samedi 22 février 2020

Des âmes comme les nôtres…











 Poésies III



Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 









La cuirasse caractérielle et la névrose font tout, jusqu’en amour.


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Il y a peu d’amours gracieuses, il y en a beaucoup de grossières. Cela a toujours été ainsi ; les hommes et les femmes se piquent rarement d’être aimables mais plutôt d’être indifférents : c’est la mode, qui procède — et tente de prévenir — des déceptions.


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Le particulier du moment c’est que la raison ne rougit plus des penchants dont elle ne peut rendre compte.


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C’est la preuve d’une âme aigrie lorsque l’on veut toujours corrompre, par l’ordurier, ce qui est estimable : les âmes épanouies respectent naturellement tout ce qui est digne de leur estime.


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Il n’y a guère de gens plus aigris que ceux que l’amour a toujours ignorés.


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Le libertinage idyllique fait peu de fortunes.


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Il est faux qu’on ait fait fortune, lorsque l’on ne sait pas jouir : un homme n’est vraiment riche que de l’extase amoureuse.


 
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La gloire de l’amour fait la grande fortune de la vie.


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Les hommes aiment si peu l’amour, la poésie, qu’ils ne se trouvent pas ridicule d’aimer l’argent.



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Nous sommes aussi indifférents au mépris des sots festifs, qu’à l’estime médiocre que nous concèdent les gens d’esprit.


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Il est parfois difficile d’aimer quelqu’un comme il veut l’être.


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L’immodération des petits hommes ne débonde que leurs vices.



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Si la gloire et si la fortune ne rendent pas les hommes heureux, ce que l’on appelle le monde mérite-t-il nos regrets ? Des âmes comme les nôtres daigneraient-elles accepter ou la fortune, ou la notoriété, ou des positions, s’il fallait leur sacrifier la vigueur de leurs sentiments, ruiner la paix de leur discrétion et abaisser l’essor de leur génie ?
 





Vaudey

Mars 2013


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mardi 18 février 2020

Le secret des voluptueux (Tableau galant)









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LE SECRET DES VOLUPTUEUX suivi de UN










LE SECRET DES VOLUPTUEUX



Il existe une forme de l'amour charnel qui unit les femmes et les hommes, et qui ouvre les êtres à une fusion poétique, mystique avec le monde.

Les humains le savent depuis toujours.
 
Dans la vallée de l'Indus, en Chine, les humains ont su et expérimenté cela. Même sur le pourtour méditerranéen, soumis pourtant au régime de la double peine judéo-héllénique, le sentiment océanique qui découle de l'abandon amoureux de la femme et de l’homme ne s’est pas perdu, mais il est resté un secret même si Ovide l'a transmis, en le plaçant au sommet de son Art d'aimer (clic). Et, au XVIIIe siècle, La Mettrie pouvait ainsi écrire : « La volupté a son échelle, comme la nature ; soit qu’elle la monte ou la descende, elle n’en saute pas un degré ; mais parvenue au sommet, elle se change en une vraie & longue extase, espèce de catalepsie d’amour qui fuit les débauchés & n’enchaîne que les voluptueux »

W. Reich (clic), au XXe siècle, a décrit en détails la « fonction » orgastique comme on parle de « fonction » respiratoire d’après ce que ses patients lui en rapportaient.

La chose, après ses études, est devenue plus claire : il existe une « impuissance orgastique », c'est le nom qu'il lui donne, produite par la névrose (dont on connaît les formes et la généalogie) qui consolide la névrose en retour —, qui empêche cette forme poétique-extatique de la sentimentalité et de la jouissance, qui se manifeste dans ce que j'ai nommé, en détournant Rimbaud, l'extase harmonique, l'expérience partagée égalitairement et dans un même mouvement d'abandon (à cette « fonction » physiologique réflexe et implacable) par l’Homme femelle et l'Homme mâle dans l'acte de l'amour, — pour le dire comme Breton.

Beaucoup de ceux qui connaissaient ce secret ne l'avaient pas dit. Ou alors, ils l'avaient dévoyé à des fins de bonheur de petits-bourgeois de philistins, disaient, avec mépris et en pensant à Jules Guyot et à son Bréviaire de l'amour expérimental, la bande de vieux pubères pervers qui tenait l’opinion littéraire, jusqu’au mois de janvier dernier. — Remarquons tout de même la supériorité du petit-bourgeois du XIXe siècle, qui cherchait la paix et le bonheur de son foyer, c'est-à-dire au moins ceux de quelques êtres humains, sur les vieux pubères sans âge, poétiquement et mystiquement secs, qui, du haut en bas de l'échelle sociale, errent aujourd'hui partout sur la Terre, sous stupéfiants, pour satisfaire leurs pulsions d'auto-destruction ou de destruction sur d'autres pauvres hères tout aussi chimiquement stupéfiés qu'eux, et plus ou moins consentants.

Le maintien dans une éternelle puberté, torturée par ses souffrances refoulées et son immaturité stupéfiée et dont on satisfait consuméristement les pulsions issues de son injouissance —, voilà ce qu’aura été la forme moderne de l’esclavage politique et économique des 60 dernières années, dans nos contrées.

Nous, nous disons le secret des voluptueux, et nous lui donnons sa pleine dimension mystique et galante. Le fait que nous lui associons maintenant un domaine de l'amour contemplatif — galant devrait rendre cette forme de l'amour moins obscure : malheureusement, c'est dans un moment d'effondrement civilisationnel, qui risque de faire disparaître tant le domaine en question en tant qu’œuvre d'art que nos autres manifestations poétiques et artistiques, voire même le public lui-même.

Trop tard.  

Ou trop tôt.



