mardi 27 janvier 2015

Ère de l'Injouissance et idolâtrie





POÉSIES III, R. C. Vaudey



Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 






L'idolâtrie diffuse accompagne l’abondance des marchandises, le développement non perturbé du capitalisme moderne qui aboutit à cette société de l'injouissance où chaque consommateur — comme dans l'hystérie — surjoue la félicité, alors qu'il l'ignore et l'a toujours ignorée.


Ici chaque marchandise prise à part est justifiée au nom de la grandeur de la production de la totalité des objets, dont le spectacle est un catalogue apologétique. Des affirmations inconciliables se poussent sur la scène du spectacle unifié de la société de l'injouissance ; de même que différentes marchandises-vedettes soutiennent simultanément leurs projets contradictoires d’aménagement de la société, où le spectacle des automobiles veut une circulation parfaite qui détruit les vieilles cités, tandis que le spectacle de la ville elle-même a besoin des quartiers-musées. Donc la satisfaction, déjà illusoire, qui est réputée appartenir à la consommation de l’ensemble est immédiatement falsifiée en ceci que le consommateur réel ne peut directement toucher qu’une succession de fragments de ce bonheur marchand, fragments d’où chaque fois la qualité prêtée à l’ensemble est évidemment absente.


Celui qui « adore » les marchandises qui viennent d’être fabriquées pour être « adorées » accumule les indulgences de la marchandise, un signe glorieux de sa présence réelle parmi ses fidèles. L’injouissant affiche la preuve de son intimité avec la marchandise. Comme dans les transports des convulsionnaires ou miraculés du vieux fétichisme religieux, le fétichisme de la marchandise parvient à des moments d’excitation fervente. Le seul usage qui s’exprime encore ici est l’usage fondamental de la soumission. Et la seule excitation, celle de l'hystérie : constante parce qu'inapaisable.


L'idolâtrie concentrée, elle, appartient essentiellement aux économies mixtes plus arriérées du patriarcat-esclavagiste-marchand, encore qu’elle puisse être importée comme technique du pouvoir étatique dans certains moments de crise du capitalisme avancé — en important ceux qui la véhiculent – le plus souvent comme main-d’œuvre taillable et corvéable à merci —, pour calmer les appétits de ceux des indigènes qui sont tout à la fois les producteurs-distributeurs et les adorateurs-consommateurs fervents des fétiches de l'idolâtrie diffuse ; tout en permettant à ceux qui les dominent de sacrifier sur une échelle encore plus démesurée au culte de la domination, et, également — mais plus accessoirement —, à celui de cette idolâtrie diffuse.


À l'inverse de l'idolâtrie diffuse, l'idolâtrie concentrée — la dictature religieuse de l’économie libidinale — ne peut laisser aux masses exploitées aucune marge notable de choix, puisqu’elle a déjà tout choisi par elle-même, et que tout autre choix extérieur, qu’il concerne l’alimentation ou la musique, est donc déjà le choix de sa destruction complète. Elle doit s’accompagner d’une violence permanente. L’image imposée du bien, dans son spectacle, recueille la totalité de ce qui existe officiellement, et se concentre normalement sur un seul homme — réel ou mythologique — qui est le garant de sa cohésion totalitaire. À cette vedette absolue — ou à son représentant —, chacun doit s’identifier magiquement, ou disparaître. Car il s’agit du maître de la non-jouissance, et de l’image héroïque d’un sens acceptable pour l’injouissance absolue — tout à la fois cause et conséquence de sa gynophobie et de sa mysoginie — qui est la production principale de la domination patriarcale-esclavagiste, soutenue par la terreur. Si chaque monothéiste — dans l'idolâtrie concentrée — doit apprendre le Livre, et ainsi être le Livre, c’est qu’il n’a rien d’autre à être. Là où domine l'idolâtrie concentrée dominent aussi la police religieuse — et les autres aussi.


C’est l’unité de la misère qui se cache sous ces oppositions. Si des formes diverses de la même injouissance se combattent sous les masques du choix total, c’est parce qu’elles sont toutes édifiées sur des souffrances et des traumatismes réels refoulés, qui — avec l'organisation sociale de la domination — empêchent toute jouissance contemplative — galante du Temps ; cet empêchement étant le nom et la forme même de la misère des temps historiques — l’ère de l'Injouissance, donc.


Selon les nécessités du stade particulier de cette injouissance absolue qu’elle dément et maintient, l'idolâtrie existe ainsi sous une forme concentrée ou sous une forme diffuse. Dans les deux cas, elle n’est qu’une image d’unification heureuse environnée de désolation et d’épouvante, au centre plus ou moins tranquille de ce malheur qu'est et que produit l'impuissance à la jouissance contemplative — galante du Temps.






Le 27 janvier 2015




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