jeudi 14 mai 2020

Des contrats















Chère amie,



Il ne faut pas prendre au sérieux ce que se disent des amants dans l'ivresse de leurs débats, — juste au début de leurs ébats. Un poème n'est qu'un poème, surtout lorsqu'il est écrit dans cet état second de l'extase post-orgastique — dans la jouissance du Temps.

Vous me faites connaître la part qui revient à chacun des différents acteurs de l'industrie littéraire — dans le prix d'un livre. Je n'avais nullement l'intention de présenter une analyse critique — radicale ou corporatiste — d'un métier qui n'est pas le mien. Je me suis fait la promesse, à vingt ans, sur la foi d'un mot de Rimbaud ( « La main à la plume etc. »), et selon une « directive » de la rue de Seine, de n'en avoir jamais aucun.

Je m'y suis tenu.

On peut dire, si l'on veut, que je suis un homme de lettres mais je n’appartiens pas à la corporation des « gendelettres ». Les libraires, me dites-vous, sont ceux qui perçoivent le pourcentage le plus important du prix d'un livre, l'éditeur et l'auteur arrivant, à parts égales, en derniers, — après les imprimeurs et les distributeurs.

Sans doute. Nous n'avions dans nos fous rires pré-orgastiques, aucune idée de quoi que ce soit. Et même si nous ne buvons pas, si nous ne prenons aucune drogue — dure ou douce —, la joie des amants qui sont emportés petit à petit dans le tourbillon de l'amour charnel leur donne une sorte — très pure — d'ivresse, (je peux les comparer car j'ai connu dans ma vie aventureuse toutes les autres), qui n'en reste pas moins un état peu propice aux comptes d'apothicaire.

Et dans ce moment historique, catastrophique pour tout ce secteur culturel, qui voudrait en plus venir tirer sur l'ambulance ? J'ai peut-être été sévère avec le métier d'éditeur mais il est vrai que le métier d'auteur m'a toujours paru comparativement un métier de disetteux à quelques rares exceptions près. J'étais mal renseigné, voilà tout.

Non. Ce qui nous amusait, sans doute, c'était de penser qu'une vie se réduisait à si peu.

Pour écrire ce petit livre, il m'avait fallu, disons depuis ma première année de fac… : vivre trente ans d'aventures ; rompre avec ma famille ; rejeter le confort matériel qu'elle m'offrait pour étudier la philosophie, à la Sorbonne, au Quartier latin — qui n'était pas le pire endroit du monde, à cette époque-là, où les boutiques de fringues n'y avaient pas encore remplacé les libraires, — justement ; quitter Paris ; vivre dans un endroit sauvage et retiré, dans les Vosges — dont le climat est rude pour celui que rien n'y a préparé et qui est né sur les rivages riants de la Méditerranée — ; y plonger pendant six ans dans les tourments des revécus émotionnels autonomes de l'analyse primalo-reichienne sauvage que nous y menions, puis, poussé par la nécessité, m'y improviser bûcheron, indépendant, pendant près d'un an ; retrouver, balafré, Paris et la foule ; y vivre quelques mois dans une soupente à la Cioran, après avoir vendu une double-ferme de plusieurs centaines de mètres carrés posée au milieu d'une prairie de plusieurs hectares, perdue au milieu des forêts profondes quelque part dans la région du Col du Bonhomme, c'est à dire au milieu de nulle part ; partir aux Indes, sur les traces de Pyrrhon, seul, sans y connaître rien ni personne ; y passer quelques années ; y fumer avec les gymnosophistes ; manquer d'y mourir empoisonné par des junkies qui vendaient de la strychnine pour du LSD ; m'en remettre ; manquer de m'y faire lyncher par une foule en furie parce que j'avais assommé un Goannais qui avait tenté de me frapper ; rentrer en Europe pour frayer avec la bohème artistique parisienne plus ou moins radicale et tenter, mordicus, de la radicaliser — au moins poétiquement — davantage, pour, finalement, décider de rompre avec ce peu de monde que je fréquentais pour m'exiler, une dernière fois à trente-huit ans, comme Montaigne , pour retrouver les terres familiales — entre-temps devenues miennes — et y trouver enfin l'amour.


Le chemin qui m'a mené à l’amour contemplatif — galant fut parfois rude et incertain. Le Manifeste donne — de façon extrêmement ramassée — les résultats de trente ans de recherches aventureuses sur l'amour et le merveilleux durant lesquelles — entre l'analyse sauvage et le reste — j'ai risqué mille fois de perdre la vie ou la raison : il est la Carte au trésor que j’en ai ramenée, et j'en retire, au moment où je décide qu'il faut rendre publique cette Carte, finalement deux mille euros d’à-valoir, et 10% sur chaque livre vendu moins de dix euros…

Je crois que c'est cela qui nous faisait rire comme des petits fous, alors que nous évoquions tout cela, Héloïse et moi. Cette disproportion entre cette épopée, la grandeur de ses résultats — que nous étions en train de goûter —, et le reste…

Cela n'a rien à voir avec Antoine Gallimard qui, en amateur éclairé, s'est offert une œuvre d'art vécu et qui alors que j'étais, et que je suis toujours, pour lui et tout le milieu littéraire, ou même radical, un parfait Ovni m'a offert par la même occasion la parfaite mise en forme de cette œuvre, grâce à l'excellence de ses collaborateurs. Ainsi qu'une forme de reconnaissance pour cette odyssée sans pareille. Tout en permettant la parution, sur la scène du monde, d'idées qui, selon moi mais vous me connaissez —, coupent l'Histoire en deux

Lebovici avait bien acheté, lui, le Studio Cujas pour y faire projeter les films de Guy Debord, exclusivement. Dans sa correspondance publiée, il dit aussi qu'il pouvait bien payer « 60 briques une place de cinéma ». Finalement

Et puis, personne ne peut être tenu pour responsable du fait que la sortie du Manifeste a coïncidé avec le déploiement d'Internet grâce à l'arrivée de l'ADSL, qui a rendu accessibles des formes de « l'amour » qui ont parues plus excitantes à l'auto-érotisme prégénital pratiqué, seul, en couple ou en groupe que l'amour contemplatif galant.

Le Manifeste sensualiste a trouvé immédiatement un éditeur mais il n'a pas trouvé de lectorat : j'aurais dû écrire à la place un Manifeste pornographique ou, plus tard, plutôt que le Journal d'un Libertin-Idyllique celui d'un pédophile mondain. Mais on ne choisit pas ce que l'on peut écrire ni ce que sont, et ce qu'aimeront, les lecteurs du temps.

À propos d'Internet, c'est d'ailleurs lui qui a commencé, alors, vers 2002, de ruiner les libraires et peut-être aussi un peu les éditeurs.

La désublimation répressive véhiculée soudain à cette époque, massivement et jusque dans les recoins les plus reculés de la Société de l'Injouissance, non plus seulement par les livres ou des cassettes VHS mais par ce moyen de diffusion massive et « participative », n'est bonne ni pour la culture, ni pour l'amour ni pour la contemplation. Elle ressortit juste à la société marchande, capitaliste, et au maintien de l'ordre par une certaine forme de chaos dans lequel les individus n'ont aucune chance de connaître jamais ni le calme de la réflexion, ni la volupté de la rencontre et de l'amour, et encore moins le luxe absolu de la contemplation de l'Absolu. Dans un monde qui n'est fait ni pour ça, ni pour eux.

Cela dit, pour en revenir aux Contrats et pour illustrer à quel point nous avons été traités avec les plus grands égards par notre éditeur avec lequel j’ai été injuste dans ce poème du Concert d'amour —, je dois préciser que nous avions, dès sa rédaction, réalisé, Héloïse et moi, notre premier Tableau galant à partir du texte du Manifeste, et que j'avais pris soin de demander que fût précisé dans le contrat d'édition que nous conservions les droits sur les vingt exemplaires de ce Tableau galant (films VHS d’abord, numériques ensuite) que je savais relever du marché de l’œuvre d'art plutôt que de celui du livre.


