vendredi 20 avril 2012

Le Programme Or du Comme-Un. (suite)






 Nietzsche :
Fi de croire que, par un salaire plus élevé, ce qu'il y a d'essentiel dans leur détresse, je veux dire leur asservissement impersonnel, pourrait être supprimé ! Fi de se laisser convaincre que, par une augmentation de cette impersonnalité, au milieu des rouages de machine d'une nouvelle société, la honte de l'esclavage pourrait être transformée en vertu ! Fi d'avoir un prix pour lequel on cesse d'être une personne pour devenir un rouage ! Êtes-vous complices de la folie actuelle des nations, ces nations qui veulent avant tout produire pour être aussi riches que possible ? Votre tâche serait de leur présenter un autre décompte, de leur montrer quelles grandes sommes de valeur intérieure sont gaspillées pour un but aussi extérieur ! Mais où est votre valeur intérieure si vous ne savez plus ce que c'est que respirer librement ? Si vous savez à peine vous posséder vous-même ? Si vous êtes trop souvent fatigués de vous-même, comme d'une boisson qui a perdu sa fraîcheur ? Si vous prêtez l'oreille à la voix des journaux et regardez de travers votre voisin riche, dévoré d'envie en voyant la montée et la chute rapide du pouvoir, de l'argent et des opinions ? Si vous n'avez plus foi en la philosophie qui va en haillons, en la liberté d'esprit de l'homme sans besoin ? Si la pauvreté volontaire et idyllique, l'absence de profession et le célibat, tels qu'ils devraient convenir parfaitement aux plus intellectuels d'entre vous, sont devenus pour vous un objet de risée ?


Le Chœur des Libertins-Idylliques :
Cher ami,
Nous respirons librement et nous nous possédons nous-mêmes autant que faire se peut. Et nous ne savons toujours pas ce que c’est que d'être fatigué de soi-même comme d'une boisson qui a perdu sa  fraîcheur. Nos voisins, le pouvoir, l'argent et les opinions, nous leur avons depuis longtemps opposé, et sans appel possible, une complète fin de non recevoir. Nous lisons à peine ; et certainement pas les journaux. Aller, philosophiquement, en haillons, we would prefer not to, quant au célibat, nous l'avons remplacé, comme vous le savez, par l'idylle, tout simplement. Prônant l'amour. Lyriques, libertins, idylliques.


Gustave Flaubert :
Les chevaux et les styles de race ont du sang plein les veines, on le voit battre sous la peau et les mots, depuis l'oreille jusqu'au sabot. La vie ! La vie ! Bander ! Tout est là ! C'est pour cela que j'aime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie. Elle est là toute nue et en liberté. Toute la force d'une œuvre gît dans ce mystère, et c'est cette qualité primordiale, ce motus animi continuus (vibration, mouvement continuel de l'esprit, définition de l'éloquence par Cicéron) qui donne la concision, le relief, les tournures, les élans, le rythme, la diversité.


L'auteur du “Roman de Flamenca” :
Quand deux amants purs et sincères se regardent, les yeux dans les yeux comme deux égaux, ils ressentent à ma connaissance, selon le véritable amour, une telle joie dans leur cœur, que la douceur qui y prend naissance leur ranime et nourrit tout le cœur. Et les yeux, par où passe et repasse cette douceur qui envahit le cœur, sont si loyaux qu'aucun des deux n'en retient rien à son profit.


Chateaubriand :
Il ne manque à l'amour que la durée pour être à la fois l'Éden avant la chute et l'Hosanna sans fin. Faites que la beauté reste, que la jeunesse demeure, que le cœur ne puisse se lasser, et vous reproduirez le ciel.


