoup envenimé — ce qui n'était pas pour lui plaire lorsqu'elle n'avait déjà pas goûté, alors, le rôle qui y était, en général, aux femmes assigné.

Elle précisa à notre cher ami vénitien, et pour que les choses soient bien claires, qu'elle était ni servante ni maîtresse, ni mère ni putain, ni boxeuse ni punching-ball, ni dominatrice ni soumise, que les numéros de cirque pas plus que les monstres de foire ne l'intéressaient… mais qu'elle aimait la danse… et qu'elle m'avait depuis toujours réservé l'exclusivité de son petit carnet de bal, ayant trouvé en ma personne — ce qui – nous en convenions, elle et moi, d'un sourire – ne se trouvait pas tous les jours sous les sabots d'un cheval — le cavalier qui lui convenait…

Le beau Vénitien apprécia le mot, qui lui rappela un peu le sien, quand, par le même hasard mais dans le même genre d'esprit, à Monsieur de Richelieu qui lui faisait remarquer qu'une actrice — pour laquelle il avait marqué de la préférence — avait de vilaines jambes, il avait répondu: « Dans l'examen de la beauté d'une femme la première chose que j'écarte sont les jambes. »

Pour lever toute ambiguïté, sans en avoir l'air, j'ajoutai que moi-même je ne dansais jamais qu'avec elle, et qu'elle était ainsi ma seule et unique cavalière…

Elle continua sans se démonter : « Même dans sa forme la moins violente et se voulant refléter le plus fidèlement un acte mené par l'amour — bien que provoquer la nostalgie sentimentale, précisa-t-elle, ne me semble pas le but de la pornographie, qui me paraît bien plutôt faite pour exciter encore davantage ce que notre cher R. C. appelle des pulsions prégénitales – à commencer par le voyeurisme – rendues mauvaises, dirait-t-il, par l'inhibition de la génitalitéet de la sentimentalité, tout aussi bien — même sous cette forme-là, donc, la pornographie me paraît fade.

S'en servir pour sa vie sentimentale serait un peu comme faire du karaoké en voulant imiter une chanteuse qui non seulement ne sait pas chanter mais qui en plus chante en play-back, accompagnée au piano par un machiniste de théâtre — remplaçant au pied levé le pianiste empêché — ne sachant pas jouer mais feignant, avec emphase et maladroitement, les gestes de la main de l'artiste sur le clavier. Le tout pour jouer du Clayderman. »

Casanova opinait du chef, tout en semblant essayer de se souvenir de ce qu'avait composé ce musicien — probablement allemand.

« Je ne sais pas s'il y en a de bons, continua-t-elle, mais plus généralement la vie de mes contemporains me paraît comme un mauvais karaoké. Et pas seulement dans ce domaine.
Singer passionnément ne me semble pas la meilleure chose que l'on puisse faire, mais singer passionnément me paraît être leur principale occupation, — et, pire encore, singer passionnément ce qui est mauvais. Au sens où l'on dit d'un chanteur qu'il est mauvais. »

Casanova acquiesça.

Elle poursuivit : «  La vie amoureuse en Occident après avoir été déterminée par la religion, l'est aujourd'hui par le commerce. Qui en est une autre, tout opposée.

Une vie sans otium, et donc sans flottance — ainsi que, pour ma part, j'ai nommée cette vacance poétique de l'esprit et du corps, que R. C. appelle « jouissance du Temps », et les Japonais « satori » —, une vie dévorée d'une façon ou d'une autre par l'organisation du monde tout entière centrée autour du négoce — qui, aujourd'hui, n'y est pas assujetti et ne le sert pas, d'une manière ou d'une autre ? —, voilà, me semble-t-il, qui explique, en partie, les formes bizarroïdes que prend la « vie amoureuse » chez nos contemporains : ils ont d'autres choses à faire — qu'on leur fait faire, pour lesquelles ils sont programmés, qu'ils plébiscitent des deux mains ou qu'ils inventent — que de cultiver l'art d'aimer. » 

« Et de l'otium aujourd'hui, ajoutai-je, qui, hors quelques rares gentilshommes de fortune — même pessimistes —, s'en soucie ; de sorte que dans le monde sadien du libre-échange, l'échangisme sadien est de mise. Un objet chasse l'autre : marchandise oblige. Réflexe d'employés interchangeables et de consommateurs capricieux, tout à la fois. Quand il ne s'agit pas de simple troussage de domestiques — pour le dire comme l'a dit de façon lumineuse un médiatique. Ou bien encore de la guerre des sexes, des classes, des castes et des races continuée par d'autres moyens.

