jeudi 31 janvier 2013

Autrefois, il y avait des hommes et des femmes






Autrefois, il y avait des hommes et des femmes pour donner envie aux autres, par leurs œuvres ou par leurs écrits, de trouver des voies leur permettant de dépasser leur hargne, leur abattement, leur masochisme (et tous leurs divers travestissements) chroniques, virulents et infantiles (qui leur avaient été transmis par leurs familles), et que les conditions de leurs existences entretenaient ou aggravaient encore.
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Ils indiquaient qu'il était possible pour l'être humain de connaître une forme de maturité dans laquelle l'homme en s'oubliant un peu et en se laissant aller, en quelque sorte, à une certaine forme de mouvement spontané, dans les élans du corps, dans les élans du cœur, dans l'accomplissement des tâches les plus simples, et souvent même dans le farniente celui que l'on prépare ou celui qui vous saisit inopinément comme le repos inattendu que l'on désire parfois au cours des promenades et qui tout à coup vous laisse sans voix (sans voix interne et sans voix pour le monde) — ils indiquaient, dis-je, qu'il est possible à l'homme de (re)trouver une forme de calme, de maturité et de grâce, une forme de rapports dénués de rudesse avec lui-même, les autres et le monde.


Ainsi servaient-ils, par leurs dits, leurs œuvres ou leurs écrits, de balises, en quelque sorte, dans la tempête du monde et de la vie, à d'autres hommes (et vraisemblablement jouaient-ils aussi, parfois, ce rôle salutaire pour eux-mêmes, dans les moments déshérités de leur vie).
Tchouang-tseu en son temps, Ibn Hazm à sa façon, Wilhelm Reich plus récemment, pour ne citer que quelques noms, furent de ces hommes qui incitèrent les autres à ne pas toujours se prendre eux-mêmes, pour ainsi dire, pour argent comptant.
Chacun eut sa méthode. Et le destin traita chacun, inégalement. De fait, ils incitaient les hommes à se remettre en cause et, pour certains d'entre eux, le monde avec. Ils avaient raison.

Aujourd'hui, lorsque l'on ne vous torture pas sur la forme, sur des apparences, on vous dit que pour le fond vous êtes parfait tel que vous êtes, que vos désirs sont des ordres, que vos fantasmes frôlent le génie et que l'on se fera couper en quatre pour réaliser le moindre de vos caprices. On vous donne une carte. Exclusive. La conciergerie mondiale est à vos ordres, à toute heure du jour ou de la nuit.
Délirez, nous nous chargeons du reste. Voilà le leitmotiv.
Alimentez seulement le compte mais soyez certains que les moyens que vous utiliserez pour cela, personne n'aura le mauvais goût de s'y intéresser.

Les pauvres imitent les riches qui eux-mêmes volent leurs idées aux pauvres. De sorte que les humains errent sans boussole dans une étrange danse d'hystérie.
Absolument creux d'hystérie dense.



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jeudi 24 janvier 2013

L'art de l'existence authentique





Danaé 
Gustav Klimt

 J'ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue. Quel siècle à mains ! Je n'aurai jamais ma main. Après, la domesticité mène trop loin. L'honnêteté de la mendicité me navre. Les criminels dégoûtent comme des châtrés : moi, je suis intact, et ça m'est égal.

Rimbaud
Une saison en enfer, avril-août 1873.




— Maintenant on comprendra, sans plus d’explication, pourquoi l’amour en tant que passion — c’est notre spécialité européenne — doit être nécessairement d’origine noble. On sait que son invention doit être attribuée aux chevaliers poètes provençaux, ces hommes magnifiques et ingénieux du « gai saber » à qui l’Europe est redevable de tant de choses et presque d’elle-même. —

Friedrich Nietzsche
Par-delà le bien et le mal
Prélude d’une philosophie de l’avenir








Pour parodier Breton et Artaud, je dirai : les sensualistes ne sont pas des “artistes professionnels” ni, non plus, des “philosophes ou des littérateurs professionnels”, mais ils sont très capables, au besoin, de se servir des moyens élaborés par les professionnels de ces champs de l'activité sociale.

