W.
Reich parle de “fonction de l'orgasme”. Il faut comprendre ici le mot
“fonction” dans le sens médical du terme comme l'on parle de fonction
respiratoire, fonction digestive, fonction cognitive. Avec un pragmatisme de médecin
chinois. Loin de toute poésie. Que dit Reich ? Les êtres humains ont des
relations “sexuelles” qui en fait restent superficielles parce que médiatisées,
parce que bloquées, parce que psychologisées.
Bloqués
dans la psychologisation et la sociologisation des rapports charnels, les
individus ne peuvent s'abandonner à la fonction orgastique. Jamais. Ils ne la
connaissent pas. Selon W. Reich, cette fonction est perturbée tout au long de
la vie des individus et tout au long des siècles. Pour
lui, tout blocage d'un fonctionnement biologique primaire entraîne les
troubles psychologiques et les
identifications sociales – qui viennent nourrir en retour les troubles
physiologiques – qui empêchent l'individu de pouvoir considérer les rapports
amoureux et charnels autrement que sur le plan psychologique ou social,
autrement que dans l'intentionnalité.
Mais
il n'y a pas que cette incapacité individuelle à pouvoir s'abandonner à la
pulsation spontanée, primaire, de la fonction
orgastique (que la prétendue “révolution sexuelle” d’il y a quarante ans a
“confondue”, contre les idées de W. Reich,
avec la fonction orgiastique). Les
rapports sociaux, créent également, sur cette base, les médiations qui vont
séparer les individus d'eux-mêmes tout en les séparant des autres.
Il
faut à ce propos se souvenir de la formule de Debord : “Le spectacle n'est
pas un ensemble d'images mais un rapport social entre des personnes médiatisé
par des images.” Les rapports charnels entre les individus sont donc empêchés
le plus souvent du fait que la plupart de ces individus sont prisonniers du
spectacle social, et qu'il s'agit, le plus souvent, de rapports entre des
individus médiatisés par des images, que ce ne sont pas des individus qui se
rencontrent mais des servants du spectacle dont les relations sont pré-jouées
par leurs rôles sociaux.... (Le jeune gigolo avec la vieille rombière ; et
plus rarement Harold et Maude…)
À
cet empêchement par ce rapport social médiatisé par des images, par ce rapport
spectaculaire, par ce rapport à l'intérieur du spectacle, s'ajoute un autre
empêchement plus spécifique qui est de l'ordre de la névrose individuelle.
La question se pose là où le bon gros
bon sens trouve des réponses évidentes : “Pourquoi les vieilles rombières
aiment-elles les jeunes gigolos ?” ; “Quels types de rapports
entretiennent-elles avec eux ?” ; “Quelle fixation dans l'enfance, quel
type de relations au sein de leur propre famille se rejouent-elles là ?” ;
“De qui reprennent-elles le rôle ?” “Quels rôles font-elles jouer à leurs
amants mercenaires ?”. Le rapport sexuel, “sentimental”, dans tous les cas est
donc à la fois névrotique et spectacularisé.
La
contre-culture, au début des années 70 du siècle dernier, avait tenté une
négation théorique et pratique de la médiatisation des relations
interpersonnelles par les rôles sociaux, ce qu'elle avait réussi avec plus ou
moins de bonheur, mais elle avait buté tant sur les scénarios névrotiques
individuels —
qui précèdent en quelque sorte chaque individu dans sa rencontre
des autres et du monde (quoiqu'elle ait fortement éclairé – Janov – les machines
du petit théâtre névrotique individuel qui rejoue toujours la même petite pièce
– avec, pour chacun, les mêmes malheureux ressorts – intitulée: “Micmac
caractériel”) —
que sur les “poses” ontologiques pré-établies de l'esprit
envers le monde, quoiqu'elle ait fait beaucoup pour en découvrir et en explorer
d'autres que celle, hellénique-platonicienne, dont elle était issue — du bouddhisme,
tibétain ou zen, au Tantra, en passant, en combis Volkswagen, par l'islam
mystique des derviches tourneurs.
La
structure caractérielle individuelle qui répond toujours à la structure sociale
vient, en se renforçant de la structure sociale, empêcher les individus
d'accéder à la fonction de l'orgasme, c'est-à-dire les empêcher de s'abandonner
à cette fonction primaire, primitive, bienfaisante et extasiante, source de
joie, d'anéantissement et source de jouvence tout à la fois, les maintenant à
la surface d'eux-mêmes, prisonniers des images du spectacle social, et, plus
profondément encore, prisonniers de leur propre passé qui les enferme dans la
psychologie. L'intentionnalité,
sadique ou masochiste. Ou la consolation. Qui empêchent le libre et grand
surgissement merveilleux, le libre abandon, le laisser-aller, le laisser-faire
à la puissance de la jouissance, à la puissance de cette fonction de la
jouissance.
W.
