mercredi 22 mars 2017

De la philosophie considérée comme une aventure et une œuvre d'art






Cher ami,


Je dois trois fois la vie à mon père, ce héros, jeune ex-légionnaire dont les yeux bleu-gris-vert avaient envoûté ma mère, qui était tombée follement amoureuse de lui, au point d’accepter de lui sacrifier sa liberté fraîchement retrouvée de jeune grande-bourgeoise divorcée de Jacques-Jocanthe Sebastiani, qui était lui, si mes informations sont bonnes, à Tunis procureur général des armées. Rentière, n'ayant que faire de la différence de classe qui les séparait, elle épousa donc, une semaine avant ma naissance, son amant et le père de son enfant dont on peut dire, à en juger le résultat, qu'il avait été un excellent choix.


Voilà pour la première fois.


La deuxième fois, mon père, ce véritable héros j'ai la chance de pouvoir dire cela , ne me donna pas vraiment de nouveau la vie mais il me la sauva.


En 1969, nous habitions Benghazy, en Libye, où il dirigeait un petit comptoir d'une compagnie pétrolière française bien connue.

J'allais avoir quinze ans et je finissais l'été sur la plage du Club français avant de rejoindre le Lycée Marcel Roby, à St Germain-en-lay, lorsque Mouammar Kadhafi, alors jeune colonel de vingt-sept ans, déclencha son coup d'état contre le roi.

Un matin, je fus réveillé par ce que je crus tout d'abord être le bruit de rideaux de fer que l'on aurait fermés, rideaux de fer que les commerçants locaux installaient systématiquement devant les vitrines de leurs boutiques, et au bruit si particulier : en fait, il s'agissait de tirs de Kalachnikovs. Dans ce quartier résidentiel que nous habitions, il y avait dans le voisinage la villa d'un ministre du roi à laquelle les putschistes donnaient l'assaut.

Ce fut quelques nuits plus tard que je fus réveillé par un cri puissant de ma belle-mère : elle avait vingt-sept ans ; mon père quarante-deux ; ils étaient fougueux ; le marbre résonne. Tout de même, je trouvai cette fougue sinon inhabituelle du moins démesurée, et, bien qu'il fût peut-être minuit, je quittai mon lit et sortis de ma chambre, pour tomber, tout ensommeillé, sur un jeune soudard libyen, la baïonnette au canon de son fusil d'assaut, qui me força à reculer. Totalement endormi, je n'eus pas le temps de comprendre que déjà des cris, en arabe, à la porte de l'appartement, faisait détaler comme un lapin ce chien de Libyen…

Une « patrouille » de trois militaires s'était présentée un peu avant, et, sous prétexte de rechercher des fugitifs royalistes, avait forcé la porte de l'appartement. Après en avoir fait le tour mon père, dont l'anglais n'était pas parfait – il préférait de beaucoup l'allemand –, ayant indiqué incidemment à propos de ma chambre qu'y dormait son « baby » , un des hommes l'avait poussé du canon de son arme dans la cuisine, alors qu'un autre en faisait autant avec ma jeune et belle marâtre, la faisant tomber sur le lit de leur chambre, tout en commençant à défaire son ceinturon… d'où son cri.

D'où mon réveil et ma sortie.

D'où la confusion : le « baby » avait pris quinze ans.

Mais mon père, ce héros, qui, heureusement, avait souvent eu l'occasion de tuer à la guerre lorsqu’il était légionnaire , plutôt que de perdre ses moyens, d'implorer ou de gémir, avait réagi comme il avait été entraîné à le faire : passant le bras gauche sous la Kalach, et avant qu'elle ne le hache, il avait détourné l'arme vers le bas, déséquilibrant le vil Libyen qu'il avait frappé violemment à la gorge, dans un mouvement de close combat que l'on voit souvent repris par le krav maga : mais, plus que ce mouvement, je sais que ce qui avait mis en fuite et terrifié son ennemi, c'est ce que ce dernier avait dû lire dans ses beaux yeux bleu-vert-gris : la rage de tuer, une rage aguerrie qui avait à ce point épouvanté sa fuite et ses cris que les deux autres guignols, amateurs de meurtre et de viol auxquels ils s'étaient exercés quelques heures auparavant sur quatre hôtesses de l'air , tout armés comme des cuirassés qu'ils étaient, avaient détalé de frousse — comme s'ils avaient eu le diable à leurs trousses.

Le lendemain mon père et le consul de France furent reçus par le jeune colonel encore passablement timoré qui deviendrait le dictateur que l'on sait qui se confondit en excuses et promit que des sanctions seraient prises.

Cette fois-là, mon père, ce héros, après me l'avoir une première fois donnée, m'avait sauvé la vie.