Le 11 février 2020
R.C. Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2020





 UN



Je flanibule sur nos terres
La vie
Diverse
Qui s'y explandit
Est soudain
Dans ce silence —
Mon amie


J'observe
Au loin
Comment une colonie de genêts
S'est installée sur un pan de colline
Bien abrité


Le chêne
Contre lequel, assis, je m'adosse
Me donne son énergie
En arrivant, je dormais


Et puis je me fonds
Dans le silence de ces êtres
Jusqu'à ces montagnes au loin


Le ciel
Moi
Un






Le 12 février 2020
R.C. Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2020




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vendredi 7 février 2020

Nos terres poétiques









R.C. Vaudey 

Poésies III


Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 







Pour provoquer les grimaces d'un visage douloureux, l'injouissant, possédé par la peste émotionnelle et sa rage destructrice, est capable de n'importe quelle ignominie.

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Le théâtre grec et les autels chrétiens avaient donné une nécessité fumeuse à l'horreur de la malignité. La pensée analytique, au XXe siècle — grâce à W. Reich, notamment —, a donné un début d'explication à sa généalogie.

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Ce qui nous sauve dans ce monde d'atroce contingence, c'est le saisissement par la contemplation qui s'installe devant la mystérieuse complétude de chaque objet isolé, comme elle s'installe entre deux amants galamment mystiques dans la merveilleuse complétude de leur amour.

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Les seules amours durables qui méritent d’être chantées sont celles qui se nourrissent des extases contemplatives — galantes (des miracles…) partagées.

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Les vignobles de nos terres poétiques fleurissent pour des amatrices et des amateurs qui sont encore à venir.


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Écrire pour la postérité, ce n'est pas désirer qu'on nous lise demain. C'est couronner, sans rien y pouvoir, notre vie galante et contemplative, — même si personne ne nous lit jamais.





Le 8 juin 2016






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dimanche 2 février 2020

Le sujet et l'intimité












Les années 60 et 70 du XXe siècle comme redécouverte de la fonction régulatrice — pour les individus inféodés au groupe et pour les groupes eux-mêmes — de l’orgie, et la massification du phénomène nihiliste — qui va crescendo jusqu'à la fin des années 90 — par l’exploitation mercantile et l’autonomisation des pulsions qui se défoulaient dans la transe, dans les sociétés traditionnelles, mais qui y restaient contenues par le labeur et la communauté.




Donc, dans un premier temps on brise les interdits. On fait tomber les tabous. Sexualité de groupe, plus ou moins sportive et roborative. “À l'américaine”. Plus ou moins complice. Les tabous et le refoulement sont levés rapidement. Cette première “sous-couche”, relativement “récréative” qui apparaît alors sous le vernis social, laisse sourdre des pulsions destructrices et autodestructrices (que l'ancien refoulement et les anciens tabous tenaient relativement en respect) mais, dans un premier temps, de façon peu perceptible et ne faisant que colorer plus ou moins légèrement la sexualité “récréative-roborative” et relativement complice de ces débuts de libération de l'ancien ordre moral, religieux et métaphysique.
Peu à peu — et cela paraît de plus en plus clairement à la fin des années 90 et au début des années 2000 avec le développement d'Internet — apparaît, de plus en plus évidemment pour tous, un raz-de-marée — qui bien sûr s'inscrit dans un processus historique de paupérisation plus générale, d'unification de la planète et donc de la destruction d'autres carcans sociaux, relationnels, régionaux et locaux en quelque sorte — un raz-de-marée, donc, fait de la violence suicidaire et meurtrière que dissimulait encore cette sexualité “récréative” du début de la mise à bas, par les masses, par les classes moyennes des pays riches, de l'ancien ordre patriarcal religieux et métaphysique.


Ce que ne pouvaient connaître les membres des sociétés esclavagistes patriarcales-marchandes, (condamnés, au mieux, à l’orgie saisonnière ou élitiste) c'étaient le sujet et l'intimité. Le sujet et l'intimité, ces inventions du monde chrétien qui, avec son apparition dans l'histoire, commencent un long voyage historique vers le point central de la conscience individuelle et sociale des futurs “maîtres sans esclaves”.
Le sujet et l’intimité, voilà également ce que fuyaient les jeunes révoltés (et, peut-être plus encore, ceux qui les ont suivis) des années 60/70 (les “chapelles” analytiques, politiques, religieuses : Rajnesh, Muehl etc.) redécouvrant l’eau tiède avec l’orgiastique — qui est une fonction de régulation des groupes ou des masses — et le confondant avec l’orgastique qui marque le déploiement du sujet, de l’intimité, de la rencontre, et leur apothéose.
Aujourd'hui, l'objectif est clairement d'être capable d'établir, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, de cette façon-là tout au moins, une intimité égalitaire, jouisseuse, intelligente, entre les sexes jusque-là opposés, entre les hommes et les femmes.
La mise en avant de la sensorialité, le retour aux sens, ne peuvent se comprendre que comme cela.
L'ancien mouvement de révolte contre l'ordre patriarcal ancien, lui, s'est attaché à des versions souffreteuses, nihilistes et mécanistes du corps (la “plasticienne” aux implants, l'espèce de crétin avec sa machine à merde etc.) : le préhumain contemporain lorsqu'il désire dépasser l'ancien ordre patriarcal ne fait que dévoiler la misère que cet ordre a produite chez lui.


La réalisation de l'intimité, le dépassement de cette “défaillance de la faculté de rencontre” dont parlait Debord, citant Gabel, dans La société du spectacle, voilà le propos de ceux qui se veulent post-analytiques, post-économistes et post-idolâtres.