L'Avant-garde sensualiste est une avant-garde de l’art de la rencontre et de l'intimité, et de ce qui — poétiquement, littérairement, artistiquement, philosophiquement — naît de cette rencontre et de cette intimité ; chez les unes et chez les autres. Le contraire d'une activité littéraire spécialisée, ou d'une activité intellectuelle, artistique, spécialisée.

Un art de docteurs en rien.

Finalement, un art de dames et de gentilshommes de fortune.

Lorsque l'on prend connaissance de la vie des libertins qui nous ont historiquement précédés, au XVIIe siècle et encore au XVIIIe siècle, on s'aperçoit que c'étaient pour la plupart des hommes qui écrivaient, et qui parfois même cachaient leurs écrits. L'écriture n'était pas encore devenue une activité professionnelle, universitaire ou libérale, comme elle l'est devenue au XIXe et au XXe siècles, et comme elle commençait à l'être, dès leur époque, chez les philosophes professionnels, qui étaient en même temps des professeurs et qui, avec l'alphabétisation progressive des peuples et la démocratisation de la culture, commençaient à avoir un public : en quelque sorte une clientèle. Ce qui était en somme une forme de retour aux sources.
Évidemment, de tout temps l'enseignement et l'écriture ont, en partie, été liés. Moins évidemment, l'écriture et la profession d'écrivain. (Il serait d'ailleurs intéressant de reprendre la thèse de la mort de la littérature, qui semble être la question du moment, et de voir ce qu'est réellement la littérature, en tant qu'activité séparée, sachant que Montaigne, le cardinal de Retz, La Rochefoucauld, Saint-Simon, Vauvenargues, Casanova, Nietzsche, Rimbaud, Lautréamont, Debord sont quelques-uns des “auteurs” qui nous ont faits.)

Nous avons écrit que nous manifestons l'apparition, pour le long terme, d'une nouvelle bohème, d'une nouvelle noblesse, et nous avons clairement posé que le libertinage idyllique — qui est cette activité dont les buts ne sont rien d'autre que le plaisir et le ravissement que l'on éprouve au jeu amoureux, sensible — est et sera au cœur de ce type d'existence et de ses manifestations parce que cette forme accomplie du libertinage — qui nous paraît être l'activité supérieurement humaine et l’aboutissement de ce que « les chevaliers poètes provençaux, ces hommes magnifiques et ingénieux du “gai saber” » ont apporté à l’Europe et au monde  — seule permet une accession aimable et en quelque sorte spontanée à une forme de contemplation extasiée, de ravissement sans paroles, de jouissance puissante et paisible du Temps, qui sont les seules sources (de jouvence) où s'abreuve cette forme-là de la noblesse.

Et tout ce qu'elle rechercheson Graal.


Que tout cela finisse par se débonder poétiquement, littérairement, artistiquement, sous la forme des manifestations du discours apophtegmatique ou des beaux-arts, ou se maintienne dans un silence abandonné, est en quelque sorte secondaire.


Le monde doit d'abord s'immerger, de cette façon-là — par la joie émerveillée – par l'empire des sens — dans le Temps, et éventuellement, ensuite, finir par un beau livre...


Dans ce sens, il n'y a pas chez nous de fétichisme de l'écriture ni du reste. L'indicible se traduit aussi bien par la peinture que par l'idée soudaine de tel ou tel arrangement artistique, ou par le chant poétique, la parole ou l’écrit.
Les autres, il me semble, veulent faire œuvre : artistique, scientifique, littéraire, philosophique, sociologique, etc. 
De la bête de somme à la bête de sommes. La main à plume vaut la main à charrue.

