samedi 31 décembre 2016

L’art des sensualistes et “L’air de lendemain”









L'Indolente
Pierre Bonnard
1899











Ceux qui cherchent la pensée libre dans le respect craintif de tel ou tel du passé ne savent pas ce que c'est qu'un marteau et ne sont pas assez légers pour danser, pour danser la pensée : ils devraient plutôt aller faire de la … (inaudible) ou quelque chose du même genre, tout juste bon à impressionner les paysans.

Vous qui voulez tant étudier auprès d'autrui, vous agitant comme les vagues de la mer, vous ne finirez ainsi, au bout de périodes cosmiques incalculables, qu'à retourner aux naissances et aux morts. Mieux vaut être sans affaire et rester assis au coin de votre ermitage, les pieds croisés au coin de votre banquette !

Loin de tout, seul, dégagé, je ne suis pas gêné par les choses ; dussent le ciel et la terre se renverser, je ne douterais pas ! Dussent tous les théoriciens des cent mille formes de l’arriération et de la fausse modernité ou post-(etc.)modernité etc. se manifester devant moi, je n'aurais pas une pensée de joie moqueuse ; dussent les trois voies de l'enfer apparaître soudain devant moi, pas une pensée de crainte ! Et pourquoi tout cela ? Parce que je vois le caractère vide de toute chose : rien n'existe que par transformation, sans transformation il n'y a rien. Le monde n'est qu'esprit ; les choses ne sont que produits de notre faculté de connaissance. C'est pourquoi :

“Fantasmes de rêve, fleurs dans l'air :

Pourquoi se fatiguer à vouloir les saisir ?” … ainsi aurait parlé Lin-tsi…

Lorsque je fais référence aux taoïstes, aux “tantristes” etc. et, de l'autre côté, à Madame de Scudéry ou au jeune Montesquieu, ce sont tout au plus des indications sans importance réelle.

Le bavardage sur l'amour ne vaut pas l'état de plénitude alanguie (j'arrive à peine à me défaire de l'éblouissement que me procure dans le soir couchant un ciel d'un bleu tendre tournant vers le blanc, que j'aperçois au travers d'une petite fenêtre dont les deux battants peints en blancs sont ouverts et dont un seul masque un tiers environ du petit tableau qui se forme ainsi, et qu'occupe pour le reste le feuillage dense vert et lavé par la pluie cet après-midi tombée dense, après ces journées et ces semaines de canicule, dans un ciel gris et sombre dans le tonnerre de l'orage sur les collines de l'ermitage — la brume envahissant tout, plus tard, à sa cessation —, j'arrive à peine à m'extraire — alors que je parle ce texte que note aussi scrupuleusement qu'il le peut le robot qui me sert de secrétaire particulier — de cette vision céleste de ces nuages poudrés d'or rose qui défilent dans le petit tableau de la fenêtre — comme dans un tableau mobile... (long silence)... — dans une grâce que ne saurait vraisemblablement jamais m'offrir aucun tableau, du moins si je ne lui avais donné avant la puissance de grâce de ces jours totalement dédiés à l'amour... une béatitude...

Il n'y aura pas de controverse des sensualistes avec qui que ce soit sur la questionde l'amour ; notre art consiste essentiellement à en jouir... (long silence) ... Pas à en controverser…

Je reviens sur la question de la phrase de réveil de sommeil d'amour qu'il faudrait combiner avec cet air de lendemain dont on parlait au XVIIIe siècle, et dont Michel Delon dit dans Le savoir-vivre libertin que, dans un texte (de l'an IX), cette expression en était venue à ne plus signifier un air particulier que les jeunes gens recherchaient aux jeunes filles après une nuit d'amour, ou, mieux encore, après leur première nuit d'amour, et dont ils étaient fiers, mais plus particulièrement l'état d'alanguissement amoureux particulier des deux amants au lendemain de l'amour.