Le monde dans lequel nous vivons est fait des rêves des usuriers, de leur représentants de commerce, de leurs propagandistes et de leurs courtiers en bourse… Si j'ose dire. »

« Non, ce qui ouvre à la contemplation galante, ce sont les rires et la joie ! Et la danse de la vie ! » reprit à son tour Héloïse, en riant.


Cela mit Casanova tout en gaieté ; puis il s'assombrit :


« Ah ! La banque…, dit-il, c'est la passion du jeu — conséquence de l'injouissance contemplative galante, elle-même conséquence du patriarcat esclavagiste, anti-sensualiste, religieux, monothéiste, diriez-vous… si je vous ai bien appris… — et cette connaissance qu'à la fin c'est toujours cette banque qui gagne — pour peu que les probabilités aient été correctement calculées — qui ont mené mon siècle, après avoir été initiées au précédent par un roi de France qui avait fait de Versailles un casino pour y éblouir et y assujettir, par le luxe et le jeu, sa noblesse rebelle — tout en lui faisant les poches.

Cela nous a paru à tous, joueurs invétérés que nous étions, un moyen si simple de fixer le peuple tout en le tondant — ce pour quoi je pensais qu'il était fait. Et tellement plus efficace que la gendarmerie féodale.

Vous savez sans doute que j'ai présenté, à l’École militaire, en 1757, le projet d'une loterie, mise au point par les frères Calzabigi — auxquels je m'étais associé —, qui est à l'origine de votre Loterie Nationale. Comment aurions-nous pu imaginer, alors, ce à quoi aboutirait — ce monde que j'ai aujourd'hui sous les yeux — la démocratisation de ce divertissement, pour le dire comme Pascal ; — Pascal dont la méthode de résolution du problème des partis permit la théorie mathématique du calcul des probabilités, et qui n'est pas pour rien dans le monde dans lequel vous évoluez.

Ce monde où le premier venu est un « entrepreneur », un « parieur sur l'avenir », ce monde « où l'on joue le tout pour le tout et où l'on prend des risques » — à commencer par celui de faire disparaître toute forme de vie évoluée ; – si tant est que l'on puisse appeler ainsi ce que nous voyons se mouvoir sous nos yeux.

Certes, nous avons contribué à faire céder le carcan de l'oppression religieuse et féodale en Europe continentale, mais cela n'a servi qu'à libérer et à permettre l'exploitation des malformations caractérielles et sentimentales qu'il produisait et contenait tout à la fois, par les vainqueurs de cette lutte, déterminés par les mêmes vieilles haines pluriséculaires. Et je vois bien maintenant que nous avons été, nous aussi, des idiots utiles. Mais que pouvions-nous être d'autre ?

Certains marxistes lacaniens — qui, probablement renseignés par un lusitanien, semblent avoir mis à profit votre idée de monde sadien – que vous évoquiez dans la lettre-préface de votre Manifeste — paraissent penser qu'il suffirait de remettre des bornes — du Père, donc — à l'hybris que nous avons déchaîné pour que les choses rentrent dans l'ordre — et éviter ainsi le Pire —, quand, à vous entendre, vous semblez penser que rien n'arrêtera ces choses — la lutte des sectateurs des monothéismes antisensualistes – auxquels il faut ajouter ceux qui arrivent, les Hindous, les Confucéens, les Animistes, et tous les autres, qui ne le sont pas moins —, que « l'époque contemporaine est comme un interrègne pour le poète qui n'a point à s'y mêler : [qu']elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire, pour qu'il ait autre chose à faire qu'à travailler avec mystère en vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour n'être point lapidé d'eux s'ils le soupçonnaient de savoir qu'ils n'ont pas lieu », comme vous l'avez écrit dans cette même lettre-préface en citant Verlaine, — que le Pire – si peut se nommer ainsi, à vos yeux, la fin de l'esclavagisme, de l'assujettissement des femmes et de l'antisensualisme – est certain —, et qu'il s'agit plutôt, en laissant ouverte la porte du Bureau où se trouvent les archives de vos recherches sur l'amour et le merveilleux, de permettre l'émergence, au sortir du chaos où nous sommes, de cette nature sensualiste, contemplative, galante, — un des possibles, à votre sens, de l'Homme — dont vous nous avez montré des avant-goûts préhistoriques, et dont vous dites avoir trouvé la mine et le filon »