Pour notre part, nous pensons qu'à long terme le retour — sur les ruines de l'ère techniciste, de ses idéologies et de ceux qui les portent — d'une nouvelle bohème, d'une nouvelle noblesse, amènera avec elles un rapport aux Arts et aux Lettres, proche de celui que, dans les meilleurs moments, nous vivons. Où l'on retrouvera les pratiques des anciens gentilshommes européens qui n'étaient pas liés professionnellement à des activités littéraires, et moins encore à la pratique des Beaux-arts.


Mais — ainsi qu'on le voit déjà chez nous qui avons été nourris, comme si cela allait naturellement de soi, dès notre plus tendre adolescence, de la connaissance et de la Bibliothèque du monde (des textes de l'Inde et de la Chine anciennes au reste, c'est-à-dire à la philosophie occidentale qui fut ce par quoi et ce pour quoi nous fûmes, à l’origine, formés) — cet art ancien de l'existence authentique (que la Grèce antique tout d'abord, Rome ensuite, l'Europe enfin avaient élaboré avec certains de leurs meilleurs représentants) en s'enrichissant et en se combinant, dans ce mouvement accéléré d'ouverture et d’effondrement du monde, avec l'antique tradition des lettrés chinois, pour lesquels l'abandon poétique mais aussi la maîtrise de la calligraphie et de la peinture allaient de soi (ces dernières n'étant pas associées comme elles le sont en Europe, à une activité professionnelle d'artisans de luxe) se déploiera encore davantage dans le lyrisme ou la note brève, du mouvement de tout le corps ou dans la fulgurance de l'esprit, dans le champ défriché et ouvert par les professionnels de l'art de l'aire occidentale ; et donc, il est certain que cet art ancien de l'existence authentique, comme nous lui en montrons la voie, se traduira, sans se limiter à l'écriture, par toutes les manifestation, plus ou moins explosives ou élaborées, réfléchies ou spontanées, du merveilleux auto-mouvement du monde, transcrit par — et transcrivant — celui qui le déploie — et qu'il déploie.

Pour l'instant, pour des raisons évidentes de survie sociale, et puis également d'identification sociale (le rôle, dans le spectacle social, de l'écrivain, de l'artiste, du philosophe, le prestige qui s'y attache, etc. hérités des temps démocratico-populistes), il est évident que les individus sont enfermés dans des activités spécialisées.

Les meilleurs ne devraient pas s'y laisser réduire — et ne pas s'attacher plus que de raison à ces mauvais rôles (nécessaires) que cette mauvaise époque leur fait jouer.


Les chevaliers poètes fondent ce qui demeure...



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vendredi 18 janvier 2013

Assommoir





C'est qui me frappe surtout aujourd'hui, c'est que l'on ne remarque même plus à quel point la plupart des activités dites “libres” des individus s'organisent autour de l'addiction. La consommation de haschisch et de quelques autres hallucinogènes plus puissants a été un élément moteur dans la vie et les déplacements de la jeunesse des années 60 et 70 du siècle dernier. Aujourd'hui, d'une autre façon, les mêmes ayant vieilli, ou d'autres, plus rigides à l'époque, organisent communément leurs loisirs selon des circuits organisés autour de la dégustation d'alcools divers et variés, par exemple en se déplaçant d'une région viticole à l'autre.
D'autres, souvent plus jeunes, consacrent leurs loisirs à d'autres circuits tout aussi pré-établis pour se livrer, plus ou moins massivement, à une forme nouvelle de toxicomanie dans laquelle se mêlent – à l'addiction à l'alcool et à différents psychotropes – la “consommation” de prostitué(e)s de tous “genres” et de tous âges, associée à une forme brutale et destructrice (ou autodestructrice) de ce que ces gens appellent la “sexualité”.