Reich traque l'assimilation corporelle des erreurs fondamentales, nommées par Nietzsche. Il écrit avoir
découvert une fonction dont personne n'avait jamais parlé puisque tout le monde
pensait jusqu'à lui que les rapports charnels étaient des rapports
psychologiques (névrotiques) et sociaux. Que le roman avait décrits parfaitement. Et que
lui-même et ses collègues psychanalystes, avec et à la suite de Freud, avaient
contribué à éclairer d'un jour nouveau, en définissant les personnages de
l'ombre, pour ainsi dire, les structures caractérielles qui, en sous-main,
animaient les marionnettes sociales.
Définir
une société de l'être (l'Homme doit devenir un Homme de l'être) c'est, entre autres,
découvrir aux Hommes cette capacité puissante, cette fonction primaire,
primitive, chez chacun d'entre eux, la libérer de ce qui dans l'histoire
individuelle, dans la psychologie individuelle, la rend impossible, la bloque,
interdit son expérimentation, son déploiement. C'est, au niveau social,
critiquer la médiatisation des rapports entre les êtres humains par le
spectacle, et donc dénoncer le spectacle.
C'est pour ces raisons que toute
l'histoire de l'Avant-garde sensualiste
est uniquement une étude et une découverte de ce que sont la jouissance de
l'être, et l'être de la jouissance tout aussi bien, l'essence de la jouissance,
c'est-à-dire la jouissance des sens.
On
ne peut pas critiquer la société du spectacle, la société de l'injouissance, donc la société du paraître absolu,
vouloir aller vers une société de l'être, sans comprendre et sans définir ce
que sont l'être et la jouissance, et, également, le spectacle. Et
l'injouissance, telle que nous l'avons nommée.
Il
est facile de voir comment les romanciers ont toujours défini, justement, dans
leurs romans, des relations psychologiques ou sociales. La comédie humaine.
Lorsque le miracle, tout de même, se produit et que les individus se
transcendent et traversent en quelque sorte les canevas pré-établis du théâtre
social ou névrotique, ils restent, le plus souvent, dépassés par l'événement
et, faute de pouvoir le comprendre et de pouvoir lui donner un nom,
c'est-à-dire faute de pouvoir critiquer la médiatisation de leurs relations par
des images dans le cadre plus général du fonctionnement spectaculaire de la
société et, dans un même mouvement, faute de pouvoir comprendre la misère
habituelle de leur santé poétique, émotionnelle, caractérielle, corporelle
(cette assimilation corporelle et intellectuelle des erreurs fondamentales, en
eux), ils reviennent, ordinairement, à cette psychologisation ou à cette
socialisation de l'amour physique, sentimental.
C'est
aussi faute de pouvoir définir le coup de
grâce poétique que peut offrir l'amour, et parce que peu de gens se sont
attachés à le vivre, à en rendre compte, à le commenter et, ainsi, d'une
certaine façon, à le rendre plus fort dans le monde par la connaissance que
l'on en donne aux Hommes, que les individus se sont le plus souvent heurtés à
l'échec, même lorsqu'ils ont pu, par instants, goûter au miracle du déploiement
puissant de leur personnalité et de leur puissance sentimentale et corporelle
dans l'amour charnel.
L'Avant-garde sensualiste en faisant le
point sur cette question et en offrant les transcriptions littéraires et
artistiques de ses expériences poétiques n'a pas d'autres propos que le
renforcement et le déploiement des expériences poétiques chez chacune et chacun
de celles et de ceux qui seront amenés à les connaître.
Mais
d'autres font aussi cela, d'autres façons et en touchant un public plus vaste.
Par exemple, celui qui sera évidemment un des plus grands ténors du XXIe
siècle, en décrivant, généreusement, dans un reportage qui lui était consacré
récemment, comment dans le moment du duo
lyrique quelque chose de l'ordre de la grâce s'élève entre un ténor et une
cantatrice, les dépassant et les manifestant, tout à la fois, tels qu'ils sont
réellement, c'est-à-dire sublimes, et
en mettant, explicitement, cette expérience particulière du dépassement “vocal”
en “comme-un” (que seuls des virtuoses peuvent, dans son art, connaître de cette façon-là) en parallèle
avec l'accord charnel-amoureux, a montré non seulement sa magnifique santé, au
sens où nous l'entendons, et sa grande sensibilité mais aussi sa connaissance
des mystères de ce qui dans le même temps, dans le chant, dans l'amour, dans
l'amour charnel, dans la poésie, dans l'art, dépasse les Hommes, et les montre
tels qu'ils sont : divins.