Les sensualistes défendent donc une idée de l'art, de la littérature, de la poésie, de l'aventure, de la philosophie, du libertinage totalement en rupture avec celle que l'on défendait, diversement, jusque-là. Avec la figure du Libertin-Idyllique nous mettons en avant un individu qui s'abandonne tantôt aux fulgurances poétiques, tantôt aux fulgurances philosophiques, tantôt aux fulgurances artistiques, — picturales ou autres — tantôt au farniente, et qui place, au cœur de tout cela, l'intense volupté, le jeu voluptueux, comme voie royale à l'ouverture poétique du Temps. Ce qui signe la fin des râteliers philosophiques, des râteliers des « arts plastiques », des râteliers littéraires, c'est-à-dire aussi celle des écrivains spécialisés, des philosophes spécialisés, des poètes spécialisés, des débauchés spécialisés, et marque l'apparition des voluptueux, héritiers du poète courtois et de l'« honnête homme », qui dans l'art, dans la philosophie, dans la littérature, dans la poésie, dans la peinture, dans les arts plastiques, dans la réflexion philosophique déploient ces fulgurances nourries à la source de leur jouissance puissante et voluptueuse du Temps.


Fin historique des besogneux (bien sûr, ils demeurent, avec l'époque qui les porte et qui n'est pas prête de s'achever, et leurs activités avec...) et apparition des voluptueux qui comprennent l'art amoureux comme fin et moyen de la construction des situations. On se situe d'une certaine façon dans le monde, on essaie d'organiser, autant que faire se peut, son temps autour de l'amour, de la volupté comprise ici comme voie royale vers les beaux-arts, non seulement les beaux-arts amoureux, mais les beaux-arts en général, les Lettres, la poésie, la philosophie.
Le dépassement du préhumain contemporain implique l'apparition, dans le cours de ce millénaire, d'un individu à la fois plus léger et plus profond, qui puisse se jouer de tout ce qui s'offre à lui.
Sans nier les notions d'apprentissage dans l'exercice des différentes formes d'expression de la grâce physique, intellectuelle, poétique, nous sommes cette volonté qui veut la recréation du monde, des situations et des caractères par un Homme puissant et léger, relié et profond, voluptueux et contemplatif, et la disparition des lourdes bêtes “cagotes”, “philosophiques”, “poétiques”, “littéraires” et “artistiques” etc. d'aujourd'hui, toutes lourdement marquées par la haine, la volonté de détruire ou de se détruire, le ressentiment, les ruminations compulsives et les projets vengeurs et “méphitiques” de l'analité sadique, le désespoir, toujours à la recherche d'un bon maître, de l'oralité dépressive, les fanfaronnades sadiennes, guerrières et conquérantes, phalliques-narcissiques, le goût “explosif” pour la souffrance du masochisme, la folie histrionique, totalement déconnectée de ce qui profondément la sous-tend, parfaitement inconsciente et donc parfaitement adaptée à ce stade du spectacle marchand, de l'hystérie.


Nous avons posé les bases, pour le grand public, dès la parution du Manifeste sensualiste, d'un stade supérieur du jeu de l'autocréation humaine.








Avant-garde sensualiste 4. Recueil littéraire et artistique. Juillet 2006/Mai 2008 

















vendredi 17 janvier 2020

La plus belle jeunesse







Chère amie,



Vous avez raison, celles et ceux à qui ce texte (où je n’ai remplacé que libertine-idyllique par contemplative galante) était destiné n’étaient pas né(e)s — ou à peine — lorsque je l’ai écrit, en 2006. Greta Thunberg et ses amis avaient 3 ans…

« La plus belle jeunesse, aujourd'hui, dans tous les pays de cette planète maintenant interconnectée, s'attache — le plus souvent sans pouvoir très exactement définir ce qu'elle fait — à cette même application de ce principe de délicatesse dans tous les domaines de la “production et de la reproduction” de la beauté et du vivant, et elle possède — outre le goût et la volonté — la maîtrise des moyens pratiques lui permettant de réaliser cela ; et une belle créativité. »

Sans doute servira-t-elle d’idiot utile à telle ou telle des factions (religieuse, économique etc.) qui se disputent le monde, — ou non.
Qui vivra verra.



R. C. Vaudey, le 17 janvier 2020






Principes de délicatesse et de noblesse





Shitao ne décapitait pas des rats vivants avec ses dents, Wang Wei ne cultivait pas un goût particulier pour le vomi ; la déambulation triste dans les rires hébétés de l'alcool mélangé aux autres stupéfiants, réveillée à coups de boursouflures cocaïnées, ni l'un ni l'autre ne la pratiquait ; le goût pour le monstrueux et pour la fange, la misère et la poésie désespérée de tout cela, qui, dans leurs époques, l'exploitait comme il l'est aujourd'hui ?

Le massacre du monde, de sa beauté et des êtres encore libres qui le peuplent, ou la production, par le massacre du vivant, de ce qui devra nourrir la mort soi-disant vivante du nouveau lumpenprolétariat mondialisé dont les contremaîtres, immensément argentés, travaillent sans relâche à flatter et à exploiter les fantaisies mégalomaniaques de bas étage et le goût immémorial pour le kitsch et la quincaillerie, ou (comme versant opposé d'une même montagne de misère) celui pour l'autodestruction et la destruction, vont parfaitement de pair avec l'interminable vogue pour le trash et la “transgression” (devenue aujourd'hui la norme) dans les mœurs, en “art”, en “littérature” etc., quoi qu'en pensent les chiens de guerre, c'est-à-dire les employés encore en formation, parfaitement surexploités, ou déjà mis au rebut des internationales du crime spectaculaire-marchand, lorsqu'ils se piquent d'avoir une opinion sur ces questions, et qui voudraient y voir l'antidote au clinquant et au toc d'un certain art actuel utilisé comme savonnette à vilains pour ces contremaîtres, parvenus et autres néo-rastaquouères.

Le divertissement “artistique”, “littéraire” etc. de “luxe” ou de masse utilise et va utiliser ce filon de la décomposition, du trash et de la “transgression” tant que pourra perdurer, pratiquement, ce massacre de la beauté et du monde, et du vivant. Ils sont de la même veine. C'est une même insensibilité et un même goût profond, mauvais, qui se manifestent identiquement dans le domaine de l'exploitation du monde et du vivant et dans son divertissement “artistique” ou “littéraire”.