Quels que soient les reproches que l'on puisse faire à Casanova, à propos de ses rapports avec les dames ou avec l'ordre social en place de son temps, on peut se souvenir en le relisant qu'il y eût, en Europe, une époque où les hommes, lorsqu'ils étaient libres de l'emploi de leur vie, n'organisaient pas leurs déplacements selon un programme préétabli d'abrutissement, plus ou moins massif. D'un genre ou d'un autre. Des gens qui, certes, connaissaient les amours mercenaires mais savaient encore les distinguer des autres. Des gens qui, certes, connaissaient une sexualité parfois sportive mais savaient encore la distinguer de l'autre. Des gens qui, certes, aimaient la fête mais qui ne l'associaient pas nécessairement avec un assommoir ou un abattoir. Des gens qui consacraient leur liberté à se déplacer selon les plus ou moins grands hasards de leur existence, et non d'un point d'abrutissement à un autre. Des gens qui sans être des fanatiques de l'ascèse n'en étaient pas pour autant les partisans d'une fête morbide et hystérique qui sous ses excès, son clinquant et ses paillettes n'arrive pas à dissimuler le caractère de mort-vivants de ceux qui, aujourd’hui, s'y livrent, leur absence complète de toute expérience heureuse de la vie. Des gens qui savaient, encore ou déjà, reconnaître l'autre, et se découvrir et se raffiner eux-mêmes à travers sa rencontre. Des gens qui savaient, encore ou déjà, à travers cette rencontre de l'autre, découvrir le monde pour s'y perdre dans une contemplation insouciante et heureuse, pour s'absorber et rejaillir dans la beauté sans paroles. 
Des gens, donc, qui connaissaient encore, ou déjà, l'intimité  – et la poésie.




Avant-garde sensualiste 4. Juillet 2006/mai 2008





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mercredi 9 janvier 2013

De l'amour comme art d'apothéose.










W. Reich parle de “fonction de l'orgasme”. Il faut comprendre ici le mot “fonction” dans le sens médical du terme comme l'on parle de fonction respiratoire, fonction digestive, fonction cognitive. Avec un pragmatisme de médecin chinois. Loin de toute poésie. Que dit Reich ? Les êtres humains ont des relations “sexuelles” qui en fait restent superficielles parce que médiatisées, parce que bloquées, parce que psychologisées.
Bloqués dans la psychologisation et la sociologisation des rapports charnels, les individus ne peuvent s'abandonner à la fonction orgastique. Jamais. Ils ne la connaissent pas. Selon W. Reich, cette fonction est perturbée tout au long de la vie des individus et tout au long des siècles. Pour lui, tout blocage d'un fonctionnement biologique primaire entraîne les troubles  psychologiques et les identifications sociales – qui viennent nourrir en retour les troubles physiologiques – qui empêchent l'individu de pouvoir considérer les rapports amoureux et charnels autrement que sur le plan psychologique ou social, autrement que dans l'intentionnalité.

Mais il n'y a pas que cette incapacité individuelle à pouvoir s'abandonner à la pulsation spontanée, primaire, de la fonction orgastique (que la prétendue “révolution sexuelle” d’il y a quarante ans a confondue, contre les idées de W. Reich, avec la fonction orgiastique). Les rapports sociaux, créent également, sur cette base, les médiations qui vont séparer les individus d'eux-mêmes tout en les séparant des autres.
Il faut à ce propos se souvenir de la formule de Debord : “Le spectacle n'est pas un ensemble d'images mais un rapport social entre des personnes médiatisé par des images.” Les rapports charnels entre les individus sont donc empêchés le plus souvent du fait que la plupart de ces individus sont prisonniers du spectacle social, et qu'il s'agit, le plus souvent, de rapports entre des individus médiatisés par des images, que ce ne sont pas des individus qui se rencontrent mais des servants du spectacle dont les relations sont pré-jouées par leurs rôles sociaux.... (Le jeune gigolo avec la vieille rombière ; et plus rarement Harold et Maude…)

À cet empêchement par ce rapport social médiatisé par des images, par ce rapport spectaculaire, par ce rapport à l'intérieur du spectacle, s'ajoute un autre empêchement plus spécifique qui est de l'ordre de la névrose individuelle. La  question se pose là où le bon gros bon sens trouve des réponses évidentes : “Pourquoi les vieilles rombières aiment-elles les jeunes gigolos ?” ; “Quels types de rapports entretiennent-elles avec eux ?” ; “Quelle fixation dans l'enfance, quel type de relations au sein de leur propre famille se rejouent-elles là ?” ; “De qui reprennent-elles le rôle ?” “Quels rôles font-elles jouer à leurs amants mercenaires ?”. Le rapport sexuel, “sentimental”, dans tous les cas est donc à la fois névrotique et spectacularisé.