J'avais demandé à Philippe Sollers que fût rajouté un addenda au contrat habituel pour préciser ce point, et c'est ce qui fut fait, toujours avec la même parfaite courtoisie. J'ai retrouvé la lettre que la délicate Madame Maillard nous avait adressée. J'ai simplement masqué sa signature et l'adresse.


Pour le reste, tout est conforme dans le poème : Philippe Sollers était charmant et plein d'allant. Très professionnel. Nous avons parcouru le manuscrit sur cette table du bar L'Espérance. Il faisait très beau. Nous hésitions entre Prolégomènes à un troisième millénaire sensualiste ou non qui était le titre du manuscrit envoyé et Manifeste sensualiste : il penchait pour ce dernier, et c'est finalement celui-là que nous avons choisi, comme vous le savez. 

Parcourant le texte, il a également choisi l'extrait de la quatrième de couverture « loin du monde etc.». J'avais amené la présentation de l'auteur qui suit et qui, bien sûr, ne pouvait être que de moi. Elle se terminait ainsi : « un or très rare et peu recherché : l'or du Temps ». Je me souviens que cela l'avait impressionné. 

« Vous savez qu’il s’agit de l’épitaphe de Breton ». Je le savais, et c'était pour saluer André Breton qui avait été pour moi un guide dans l'enfer du monde que je l'avais reprise. Qu'il y eût des surréalistes plus ou moins historiques que cela pût déranger, je n'y pensais même pas. Tout de même, certainement pour adoucir ce qui dans un livre publié dans une collection qu'il dirigeait aurait pu paraître comme une provocation supplémentaire aux yeux de ces surréalistes-là, il me proposa : "celui du Temps". Qui fut adopté.

Je voulais que la lettre qu'il avait reçue par laquelle je nous présentais ainsi que le Manifeste servît d'introduction : c'est ce qui fut décidé.

Il me conseilla de retirer une dédicace à Héloïse, puisque si j'avais bien écrit le texte, c'est ensemble; Héloïse et moi, que nous en avions composé la mise en forme typographique si particulière et qui sans être spécialement révolutionnaire après Le Songe de Poliphile, de Colonna fait le charme du livre. Je reconnus bien volontiers que c'était effectivement une erreur que cette dédicace-là.

Quant à la remarque à propos du texte, dans le poème, rapportant qu'ils s'étaient dit, avec Antoine Gallimard, que la Maison en recevait un comme cela tous les cinquante ans, elle m'avait parue minimiser beaucoup l'affaire, tant vous savez que je pense que ce texte marque un tournant radical dans le dépassement tant du patriarcat que de l'économisme et de la guerre des sexes, et que l'on ne reçoit pas un texte qui marque la fin de dix mille ans de patriarcat, tous les cinquante ansOn le reçoit une fois, et c’est tout. Mais le titre envoyé disait aussi « un millénaire sensualiste ou non »…


Pour ce qui est des « stupéfiants pro-situs talmudistes heideggeriens », il s'agit d'un petit groupe de littérateurs, publiant une revue, et également dans la sienne et dans sa collection, qui ont évolué assez différemment les uns et les autres, depuis, dont j'ignorais tout alors et dont je ne sais pas beaucoup plus aujourd'hui. La littérature ni les réflexions philosophiques des auteurs contemporains de télévision ne m'ont jamais beaucoup intéressé.


Lorsque je décidai, un soir de décembre 2001, de faire publier le Manifeste sensualiste, j'avais trois livres ouverts sur mon bureau, dont un de Philippe Sollers, sur Mozart, je crois. Je savais qu'il avait fait pour la télévision justement, peu de temps avant, un film sur Guy Debord. Pour le reste, tout ce que je savais de lui était ce qu'en savaient, à l'époque, ceux qui avaient été debordistes dans les années soixante-dix et quatre-vingts, c'est-à-dire beaucoup de mal.

Ni ses amis ni ses idées ni sa collection ni sa revue ne m'étaient connus et ne m'intéressaient : je voulais que le Manifeste (Les prolégomènes à un troisième millénaire sensualiste ou non) fût publié ; je pensais que son goût pour Guy Debord dont il retrouverait un certain nombre d'inspirations dans le texte que nous lui envoyions pourrait le décider favorablement : je ne sais si ce fut le cas mais il le publia. 

Il a gardé sa vie, son œuvre, ses amis et les auteurs qu'il a publiés avant et après le Manifeste dont certains m'ont vraiment intéressé, et certains autres franchement déplu, mais avec lesquels je n'ai jamais eu aucun contact.


J'ai découvert l'homme lorsque nous nous sommes rencontrés ainsi que je l'ai dit dans le poème, et j'ai été agréablement surpris : comme je vous l'ai déjà dit, il était aimable, plein d'allant, sérieux et très professionnel. Très loin de la caricature qu'en donnaient les pro-situs ou les shows télévisés. 

J'ai lu les livres qu'il a publiés depuis cette époque, que j'ai beaucoup aimés pour leur style et l'expérience authentique de la poésie vécue que l'on y retrouve même si je ne partage, par ailleurs, ni ses idées ni celles de ses amis. 

Lorsque je lui écrivais, je lui donnais du « Cher Docteur », selon cette habitude que nous avions avec Dominique S. lorsque nous nous écrivions, et qu'elle avait elle-même apprise de Guy et Alice Debord, dont elle avait été l'amante, qui fait allusion à « Docteur en rien », qui est tiré d'un extrait de film détourné qui compose le film La société du spectacle. C'était sans doute pousser la complicité un peu loin. (Pousser la complicité trop loin est souvent un travers des solitaires).

Car il ne s'est bien sûr pas « converti » aux thèses sensualistes : c'est au fond un lacanien, qui tient la satisfaction des pulsions prégénitales pour le fin du fin quand je suis sur ce point plutôt reichien et une sorte de héraut de la génitalité, que je tiens pour la voie royale qui mène à la jouissance du Temps, par l'extase harmonique, c'est-à-dire par l'absolue fusion dans l'extase de l'amour qui est, tout aussi bien, l'extase de la fusion dans l'Amour et l'Absolu.

Si l’on peut dire.

Qu'Antoine Gallimard et lui aient malgré tout décidé de publier le Manifeste, et qu'il m'ait dit qu'ils le tenaient tous deux en si haute estime, prouve qu'un éditeur n'a pas à partager les idées d'un auteur qu'il publie et qu'un auteur n'a à répondre que de lui.

Ce que l’on savait déjà.

Prenez soin de vous.


R.C. Vaudey


Le 14 mai 2020












vendredi 10 avril 2020

Le jardin philosophe






Quel honnête homme vous faites, cher Guy Karl… Et c’est toujours un plaisir de vous lire.

Votre compagnie est toujours aimable, et si votre humeur est parfois assombrie, elle n’est jamais fielleuse.

Vous regardez le monde mais sans être dupe des grands shows planétaires, — qui en tétanisent tant d’autres.

Et vous savez voiler habilement votre savoir — qui est grand — par délicatesse envers vos lecteurs.

Tout cela est la marque des meilleurs des hommes — dont assurément vous êtes.

Vous savez cependant que, par les temps qui courent, ils ne doivent sortir dans le monde que masqués… Au propre, comme au figuré…


Au plaisir de vous lire, donc.