« L'homme actuel n'est qu'un pont jeté vers l'avenir. Pour ceux qui s'exilent volontairement, seul ou à deux, il reste encore des lieux où souffle l'haleine des mers silencieuses.
Une vie libre reste possible aux grandes âmes. »

Celui qui venait de l'interrompre ainsi, un peu cavalièrement et pompeusement, s'appelait Nietzsche. C'était un des deux allemands que Céline avait salués. Il se présenta cérémonieusement — il me sembla qu'il avait claqué des talons —, s'inclinant respectueusement pour baiser la main des dames.

Billie, qui buvait du Bourbon, un peu décontenancée, prit des poses de lady sudiste.

« Schopenhauer et votre ami Céline vont nous rejoindre, si votre compagnie le permet. » nous dit-il.

J'ai regardé l'heure. Il n'était pas tard. Le temps s'était comme arrêté.

Et moi qui ne bois jamais, j'ai commandé un cognac hors d'âge qui m'a paru — à cette soirée étrange comme un mirage — bien adapté.






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vendredi 5 décembre 2014

L'achronie, donc




Casanova voulut répondre mais Arété, se tournant vers moi, m'a demandé :

« Lorsque nous nous sommes connus à Cyrène, vous n'étiez qu'un jeune adolescent d'à peine seize ans. Vous veniez nous visiter, mon père, mon fils et moi, accompagné d'une belle et jeune Grecque, et vous étiez visiblement tous les deux amoureux.

Cette découverte très surprenante — comme un aboutissement du mouvement libertin et sensualiste initié par mon père — que vous avez faite de l'amour contemplatif — galant, cette affirmation, qui est la vôtre, que l'abandon à ce mouvement, ample, puissant, primal, de l'extase charnelle et sentimentale est en quelque sorte la voie royale qui mène à la contemplation, et que l'ensemble — abandon à ce puissant mouvement viscéral, extase voluptueuse-sentimentale et contemplation — constitue le vrai but de la vie, enfin au moins pour les amants contemplatifs — galants qui en ressentent les bienfaits et en tirent, très consciemment, une sagesse et une liesse que vous mettez au cœur de la pensée et de la poésie, tout cela, donc, dont nous parlons maintenant, et qui constitue un scandale et une abomination, non seulement pour toute votre époque, mais aussi pour toute la philosophie, depuis Platon, et même avant — sauf pour l'école d'Aristippe, mon père — cette découverte, dis-je, fut-elle ce que vous rencontrâtes, dès les premières étreintes que vous connûtes, ou plutôt le résultat de ce travail analytique, ainsi que vous l'appelez — que vous fîtes, je crois, après. »

Je ne m'étonnai pas de cette question directe venant de la part d'Arété : son père qui avait été, comme on le sait, l'élève de Socrate — dans une époque où les femmes comptaient pour rien — l'avait élevée pour ainsi dire comme un homme, mieux, comme un sage.

Elle pouvait très bien se laisser aller à prendre la main d'un homme dans un moment d'intense émotion, comme elle l'avait fait plus tôt dans la soirée avec notre ami vénitien — cédant ainsi tout à la fois au charme de l'aventurier et à cette tendresse spontanée que l'on remarque parfois aux femmes pour les hommes qui montrent leur faiblesse, ou, comme dans le cas dont nous parlons, de la nostalgie et des regrets —, mais lorsqu'on parlait de telos elle redevenait ce penseur tout à la fois léger — parce que sensualiste — et profond et ironique, à la façon de Socrate — façon qu'elle avait apprise de son père – à vrai dire en même temps qu'elle apprenait à parler.

Je lui répondis donc avec tout le respect que l'on doit à ceux qui existent vraiment — qui sont si rares —, en suivant très véridiquement le cours de ma mémoire. Et, sentant que je devrais parler de mes amours passées, je me tournais tout d'abord vers Héloïse comme pour m'excuser par avance d'avoir à les évoquer, lisant dans ses yeux qu'elle ne pouvait m'en vouloir de raconter une époque où elle n'était pas — ou à peine — née.