L'avant-garde (et pour paraphraser Debord), elle, “sous les modes apparentes qui s'annulent et se recomposent à la surface futile du temps pseudo-cyclique contemplé”, en grand style de l'époque, “est toujours dans ce qui est orienté par la nécessité évidente et secrète de la révolution” poétique et sensualiste du monde.

Pour le moment, elle est encore élitiste c'est-à-dire numériquement très inférieure consciente, contemplative galante, sensualiste, délicate, raffinée, profondément immergée dans la jouissance pleine, sans peine et sans haine, du Temps.

Contrairement à ce qu'elle retrouve, dans le passé, de ressemblant à ce qu'elle peut être, elle n'ignore rien de la décomposition et de la volonté farouche de destruction du nihilisme actif tel qu'il se déploie depuis plus de deux siècles avec une rage, une insensibilité et une efficacité technique jamais égalées dans le cours précédent de l'histoire de l'Homme.

Quoiqu'elle soit cela également, elle n'est pas une sorte de pureté qui ignorerait le crime : elle est le moi idéal, à venir de l'humanité, qui ne s'oppose pas à, mais se dégage de l'enfer (et surtout de la rage, de la souffrance et du désespoir qui le sous-tendent) exploré.

C'est un monde tout entier, une époque nouvelle qui vont devoir aimer la profondeur, le respect et la beauté, la délicatesse, la noblesse, dans leurs mœurs et dans leurs goûts, dans le rapport à soi-même, à l'autre et au monde. Au vivant et à la nature.

Ou disparaître.

C'est tout une poésie du dérèglement des sens, de la déstructuration, avec sa tendresse désespérée aussi, qui doit passer comme elle est venue. Un mauvais goût des miséreux jouant contre leurs maîtres et dans un monde sans maîtres mais sous la férule de leurs contremaîtres à se détruire, et la beauté du monde avec.

Et cette disparition et ce dépassement devront se faire tant par la transcription littéraire ou artistique de l'expérience puissante et saisissante de cette beauté du monde retrouvée (mais soutenue, oui, pour la première fois dans l'histoire, par ce mouvement de dépassement-compréhension du nihilisme, enfin analysé et réalisé) que dans la production et la reproduction des moyens mêmes du développement de la beauté et du vivant.

La plus belle jeunesse, aujourd'hui, dans tous les pays de cette planète maintenant interconnectée, s'attache le plus souvent sans pouvoir très exactement définir ce qu'elle fait à cette même application de ce principe de délicatesse dans tous les domaines de la “production et de la reproduction” de la beauté et du vivant, et elle possède outre le goût et la volonté la maîtrise des moyens pratiques lui permettant de réaliser cela ; et une belle créativité.

Elle ne comprend pas forcément complètement la misère des hommes et ne s'attend vraisemblablement pas à tout ce qui pourra lui arriver. Elle doute beaucoup, ne vit pas loin du monde, hors du monde, élaborant les jeux délicats, raffinés, puissants, extasiés de l'humanité accomplie, post-analytique, post-économique.

Elle travaille au milieu du champ de mines que constituent les intérêts de ceux qui possèdent aujourd'hui le monde, intérêts violemment contradictoires qui tendent considérés les masses humaines, les intérêts et les moyens technologiques engagés dans cet immense processus de restructuration ou de mise à sac du monde définitive (l'avenir nous le dira ) plutôt à sa destruction.

Cette jeunesse, qui ne vit pas hors du monde, se débrouille comme elle peut avec cette violente négativité du monde autour d'elle et en elle, parfois, aussi.

Comme toutes celles qui l'ont précédée elle construit aujourd'hui le monde dans lequel elle vivra demain ; et ses enfants avec elle. Et comme beaucoup de celles qui l'ont précédée également, à l'ombre manipulatrice, le plus souvent haineuse et venimeuse, de ses aînés qui la gouvernent.

Elle hérite de toute la misère qu'aura produite cette période d'infamie qui s'est encore intensifiée au début des années 70 du siècle dernier avec la “modernisation” de la société spectaculaire-marchande : de l'amiantage consciemment cancérigène des bâtiments publics et privés, à la fabrication “hors sol” de cadavres de bétail destinés à nourrir le bétail humain ambulant et décorseté, en passant par l'empoisonnement des sols et des nappes phréatiques, et de l'air tout aussi bien, à tout le reste qui se révèle à elle chaque jour davantage, plus complètement et plus terriblement.

Elle découvre, avec horreur et indignation, cet héritage et surtout l'esprit qui l'a fondé : le principe de cruauté et de prédation, armé par la technique et nourri à la haine et au mépris : de sexe, de race, de classe, de caste, de religion ; et aux folies diverses : ethniques, politiques, religieuses, “économiques”, idéologiques etc. et de surcroît toujours alimenté par les sources abyssales (sans lesquelles le reste tarirait) des malédictions et des rancœurs familiales individuelles, responsables de cette insensibilité, de cette anesthésie sensualiste, voluptueuse, poétique de ses aînés dont elle découvre ainsi, sans pouvoir la nommer, la fondamentale et séculaire injouissance.

Comprenant les mobiles de leurs crimes, elle comprend également que toutes ces forces pernicieuses que je viens de nommer sont aussi celles qui la menacent. De l'extérieur ; ou à l'intérieur d'elle-même.

Hors d'elle, elle voit que sous la guerre qui fait rage, il s'en prépare de plus terribles encore dont l'horreur, si elles éclataient, pourrait être encore aggravée par la difficile question du “partage des ressources” (allant en se raréfiant toujours davantage...) laissée aux bons soins d'un affrontement des gangs planétarisé, gangs eux-mêmes plus ou moins organisés autour des clans, des ethnies, des groupes raciaux, nationaux, idéologiques ou religieux et chauffés à blanc par des furies historiques revanchardes.