À vous,


R.C. Vaudey



.

samedi 28 mars 2020

Économavirus





 Chère amie,



Alors que — considérant les différences de traitement d'une même peste, selon les pays et les variantes de leur assujettissement au dogme de l’ultra-libéralisme mondialisé — nous philosophons, Héloïse et moi, dans la douceur, la quiétude et le silence d'antan de cet après-midi de printemps, nous analysons comment une Weltanschauung bien particulière s'est emparée du monde — le capitalisme — dès le crépuscule des mystiques, en France — mystiques que j'appelle, en souvenir des Libertins Spirituels et des anarchistes chrétiens de Müntzer, les grands Libertins —, c'est-à-dire s'est imposée dès la Régence et ses rouésroués que j'ai nommés, à l'inverse, les petits libertins (qui font tout le monde aujourd'hui) —, capitalisme dont c'est cette variante rouée qui l'a emporté dès ce début, et visiblement jusqu'à maintenant, sur celle des banquiers usuraires juifs, ou cette autre des banquiers « d'élection divine » (protestants etc.) — que Max Weber analysait il y a un peu plus d’un siècle —, tous en guerre contre Rome, dont ils voulaient la chute —, et que Rome persécutait.


Le monde dans lequel nous vivons est donc ce monde sadien (Manifeste sensualiste ; Gallimard, mai 2002), où il s'agit d'exploiter La mine de l'or noir de la misère inconsciente et de l'inconscient misérable, et où règne L'exploitation (de la misère caractérielle, physiologique et poétique) de l'Homme par (par la misère caractérielle, physiologique et poétique de) l'Homme (Avant-garde Sensualiste 2, Janvier/Décembre 2004)*.

Bref, un monde où les injouissants d'en-haut exploitent ceux d'en bas, où tous partagent les mêmes rêves issus d'une même misère, et où les jouisseurs (mystiques, poétiques, galants, ou premiers (dans le cas des peuples)) vivent soit confinés, soit en exil, soit dans leur « réserve » (comme nous-mêmes), ou encore, ont été exterminés.

Il est le résultat de visions du monde qui se sont combattues. 

Et le « chef d'œuvre » de celle qui a gagné.

Il aurait pu être un jardin élaboré par un mysticisme à la Saint François d'Assises, ou encore une œuvre d'art quiétiste : Rome s'est chargée de ses mystiques ; Bossuet de Fénelon, des Chevreuse et des Beauvilliers ; Madame de Maintenon de Jeanne-Marie Bouvier de La Motte Madame Guyon , qu'elle a fait embastiller

Les fous de Dieu par le travail, l'usure, et les roués se sont chargés de Rome et du monde. 

Les fous de Mahomet attendent leur tour.


Je montre à Héloïse l'image et le discours du Pape — trouvés sur le site d'un communiste ! qui semble l'approuver seul, proclamant, Ubi et Orbi :

« Dans notre monde, que tu aimes plus que nous, nous sommes allés de l’avant à toute vitesse, en nous sentant forts et capables dans tous les domaines. Avides de gains, nous nous sommes laissé absorber par les choses et étourdir par la hâte. Nous ne nous sommes pas arrêtés face à tes rappels, nous ne nous sommes pas réveillés face à des guerres et à des injustices planétaires, nous n’avons pas écouté le cri des pauvres et de notre planète gravement malade. »

et je le décris comme étant le discours du chef du parti vaincu parlant du cœur même de la splendeur de son ancienne toute-puissance matérialisée , précisant que la plupart des sectateurs qui lui reste sont de toute façon, et avant même d'être infectés par le Coronavirus, infectés par le virus de l'esprit de lucre capitaliste. 

Héloïse — qui m'avait expliqué auparavant que les virus – qui avaient pour hôtes les animaux sauvages qui disparaissent avec la biodiversité qui les abritait – se cherchent maintenant de nouveaux hôtes, et qu’ils les trouvent chez les humains — me dit : « Oui, appelons-le l'Économavirus ». 

Quel mot !

Voilà, chère amie, toute notre philosophie d’avant le boudoir de ce jour.

Prenez soin de vous.


R.C. Vaudey



Le 28 mars 2020.










*La société de l’injouissance






I.


La mine de l’or noir de la misère inconsciente
et de l’inconscient misérable...

ou

L’exploitation (de la misère caractérielle, physiologique et poétique) de l’Homme
par (la misère caractérielle, physiologique et poétique de) l’Homme.






Alors que les formes féodales précédentes semblent s'être appuyées sur la fixation ou la régression au stade oral-dépressif chez les “serfs” et phallique-narcissique chez les “maîtres”, la forme marchande semble essentiellement et plus généralement s'appuyer et se développer sur la fixation et la régression au stade sadique anal chez tous.”
Libertins-Idylliques. Aphorismes et caresses. mai 1992.







1.




La société marchande représente l'exploitation, par l'esprit de lucre et de prédation — typique de la structure obsessionnelle, sadique-anale — porté tout d’abord par les marchands et leurs servants, dans un premier temps de l'espace du marché (en brisant toutes les barrières régionales et légales et toutes les restrictions corporatives du Moyen Âge) et, dans un deuxième temps, et très rapidement, de l’inconscient et du refoulé (des masses pauvres), ce continent noir que les surréalistes voulaient aussi explorer mais, en ce qui les concerne, au nom de l'amour et de la poésie, et qui fut la véritable terra incognita du XXe siècle.




2.




En brisant le carcan religieux et métaphysique, social et relationnel de l’ordre féodal, la bourgeoisie du XIXe siècle, économe et rigoriste, s'est trouvée emportée — par les lois d'un jeu qu'elle portait mais qui en fait la gouvernait — à étendre les limites de son marché non seulement à l'ensemble de la planète mais plus encore, et finalement, à ce continent particulier de l'inconscient et du refoulé.




3.




La société marchande, tout d'abord bourgeoise et en quelque sorte encore élitiste, est devenue, par sa propre logique, “démocratique-populiste” — spectaculaire, donc.




4.




Le projet des Lumières qui avait été d'humaniser, par l'éducation et la volupté, l’Humanité apparaît ainsi aujourd’hui comme s’étant retourné dans un projet d’incultes — impuissants de la volupté, de la jouissance, de la poésie, de l’amour et du Temps — qui est celui d'entretenir un bétail analphabétisé dans la souffrance et la Séparation, et de lui faire produire et consommer tout ce qu'il va, dans ces conditions, exiger et/ou inventer, tout ce que ses déjouements addictifs (stupéfiants, alimentaires, vestimentaires, sportifs, professionnels, religieux, “culturels”, pornographiques, consuméristes donc) de cette souffrance et de cette violence réactives, constamment entretenues, nécessiteront.




5.




À dire les choses ainsi, on pourrait laisser croire à une sorte de complot orchestré — bien sûr, il y en a… — alors que ce qui tend à s’exprimer c’est plutôt la somme des cynismes particuliers, des calculs mauvais individuels, des impuissances poétiques, sentimentales et sexuelles de chaque petit (ou grand) possesseur misérable d'une parcelle de ce pouvoir misérable sur les autres.




6.




La théorie du Spectacle insistait sur le fait que la domination moderne étendait sa dictature extensivement et intensivement et que dans les lieux les moins industrialisés son règne était déjà présent avec quelques marchandises vedettes en tant que domination impérialiste par les zones qui sont en tête dans le développement de la productivité et, également, sur cet autre fait que la consommation aliénée était devenue pour les masses un devoir supplémentaire à la production aliénée. Cette théorie du Spectacle, qui plus tard le définira comme intégré, diffère de la théorie de la société de l’injouissance intégrée en ceci qu'elle ne prenait pas en compte cette simple réalité que le plus souvent ce sont les masses elles-mêmes qui ont inventé et le produit et le spectacle qui va avec.
De même que le conseil ouvrier n'était pas une invention de la théorie révolutionnaire, de même toutes les belles concentrations, tous les jolis défilés et toutes les “émouvantes” activités auxquelles se livrent les Employés décorsetés ne sont pas l'invention d'un centre décisionnel prescripteur et sournoisement dictatorial.