Les surréalistes, tout à la découverte de l'inconscient et du continent noir qui s'ouvraient ainsi à eux, avaient mis en avant l'écriture automatique en s'inspirant de la pratique psychanalytique : cette forme d'écriture traduisait elle-même l'état de la recherche poétique à ce moment du monde. Une écriture souvent énervée, douloureuse, solitaire également, onaniste — qui correspondait bien à l'état du “chantier” poético-amoureux, à l'époque — même si elle garde ses pouvoirs d'enchantements.

Les sensualistes mettent en avant une autre forme d'écriture : celle qui suit l'extase et ses illuminations (ses “illuminescences”…) , et qui correspond également à l'état de la question poétique et amoureuse après un siècle d'exploration, de découvertes littéraires, artistiques, d'expériences individuelles et de vies dédiées à l'exploration profonde de ce qu'est l'Homme une fois qu'on l'a libéré du carcan de la famille clanique, de la métaphysique et de la religion, du travail et de l’hypnose technologique et, également, débarrassé — dansant dans une totale indépendance — de la rage destructrice et autodestructrice résultant à la fois du monde, de cette dissolution, des scories du monde précédent, et des scories de cette dissolution elle-même.

Phrases de réveil d'amour et, plus particulièrement, inspirations de réveil d'amour, de réveil du sommeil d'amour — qui, on le sait, à quatre heures du matin, l’été, dure encore — ces phrases et ces textes qui portent cet “air de lendemain”, ces phrases et ces textes de lendemain, seront la marque des sensualistes et correspondront pour eux à ce que fut l'écriture automatique pour les surréalistes.



R.C. Vaudey.

Avant-garde sensualiste 2 (janvier/décembre 2004)



Post-scriptum du 15 décembre 2012



À propos de cette heureuse lassitude et de ces noces avec le monde, on pourrait dire ce qui suit :

Bien que les avis s’opposent sur l’origine de la violente négativité humaine, exprimée sexuellement ou autrement, constitutive de l’Homme et de l’Être (ou du Devenir), suivant certains qui, selon nous, “idéalisent — en laid”, relative, selon d’autres ayant été pourtant passablement échaudés : “Toutes les discussions sur la question de savoir si l’Homme est bon ou mauvais, s’il est un être social ou antisocial, sont autant de passe-temps philosophiques. L’homme est un être social ou une masse de protoplasme réagissant irrationnellement dans la mesure où ses besoins fondamentaux sont en harmonie ou en conflit avec les institutions qu’il a créées.”, malgré ces avis divergents, donc, que les lecteurs se rassurent : si rien ne prouve que le libertinage idyllique — et, par notre voix, l’apparition-définition, poétique, philosophique et littéraire, affirmative et passionnée, de cette troisième forme du libertinage en Europe — marquent le début d’un commencement de l’ébauche de l’esquisse de l’amorce d’un dépassement de l’ère sadienne ouverte dès la survenue du patriarcat, et débondée avec sa dissolution-intensification que représente la pensée nihiliste libérale, dès le XVIIe siècle, tout confirme, à l’inverse, que, si l’abus des jouissances poétiques et amoureuses n’améliore peut-être pas le sort de notre espèce — que certains jugeront heureusement condamnée à disparaître rapidement —, ces jouissances poétiques ne nuisent en rien aux individus qui les éprouvent.

Que les lecteurs ne se restreignent donc en aucune façon, dans ce domaine, si la chance des rencontres et des situations veut bien les caresser de ses grâces, et qu’ils sachent que le Temps retrouvé, contre l’esprit sadien — le leur, et celui du moment historique qui les contient et les formate — ne leur sera jamais ni volé, ni enlevé ; pas plus que ne disparaîtront les délicates affirmations poétiques que ces noces avec le Temps leur auront inspirées — et qu’ils en auront laissées…

Pour le dire autrement :

Les mondes et les êtres passent — la Joie, créatrice du monde, demeure…



R.C. Vaudey



À Héloïse Angilbert, sans la délicatesse, la puissance, l’amour, la grâce, et les œuvres de laquelle ce « Bureau » et ces « Recherches » n’existeraient pas.


L'Amour sublime
R.C. Vaudey
1993





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