En elle, elle sent bien que, dans un tel climat, ce qui l'anime c'est, le plus souvent, le très nihiliste : “Détruis ton prochain comme toi-même” (ce qu'elle fait assez alternativement), plutôt que le très christique et finalement éthique et “socialiste” : “Aime ton prochain comme toi-même” ou, pire encore, l'idyllique et aujourd'hui ahurissant : “Peace and love” universels puisque le nouveau slogan de l'époque pourrait bien être, tout à l'inverse : “War and Hate” universels.

Mais cette très particulière injouissance, et sa violence, qu'elle voit partout, se présente, maintenant massivement, habilement et ironiquement, dans le domaine des arts et des lettres ou des mœurs sous les traits très “hip”, très “avant-gardistes” de l'hédonisme libérateur des pulsions “libertaires” violemment destructrices ou autodestructrices. Du trash et du punk, donc.

Le trash et le punk ont été à la littérature, aux arts et aux mœurs et dans cette période d'infamie intensifiée dont on voit aujourd'hui (d'une façon ou d'une autre...) l'ombre de l'ombre de la fin ce que l'alimentation “cannibalique” du bétail par la farine de ce même bétail a été à l'histoire de la gastronomie : une période de vaches folles.

Il est étonnant de voir des jeunes gens qui combattent sur tous les fronts les résultats de cette période infâme de l'histoire (et qui tentent de prévenir les catastrophes qui en découlent et qui se profilent), accepter sans réfléchir ces mêmes résultats lorsqu'ils se présentent sous une forme littéraire ou artistique, ou dans les mœurs, et croire encore que le trash et le punk représentent l'avant-garde de ce temps, par exemple l’antidote à son goût pour le clinquant ou le kitsch, même si l'on peut comprendre qu'ils y trouvent, faute de mieux, une sorte de posture critique contre la réaction dans les mœurs ou en art, et, encore plus évidemment, les moyens de défouler l'angoisse et la haine que leur a données et que leur donne un monde qui leur est si angoissant.

Le trash et le punk ont été “élaborés” par des gens qui ne voulaient pas de futur (parce qu'ils pensaient que l'ignominie de l'exploitation marchande de tout n'aurait jamais de fin). Les jeunes gens d'aujourd'hui, à l'inverse, savent qu'il leur faut, et veulent (parce qu'ils savent que l'ignominie de l'exploitation marchande de tout n'a pas d'avenir) reconstruire les situations et le monde, et donc le futur, selon ces principes de délicatesse et de noblesse qu'ils pressentent sans pouvoir les nommer encore.

On pourrait, sarcastiquement, remarquer que, pour des gens qui voulaient passer vite, les initiateurs du trash et du punk ont duré et durent bien longtemps ; et que pour des gens qui voulaient détruire “le système” ils sont, et sur tous les fronts de la mode à la littérature en passant par la philosophie et l'art contemporains d'avant-hier ce qui reproduit et ce que vend encore ce “système”, le plus massivement.

Le trash et le punk que l'on a vu, que l'on voit et que l'on verra encore fleurir dans tous les domaines que je viens d'évoquer, comme manifestation de masse d'un long processus de dévoilement du méphitique, trahissent ce fait que pour la première fois une société nouvelle qui à chaque époque antérieure était élaborée pour la satisfaction des classes dominantes se trouve avoir été conçue pour et par les pauvres (qu'ils soient en haut ou en bas de l'échelle sociale...) qui peuvent ainsi expérimenter les plaisirs de la destruction et de l'auto-destruction, et du caprice vengeur, réservés naguère à leurs élites. Ils sont, aussi, la matérialisation de ce que le même Debord avait parfaitement énoncé avant moi : “À l'acceptation béate de ce qui existe peut aussi se joindre comme une même chose la révolte purement spectaculaire : ceci traduit ce simple fait que l'insatisfaction elle-même est devenue une marchandise dès que l'abondance économique s'est trouvée capable d'étendre sa production jusqu'au traitement d'une telle matière première.”

Venus avec une certaine forme de l'“abondance économique” (c'est-à-dire de nuisances et de malfaisants dus à la domination du règne sans partage de l'esprit économiste) et (par l'exploitation de la mine d'or noir des perversions, des pulsions et des caprices sado-masochistes, voyeuristes, exhibitionnistes et des haines ressentimentales des masses et non plus des maîtres ou de leur besoin de consolations) comme expression ultime du dévoilement de l'injouissance plurimillénaire de l'humain, ils ne disparaîtront qu'avec l'intelligence et le dépassement de l'une et de l'autre dont il fallait au préalable poser et c'est l'objet d'un certain nombre de nos écrits le nécessaire diagnostic

Il reste donc à la jeunesse de tous âges et du monde entier à comprendre que ces principes de délicatesse et de noblesse que l'Avant-garde sensualiste défend dans les mœurs, dans les relations entre les femmes et les hommes, entre les êtres, entre les êtres et le monde, constituent, en aboutissement-dépassement de l'ère de la métaphysique du sado-masochisme et comme fin mot de l'histoire du nihilisme européen, les principes sur lesquels doivent se déployer non seulement l'art et la poésie d'aujourd'hui et de demain mais également ceux sur lesquels on doit reconstruire le monde et le futur : poétiquement, sensualistement.