7.




Certes, le complot marchand existe : la première boutique venue est un piège, et, pour le plus miteux des vendeurs, vous êtes la proie. Tout le monde le sait sauf ceux qui pensent que le monde marchand a été fait pour eux. À un stade supérieur le complot prend des formes extravagantes ; ceux qui dénoncent ces formes extravagantes et extraordinairement cachées le font justement. Mais, en dernière analyse, c'est le besoin de l'acheteur qui fait la force du marchand ; de même que c'est le besoin que l'on a d'elle qui crée la star.




8.




La découverte, l'exploration, l'exploitation de l'inconscient tel que l’esprit marchand l’a trouvé au moment de son expansion planétaire — ici et là dans le monde — au sortir des quelques millénaires de patriarcat castrateur, religieux et guerrier — dont il est lui-même le stade final puisque cet esprit marchand ne laisse pas d’autre choix que son dépassement ou la mort —, voilà ce qui a fait le XXe siècle.




9.




La société spectaculaire-marchande représente — arrivée au stade de la société de l’injouissance intégrée dont nous parlons — l'exploitation du caprice névrotique, de l'égoïsme souffreteux mais vindicatif, c'est-à-dire de la structure caractérielle malformée par la violence historique et la souffrance individuelle, les structures patriarcales, familiales, sociales coercitives, castratrices, essentiellement productrices de ce ressentiment et de ces fantasmes de toutes sortes nés sur ce terreau de “l’affaissement et l’effroi”, de l'affaiblissement physiologique, énergétique, sensuel, poétique, sentimental, sexuel donc.




10.




Si le concept de Société du Spectacle a fini par être repris par tout le monde, et particulièrement dans toutes les sphères politiques, d'abord en Europe et puis, peu à peu, au niveau mondial, celui de Société de l’injouissance intégrée risque fort d'être trop scandaleusement explicite pour pouvoir être récupéré avant longtemps. Mais, de fait, si Société du Spectacle il y a bien, c'est avant tout parce que le spectateur moderne est d'abord et essentiellement, du haut en bas de l'échelle sociale, un injouissant.




11.




La vengeance et la consolation. Et l'abrutissement. (suite)
Il peut paraître étrange de parler d’injouissance alors même que celle-ci se manifeste partout par une exacerbation apparente de la “sexualité” mais tout le monde sait bien, au fond, que cette dernière n'est dans les conditions présentes en rien réellement “sexuelle” — au sens neuf et profond que l'Histoire c'est-à-dire nousdonne à ce mot — mais qu’elle n’est, le plus souvent, uniquement, que le travestissement “sexualisé” de ce ressentiment produit par l'incapacité d'accéder à la plénitude du développement et à la maturité, chez chacun. Là aussi dominent la vengeance et la consolation... Et l'abrutissement. Le tout dans le misérable cadre du calcul social. Joli tableau.




12.




Les esclaves modernes — qui sont aussi les esclaves de leur immaturité souffreteuse et rageuse et de leurs souffrances, innommées et inconnues — qui nous entretiennent tant de leurs “rapports sexuels” si “riches” et si “protéiformes” (que favorise si heureusement leur “tourisme sexuel”) ou, à l’inverse, dont ils décrivent la médiocrité, la plupart du temps, n'en ont pas : ils ou elles tètent — ou déchirent — leur mère : une bouche, des seins, un sexe masculin ou féminin font l'affaire : la ciprine ou le sperme font le lait et sont censés combler le manque d’amour ; ou bien ils réexpérimentent les maltraitances orales de la petite enfance (le gavage ou la privation) ; ou alors ils défoulent leur ressentiment rageur pelvien — ou sa terreur passive —, ou leur sadisme ou leur masochisme anal, "réexpérimentent", sans le savoir, dans la fébrilité, ou l’absence schizoïde, plus ou moins violemment sadiques ou masochistes, les manipulations — psychiques ou physiologiquessadiques ou masochistes, elles aussi, dont ils ont été l'objet — ou reproduisent tout cela sur d'autres, comme pour objectiver ce qui les obsède secrètement —, tournent sans cesse en rond dans la nuit que leur crée cette souffrance — que tous ont — de vivre séparés de la sensation puissante et poétique de la vie, d’eux-mêmes, de l’autre et du monde, tout en étant toujours consumés par le feu de cette terreur inconsciente, archaïque, mortelle, d'être anéantis par le manque de contact ou son excès pathologique et/ou pervers, ou par cette autre, encore, qu'ils ont ressentie — pas toujours de façon trompeuse — de pouvoir être détruits (par exemple par la folie maternelle ou la jalousie meurtrière des mâles dominants) par ceux-là mêmes qui, dans les premiers mois de leur vie et les années qui avaient suivi, avaient la charge du développement de leur personnalité, terreurs qu’ils projettent sur le mouvement de la vie — qui se traduit dans la danse de l’impermanence — et qui leur donnent ce sentiment désastreux ou désespéré du passage du temps ; bref, le plus souvent, lorsqu’ils ne s’y vengent pas, d’une manière ou d’une autre, des malheurs et des insultes du présent ou ne s’y défoulent pas de leurs angoisses surdéterminées du futur, ils rejouent, dans ce qu'ils appellent leur “sexualité”, les scènes-clefs de leur passé sans jamais pouvoir le comprendre, et, finalement, c'est ce passé qui se joue d'eux.
Et donc, en fait de jouissance, c’est plutôt l’injouissance, et en fait de rapports sexuels, c’est plutôt pas de rapports sexuels.




13.




Bien entendu, je ne tomberai pas dans l'erreur simplificatrice et aussi anti-humaine et anti-poétique de réduire totalement et absolument la vie amoureuse de ce temps de la société de l’injouissance intégrée, ce temps de l’Injouissance, à ce simple micmac caractériel, même combiné avec les tactiques manœuvrières impliquées par les exigences de la survie, ni même recombiné et redessiné par les diktats et les insinuations hypnotiques du Spectacle, puisqu'à côté des chaînes d'émotions négatives du même ordre, qui remontent au plus loin dans la vie de chacun, il y a évidemment celles des émotions positives, et que c'est bien sûr sur les moments de compréhension, de partage, d’intelligence, de jeu, d'éblouissement, sur ces moments qui ont vu l'émotion le relier aux autres humains et au monde, sur ces moments d'échange et de joie partagée que peut se construire, pour chacun, sa capacité au bonheur dans la vie, c’est-à-dire sa capacité à la découverte et à l’exploration — spontanée ou sciemment mûrie — de la génitalité poétique, extatique.




14.




Ainsi la beauté de certaines rencontres et de certains moments du présent peuvent — lorsque la vie offre cette chance — stimuler la chaîne des émotions positives du passé, les beautés vécues antérieurement ; on dispose alors de toute son énergie, on est sans ambages, direct, on construit de belles situations, on vit l'amour, l'amitié, sur ces bases vraiment humaines, on laisse libre cours au meilleur de soi-même et, ce faisant, on découvre ce qu'il est vraiment, on découvre des territoires nouveaux de soi-même, on se découvre, on découvre ce que peuvent être l'amour, l'amitié, l'intelligence, le monde à ce moment unique et passager, neuf, de notre vie, on explore la vie au lieu de supporter et de revivre d'une façon plus ou moins difficile, plus ou moins déguisée, le passé ; alors on peut mettre en jeu tout ce que l'on sait, ce que l'on est, et on a toujours raison de le faire. Alors les mécanismes individuels de l'effacement des limites du vrai et du faux par le refoulement de toute vérité vécue individuelle sous la présence réelle de la fausseté qu'assure l'organisation de l'apparence cèdent devant la puissance poétique individuelle se déployant.