Il
y donnait même le secret qui permet d'accéder à cette puissance d'apothéose
pleine de sentiment et d'humanité qui permet la réalisation – dans ce cas, dans
le duo lyrique – de ce qui nous est si cher, l'accord des sexes opposés, sur la base de ce principe de délicatesse
et de puissance, réciproques et partagées, en expliquant que pour que la
puissance du chant se déploie dans toute sa magnificence il fallait qu'il
résonne de tout le corps, et que ce dernier devait, pour ce faire, être sans
tensions, selon son expression : “comme une poupée de chiffon”. Expliquant cela,
il donnait une autre preuve du fait que l'expression
et la jouissance de la masculinité au zénith de sa puissance, dans le temps
comme arrêté, pour un ténor (mais c'est vrai pour tous les hommes, dans toutes
les activités véritablement humaines auxquels ils s'adonnent) s'accompagne
toujours du plus grand abandon – au sens de “se donner” et, également de
“laisser-être”...
L'injouissant,
à l'inverse, tant il est bloqué et cuirassé, fantasme toujours la puissance
comme un calcul supérieur, une tension supérieure (qui bloquent, tout à
l'inverse, toute expression profonde et exaltante de l'être...), et c'est
d'ailleurs de cette nature déjà rigidifiée, déjà mécanisée, déjà cuirassée
qu'il tient ses fantaisies sur la mécanisation future de l'Homme, et ses rêves
de cyborgs.
C'est
en s'abandonnant aux éléments, en étant soi-même un élément dans le mouvement
du monde que l’Homme peut sentir sa puissance se déployer, devenir vraiment lui-même (paradoxalement
tout en s'effaçant), laisser jaillir la jouissance poétique et dynamique du
monde, et s'ouvrir au jeu.
Cette
puissance d'exaltation et l'éveil que procure l'abandon à la puissance des
éléments, en soi comme au dehors, c'est ce que montre, d'une autre façon, les
expériences actuelles qui mettent en évidence que la pratique du surf enthousiasme les enfants autistes,
les ouvrant au monde et à sa puissance.
Sans vouloir pousser exagérément la
comparaison, on peut cependant dire que d'une certaine façon l'humanité reste
encore, pour une grande part, autiste, enfermée en elle-même, et que, s'il faut tout
craindre du temps et des hommes, le gâchis et/ou le massacre qui sont faits des
forces vitales et du génie de ces derniers, dans les conditions présentes du
monde, laissent à penser qu'il faut tout en attendre, aussi.
Ces
délicatesses et ces grâces de puissance d'apothéose réciproque et partagée dans
l'abandon, il convient également que les humains en connaissent l'existence et
en fassent, très généralement et très habituellement l'expérience, dans l'amour ; et la poésie, la littérature,
la philosophie, les arts plastiques et tout le reste doivent tout à la fois en
être l'expression et ce qui en transmet le goût.
À considérer, partout dans le monde, l'état de misère et de
folie qui caractérise les relations entre les hommes et les femmes qui ont
presque plus de chance d'expérimenter ce dont il est question ici sur des
scènes d'opéra que dans le libertinage amoureux et l'amour charnel, on
comprendra, tout à la fois, pourquoi l'Avant-garde
sensualiste est une avant-garde et ce que signifie aujourd'hui ce terme
(pour ceux qui se poseraient la question du “sens de l'avant-garde”).
Que
l'on cesse donc de nous faire rire avec le Grand-Guignol, sado-masochiste,
schizoïde, pathétique, de l'art hors
piste soit-disant “d'avant-garde”, avec ses perceuses-visseuses, ses
peluches, ses jouets pour enfants, et ceux qui le font, qui l'admirent ou le
vendent.
Pour en dire tout ce qu'il y a à en dire et pour en rire,
je dirai, en reprenant Hegel, que lorsque nous désirons voir un chêne dans
toute l'étendue et la puissance de son feuillage nous ne sommes pas satisfaits
si, à la place, on nous montre des glands.
Tout
cela peut paraître sans importance. Mais sans l'apparition, sur la scène du
monde, des exemples de la force et de la beauté de la vie à sa pleine puissance
d'apothéose, et sans la critique directe et radicale des entreprises menées par
la bêtise, le désarroi ou le ressentiment secret, le monopole de l'apparence
appartiendrait au faux, à la misère et à la destructivité. Et où a-t-on vu
qu'il fallait laisser le monopole de l'apparence au faux, à la misère et à la
destructivité ?
C'est
pour notre part, à partir de cette réflexion que nous avons finalement choisi
de désocculter l'Avant-garde sensualiste,
en juin 2001.
Tout
comme nous avons choisi (en en laissant le soin à d'autres plus faits pour
cela) de ne jamais détailler les exploits – caricaturaux dans leurs excès si
prévisibles – de cette destructivité, dans aucune de ses “grandes œuvres”, par
exemple en Ukraine, à Nankin, au Rwanda, à Hiroshima, ou partout ailleurs. Et
très peu ses exploits courants et moins visiblement pernicieux, tels qu'elle
les réalise dans l'art, la littérature ou
les relations ordinaires entre les humains.
Mais
on n'a jamais vu, non plus, la négativité détailler nos exploits, grands ou
petits, sinon pour en rire.
Avant-garde sensualiste 4. Juillet 2006/Mai 2008.
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