Nos observations et notre ton, aussi impérieux ou même élitistes qu'ils puissent paraître dans une époque de promiscuité violente et sans égards, n'ont cependant pas d'autre but que d'éclairer (par les expériences qui sont les nôtres dans le domaine de la poésie vécue et de ses transcriptions “littéraires et artistiques”, qui sont les seuls domaines dans lesquels nous nous réjouissons d'avoir quelque talent) tous ceux qui partout dans le monde, d'une façon ou d'une autre, du haut en bas de l'échelle sociale, travaillent eux aussi à la victoire de ces principes de délicatesse et de noblesse contre tout ce qui, hors d'eux et en eux, depuis toujours et dans tous les domaines, veut leur destruction ; et celle du monde avec.

C'est à cette “nouvelle noblesse” qui, partout, devra re-sensibiliser et éclairer, de ses œuvres et de ses écrits, le monde parfaitement idolâtre, fanatisé ou surexploité à l'extrême — et ses “saigneurs” — que ce numéro 4 d'Avant-garde sensualiste est adressé.


Avant-garde sensualiste 4  (Juillet 2006/Mai 2008)


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vendredi 10 janvier 2020

Abbayes de Thélème à l'usage des jeunes générations












ASHA
Œuvre numérique
Les Amants volants
Juin 2006









Chère amie,


Puisque vous me le demandez, voici un très bref résumé de l’histoire et une présentation de l’œuvre en question.

Nous nous sommes rencontrés, Héloïse et moi, à l’été 1992.

Nous avons fondé avec quelques amis un mouvement « littéraire et artistique » en décembre de la même année, sur les rivages de l’océan Indien.

Dix ans plus tard, les éditions Gallimard ont publié le Manifeste sensualiste, que j’avais écrit, résumant nos recherches poétiques et théoriques sur l’amour et le merveilleux, — puisque tel est le sujet de ces recherches.

L’année précédente, en 2001, Héloïse avait exposé — de façon authentiquement « underground », puisque la « galerie » était vraiment sous une rue — dans le cadre d’une manifestation d’art contemporain, manifestation à laquelle elle a participé également en 2002. On pourrait retrouver dans les archives de quelques journaux les articles élogieux qui lui avaient été consacrés.

Le soutien aux gens de lettres et aux artistes — intermittents du Spectacle — dans notre pays fonctionne ainsi : des séjours en résidence, accompagnés de manifestations (publications, interventions, expositions) ; le tout plus ou moins agréablement accompagné de banquets et de mondanités, — elles aussi plus ou moins plaisantes.

Vous comprendrez facilement que notre « art », reflet d’éblouissements intimes non programmables, n’a rien à faire avec ce système, pourtant favorable aux artistes et aux écrivains de métier.

Si je devais faire un parallèle avec la vie religieuse, je dirais que de même que l’on distingue le clergé séculier — qui agit dans le siècle, donc, et qui ne dédaigne pas la pompe et le faste, dont il se sert dans son œuvre d’édification des consciences (Bossuet, en son temps, était une « star », si j’ose dire) — des ordres réguliers, qui vivent dans le retrait du monde, où le moine attend l’éblouissement mystique — attend de faire un avec la Déité, aurait dit Maître Eckhart —, de même on pourrait distinguer les artistes et les auteurs séculiers, l’immense majorité, qui vivent dans leur époque et recherchent la célébrité, la gloire et, plus secrètement, la satisfaction des travers que leur donne leur injouissance mystique et voluptueuse — que nous sommes les premiers à avoir diagnostiquée comme la vraie cause de la peste émotionnelle qui marque l’ère sado-masochiste patriarcale —, et les artistes contemplatifs, qui attendent tout des éblouissements poétiques, et qui ne vivent que par et pour cela. 

Si l’on voulait vraiment réduire les gentilsHommes de fortune que nous sommes, Héloïse et moi, à des « artistes » ou à des « auteurs », c’est à cette deuxième catégorie, je l’avoue très minoritaire, que nous appartiendrions. (Parmi les « auteurs » modernes que l’on pourrait rattacher à ce genre, je pense à Debord, à l’époque de Champot, — quoique son contemplatisme ait été tout à fait du même ordre que celui de Khayyam (éthylique plutôt qu'idyllique), et parmi les peintres du siècle dernier, et dans un style très différent, je ne vois que Marthe et Pierre Bonnard, et peut-être Yves Klein, — dont l’activisme professionnel et l’art de traiter les femmes comme des pinceaux rebutent cependant notre goût délicat).

Enfin, vous savez que nous avons la chance de vivre dans un pays où l’on peut encore préférer suivre l’exemple de Montaigne ou de Debord plutôt que celui de telle ou telle tête d’affiche des Arts et des Lettres contemporains, et c’est ce que nous avons choisi de faire.

Ainsi, nous ne sommes pas et nous n’avons jamais été des personnages publics, et ne souhaitons pas le devenir. On ne trouve pas de photos de nous sur Internet, ce qui est un privilège dans cette époque où le deepfake permet de faire dire ou de faire faire n’importe quoi, à n’importe qui. Nous souhaitons plutôt rester dans l’ombre, et le vrai luxe pour nous c’est de partager un verre de vin avec nos amis musiciens, après un concert de musique baroque, un soir d’été, dans le cloître d’un vieux monastère d’une lointaine province. À mille lieues, donc, des mondanités germanopratines (qui, soit dit en passant, sont un peu mises à l’honneur en ce moment —, si j’ose dire.)