15.




Bien entendu, ces mécanismes individuels de l'effacement des limites du vrai et du faux par le refoulement de toute vérité vécue individuelle sous la présence réelle de la fausseté qu'assure l'organisation de l'apparence (d'abord dans la famille et socialement aussi), et qui favorisent finalement l'effacement des limites du Moi et du monde par cet avortement du Moi qu'a assiégé et qu'assiège la présence-absence du monde, n'expliquent pas, seuls, le monde tel que nous le voyons : les structures sociales patriarcales, l'enrégimentement et la division du travail avec la violence scientifique, technologique, guerrière, sociale, architecturale, relationnelle, qui sourd d'elles comme leur fiel évident et dont elles sont, tout aussi bien, le fruit, complètent le tableau de l'aliénation, à chaque génération répétée, de l'individu.




16.




La société de l’injouissance intégrée, c'est l'exploitation de ce filon immense de la souffrance et de la misère matérielles, caractérielles, poétiques, amoureuses, intellectuelles, relationnelles et sociales refoulées et du ressentiment, et de leurs manifestations réactives-infantiles qui se débondent, pour s'ignorer, dans la consommation des marchandises et des comportements sociaux spectacularisés.




17.




Le passage de l'exploitation de la force de travail à l'exploitation de ce filon, à l’exploitation de cette souffrance et de cette misère transformées en potentiel de consommation, ce passage d'un type d’exploitation à un autre représente un saut “qualitatif” historique (pour la première fois il ne s’agit pas de produire du surplus mais d’écouler du surplus) qui nécessite une mise au point théorique : jusqu'à la première moitié du XIXe siècle la production était majoritairement réservée aux classes dominantes, et même jusqu'à la fin de la première moitié du XXe siècle on pouvait, en s'abusant un peu, le croire encore. La deuxième partie du XXe siècle a vu le développement, totalement évident pour tous, de la société spectaculaire-marchande : “le capital à un tel degré d'accumulation qu'il en devient image”, et on a pu comprendre ce fait que l'essentiel de la production (tous les biens de consommation mais aussi l'architecture, l'aménagement du territoire, les loisirs etc.) était maintenant destiné d’abord aux pauvres, comme le notait ainsi Guy Debord en 1967 : “Pour la première fois une architecture nouvelle, qui à chaque époque antérieure était réservée à la satisfaction des classes dominantes, se trouve directement destinée aux pauvres.”




18.




La définition de la société de l’injouissance intégrée comme cette exploitation du ressentiment et des fantasmes nés de la misère de la vie, des mœurs et du caractère et de la division du travail (ancienne et actuelle) — ce qui (combiné avec l’imprégnation par la famille et le milieu) est le secret de la servitude volontairel’ensemble se déroulant sur la base de la dissolution de l’ancien ordre moral et religieux laissant ainsi apparaître les formes infantiles que cet ordre coercitif masquait tout en entretenant les conditions de leur reproduction —, cette définition, donc, s'applique évidemment à la vie sentimentale et sexuelle, et explique l'existence de l'industrie gigantesque qui est née de l'exploitation de ce gisement particulier.
Mais cette définition de la société de l’injouissance intégrée comme résultat de l'exploitation du ressentiment et de la misère caractérielle — et matérielle, bien sûrdes anciens esclaves producteurs, et des fantasmes que ce ressentiment et cette misère avaient provoqués s'applique, pratiquement, à l'ensemble des activités “économiques”.
Voilà la mine. Voilà le filon.




19.




On savait déjà qu'“à l'acceptation béate de ce qui existe peut aussi se joindre comme une même chose la révolte purement spectaculaire” et que “ceci traduit ce simple fait que l'insatisfaction elle-même est devenue une marchandise dès que l'abondance économique s'est trouvée capable d'étendre sa production jusqu'au traitement d'une telle matière première.(Debord ; souligné par nous.) Dans la définition que donnent les Libertins-Idylliques de la société de l’injouissance intégrée celle-ci est déterminée par le fait qu’elle est ce traitement de toute la gamme des émotions réactives, de toutes les pulsions secondaires infantiles et de leurs manifestations, et pas seulement de la révolte ; la société de l’injouissance intégrée est donc essentiellement cela : ce traitement “économique” par les uns et les autres des fantaisies réactives des uns et des autres, du ressentiment des uns et des autres, la nef des fous où tous les fous sont égaux, même si, bien sûr, certains le sont, comme toujours, plus que d'autres.




20.




Pas seulement le complot : essentiellement la misère...




21.




Le névrosé spectacularisé, l'injouissant, est une proie facile où tout est bon, tout est exploitable ; mais c'est aussi un exploiteur en puissance de cette souffrance et de cette misère matérielle, caractérielle, poétique, amoureuse, intellectuelle, relationnelle et de ce ressentiment de ses congénères ; il est prêt à tout pour assouvir son propre ressentiment, ses propres compulsions que lui donnent sa souffrance et sa misère personnelles.




22.




Ainsi, dans ce nouveau mouvement du jeu, les prolétaires, c’est-à-dire les salariés, ici ou là dans le monde, peuvent parfaitement, individuellement ou collectivement, par leurs passions boursicoteuses ou informatiques, ou encore leurs fonds de pension, causer la ruine des anciens bourgeois d’ici ou d’ailleurs. Le mot d’ordre semble être : impuissance poétique et génitale pour chacun et satisfactions sadiques-anales pour tous.




23.




La théorie du spectacle décrivait les spécialistes du pouvoir du spectacle, pouvoir absolu à l'intérieur de son système du langage sans réponse, comme étant corrompus absolument par leur expérience du mépris et de la réussite du mépris ; car ils retrouvaient leur mépris confirmé par la connaissance de l'homme méprisable qu'est réellement le spectateur. Dans la théorie de la société de l’injouissance intégrée les spécialistes du pouvoir n'ont bien entendu pas perdu leur mépris de l'injouissantsouvent acteur, mais toujours encore spectateur — qui est lui aussi toujours aussi méprisable, simplement ce mépris s'est démocratisé. À tous les niveaux de la société, il y a de moins en moins de dupes et de plus en plus de chacals et de prédateurs. Pour le dire autrement : le désert croît.




24.




Dans La Société du Spectacle, Debord notait aussi, très justement, que : “L'aliénation du spectateur au profit de l'objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s'exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir.” Mais il ajoutait plus inexactement : “L'extériorité du spectacle par rapport à l'homme agissant apparaît en ce que ses propres gestes ne sont plus à lui, mais à un autre qui les lui représente. C'est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout.”
Mais déjà l’Employé, l'Homme du spectacle diffus (tout comme l’Homme du spectacle concentré, dans son tyran) découvrait dans l'agent du Spectacle, dans la vedette, une expression hypertrophiée de ce qu'il refoulait péniblement chez lui, et cette découverte le mettait déjà dans un état d'excitation particulièrement hystérique ; aujourd'hui, l'Homme de la société de l’injouissance intégrée se sent partout chez lui non seulement parce qu’il a été totalement formé par cette société de l’injouissance intégrée et n’a jamais connu qu'elle, et que le monde dans sa totalité est reconstruit pour lui, à son goût, par lui-même et ses semblables, mais plus encore parce que la société de l’injouissance intégrée et ses agents, les vedettes, du sport, du sport sexuel, de la consommation ostensible du néant etc. extériorisent, plus parfaitement qu'il désespère de pouvoir le faire lui-même — sur une scène maintenant mondialisée —, ses délires et ses fantasmes d'enfant malheureux, frustré, terrorisé, abattu, plein de ressentiment, et qui plus est dernier avatar d’une longue lignée de chiens couchants, le plus souvent féroces et dangereux. Dans le secteur avancé de cette société de l’injouissance intégrée, il est même devenu, lui-même, dans la rue ou sur les écrans, la vedette.