« Ma chère Arété, dis-je, je n'ai pas gardé de traces écrites de ce que m'inspirèrent mes amours avec la belle Grecque dont vous parlez. Et sans doute les lettres que je lui envoyais, sont-elles perdues à jamais. Je sais seulement que je quittai la Libye cette année-là dès le mois de juillet, et que je me retrouvai, pour une raison qui me reste encore assez obscure, envoyé en République Démocratique Allemande, pour me perfectionner dans la langue de Goethe, avec un petit groupe de filles et de garçons, tous français, à peu près de mon âge, chaperonnés par une paire de jeunes étudiants censés nous encadrer, par l'entremise de je ne sais quelle organisation.

Comme vous le savez, beaucoup des résidents étrangers en Libye à cette époque étaient liés au monde du pétrole : des Texans, à l'allure de John Wayne — et aussi à l'accent… —, et des Allemands, qui pour certains avaient servi sous Rommel et qui préféraient, et de loin, le schnaps à l'hydromel ; comment mon père et ces amis, ou les millionnaires grecs qu'ils fréquentaient pour affaires, eurent-ils l'idée de m'envoyer chez les Rouges, en théorie leurs pires ennemis ?… Avec le temps, je n'y ai trouvé qu'une réponse : leur goût commun pour la marche nordique… enfin, la marche allemande, plus précisément.

Il est probable qu'ils trouvaient dans ces beaux défilés militaires de Berlin-Est (ou de la Place Rouge) — où paradaient, devant des généraux emplastronnés de médailles, à l'air gâteux et martial, des automates au regard fixe et fier — comme une similitude, d'ordre et de virilité mécaniques, avec d'autres, dont ils avaient sans doute la nostalgie, et peut-être avaient-ils dû penser que je serais mieux dans cet environnement-là, même au milieu des cocos, qu'à Paris ou sur l'île de Wight — environné de hippies fumant de l'herbe et jouant du banjo.

Hélas pour eux, nous étions nous-mêmes l'avant-garde attendue de la décadence occidentale — derrière le Rideau de fer. Et les jeunes Allemands de l'Est espéraient et attendaient notre arrivée — plus encore que la réalisation du Communisme sur la Terre.

À peine débarqués, après trente heures de train, dans le petit port de Binz, sur l'île de Rügen, — après un passage de frontières aux allures de destination danger —, à peine nos valises défaites dans cette auberge de jeunesse qui est aujourd'hui devenue un des hôtels les plus cotés de la planète, que déjà on nous sollicitait pour savoir si nous n'avions pas des jeans — symbole pour nos nouveaux amis de l'Est, plus encore que pour nous, de rébellion cool — ou, luxe suprême, le dernier 33 tours des Stones, ou même un vieux Dylan, ou enfin, à tout le moins, des Dollars ou des Francs, à changer contre des liasses de Marks est-allemands.

Et, ayant été par quelque prédécesseur mis au courant, nous avions bien sûr tout ce qu'on nous demandait. De sorte qu'en moins de temps qu'il faut pour l'écrire, nous étions riches comme nous ne l'avions jamais été : la pratique de l'argent de poche n'étant pas, dans ces années — même pour les jeunes gens de bonne famille —, ce qu'elle semble être devenue aujourd'hui.

Les trente heures de train ayant créé des liens parmi les huit filles et les huit garçons que nous étions, dès le premier soir avait été décidée la mixité de nos quatre petits dortoirs — en principe à chaque sexe strictement réservés.

Les officiels de la D.D.R. étaient extraordinairement laxistes, semblant tout ignorer des règles qui nous régissaient dans ce monde inquiétant et magique d'où nous arrivions, et surtout soucieux de ne pas nous contrarier ; comme si cela eût pu les faire paraître vieux jeu, ou, pire, contre-révolutionnaires — à nos yeux. En tout cas, ils fermaient les leurs.

Les deux jeunes étudiants français commis à nous surveiller — qui seuls pouvaient mesurer l'ampleur de nos excès — ayant été dès le premier jour plus occupés à choisir une jeune fiancée dans la troupe qu'à nous contrôler, et par là même disqualifiés par leur détournement de mineures, tout nous était donc permis.