La contre-culture, au début des années 70 du siècle dernier, avait tenté une négation théorique et pratique de la médiatisation des relations interpersonnelles par les rôles sociaux, ce qu'elle avait réussi avec plus ou moins de bonheur, mais elle avait buté tant sur les scénarios névrotiques individuels qui précèdent en quelque sorte chaque individu dans sa rencontre des autres et du monde (quoiqu'elle ait fortement éclairé Janov les machines du petit théâtre névrotique individuel qui rejoue toujours la même petite pièce – avec, pour chacun, les mêmes malheureux ressorts – intitulée: “Micmac caractériel”) que sur les “poses” ontologiques pré-établies de l'esprit envers le monde, quoiqu'elle ait fait beaucoup pour en découvrir et en explorer d'autres que celle, hellénique-platonicienne, dont elle était issue du bouddhisme, tibétain ou zen, au Tantra, en passant, en combis Volkswagen, par l'islam mystique des derviches tourneurs.



La structure caractérielle individuelle qui répond toujours à la structure sociale vient, en se renforçant de la structure sociale, empêcher les individus d'accéder à la fonction de l'orgasme, c'est-à-dire les empêcher de s'abandonner à cette fonction primaire, primitive, bienfaisante et extasiante, source de joie, d'anéantissement et source de jouvence tout à la fois, les maintenant à la surface d'eux-mêmes, prisonniers des images du spectacle social, et, plus profondément encore, prisonniers de leur propre passé qui les enferme dans la psychologie. L'intentionnalité, sadique ou masochiste. Ou la consolation. Qui empêchent le libre et grand surgissement merveilleux, le libre abandon, le laisser-aller, le laisser-faire à la puissance de la jouissance, à la puissance de cette fonction de la jouissance.

W. Reich traque l'assimilation corporelle des erreurs fondamentales, nommées par Nietzsche. Il écrit avoir découvert une fonction dont personne n'avait jamais parlé puisque tout le monde pensait jusqu'à lui que les rapports charnels étaient des rapports psychologiques (névrotiques) et sociaux. Que le roman avait décrits parfaitement. Et que lui-même et ses collègues psychanalystes, avec et à la suite de Freud, avaient contribué à éclairer d'un jour nouveau, en définissant les personnages de l'ombre, pour ainsi dire, les structures caractérielles qui, en sous-main, animaient les marionnettes sociales.

Définir une société de l'être (l'Homme doit devenir un Homme de l'être) c'est, entre autres, découvrir aux Hommes cette capacité puissante, cette fonction primaire, primitive, chez chacun d'entre eux, la libérer de ce qui dans l'histoire individuelle, dans la psychologie individuelle, la rend impossible, la bloque, interdit son expérimentation, son déploiement. C'est, au niveau social, critiquer la médiatisation des rapports entre les êtres humains par le spectacle, et donc dénoncer le spectacle. 
C'est pour ces raisons que toute l'histoire de l'Avant-garde sensualiste est uniquement une étude et une découverte de ce que sont la jouissance de l'être, et l'être de la jouissance tout aussi bien, l'essence de la jouissance, c'est-à-dire la jouissance des sens.