La troisième fois où je lui dus la vie est assez particulière. Un de ses amis de Benghazi dirigeait la compagnie Air liquide. Mon père m'avait offert un fusil harpon pneumatique que fabriquait, si j'ai bien compris, la compagnie de son ami. 

Douze ans plus tard, j'emmenais « l'arme » en Inde, pensant pouvoir y pratiquer la pêche sous-marine.

Un jour que nous arrivions, Angie et moi, en bus à Mapsa sur la place grouillante de monde où ces bus se rassemblent, un jeune Goannais d'une trentaine d'année, donc de mon âge, monte d'autorité dans ce bus dont je descendais. Bousculade, insultes : par trois fois, il tente de me frapper ; par trois fois, il voit son bras bloqué ; et puis, soudain, dans un malheureux mouvement réflexe probablement bônois, je lui envoie un coup de tête d'une violence inouïe qui l'atteint entre les yeux : il recule violemment, tombe, se relève le visage en sang, s'évanouit. La foule hostile, qui avait commencé de faire cercle, s'égaille alors en une fraction de seconde, et revient, chacun de ceux qui la composait tenant qui une barre de fer, qui une pierre, qui une bouteille cassée en tesson.

Il arrivait, quelques fois, à cette époque, que les Goannais lynchassent les étrangers : un Nègre américain parce qu'il était noir , un judoka anglais qui avait cru pouvoir faire le cador en en corrigeant certains avaient, de cette façon, trouvé la mort. Il semblait bien que, face à ces centaines d'Indiens, ce fût d'Angie et moi le tour.

Des mains avaient tenté de me saisir par les cheveux, depuis l'intérieur du bus ; cependant, le longeant jusqu'à l'avant, laissant monter Angie, je me tins dans l'encadrement de la porte, protégé ainsi à droite et à gauche, tenant cette foule ivre de meurtre en joue, grâce à mon père, enfin grâce à son fusil harpon que je promenais ce jour-là dans sa housse de grosse bâche d'un orange très vif, fusil harpon qui donnait, avec sa crosse et son canon, et dans cet enveloppement, la parfaite illusion d'un fusil de gros calibre, dont je menaçais les indigènes en leur hurlant : « It's a gun, if you move I shoot. » ; les voyant, sans réel soulagement, reculer, effrayés mais toujours aussi enragés.

Heureusement, les Portugais avaient laissé en quittant Goa une police formée par Salazar, qui inspirait, à juste titre, la plus grande terreur à ceux qu'elle administrait, police qui avait partout ses mouchards, et dont un commissariat était situé opportunément sur cette place, ou très à côté.

Nous vîmes bientôt la populace s'ouvrir sous les coups des longs bâtons des pandores qui avaient été avertis qu'un Européen menaçait de son arme la foule, pandores que nous suivîmes tandis qu'ils nous escortaient distribuant sans ménagement les avoinées le long de cette haie d'horreur, à laquelle nous avions de si peu échappé, jusqu'à ce commissariat où, devant ma volonté de contacter mon consulat, l'Autorité s’excusa.

On ramena ma victime de l'hôpital où il avait été soigné : il pleurait : un de ses amis était parti le jour même pour Bombay : il ne savait pas ce qui l'avait pris.

Grand seigneur, le voyant un pauvre pêcheur, j'offris de lui payer les frais de ses soins, lui faisant me promettre que je serais bien reçu lorsque je passerais à Chapora dont il était originaire , frais qui durent finir dans la poche du commissaire, et puis nous partîmes, avec les pleurs du blessé et les excuses des autorités.

Cette fois encore, mon père, son exemple et son présent, m'avaient sauvé.


Lorsqu'à vingt et un ans, inspiré par Rimbaud, Nietzsche et les situs, je décidai de tout quitter, lui déclarant que les gens que j'estimais plus que personne au monde étaient Arthur Cravan et Lautréamont, et que je savais parfaitement que tous leurs amis, si j'avais consenti à poursuivre des études universitaires, m'auraient méprisé autant que si je m'étais résigné à exercer une activité artistique ; et [que] si je n'avais pas pu avoir ces amis-là, je n'aurais certainement pas admis de m'en consoler avec d'autres, il me fit valoir qu'il était prêt à financer ces études jusqu'à mes trente ans et plus, s'il le fallait : il payait déjà ma chambre dans un hôtel d’étudiants à Paris, alors que j'étais à la Sorbonne, et me faisait une petite rente qui, quoique je la trouvasse bien maigre, correspondait à peu près au salaire d'un ouvrier de l'époque ; comme j'insistais en lui disant que pour moi la philosophie était une aventure, et qu'il n'était pas question que je finisse en fonctionnaire pisseux, comme Deleuze, que j'avais pu écouter bafouiller ses délires à Vincennes, ou ridicule, comme Balibar, qui officiait à Tolbiac avec son pantalon à bretelles sous les aisselles, je crois qu'il comprit — tout en la condamnant — d'autant mieux ma volonté de philosopher en vagabondant qu'il avait lui-même tout quitté à dix-huit ans pour s'engager dans la Légion, y cherchant lui aussi l'aventure, et, aussi, parce qu'enfant il m'avait souvent fait écouter une vieille chanson, qu'il aimait parce qu'elle disait son sentiment profond de ce que lui-même était, et, peut-être aussi, de ce qu'il pensait qu'était l'Homme, et comment il fallait en rire, — même si le rire était un peu forcé.