(Pour ce qui est de cette affaire ((que Lacan avait diagnostiquée, par avance, de façon lapidaire et définitive, en parlant du Banquet)), j’ai, dans Poésies III, écrit ceci ,: « La « Raison » du XVIIIe siècle ne fut pas un symptôme d'intellect hypertrophié, mais de sensibilité contemplative — galante atrophiée. Quand de telles « lumières » éclairent le monde, les bas-fonds du caractère des humains — que le patriarcat, pendant plus de 8000 ans, par les conséquences psychophysiologiques de l’esclavage, avait dévoyé — ont tôt fait de se manifester ». Suivaient : « Les transgressions des injouissants aristocrates du XVIIIe siècle, infantiles, pervers-polymorphes et mondains, ont, dans un premier temps, commencé par animer les salons des quincailliers enrichis et ceux de la bourgeoisie des Lettres, puis les clubs de vacances des ploucs (pour le dire comme Debord) de la classe moyenne, pour finir par occuper le temps libre du lumpenprolétariat le plus démuni ». Et aussi : « Ceux qui dénoncent la stérilité sociale de la critique de la société de l'injouissance oublient la noble fonction qu'exerce la proclamation claire et nette de nos goûts et de nos dégoûts. »)


Pour ne pas être totalement obscurs, nous publions depuis 2002 une revue confidentielle sur papier, jusqu’en 2012, et numérique depuis lors, dûment enregistrée à la Bibliothèque Nationale, avec son numéro d’ISSN, où j’ai trouvé le lieu pour déployer mon art de poète et de moraliste — au sens de celui qui étudie les mœurs de son époque et de ses contemporains, et non de moralisateur qui, lui, leur fait la morale.


L’art d’Héloïse — souvent proche de celui d’Andy Goldsworthy —, éphémère et évanescent — dans les époques aristocratiques, ce qui touche à l'amour n’a pas de prix ; dans les époques démocratiques, ce qui n’a pas de prix n’a pas de valeur —, a trouvé à s’exprimer sur notre propriété, jusqu’à ce qu’elle décide, il y a un an, que ce domaine, cet écrin, qui nous avait protégés poétiquement toutes ces années, était en lui-même l’œuvre d’art, et qu’il nous fallait le protéger en retour : en le « sacralisant », justement comme œuvre d’art.

La parole de cette dame — petite-fille de Charlemagne —, on le sait, est performative : elle dit, et ce qu’elle dit advient (la plus commune des paroles performatives est le « oui » que s’offrent les époux : ils le prononcent, et ce qui est dit devient réalité). Donc, cette propriété est devenue Le Domaine des Galants (pour le moment.)

Voilà une forme d’art qui se distingue cependant des autres formes d’art environnemental, — et sur un point fondamental : tout y est placé dans une perspective philosophique plus vaste dont les origines remontent au moins à Ovide : celle de l’histoire de la sentimentalité, mais aussi de la contemplation, en Europe, qui sont unies, là, pour la première fois, tout à fait dans la lignée de celles et de ceux qui, comme Béatritz de Die ou Béatrix de Romans, il y a environ huit cents ans, dans cette même région du monde, cherchaient à travers la fin’amor à atteindre la joie et le bonheur en commun, — union dont ce Domaine des Galants est donc tout à la fois l’écrin et la manifestation poétique. (Le terme « galants » est bien sûr à comprendre ici comme désignant celles et ceux qu’occupe cette recherche d’une forme de civilité nouvelle, inédite, entre les femmes et les hommes, telle qu’on a pu la voir s’esquisser en France à l’époque de Madeleine de Scudéry, civilité nouvelle où, pour citer l’étude d’Alain Viala, La France galante : « [… ] la symétrie n’est pas identité, la conscience de l’altérité subsiste. L’estime et le respect valent en ce qu’ils sont mutuels, réciproques, regard de l’un sur l’autre. C’est en cela que la galanterie est le plus éminemment une posture humaniste, celle où un être humain considère un autre être humain. Donc, en toute logique, une posture généreuse. Autre valeur majeure. »)

Inspirateur et inspiré de nos extases contemplatives, Le Domaine des galants est donc une œuvre d'art sensualiste-naturaliste où l’ego de l’artiste s’est effacé en grande partie pour se contenter — dans tous les sens du terme — de protéger la beauté naturelle, et où ce n’est plus le spectateur, le regardeur qui fait la nature du tableau — proposition inaugurale de l’art moderne, au XXe siècle — mais bien plutôt le tableau de la nature qui défait — poétiquement, contemplativement — le spectateur, le regardeur, — proposition liminaire de cet art sensualiste-naturaliste, qui ouvre le XXIe siècle.

Le Domaine des galants est une œuvre d'art sensualiste-naturaliste et conceptuelle : sensualiste au sens du Manifeste sensualiste ; naturaliste au sens du Manifeste du Rio Negro de Restany ; et conceptuelle puisqu’elle se définit par ailleurs comme Zone immatérielle de sentiment océanique, au sens, cette fois, de Romain Rolland (dans sa lettre du 5 décembre 1927 à Freud) et d’Yves Klein et de ses Zones de sensibilité picturale immatérielle.

Conceptuelle donc, quoique menant au-delà de la pensée discursive.

Cependant, à l’inverse des Zones de sensibilité picturale immatérielle — purement conceptuelles, pensées à une époque où l’on n’imaginait pas encore que la nature puisse faire un jour défaut —, elle a pour support concret notre domaine d’une centaine d’hectares — en comptant ceux qui nous sont prêtés — de nature préservée, servant de support à la sensibilisation des jeunes générations à la biodiversité et à sa défense.

Dans la suite d'Yves Klein qui fut, on le sait, un maître de judo, Le Domaine des galants, conceptuel et sensualiste tout à la fois, est divisée en séries, qui reprennent les grades attribués dans cette discipline.

Chaque amateur d'art désireux d’intégrer ce club peut postuler à l'une ou l'autre de ces séries. Sa candidature sera alors examinée par les membres du Bureau des recherches sur l’amour et le merveilleux.

L'impétrant, une fois agréé, recevra un reçu contre un certain poids d'or fin — toujours selon l’usage établi par Yves Klein — ou son équivalent monétaire, — variables en fonction des séries. Mais l’époque a changé : nous savons aujourd’hui que l’extraction de l’or est une catastrophe environnementale : aucun lingot ne sera rejeté dans la Seine ou ailleurs.