Dans les Intershop, boutiques réservées aux touristes où l'on payait exclusivement avec des devises de l'Ouest, nous achetions de la Wyborowa, une vodka polonaise réservée à l'export, qui nous servait, avec la bière que l'on payait un Mark le bock d'un litre — quand on avait dix Marks pour un Franc —, à prendre, sans cesse, de terribles cuites, le soir et même la journée, que l'on épongeait en allant manger du poulet grillé dans les restaurants des apparatchiks, et que nous prolongions, la nuit, errant sur la plage que longe la bien nommée Strandtpromenade, ou, le plus souvent, loin, au pied des falaises, regroupés autour d'un feu de bois, dans cette région pourtant strictement sous contrôle — parce qu'à portée de barque des côtes de l'Occident capitaliste.

Il y avait même dans notre petite bande une jeune Allemande de l'Est qui s'appelait, déjà, Angela. Elle parlait deux ou trois mots de français qui lui furent fort utiles une nuit où, chantant à tue-tête — comme on chante dans l'ivresse — autour de notre grand feu des chansons de Brassens — à moins que ce ne fût encore Gloria —, nous fûmes soudain nous aussi cernés par de braves pandores, sous la forme de VoPos soucieux de leurs frontières.

Les quelques mots de français qu'elle put dire la firent croire des nôtres et bénéficier de notre extraordinaire impunité — et nous pûmes voir, enlacés les uns les autres, cette nuit-là comme les autres, longtemps après le départ de nos garde-côtes, autour de notre grand feu, se lever le soleil, avec sa merveilleuse colonne d'or embrasant jusqu'à nous la Baltique — tandis qu'au loin Binz et ses blanches villas balnéaires — qu'avaient bâties au début du siècle la noblesse et la grande bourgeoisie du temps de l'Empire — émergeaient d'un fantastique voile de brume comme un village de conte d'un écrin de gaze féerique.

La plage psychédélique du F. K. K — cette organisation de la « libre culture du corps » qui trouvait ses racines dans ce qu'avait initié W. Reich pour les ouvriers communistes des années vingt et trente sur ces mêmes rivages — avec ses galets luisants à l'aurore, au pied des falaises de craie blanche, nous a laissé à tous, sans aucun doute, des souvenirs impérissables, et j'ai vu, il n'y a pas si longtemps de cela, une autre Angela, par un temps de chien comme nous n'en connaissions pas, entraîner à toute force, pour la lui montrer, bien précisément, depuis un bateau, un président français qu'elle avait emmené en visite. Mais il pleuvait tant ce jour-là que je crois bien avoir été le seul, dans ma campagne et de loin, à voir ce qu'elle voyait de beau — là. »

Au Lineadombra tout le monde écoutait, j'ai continué.


On y voit que, pour moi, l'amour et l'extase mystique, le sentiment océanique et le sentiment amoureux, étaient déjà intimement liés. Je découvrais alors l'amour physique dans des situations grandioses, en elles-mêmes illuminantes : les plages sauvages de la Cyrénaïque ; l'accablante splendeur du désert et des étés libyens — qu'aggravait parfois encore le simoun, qui fait passer les étés grecs pour des vacances à Deauville — ; ou l'hallucinante beauté des côtes de la Baltique — à l'endroit dont j'ai parlé.

Cet extraordinaire mouvement des sentiments et des corps qui s'emparait de nous pour la première fois et auquel pour la première fois nous pouvions nous abandonner, en toute liberté, dans cette beauté surréelle, suffisait à lui seul à nous laisser bouche bée, — perdus dans l'éternelle beauté du monde, extatiques.

Tout était miraculeux : la découverte des corps de nos jeunes amoureuses, leurs seins, leur sexe — qui était pour nous un vrai mystère, car il n'en existait pas alors de représentations explicites. Les quelques jeunes femmes qui apparaissaient entièrement nues dans de très rares magazines avaient le sexe gommé, au sens strict du terme. D'ailleurs, il ne s'agissait que du triangle des poils pubiens puisque la représentation détaillée d'une vulve n'eût même pas été concevable.