On ne peut pas critiquer la société du spectacle, la société de l'injouissance, donc la société du paraître absolu, vouloir aller vers une société de l'être, sans comprendre et sans définir ce que sont l'être et la jouissance, et, également, le spectacle. Et l'injouissance, telle que nous l'avons nommée.
Il est facile de voir comment les romanciers ont toujours défini, justement, dans leurs romans, des relations psychologiques ou sociales. La comédie humaine. Lorsque le miracle, tout de même, se produit et que les individus se transcendent et traversent en quelque sorte les canevas pré-établis du théâtre social ou névrotique, ils restent, le plus souvent, dépassés par l'événement et, faute de pouvoir le comprendre et de pouvoir lui donner un nom, c'est-à-dire faute de pouvoir critiquer la médiatisation de leurs relations par des images dans le cadre plus général du fonctionnement spectaculaire de la société et, dans un même mouvement, faute de pouvoir comprendre la misère habituelle de leur santé poétique, émotionnelle, caractérielle, corporelle (cette assimilation corporelle et intellectuelle des erreurs fondamentales, en eux), ils reviennent, ordinairement, à cette psychologisation ou à cette socialisation de l'amour physique, sentimental.

C'est aussi faute de pouvoir définir le coup de grâce poétique que peut offrir l'amour, et parce que peu de gens se sont attachés à le vivre, à en rendre compte, à le commenter et, ainsi, d'une certaine façon, à le rendre plus fort dans le monde par la connaissance que l'on en donne aux Hommes, que les individus se sont le plus souvent heurtés à l'échec, même lorsqu'ils ont pu, par instants, goûter au miracle du déploiement puissant de leur personnalité et de leur puissance sentimentale et corporelle dans l'amour charnel.
L'Avant-garde sensualiste en faisant le point sur cette question et en offrant les transcriptions littéraires et artistiques de ses expériences poétiques n'a pas d'autres propos que le renforcement et le déploiement des expériences poétiques chez chacune et chacun de celles et de ceux qui seront amenés à les connaître.

Mais d'autres font aussi cela, d'autres façons et en touchant un public plus vaste. Par exemple, celui qui sera évidemment un des plus grands ténors du XXIe siècle, en décrivant, généreusement, dans un reportage qui lui était consacré récemment, comment dans le moment du duo lyrique quelque chose de l'ordre de la grâce s'élève entre un ténor et une cantatrice, les dépassant et les manifestant, tout à la fois, tels qu'ils sont réellement, c'est-à-dire sublimes, et en mettant, explicitement, cette expérience particulière du dépassement “vocal” en “comme-un” (que seuls des virtuoses peuvent, dans son art, connaître de cette façon-là) en parallèle avec l'accord charnel-amoureux, a montré non seulement sa magnifique santé, au sens où nous l'entendons, et sa grande sensibilité mais aussi sa connaissance des mystères de ce qui dans le même temps, dans le chant, dans l'amour, dans l'amour charnel, dans la poésie, dans l'art, dépasse les Hommes, et les montre tels qu'ils sont : divins.
Il y donnait même le secret qui permet d'accéder à cette puissance d'apothéose pleine de sentiment et d'humanité qui permet la réalisation – dans ce cas, dans le duo lyrique – de ce qui nous est si cher, l'accord des sexes opposés, sur la base de ce principe de délicatesse et de puissance, réciproques et partagées, en expliquant que pour que la puissance du chant se déploie dans toute sa magnificence il fallait qu'il résonne de tout le corps, et que ce dernier devait, pour ce faire, être sans tensions, selon son expression : “comme une poupée de chiffon”. Expliquant cela, il donnait une autre preuve du fait que l'expression et la jouissance de la masculinité au zénith de sa puissance, dans le temps comme arrêté, pour un ténor (mais c'est vrai pour tous les hommes, dans toutes les activités véritablement humaines auxquels ils s'adonnent) s'accompagne toujours du plus grand abandon – au sens de “se donner” et, également de “laisser-être”...
L'injouissant, à l'inverse, tant il est bloqué et cuirassé, fantasme toujours la puissance comme un calcul supérieur, une tension supérieure (qui bloquent, tout à l'inverse, toute expression profonde et exaltante de l'être...), et c'est d'ailleurs de cette nature déjà rigidifiée, déjà mécanisée, déjà cuirassée qu'il tient ses fantaisies sur la mécanisation future de l'Homme, et ses rêves de cyborgs.