25.




Ainsi s’est accompli ce vieux fantasme revanchard des masses asservies. Les anciens esclaves-producteurs — qui étaient eux-mêmes les fils des serfs de l'Ancien Régime — rêvaient d’imiter leurs anciens maîtres et de se tuer (puisque étant faits du même mauvais bois historique, patriarcal, sado-masochiste qu’eux la grande question est toujours de détruire et de se détruire) non plus à la tâche mais si possible dans l’orgie ; on leur a donc (et ils se sont) organisé le temps des vacheries modernes, où tout, veaux, vaches, cochons, poulets, compagnes et compagnons de débauche, spiritueux et vins, est en toc ou en plastique et a le même mauvais goût ; et dans ce mouvement tout s’est vicié : la table, même sans excés, les empoisonne, et le lit lui-même est mortel. Dans cette grande moquerie, les “consommateurs-rois” ont maintenant tout ce dont ils rêvaient, et leurs aïeuls avant eux, à l'identique de leurs anciens maîtres, mais en plastique et en dangers.




26.




Même le droit d'abuser des plus démunis, des pauvres et de leurs enfants qu'ils subissaient plus ou moins depuis des générations ils peuvent — grâce à des agences de voyages — aller l'exercer à l'autre bout de leur laisse.
Tous les fantasmes des maîtres anciens — fantasmes qui leur paraissent si brillants mais qui étaient produits, eux aussi, par le désespoir de vivre dans le monde de la Séparation, qui est celui du patriarcat —, ils les rejouent en toc et en kitsch.




27.




La dernière “avant-garde” (de masse, bien entendu...) est libertine au sens où le libertinage pouvait être avant-gardiste — il y a 200 ans. Elle a ses clubs et ses plages. Elle rejoue, en miteux, la misère des derniers aristocrates qui avaient pour eux leur race et une longue tradition de la domination — et une sorte d'élévation qu'elles leur donnaient, même dans ces misères — et, aussi, la grandeur d'être les premiers à explorer ouvertement et littérairement ces noirceurs du désespoir.




28.




Et quand elle ne présente pas comme dernière nouveauté, et n'essaie pas de singer, les arriérations et les misères aristocratiques nées sur le terreau des lieux de la domination, elle le fait avec les inclinations des pauvres et de la séparation (et particulièrement de l'éternelle séparation — même au simple niveau géographique et matériel — des sexes), inclinations qui depuis des siècles se reproduisaient dans les lieux de l'asservissement, de l'enfermement et de la punition : les prisons, les couvents, les pensions, les corps de l'armée ou de la marine, les cuisines ou les intérieurs domestiques etc., dans lesquels étaient relégués, d’un côté, les hommes pauvres et, de l’autre, les femmes pauvres, ou, pour les autres, ceux qui n'étaient pas les aînés.
Les seuls lieux de l'épanouissement des individualités, et, conséquemment, de la rencontre et de la critique de la séparation (et particulièrement de celle entre les hommes et les femmes) qui étaient également ceux du goût, de la volupté, de l'intelligence et de l'égalité — d'une égalité basée justement sur le goût, la volupté, et l'intelligence —, ce que furent en partie, et différemment, des ermitages dans des forêts de bambous de l'ancienne Chine ou du Japon, les cours de l'amour courtois ou plus tard les salons, par exemple, elle les ignore ; bien entendu.




29.




C'est dans ce mouvement d'occupation totale de l'espace et des esprits par la matérialisation des fantasmes et du ressentiment de ces masses asservies pendant des siècles, et qui tout à coup font la loi et le “bon” goût, qu'interviennent les Libertins-Idylliques qui font donc, d'une part, l'éloge de ce goût supérieur et tendre de la vie et de l'amour, contre les passions féroces et le mauvais goût entretenus historiquement par les terrains — aussi morbides l'un que l'autre — de la domination et de la soumission, c'est-à-dire d'une certaine mauvaise façon de vivre, et, d'autre part, qui élaborent, pratiquement et théoriquement, les goûts amoureux et poétiques des “maîtres sans esclaves” de demain contre le goût pour “la noirceur et la névrose”, le sordide et le souffreteux des esclaves sans maîtres d'aujourd'hui, goût formé par cet étonnant mélange des passions mauvaises pour la destruction et l'autodestruction, et leur secret désespoir commun, des anciens maîtres et des anciens esclaves des périodes précédentes de l'Histoire.




30.




Mais, au-delà de cette ridicule prétention à vouloir présenter comme neuves et révolutionnaires, élitistes et avant-gardistes, les plus vieilles et les plus communes arriérations caractérielles ou sexuelles, ce qui fait que la situation des injouissants contemporains est historiquement particulière tient en ceci que techniquement les intérêts du Marché et de l'Industrie et ceux de la bonne marche économique du monde — la bonne marche du monde dans la vision économiste — semblent devoir condamner ces injouissants contemporains à être à la fois le produit et la cible pour le produit, et semblent les condamner à devoir être maintenus dans des conditions de survie (au sens de Vaneigem) — dont on sait qu'elles produisent précisément le besoin des produits de plus en plus délirants qu'on leur offre, qu'ils réclament à grands cris, et que le plus souvent ils inventent et produisent eux-mêmes.




31.




Le destin de ces masses — dans une telle vision du monde — qui ne sont plus forcément très laborieuses, semble de devoir être confinées dans des conditions qui produisent massivement la souffrance, souffrance dont on sait qu'elle produira mille et unes formes de déjouements compulsifs, déjouements compulsifs qui devront être satisfaits de façon marchande, le même bétail produisant le plus souvent (mais ce que l'on avait appelé le Tiers-Monde est massivement mis à contribution, et même s’il peut aussi changer de camp) les produits devant apaiser momentanément ces compulsions constamment alimentées par la misère des conditions de vie, de rencontre, de reproduction de la vie — misère architecturale, misère relationnelle, misère poétique, misère de la naissance, misère de la toute petite enfance, misère de l’enrégimentement, misère de la séparation, misère matérielle, misère des mœurs etc.




32.




Le Marché et l'Industrie possèdent ainsi un vivier auquel ils ne peuvent souhaiter finalement autre chose que d’être dans une grande détresse et dans une grande souffrance psychologiques, et aussi physiologiques, puisque l'on sait qu’une partie au moins de cette souffrance — tout le XXe siècle et tout l'apport de la pensée analytique nous l'apprend — se transformera, par réaction, en boulimie consumériste compensatoire, hystérique, euphorique ou vindicative, et le monde à été reconstruit pour permettre d'écouler des stocks d'aliments frelatés, des montagnes d'adjuvants de toutes sortes, de vider des hangars de produits en tout genre à seule fin de satisfaire les passions infantiles, sadiques et ressentimentales des uns et d’anesthésier les autres.
Une autre partie de ces troubles qui naîtront de cette détresse et de ces excès stimuleront les secteurs de la médecine et de la pharmacie ; ils permettront également le développement de tout le secteur lié aux divers stupéfiants entraînant là aussi le développement d'industries gigantesques, et l’on sait que lorsque la drogue ne finance pas les guerres, elle les provoque ; les dégâts que produisent ces deux “industries” permettront, à leur tour le développement d'autres secteurs de l'activité “économique” non moins considérables.
Une part de cette détresse due à l’enfermement dans la prison de la névrose et dans celles des relations interindividuelles formatées par le spectacle, dans l’étouffant et laid décor que tout cela crée, se débondera dans les déjouements athlétiques, qui entraîneront le développement de l'industrie du sport et du spectacle de celui-ci, ce qui n'est pas peu de chose. Quant au défoulement de la souffrance restante sous des formes érotisées — maintenant qu'ont cédé les barrières morales et religieuses qui rendaient cette mine d'or noir inexploitable —, elle entraînera l'existence de secteurs “économiques” tout aussi considérables, les pauvres pouvant — dans le cas de la pornographie, de la pédophilie etc. — être à la fois les consommateurs et les producteurs de leurs cautères sur leur cœur de bois ; enfin, ce qui dans cette grande détresse se manifestera par la régression et l'attachement fétichistes, il se traduira, quant à lui, plus généralement par la fixation névrotique sur les produits (gourous plus ou moins fanatiques, hommes politiques, automobiles, marques etc.) ; l'exhibitionnisme se satisfaisant dans les émissions télévisées ou dans la rue.