En somme, si je parle peu de mon père c'est parce que j'ai pris ce qu'il m'a donné de meilleur : une excellente éducation dans les meilleurs établissements, et le goût de l'aventure.

Ferenczi l'avait dit, lui aussi : les analystes — en aventuriers de l'esprit —, comme les médecins qui se sont inoculés des venins pour leur trouver des antidotes, doivent d'abord redevenir un peu hystériques pour comprendre et dépasser leur névrose. 

Au début, on ne peut pas faire autre chose. C'est déjà l'éprouvante aventure : et c'est par là que j'ai commencé.

Ensuite, il faut toujours suivre l'exemple d'Anaxarque et de Pyrrhon : aimer la peinture et visiter les gymnosophistes de l'Inde : même s'il n'y a rien à en apprendre, ils vous libèrent du monde.




Et qu'avons-nous fait d'autre
Que de rester « hors monde »
Et de trouver des réponses
Et des solutions
Plus raffinées
Plus poétiques
Plus « sensualistes »
Et authentiquement mystiques —
Aux questions et aux problèmes
Que se posaient
Ceux qui nous avaient précédé
Et dont les vies nous avaient inspiré ?


Tous étaient des hommes libres
Et parfois farouches 
Que l'on pense seulement
À Socrate
À Diogène
À Montaigne
Le plus aimable
Mais qui à trente-huit ans renonça tout de même au monde
Pour se retirer sur ses terres
Ce que je fis au même âge
Et sans vraiment tout d'abord faire le rapprochement —
Que l'on pense à La Rochefoucauld
Que l'on pense à Casanova
Que l'on pense à Goethe
Que l'on pense à Schopenhauer 
Que l'on pense à Nietzsche
Que l'on pense à Rimbaud 
Que l'on pense à Lin-tsi
Des Entretiens duquel je pus lire
Dès sa parution, en 1972,
La première traduction mondiale
Par Demiéville —
Lin-tsi, sorte de Diogène chinois
Mais tout à la fois plus énigmatique
Plus lumineux et moins pouilleux—
Quand Diogène fascinait déjà tant
Les petits branleurs d'adolescents
Que nous étions
Qui nous trouvions au moins un point commun
Avec ce surexcité de la libido
Sous-développé de la jouissance
Et donc de la grâce —
Que l'on pense enfin aux situs
Qui paraissaient alors les seuls dignes héritiers
De ces farouches contempteurs de tous les philistins
De toutes les époques —
Et que l'on imagine notre réaction à la vue et à l'écoute
De ceux qui étaient nos professeurs de philosophie à l'Université :
Balibar
Inénarrable disciple d'Althusser
Lui-même inénarrable soutien de l'U.R.S.S de Croûte-chef
(Quel nom !)
Et falsificateur éhonté de la pensée de Marx 
Clément-Backès : évaporée égérie du même P.C.F. 
Deleuze : crasseux délirant


Mais bon
Nous avons finalement trouvé les réponses
Et les solutions
— Plus raffinées
Plus poétiques
Plus sensualistes
 – Et authentiquement mystiques —
Aux questions et aux problèmes
Que se posaient
Ceux qui nous avaient précédé
Et dont les vies nous avaient inspiré 


Et la puissance et la délicatesse de nos illuminescences mystiques
Passent de loin les pratiques de tous les gymnosophistes…

Quant aux universitaires…
Mieux vaut se taire…
Et laisser à ceux qui viendront le soin et le mérite
De gloser nos œuvres mythiques…




Porte-toi bien




P.S.

Lorsque j'écris que ma mère épousa son amant et le père de son enfant, je dois préciser qu'avec son premier mari, Jacques Sebastiani, elle vivait à Tunis ; qu'ils divorcèrent parce qu'ils ne pouvaient pas avoir d'enfants ; et qu'elle ne rencontra mon père que quelque temps plus tard, après ce divorce, alors qu'elle vivait chez elle à Alger, Villa Flavie. 

Elle garda toute sa vie un grand attachement à celui qu'elle appelait Jacques, et un souvenir émerveillé de leur voyage de noces à Venise, à Rome et à La Porta — dont la famille de Jacques était originaire.


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