C'est en s'abandonnant aux éléments, en étant soi-même un élément dans le mouvement du monde que l’Homme peut sentir sa puissance se déployer, devenir vraiment lui-même (paradoxalement tout en s'effaçant), laisser jaillir la jouissance poétique et dynamique du monde, et s'ouvrir au jeu.

Cette puissance d'exaltation et l'éveil que procure l'abandon à la puissance des éléments, en soi comme au dehors, c'est ce que montre, d'une autre façon, les expériences actuelles qui mettent en évidence que la pratique du surf enthousiasme les enfants autistes, les ouvrant au monde et à sa puissance. 
Sans vouloir pousser exagérément la comparaison, on peut cependant dire que d'une certaine façon l'humanité reste encore, pour une grande part, autiste, enfermée en elle-même, et que, s'il faut tout craindre du temps et des hommes, le gâchis et/ou le massacre qui sont faits des forces vitales et du génie de ces derniers, dans les conditions présentes du monde, laissent à penser qu'il faut tout en attendre, aussi.

Ces délicatesses et ces grâces de puissance d'apothéose réciproque et partagée dans l'abandon, il convient également que les humains en connaissent l'existence et en fassent, très généralement et très habituellement l'expérience, dans l'amour ; et la poésie, la littérature, la philosophie, les arts plastiques et tout le reste doivent tout à la fois en être l'expression et ce qui en transmet le goût.

À considérer, partout dans le monde, l'état de misère et de folie qui caractérise les relations entre les hommes et les femmes qui ont presque plus de chance d'expérimenter ce dont il est question ici sur des scènes d'opéra que dans le libertinage amoureux et l'amour charnel, on comprendra, tout à la fois, pourquoi l'Avant-garde sensualiste est une avant-garde et ce que signifie aujourd'hui ce terme (pour ceux qui se poseraient la question du “sens de l'avant-garde”).

Que l'on cesse donc de nous faire rire avec le Grand-Guignol, sado-masochiste, schizoïde, pathétique, de l'art hors piste soit-disant “d'avant-garde”, avec ses perceuses-visseuses, ses peluches, ses jouets pour enfants, et ceux qui le font, qui l'admirent ou le vendent.
Pour en dire tout ce qu'il y a à en dire et pour en rire, je dirai, en reprenant Hegel, que lorsque nous désirons voir un chêne dans toute l'étendue et la puissance de son feuillage nous ne sommes pas satisfaits si, à la place, on nous montre des glands.

Tout cela peut paraître sans importance. Mais sans l'apparition, sur la scène du monde, des exemples de la force et de la beauté de la vie à sa pleine puissance d'apothéose, et sans la critique directe et radicale des entreprises menées par la bêtise, le désarroi ou le ressentiment secret, le monopole de l'apparence appartiendrait au faux, à la misère et à la destructivité. Et où a-t-on vu qu'il fallait laisser le monopole de l'apparence au faux, à la misère et à la destructivité ?
C'est pour notre part, à partir de cette réflexion que nous avons finalement choisi de désocculter l'Avant-garde sensualiste, en juin 2001.
Tout comme nous avons choisi (en en laissant le soin à d'autres plus faits pour cela) de ne jamais détailler les exploits – caricaturaux dans leurs excès si prévisibles – de cette destructivité, dans aucune de ses “grandes œuvres”, par exemple en Ukraine, à Nankin, au Rwanda, à Hiroshima, ou partout ailleurs. Et très peu ses exploits courants et moins visiblement pernicieux, tels qu'elle les réalise dans l'art, la littérature ou les relations ordinaires entre les humains.
Mais on n'a jamais vu, non plus, la négativité détailler nos exploits, grands ou petits, sinon pour en rire.



Avant-garde sensualiste 4. Juillet 2006/Mai 2008.




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