33.




La société de l’injouissance intégrée comme stade du développement du patriarcat esclavagiste devenu marchand est une production circulaire de la névrose, de la Séparation, de la misère caractérielle et poétique.




34.




Dans un monde qui produit massivement ce genre de détresses actuelles et archaïques — que tout renforce constamment —, les mafias du sexe, pas plus que celles des producteurs de goinfreries diverses, d’abrutissements variés, de stupéfiants multiples, et tous ceux qui d’une façon ou d’une autre exploitent cela, n'ont rien à craindre pour leur avenir. Pour un moment encore.




35.




C'est le besoin que l'on a d’eux qui fait la puissance du mafieux, du dealer, du marchand et de l’organisation de la société de l’injouissance intégrée




36.




Les membres atomisés de la société de l’injouissance intégrée sont en quelque sorte pris à leur propre piège : sur la base de leurs propres fantaisies névrotiques, on leur vend et on leur construit, on leur fait construire, on leur fait vendre et produire aussi (et ils inventent et créent le reste) un univers présenté sous des dehors enchanteurs mais fondamentalement hostile et qui vise à les maintenir toujours dans cet état misérable de leur énergie.




37.




Le seul but repérable de la mafia économiste — son but et son “jeu” sadique –— consiste à repérer les points faibles, les névroses de chacun de ceux qu’elle enferme (et cet enfermement se construit sur la base de la misère et du ressentiment de tous) pour lui fournir le toxique, l'objet de ses fantasmes et de ses déjouements ; et plus généralement de tenter d'utiliser cette énergie de la souffrance refoulée, inconsciente, et du ressentiment dans une activité réactive quelconque qui maintienne et renforce encore cette souffrance et ce ressentiment, cet état misérable de l’énergie.




38.




Le malheureux préhumain contemporain, au sortir du mouvement de brisement des individus et de construction de l'Histoire, est un être malheureux et dangereux qui inspire la crainte et la pitié à tous ceux qui le comprennent, et que tous ceux qui le mercantilisent méprisent sous le sourire avenant du commerçant ou du divertisseur spectaculaire. C'est la proie facile.




39.




Éviter la prise de conscience, l'exploration et le dépassement de la misère (sous toutes ses formes individuelles et sociales) passée et présente, fossilisée et active — que ce mouvement de prise de conscience, d’exploration et de dépassement ou de lutte contre cette misère s’effectue grâce à l'analyse et au revécu émotionnel autonome, à l’amour, à l’amitié, à l’art, à l’intelligence poétique, historique, philosophique, sociale partagée, grâce à la mémoire sensorielle revisitée et à la relation sans laquelle elle n’est rien écrite, parlée, de cette exploration ou grâce à une combinaison de tout cela , éviter ainsi le déploiement de la puissance, de la conscience et, finalement, de la poésie, voilà le but commun de l’injouissant (géré ou même autogéré) et de la société de l’injouissance intégrée.




40.




Le jeu sadique qui s'exprime dans le jeu politico-économiste vise toujours à utiliser les faiblesses des hommes pour les rendre encore plus faibles, tend toujours à rendre l'Humanité encore plus misérable, plus déprimée, plus destructrice et plus auto-destructrice, plus dépendante et encore plus manipulable, exactement à l’opposé de ce que Nietzsche considérait comme devant être pris en compte pour juger de l'inutilité et de l'utilité ou encore de l'importance d'un homme, utilité et importance qu'il mesurait à la part qu'il prend à faire grandir en sève et en force ce qu'il appelait “le grand arbre fruitier de l'Humanité” ; le jeu sadique politico-économiste vise, lui, toujours à un affaiblissement de l'Humanité ou, au moins, au maintien de sa débilité présente.




41.




Quand on sait produire la souffrance, et que l'on est libéré des interdits qui s'opposaient à l'exploitation de certaines des manifestations détournées, de certains des déjouements de cette souffrance, quand on sait faire cela — et rien n'est plus aisé — et que l'on a le bétail, on possède une incroyable machine à produire de la puissance — au sens nihiliste du terme, c’est-à-dire de la satisfaction du ressentiment et de la volonté de vengeance — pour certains, et du vide et de l'absence agitée, pour d'autres. La société de l’injouissance intégrée — dans cette optique également — est bien le mouvement autonome du non-vivant.




42.




Mais, comme le notaient justement Debord et Sanguinetti dans La véritable scission dans l'Internationale, c'est parce que nous sommes dans cette ère historique particulière, parce que nous sommes “à l'époque où les hommes se trouvent “forcés de considérer d'un oeil désabusé les conditions de leurs existences et leurs relations réciproques” (Manifeste communiste) — partout sur la planète et partout pour les mêmes raisons — et au moment historique global où le mésemploi des moyens de la construction de la vie libre et du commencement d'une grande ère de la production historique — celle de la reprise indispensable et urgente de la production de l'Homme par lui-même — ne peuvent ni aller plus loin ni s'arrêter, que les humains — ou ceux qui se prétendent tels — vont être en quelque sorte contraints, pour la première fois dans l'Histoire, à l'intelligence sensuelle, sensualiste pour ainsi dire, d'eux-mêmes et du monde, et à la reconstruction globale, humaine — et, à notre sens, seule la poésie permet cela — de cette planète.
Ainsi, vont-ils être contraints au dépassement, d’une part, de l’ancienne pseudo-maturité patriarcale, rigide, poétiquement et orgastiquement impuissante, marquée par le désabusement, le désir et la terreur de la mort et la cruauté, bref marquée par la peste émotionnelle, et, d’autre part, de l’infantilisme hystérique tout aussi marqué par l’impuissance poétique et orgastique, et non moins travaillé par une haine et un désespoir face à la vie tenaces — sous des dehors faussement enjoués —, infantilisme hystérique que l’ancien uniforme patriarcal masquait avec peine et qui constitue le nouveau filon à partir duquel son exploitation marchande nous redessine absurdement le monde.




43.




C'est bien entendu sur l'esprit même de cet aménagement que portent et que vont porter les conflits, dans le prochain mouvement, et c'est dans ce mouvement conflictuel qu'intervient l'Avant-garde Sensualiste. Sans hasard.




44.




Les guerres, les massacres, les catastrophes naturelles ou celles (écologiques) provoquées par la haine — traduite “économiquement” — des hommes pour eux-mêmes, pour les autres et pour le monde, et leurs conséquences mondialisées, une sorte d'ennemi commun, donc, que leur haine commune leur a créé — et, dans ce mouvement, l'apparition des sensualistes et de leur art —, voilà ce qui va permettre “l'humanisation globale de la conscience et du monde” qui est aussi bien “la conscience globale du monde et de l'humanisation” dont parle le Manifeste sensualiste.




45.