Le Chœur des Libertins-Idylliques :
Nous nous y attachons, très Cher, nous nous y attachons. Et dans une époque qui avait redécouvert l’orgiastique, c’est-à-dire le plus archaïque et le plus rudimentaire, et qui voulait absolument y voir le plus neuf et même l’avenir de l’amour, nous avons réussi à vivre, d’abord, à faire paraître sur la scène du monde, ensuite et en même temps, l’orgastique, cet accord, physiologique et sentimental, si particulier, des sexes opposés tel qu'il se manifeste magnifiquement dans l’abandon “génital”, “harmonique” et à le définir pour ce qu’il est : une forme de voie royale qui s'ouvre à l'humanité tout autant que l'humanité y ouvre – et pour laquelle toutes les autres entreprises ne peuvent être que des objectifs secondaires dont l'unique objet ne doit être que de participer à cette entreprise supérieurement humaine – puisque dans l'humanisation et le raffinement de la jouissance amoureuse telle qu’ainsi nous la définissons se trouve portée à son plus haut degré ce qui constitue la spécificité même de l'humain : son “appropriation” souveraine, artiste, raffinée et caressante du mystère et du sacré immémorial du merveilleux auto-mouvement du monde que manifestent les mouvements de la pulsation de la vie : dans son apparition ; dans sa disparition-transformation, parfois; et enfin dans le magnifique abandon aux tout-puissants emportements spontanés de la jouissance – dans lesquels s’expriment le déploiement, et l’ouverture à la grande santé, de l’Homme – qui manifestent ainsi cette irrépressible puissance primordiale qui trouve là, enfin, dans cette jouissance de l'humain, sa douceur, sa tendresse, sa splendeur et son sens.
Le sens de l'Eternel Retour.
Le grand oui de la vie à la vie.


André Breton :
L'avons-nous assez désirée, rappelle-toi, cette ignorance du reste !


Bergson :
L'humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu'elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d'elle. A elle de voir d'abord si elle veut continuer à vivre. A elle de se demander ensuite si elle veut vivre seulement, ou fournir l'effort nécessaire pour que s'accomplisse, jusqu'à notre planète réfractaire, la fonction essentielle de l'univers qui est machine à faire des dieux.


Debord :
Les commerçants, aujourd'hui, ne se sentent plus. La société marchande, au XIXe siècle, n'avait pas encore atteint ces extrémités. Elle trouvait sans doute scandaleux que Mallarmé écrivît, mais pour d'autres raisons. On ne lui aurait pas reproché sur ce ton le caractère non rentable de ses ouvrages. 


Schlegel :
C’est uniquement par l’amour et la conscience de l’amour que l’Homme accède à l’Homme.


André Breton :
Je ne nie pas que l'amour ait maille à partir avec la vie. Je dis qu'il doit vaincre et pour cela s'être élevé à une telle conscience poétique de lui-même que tout ce qu'il rencontre nécessairement d'hostile se fonde au foyer de sa propre gloire.


Nietzsche :
Mais où se déversent finalement les flots de tout ce qu'il y a de grand et de sublime dans l'Homme ? N'y a-t-il pas pour ces torrents un océan ? – Sois cet océan ; il y en aura un.


Shitao :
Je détiens l'Unique Trait de Pinceau, et c'est pourquoi je puis embrasser la forme et l'esprit du paysage. Il y a 50 ans, il n'y avait pas encore eu co-naissance de mon Moi avec les Monts et les Fleuves, non pas qu'ils eussent été valeurs négligeables, mais je les laissais seulement exister par eux-mêmes. Mais maintenant les Monts et les Fleuves me chargent de parler pour eux ; ils sont nés en moi, et moi en eux. J'ai cherché sans trêve des cimes extraordinaires, j'en ai fait des croquis ; Monts et Fleuves se sont rencontrés avec mon esprit, et leur empreinte s'y est métamorphosée, en sorte que finalement ils se ramènent à moi, “le Disciple de la Grande Pureté.”


Le Chœur des Libertins-Idylliques :
Ce qui est vrai des Monts et des Fleuves est vrai de l’amour .


Debord :
On peut se demander comment un ordinateur saura traduire le mot “noblesse”, dans quelque temps ?






Avant-garde sensualiste 4 (juillet 2006-mai 2008)