POÉSIES
III, R. C. Vaudey
Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste.
L'idolâtrie diffuse accompagne l’abondance des marchandises, le
développement non perturbé du capitalisme moderne qui aboutit à
cette société de l'injouissance où chaque consommateur —
comme dans l'hystérie — surjoue la félicité, alors qu'il
l'ignore et l'a toujours ignorée.
Ici
chaque marchandise prise à part est justifiée au nom de la grandeur
de la production de la totalité des objets, dont le spectacle est un
catalogue apologétique. Des affirmations inconciliables se poussent
sur la scène du spectacle unifié de la société de
l'injouissance ; de même que différentes
marchandises-vedettes soutiennent simultanément leurs projets
contradictoires d’aménagement de la société, où le spectacle
des automobiles veut une circulation parfaite qui détruit les
vieilles cités, tandis que le spectacle de la ville elle-même a
besoin des quartiers-musées. Donc la satisfaction, déjà illusoire,
qui est réputée appartenir à la consommation de l’ensemble
est immédiatement falsifiée en ceci que le consommateur réel ne
peut directement toucher qu’une succession de fragments de ce
bonheur marchand, fragments d’où chaque fois la qualité prêtée
à l’ensemble est évidemment absente.
Celui
qui « adore » les marchandises qui viennent d’être
fabriquées pour être « adorées » accumule les
indulgences de la marchandise, un signe glorieux de sa présence
réelle parmi ses fidèles. L’injouissant affiche la preuve de son
intimité avec la marchandise. Comme dans les transports des
convulsionnaires ou miraculés du vieux fétichisme religieux, le
fétichisme de la marchandise parvient à des moments d’excitation
fervente. Le seul usage qui s’exprime encore ici est l’usage
fondamental de la soumission. Et la seule excitation, celle de
l'hystérie : constante parce qu'inapaisable.
L'idolâtrie concentrée, elle, appartient essentiellement aux économies
mixtes plus arriérées du patriarcat-esclavagiste-marchand, encore
qu’elle puisse être importée comme technique du pouvoir étatique
dans certains moments de crise du capitalisme avancé — en
important ceux qui la véhiculent – le plus souvent comme
main-d’œuvre taillable et corvéable à merci —, pour calmer les
appétits de ceux des indigènes qui sont tout à la fois les
producteurs-distributeurs et les adorateurs-consommateurs fervents des fétiches
de l'idolâtrie diffuse ; tout en permettant à ceux qui
les dominent de sacrifier sur une échelle encore plus démesurée au
culte de la domination, et, également — mais plus
accessoirement —, à celui de cette idolâtrie diffuse.
À
l'inverse de l'idolâtrie diffuse, l'idolâtrie concentrée — la
dictature religieuse de l’économie libidinale — ne peut laisser
aux masses exploitées aucune marge notable de choix, puisqu’elle a
déjà tout choisi par elle-même, et que tout autre choix extérieur,
qu’il concerne l’alimentation ou la musique, est donc déjà le
choix de sa destruction complète. Elle doit s’accompagner d’une
violence permanente. L’image imposée du bien, dans son spectacle,
recueille la totalité de ce qui existe officiellement, et se
concentre normalement sur un seul homme — réel ou mythologique —
qui est le garant de sa cohésion totalitaire. À cette vedette
absolue — ou à son représentant —, chacun doit s’identifier
magiquement, ou disparaître. Car il s’agit du maître de la
non-jouissance, et de l’image héroïque d’un sens acceptable
pour l’injouissance absolue — tout à la fois cause et
conséquence de sa gynophobie et de sa mysoginie —
qui est la production principale de la domination
patriarcale-esclavagiste, soutenue par la terreur. Si chaque
monothéiste — dans l'idolâtrie concentrée — doit
apprendre le Livre, et ainsi être le Livre, c’est qu’il n’a
rien d’autre à être. Là où domine l'idolâtrie concentrée
dominent aussi la police religieuse — et les autres aussi.
C’est
l’unité de la misère qui se cache sous ces oppositions. Si
des formes diverses de la même injouissance se combattent
sous les masques du choix total, c’est parce qu’elles sont toutes
édifiées sur des souffrances et des traumatismes réels refoulés,
qui — avec l'organisation sociale de la domination — empêchent
toute jouissance contemplative — galante du Temps ;
cet empêchement étant le nom et la
forme même
de la misère des temps historiques — l’ère de
l'Injouissance, donc.
Selon
les nécessités du stade particulier de cette injouissance
absolue qu’elle dément et maintient, l'idolâtrie
existe ainsi sous une forme concentrée ou sous une forme
diffuse. Dans les deux cas, elle n’est qu’une image
d’unification heureuse environnée de désolation et d’épouvante,
au centre plus ou moins tranquille de ce malheur qu'est et que produit l'impuissance à la jouissance contemplative — galante du Temps.
Le
27 janvier 2015
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