Ce que nous avons alors vécu directement ne s'était pour nous jamais encore éloigné dans une représentation, de sorte que nous ne pensions pas qu'une pauvre chatte plate et pâle correspondait à un sexe féminin au moment de l'excitation amoureuse, comme le croient aujourd'hui les crétins qu'ont éduqués — ou, plutôt, préprogrammés — les mafieux du porno et leurs malheureuses et frigides putains : nos jeunes amoureuses avaient des sexes bombés de désir, des vulves gorgées, coruscantes et humides, des seins dressés, sensibles comme des tourterelles, et, elles aussi, une grande curiosité pour nos jeunes membres tendus à craquer. Qu'elles découvraient avec la même joie, — tout aussi bien.

Comme tous les adolescents de cet âge, me semble-t-il, nous étions fascinés par nos fluides corporels : la salive de nos baisers, le sperme et la cyprine — qu'aucune maladie n'avait encore associés à un quelconque danger mortel — étaient au centre de nos jeux et de nos gaîtés. Mais nos esprit aussi étaient libres : nous n'avions en tête aucune image, aucun scénario auxquels nous aurions dû nous conformer, de sorte que nous improvisions — avec émotion.

Les pénétrations étant rendues difficiles ou douloureuses par la virginité et l'étroitesse de nos jeunes amoureuses, je ne dirais pas que je connus alors cet abandon au réflexe de l'orgasme dans des extases harmoniques où se seraient alliées nos puissances et nos délicatesses réciproques et partagées.

Mais, dans cette découverte extasiée de l'autre sexe, le simple fait d'une pénétration et d'un mouvement lent et mutuel nous semblait, à elles comme à nous-mêmes, comme des sommets de volupté. La dictature de l'orgasme auto-érotique à prétexte, à l'époque où De Gaulle allait s'exiler en Irlande, n'était pas encore quelque chose qui avait frappé la société de l'injouissance, société qui était d'ailleurs plutôt, à ce moment, seulement spectaculaire.

Ce n'est donc que quelques années plus tard, vers dix-neuf ou vingt ans, alors que j'entretenais des relations sexuelles régulières avec une jeune fille avec laquelle je vivais, que j'expérimentais, pour la première fois, non pas l'orgasme masturbatoire — auquel j'arrivais habituellement en elle sans difficulté dans un style pas très courtois qui ressemblait plutôt à un pilonnage d'ovaires — mais une véritable et puissante vague sentimentale et orgastique.

On sous-estime souvent, il me semble, les tout premiers chagrins d'amour de la première puberté, chagrins qui réactivent à leur tour de vieilles souffrances refoulées, de sorte qu'avant vingt ans il n'est pas rare que la vie amoureuse soit déjà plus ou moins revancharde et ait déjà perdu les grâces délicates de ses premiers moments.

C'est donc dans le cours de cette vie amoureuse et sexuelle stable — que cette jeune fille et moi menions, en amants et en « camarades » situationnistes, liés à une communauté de libertaires dans notre genre — que — après une dispute particulièrement violente, où avaient fusé les insultes, la vaisselle et les cris, et où nous avions fini tous les deux en larmes, et alors qu'épuisés de haine, de tristesse et de rage nous nous étions abandonnés à l'amour — je fus saisis par la puissance de cette jouissance et ce profond battement involontaire de tout mon corps — dont j'ignorais tout alors — et qui, à vrai dire, me fit peur.

C'est le propre même du névrosé que d'avoir peur de la jouissance amoureuse, qui n'est ni l'arc hystérique ni ce petit spasme masturbatoire que l'on peut même reproduire en laboratoire — et j'ai vu, il y a quelque temps, dans un documentaire, une femme dont des spécialistes – qui n'avaient visiblement jamais vu ni un homme ni une femme jouir – analysaient les orgasmes dans une machine IRM —, spasme masturbatoire dans – ou par – l'autre qui est devenu aujourd'hui une sorte de prescription obligatoire ou de diktat. « Branle-toi en moi et branle-moi par toi, et surtout fais-moi "jouir" » semble être le mot d'ordre d'une époque de branleurs haineux et de branleuses masochistes ou vindicatives, qui n'ont aucune idée de ce que jouir veut dire.

Le mouvement physiologique de la jouissance dont je parle est le fait d'amants qu'unit un lien puissant et poétique : il échappe aux amours furtives ou machinales, aux machinations et aux scenarii neo-libertins — sans parler des sadiens , comme, j'imagine, aux exigences sexuelles conjugales.

