La
fleur de la transmission, l’esprit serein du Nirvana…
Tout
le secret
est effectivement de pouvoir s’abreuver aux sources des béatitudes
de la petite enfance.
Les
traumas entraînent la formation des cuirassements caractériels et
intellectuels qui protègent de ces souvenirs traumatiques mais qui
coupent également de ces sources vivifiantes.
Le
secret de l'analyse
sensualiste
c'est de rouvrir — par le revécu émotionnel autonome et/ou
l’insight
— ces canaux d'accès à ces sources originelles, condamnées par
les souffrances et leur refoulement.
Dans
le Tch'an,
on trouve ce même mouvement : lorsque Lin-tsi retrouve enfin
la voie de la béatitude primale et de sa lucidité et de son autorité immédiates, il
retourne chez Houang-po, qui fait semblant de s’étonner :
« Quand y aura-t-il un terme aux allées et venues de ce
gaillard ? », et Lin-tsi de répondre : « C’est
seulement parce que vous m’avez montré tant de gentillesse, comme
une bonne vieille grand-mère ! » (clic)
Inconsciemment
et spontanément, l’ex-novice évoque cette période de l’enfance,
dont il a retrouvé, grâce à Houang-po, le regard et la
clairvoyance
sans mots.
(Ou bien, si le chinois de Lin-tsi dit autre chose, c’est
Demiéville qui, dans sa traduction, y revient tout aussi
inconsciemment…)
Tout le monde n'a pas la chance d'avoir eu une mère aimante, ni même une mère : parfois, la grand-mère est la « bonne mère » ; parfois, c’est le vieux gaillard lui-même qui tient ce rôle.
Bref, il s'agit de redonner l'accès aux capacités poétiques et à l’autorité primales perdues — la mine de l’or du Temps —, et à leurs illuminations.
Mais c'est comme atteindre le sommet d'une haute montagne : lorsqu’on y est, on n'en parle pas : on se tait ; on contemple ; on jouit — en silence.
En amour, tout cela donne le contemplatisme galant, — dont Ikkyu est une sorte de précurseur.
Tout
le secret
est bien sûr dans cet accès retrouvé aux sources des béatitudes
archaïques mais, en même temps, la source n’est pas le fleuve :
elle n'a pas son déploiement, ses méandres, son expérience, —
acquis à force de parcourir sa propre vie et le monde. Elle est primordiale mais
elle n'est pas le développement.
Les
amants éveillés et émerveillés — pas plus que les vieux gaillards
du Tch'an — ne sont pas seulement des enfançons. Les premiers sont le
déploiement des seconds : l'inverse n'est pas vrai. Les amants
ont leur expérience unique d’amants, un désir, une force, une
vie, une liberté etc. que n'ont pas les enfantelettes, les enfantelets ; ils ont les
capacités d'émerveillement et d'abandon de l'enfance mais déployées
et mêlées avec des qualités et une liberté de femme et d'homme
dans la pleine maturité de leur âge.
Mais la masculinité et la féminité accomplies ne peuvent l'être sans
cette capacité retrouvée à la confiance, à l'abandon et à
l’émerveillement enfantins : ce qui provoque le mépris de
l'injouissant qui, lui, doit — sous peine de s’effondrer — se
maintenir dans la roideur, — et qui y voit même un signe de
supériorité.
D'où
l'ironie, dans le Tch'an, envers les textes sacrés et les « gnomes
aveugles » qui
s'appuient sur eux comme de bons élèves, croyant
que la connaissance des textes peut apporter autre chose que la
connaissance des textes et
la reconnaissance plus ou moins paternaliste d’autres gnomes
aveugles.
Chacun se présente en spécialiste — délié ou rigide mais toujours savant — des textes sacrés du bouddhisme mais les vieux gaillards qui partagent ce privilège de la sensation béatifique retrouvée et des illuminations qu'elle procure se foutent de tout le reste.
Ils voient seulement des semi-zombies tout chargés de leurs pesantes cuirasses de papier et de fantasmagories sur le monde.
On
ne peut rien dire sur le monde : ceux qui parlent ne savent pas,
et ceux qui « savent », lorsqu'ils savent, se taisent.
Le blabla contre le blabla est encore et toujours du blabla : seul le passage dans cette gloire que les théologiens appellent essentielle — l’éternel présent — importe. Passage que les larmes, ou le sourire, signent le plus souvent, — le silence, toujours.
Le boniment ratiocineur, la philosophie travestissent les souffrances, et marquent, seulement, cette injouissance — ainsi que je l'ai nommée —, cette perte de la faculté de l'illumination poétique, mystique, amoureuse.
Une
fois que l'on a retrouvé cette faculté, c'est comme connaître un
tour de magie : tout semble simple et tous ceux qui bavardent
autour de l’affaire sans connaître le secret amusent ou font de la
peine.
Mais
l'éveillé a bon cœur — comme tous les petits enfants heureux. Il balance une mandale au novice ou au discoureur en
espérant lui ouvrir les yeux d’un coup.
Et
puis, il s'en va, en secouant les manches.
(Ce
que je fais en ce moment.)
S’éveille
qui pourra…
On
ne pourra pas dire qu'avec toi je n'aurai pas lourdement essayé car,
comme le savait déjà Lacan (qui ne possédait pas le secret), j’aurais pu « te répondre par un simple aboiement,
mon petit ami. »
R. C. Vaudey
Correspondance
Le 8 mars 2019
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