Ces reçus — qui ressortissent au marché de l’art — sont la manifestation, la plus légère écologiquement possible, de la contribution du collectionneur à la défense des Zones immatérielles de sentiment océanique (portées par notre domaine constitué en réserve naturelle), puisque, vous l’avez compris, l’œuvre n’est ici ni un tableau ni une sculpture ni même un territoire mais bien une de ces Zones immatérielles de sentiment océanique — qui disparaissent partout et encore plus vite que les insectes et les oiseaux —, c’est-à-dire la beauté poétique ineffable d’une parcelle de Nature, parcelle de Nature que nous nous sommes employés jusqu’à ce jour à préserver — en y cultivant l’otium —, et que nous mettons maintenant à la disposition des scientifiques à des fins d’études et de sensibilisation.


Les différentes séries — échelonnées comme les ceintures en judo à l’époque d’Yves Klein — s’ordonnent comme suit :


Série n° 1 (novice)
Série n° 2 (ceinture blanche)
Série n° 3 (ceinture jaune)
Série n° 4 (ceinture orange)
Série n° 5 (ceinture verte)
Série n° 6 (ceinture bleue)
Série n° 7 (ceinture violette)
Série n° 8 (ceinture marron)
Série n° 9 (ceinture noire 1er dan)
Série n° 10 (ceinture noire 2e dan)
Etc. jusqu'au dixième dan

La série 1 est un multiple. La série 20 (noire 12e dan) est une « pièce unique » : elle correspond au grade honorifique qui fut attribué en judo à Jigoro Kano, après sa mort. Il n’y a pas de série 19 comme il n’y a pas de 11e dan en judo.

Leur valeur — qui s’entend en euros — double à chaque échelon (comme l’avait décidé Klein pour les Zones de sensibilité picturale immatérielle qu’il échangeait au pied de Notre-Dame, sur les marches du bien nommé pont au Double)



Vous le voyez, nous sommes aux antipodes du principe de l'époque qui se clôt (d'une façon où d'une autre), qui était simple : il suffisait de trouver un nouvel objet (une nouvelle marchandise) et de le vendre. Qu'importaient d'où provenait la matière première, son extraction et ses conditions d'extraction, la vie de ceux qui étaient chargés de cela, le transport de cette matière première, ses conditions, ses conséquences, sa transformation, la vie de ceux qui travaillaient à cela, rien n'importait, ni la consommation de ces marchandises, ni les conséquences de cette consommation sur les individus, ni sur l'environnement, rien, et pas davantage ce qu'elles deviendraient après avoir été consommées, ni les conséquences des déchets qu'elles représenteraient n'importaient : la seule chose vraiment cool, c'était de produire toujours plus de nouveaux objets, de nouvelles marchandises, et de les vendre.

Rien de plus. Quelques restrictions existaient sur le travail des enfants, par exemple, mais nul ne se préoccupait vraiment de ces questions, dans l'hystérie de l'époque consumériste de la Société du spectacle.

Notre art sensualiste, naturaliste et conceptuel (quoique contemplatif… ) apparaît à la fin de cette époque, qui est celle du patriarcat, esclavagiste-marchand.

Immatériel, il est cependant l'occasion pour des individus de permettre aux sensualistes de soustraire des parcelles du monde à cette logique puisque bien que conceptuel il repose sur des réserves naturelles, dédiées au naturalisme intégral — sous toutes ses formes —, à la sensibilisation des êtres et, bien sûr, à la contemplation : donc plus l'art sensualiste, naturaliste et conceptuel se développera, plus ces territoires s'agrandiront.

Les gens qui ont la passion des collections et de l'art le plus sophistiqué peuvent ainsi avoir accès à un développement inattendu de tout le mouvement de la poésie moderne puisque leur reçu pour une Zone immatérielle de sentiment océanique est un objet d'art.

Ils peuvent de surcroît avoir la satisfaction de participer à une œuvre plus vaste encore : l'extension des Zones immatérielles de sentiment océanique portées par des réserves naturelles, qui sont en quelque sorte ces nouvelles Abbayes de Thélème que j’évoquais dans le Manifeste qui se multiplieraient ainsi toujours davantage (je dis « réserves naturelles » mais bien sûr elles peuvent être dédiées en partie à la culture, à l’agriculture et à d'autres activités du même ordre.)

Ces Zones immatérielles de sentiment océanique en œuvre d’art deviennent ainsi le moteur permettant d'acquérir toujours plus de ces nouvelles Abbayes de Thélème et de permettre leur financement. Je connais par exemple en Bretagne un château du XVIIe siècle avec 160 hectares de terres et un parc de 70 hectares à vendre pour une bouchée de pain, que nous pourrions immédiatement acquérir grâce au déploiement de cet art.

Le principe de ces œuvres sensualistes, naturalistes et conceptuelles est donc simple, et vous l’avez compris : il s'agit d'offrir toujours davantage d'Abbayes de Thélème à l'usage des jeunes générations.

Vous m’objecterez qu’il restera évidemment à trouver les belles ladies et les beaux gentlemen pour se charger de ces nouvelles Thélèmes, où nous aimerions que l’on jouât de la musique baroque et les comédies-ballets de Molière. Et où l'esprit des salons (tel celui de Mlle de Scudéry, ou ceux que fréquentait La Rochefoucauld), pourrait prendre un tour nouveau .

Et où pourrait, au cœur de la dévastation, briller encore le monde.

Vous me direz : Pourquoi donc offrir des châteaux en Bretagne, en Espagne, ou ailleurs aux jeunes générations ?

Eh bien ! c’est parce que pour ma part, je suis heureux que nous ayons pu réunir, dans cette œuvre, des amis de mon adolescence, qui ont fait en partie ce que je suis, et qui dans la réalité se connaissaient aussi : Vaneigem, Debord et Klein. Voilà le secret de ma désinvolture : cette joie !

À vous,



R.C. Vaudey


 
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