Quelques mois plus tard, je trouvai par hasard, en lisant La fonction de l'orgasme de Reich, que nous venions de découvrir, la description de la beauté convulsive dont j'avais été, en quelque sorte, victime… J'avais vingt-et-un ans, je crois. Au point où nous étions, beaucoup d'entre nous songeaient à emprunter une voie dont nous lûmes opportunément, sous la plume de Censor, l'analyse et la dénonciation. Je dois donc à Sanguinetti et à Debord d'avoir choisi l'amour — ce qui sonne vraiment étrangement —, car l'injouissant — et j'en étais un parfait spécimen — aime la mort. Et ce n'est pas tout à fait par hasard que j'ai écrit : « Éclater ou jouir, voilà la question centrale de l'humanité » ; — cette question centrale, c'était bien sûr aussi la mienne.

J'ai choisi la deuxième voie. Je ne le regrette pas.

Vous me demandiez, ma chère Arété, comment j'avais trouvé la beauté convulsive de l'amour et ses suites contemplatives… Je vous ai répondu : par hasard et, dans un premier temps, plutôt terrorisante.

Ce n'est que dans le cours de cette analyse primalo-reichienne — commencée à ce moment et dont j'ai déjà parlé — que — après avoir vidé en partie et pendant quelques années, mes colères, mes rages meurtrières, mes terreurs et mes désespoirs les plus archaïques — je m'y suis familiarisé, jusqu'à pouvoir m'y abandonner, en devenant, je crois, un homme sentimental plutôt qu'un méchant dialecticien sachant casser des briques, — ou, pire encore, un misérable arriviste mondain.

J'ajouterai que le puissant mouvement physiologique de cet abandon sentimental et poétique, on le perd et on le retrouve au gré de nos aventures sur le terrain de l'amour. Je ne vous détaillerai pas maintenant ce que furent les miennes, qui me font dire que cette grande fraîcheur d'âme et ce grand abandon qu'il réclame sont toujours à la merci de la colère, de la déception, dont la vie — même pour nous qui vivons au centre très relativement tranquille du malheur, environnés d'épouvante et de désolation — n'est jamais avare.

Au regard de tout cela, mes contemporains, qu'ils soient de fiers refoulés, de fanfarons néo-libertins — de province ou germanopratins —, ou encore d’évaporés spiritualistes, me paraissent tous des morts, ou, à tout le moins, de vieilles carnes, enfin pour ceux qui ne sont même plus — ou qui même n'ont jamais été — capables de se rendre compte à quel point il a fallu que leur cœur se brise — et que leur corp se fasse de bronze — pour en arriver à être ce qu'ils nous exposent avec cette candeur des roués, des illuminés et des chaisières enragées qui ignorent que la vraie vie est ailleurs.

Quant à ceux qui aujourd'hui semblent vouloir refuser d'être les otages des différentes mafias qui les tiennent, ils ne se libéreront pas plus de leur addiction pornographique que des autres sans retrouver la fraîcheur et la grâce que la vie et le monde leur ont volées, et qui se cachent sous l'enfer sadien des pulsions destructrices et autodestructrices — le Ça de Freud —, enfer sadien que reproduit un monde qu'ils fabriquent et reproduisent autant qu'il les déterminent.

On peut donc leur souhaiter bonne chance…

Arété m'a dit : « Mon cher, je vous remercie, vous avez été assez clair sur ce point. Mais cette Avant-garde sensualiste dont vous avez écrit le Manifeste, dans tout cela, à quel jeu joue-t-elle ? »

« Je dirais que le jeu de l'Avant-garde sensualiste est l'élaboration — à l'origine, vous l'avez vu, par quelques beach boys et beach queens idylliques — d'une utopie post-économiste, post-analytique et post-idolâtres, — et probablement, aussi, post-dystopique — basée sur l'extase harmonique des amants dans la jouissance charnelle, — extase ouvrant sur la béatitude, la jouissance du Temps… »


Arété m'a demandé : « Mais comment transformer le pauvre sauvage moderne en ce jouisseur idyllique et contemplatif dont vous parlez ? »

Je m'apprêtais à répondre lorsque Céline est arrivé.

Personne ne l'attendait, mais il tombait bien : il avait son idée sur le sujet.