mercredi 11 avril 2012

R.C. Vaudey ou l'Antésade (suite)


Alors que le soleil se couchait et qu'ils étaient tous sur la plage de B… près de C…, sur les rivages de l'océan Indien, l'assistant de Lin-tsi demanda à R.C. Vaudey quelle importance il attribuait, dans le fameux Tableau du monde qu'il peignait, à la sensualité. 

Vaudey répondit :
— « La sensualité est la possibilité permanente d’arracher le monde à la captivité de son insignifiance et, dans l'époque présente, de s'extraire de la civilisation moderne : cette invention d’ingénieur blanc pour roi nègre. »

Lin-tsi dit :
— « C'est comme le vieil air : "Au bord de la rivière recommençaient le soir ; et les caresses ; et l'importance d'un monde sans importance." ; même si on ne les a pas écrits, cette phrase et ces aphorismes le mériteraient ! » Et il éclata de rire.

— « Ou bien, dit Ikkyu, comme ce constat, non de Debord, comme cette phrase que vous venez de citer, mais toujours de Nicolás Gómez Dávila :
« Un corps nu résout tous les problèmes de l’univers ».

Ou encore comme cela, que l’on trouve dans le Kuttini Mahatmyam, dit Héloïse :
— « Quelles que soient les pensées qui nous occupent, elles s'évanouissent lorsque vient le moment de l'étreinte.
Quand l'homme et la femme s'unissent et ne font plus qu'un, il n'y a rien sur cette planète qui saurait dépasser la joie de ce moment. »

Shinme, la belle fiancée de Ikkyu, dit à son tour :
— « Elle s'agrippe au profond ciel nocturne de ton corps, ses rauques soupirs d'amour exhalent un secret parfum qui se répand furtivement dans le monde entier : que sont donc les étoiles resplendissantes qui remplissent cet univers dansant, sinon les perles de sueur dispersées par leur violente bataille d'amour »

La belle Lise, qui accompagnait toujours Lin-Tsi, déclama élégamment :
— « La Fleur de Lotus, l'organe sexuel de la partenaire, est un océan de béatitude.
Cette fleur de Lotus est également un endroit transparent, où la pensée de l'illumination peut s'élever.
Lorsqu'elle est unie au Sceptre, l'organe mâle, le mélange de leurs fluides se compare à l'élixir produit par la combinaison de la myrrhe et de la muscade.
De leur union émerge une pure connaissance qui explique la nature de toutes choses. »

Et tous riaient et applaudissaient, et l’assistant avec, caressant lui aussi sa belle.

— « Au regard de cela, qu'est-ce que le reste ? Toutes les théories sur l'Être ou sur le Néant, sans parler de la suite ? … : Macache woualou ! » dit Lin-Tsi, avec sa façon directe.
« Nada ! Rien ! » répétaient les autres en chœur.
« Du bruit avec la bouche ! » disait l'un.
« Des millions de volumes de papier noirci pour rien, même pas bon comme torche-cul ! » disait l'autre.
 Et l'un contrefaisait les théoriciens « libertaires-solaires » nietzschéens-de-gôche, l'autre les « sombres-nihilistes » schopenhaueriens-de-tous-azimuts ; on mimait les pro-situs ombrageux, qui s'entre-déchiraient ; les pompeux heideggériens faisaient se gondoler l'assemblée, qui demandait déjà grâce lorsque quelqu'un imita les pratiquants du zen puis les raffolants du taoïsme et d'autres « exoticités » ; les lourds kantiens parurent à tous irrésistibles, et lorsque l'on singea d'improbables sensualistes, les rires étaient à leur apogée.

Le jour, il y avait eu le ciel, le soleil et la mer. 
La nuit, de peine lune, était tombée d'un coup, chaude et étoilée. Les vagues, irréellement, brillaient des reflets roses phosphorescents que leur donne, à cette période de l'année, une espèce particulière de microplancton que l'on trouve sur ces côtes.
Comme le feu faiblissait, les couples se levèrent et se quittèrent en riant, enlacés, pressés de se retrouver dans l'intimité.

Tous passèrent devant deux pêcheurs qui se préparaient à partir en mer, dans leur pirogue à balancier ; et qui les saluèrent.
L'un des pêcheurs demanda à l'autre
— « Que reste-t-il de tout ça, pour ceux et celles que Vaudey a appelé les injouissants contemporains ? »
— « Rien ! » répondit l'autre, qui ajouta :
— « Pour paraphraser Guy-Ernest Debord, je dirai qu'au réalisme et aux accomplissements du système qui emploie ces fameux injouissants contemporains — système qu'ils plébiscitent, et qu'ils ont façonné, par leur misérable réalité — on peut déjà connaître les capacités personnelles des exécutants qu'il a formés. Et en effet ceux-ci se trompent sur tout, et ne peuvent que déraisonner sur des mensonges : ce sont des salariés pauvres qui se croient des propriétaires, des ignorants mystifiés qui se croient instruits, et des morts qui croient voter.
Séparés entre eux par la perte générale de tout langage adéquat aux faits, perte qui leur interdit le moindre dialogue ; séparés par leur incessante concurrence, toujours pressés par le fouet dans la consommation ostentatoire du néant, et donc séparés par l'envie la moins fondée et la moins capable de trouver quelque satisfaction, ils sont même séparés de leurs propres enfants, naguère encore la seule propriété de ceux qui n'ont rien.
Ces enfants, ils les ont abandonnés, comme ils se sont abandonnés eux-mêmes, à des machines et aux plus archaïques des robots — dont ils ne sont que les servants — qui leur ont déversé, depuis leur plus jeune âge, et de façon toujours plus violente et réaliste, les images du meurtre, du viol et de la destruction.
Ce sont tous des sadiens — qui se revendiquent comme tels, ou qui s'ignorent — plus ou moins pleurnichards, plus ou moins enragés, qui passent leur temps, d'une façon ou d'une autre, à penser à la mort mais sans en avoir jamais connu le goût. Ils s'en pourlèchent macabrement les neurones sans savoir qu'elle pourrait les saisir dans l'instant même.
Ce sont des brêles, tous et toutes plus tordu(e)s, vicieu(ses)x et mauvais(es) les uns et les unes que les autres, qui ne connaissent et n'aiment que la violence et la mort ; et ça tombe bien parce que l'époque va les servir, comme elle en a déjà servi d'autres auparavant. »
« Y a quand même une logique… » conclut l'autre, et il se leva pour se diriger vers leur embarcation.
Et ils partirent en mer, pêcher.