Pour la défense de ceux qui organisent ou tentent d'organiser le misérable jeu spectaculaire et politico-économique dans le sens de la prédation, de la destruction et de l'affaiblissement de l'Humanité, on peut seulement faire valoir qu'ils sont, comme la plupart de ceux qu'ils manipulent et utilisent, eux aussi ces injouissants restés fixés à des stades immatures et malheureux de leur développement personnel, et que ces petites jouissances sadiques-anales ou ces petites glorioles phalliques-narcissiques, dont ils se satisfont, sont les seules formes d'accès au “plaisir” que leur grande misère poétique, caractérielle et sexuelle leur autorise.
La poésie et la jouissance, l'amour et l'amitié, la liberté, l'intelligence, le jeu et les aventures positives qu'ils permettent, et qui les encouragent en retour, leur restent, comme aux autres, ainsi à jamais refusésce qui ne laisse pas de les rendre d'autant plus dangereux.




46.




Par delà cette misère qui produit le besoin de ses exutoires, de ses déjouements et l'organisation sociale, matérielle, relationnelle de leur production qui reproduit et intensifie la névrose, la souffrance, la Séparation, la misère caractérielle et poétique, une autre vie est-elle possible ?




47.




Les Libertins-Idylliques manifestent que l’expérience de l’art, de la poésie vécue et de l’amour survole la misère inévitable du temps présent. Ils soutiennent au niveau individuel cette expérience toujours possible de la liberté et, également, ce que certains ont défini comme une forme actualisée de l’épicurisme. On sait que pour leur part ils ont opté pour une forme complète de rupture avec la société de l’injouissance intégrée, et que cela les a amenés à vivre au jour le jour, en marge du conformisme social et de la respectabilité, ce genre de vie qualifié par certains d'asocial ; on sait aussi qu’ils n’en font pas, pas plus que du reste d’ailleurs, un dogme et qu’ils pensent que l’échappée belle peut à tout moment s’offrir à toutes les formes de l’existence, de la même façon qu’elle peut fuir certains de ceux qui ont échappé au conformisme.




48.




L’essentiel est que les Libertins-Idylliques et les autres “artistes de vie” soient à l'avant-garde de la misère du temps pour faire l'expérience de la poésie, de la puissance, de la grâce vécues, qu’ils puissent “s'intégrer à des situations harmonieuses, équilibrées, y gagnant d'apparaître à la vue, de pouvoir durer, exercer leur vertu d'exemple, et d’aider ainsi, en suscitant l'imitation et l'envie, à créer l'avenir.” (Nietzsche)




49.




Après un siècle de recherches intensives, des millénaires de patriarcat cruel et ultra-violent pour sortir de l'indifférencié du matriarcat, les Libertins-Idylliques dessinent à beaux traits la réponse. Le Saint-Graal de la présence à soi, aux autres et au monde, ils l’ont trouvé.
Le reste de la troupe reste pour le moment sédimenté en unmille-feuille idéologique”, en mille folies idéologiques dans lesquelles survivent toutes les époques passées, folies idéologiques qui s'accroissent, se diversifient, se radicalisent, résistent à l'homogénéisation, s'arment, s'affrontent, s'éclatent. Toutes les arriérations se renforcent, se renfrognent (à tout le moins), et c'est donc de l'usure et de la disparition de ce passé fossilisé dans les morts-vivants qui le portent aujourd'hui, c’est de la disparition, (sous les pressions, décrites plus haut, des limites écologiques et autres) dans le mouvement du monde, des porteurs des formes précédentes et mauvaises, fossilisées, du monde dont il s'agit.




50.




L'art demande la grande lucidité et cette sobriété naturelle retrouvée qui naît de la puissance jouissante. Un monde poétique, humain peut ainsi s’imaginer.




51.




Un grand raffinement dans la connaissance, une conscience ramifiée de soi ou une structure caractérielle plus équilibrée, miraculeusement, que la moyenne, des amis, un amour lucide et qui ouvre les aventures poétiques qui ouvrent elles-mêmes à l'amour, la fraîcheur et la vitalité sans ambages de la jeunesse alliées à l'intelligence du monde, des situations et des hommes que donne le temps, la grâce que vous fait la vie de vous offrir cela et de vous épargner en partie le reste, ceux qui, ailleurs dans l'espace et le temps, vous aident et vous ont aidés par leurs œuvres et par leurs écrits, leur exemple, votre génie, votre courage, votre humanité bonne, la poésie et la splendeur du monde, voilà ce qui pourra vous permettre d’échapper en partie à la mafia du monde, au monde des mafias, dans la version de la société de l’injouissance intégrée. Et qui vous permettra de défaire, à votre tour, ce monde.




52.




La plus grande jouissance mais avec la lucidité avisée la plus affûtée. On vous guet-apens à vos faiblesses…
Vous serez assez de deux, un petit groupe le peut aussi ; seul, on est déjà héroïque.
Nietzsche avait écrit dans son Zarathoustra :
Pour ceux qui s'exilent volontairement, seuls ou à deux, il reste encore des lieux où souffle l'haleine des mers silencieuses.
Une vie libre reste possible aux grandes âmes. En vérité, quand on possède peu on est d'autant moins possédé. Louée soit une modeste pauvreté !”




53.




Mais le seuil de pauvreté n'est pas bien élevé. Bien sûr.




54.




L'avant-garde vit hors du commun, cultive les beaux-arts amoureux, “travaille” à éclairer le monde de ses œuvres et de ses écrits.




55.




Pour que l’humanité poursuive son aventure, il faut que change — ou s’autodétruise — le “mille-feuille idéologique”. Il n'y a pas d'autre destin de masse.




56.




En attendant, si la société de l’injouissance intégrée n'est pas, majoritairement, cette “guerre de l'opium permanente pour faire accepter l'identification des biens aux marchandises ; et de la satisfaction à la survie augmentant selon ses propres lois”, puisqu'elle est à notre sens plus évidemment la réponse perfide — faite par les zombies qui organisent et orientent, ou tentent d’organiser et d'orienter, ce mouvement injouissant-marchand de la société — aux manques, aux besoins névrotiques, aux exigences des morts-vivants qu'ils gouvernent ou qu'ils dominent, la survie consommable, elle, est assurément quelque chose qui doit augmenter toujours parce qu'elle ne cesse de contenir la privation.




57.




S'il n'y a aucun au-delà de la survie augmentée, aucun point où elle pourrait, spontanément, cesser sa croissance, c'est très justement parce qu'elle n'est pas elle-même au-delà de la privation, mais qu'elle est la privation devenue plus riche. Elle est même le résultat de la privation de goût (ce qui est la définition de l'aliénation) — qui vient comme résultat final de toutes les autres privations (sensorielles, sentimentales etc.) — jamais comprise, jamais analysée, jamais dépassée mais développée en croissance exponentielle mondialisée.




58.




À ce point, on peut se demander ce qu'est exactement la privation ; et à considérer l'ensemble de la planète on pourrait être tenté de répondre que c'est essentiellement la privation des biens matériels les plus strictement essentiels à la simple survie : l'eau et ce minimum de nourriture qui assurent cette survie jour après jour ; mais à considérer les zones les plus développées de la société mondialisée de l’injouissance intégrée, on voit bien que même une fois assuré ce strict minimum — de l'abri et de la nourriture —, la privation et l'insatisfaction demeurent. Non, ce qui manque réellement ce sont la poésie, l'amour, le goût, le bon goût de la vie nourrie par la jouissance puissante et voluptueuse du Temps, et donc l'organisation de toute la vie et la tension de toutes les énergies vers ce but infini et simple mais qui présenté ainsi aux différents rejetons des différentes variantes du patriarcat esclavagiste marchand qui s'affrontent dans “ce monde complètement déboussolé fait de tribus barbares sans unité où une classe de trafiquants à la fortune tapageuse tient le haut du pavé” leur fait généralement l'effet d'un répulsif ou d'une bonne plaisanterie : le mort-vivant aime la mort ; celui dont le cœur et le corps ont été engourdis par la peur, la souffrance, la tristesse, la colère, la solitude, le manque de respect, la hiérarchie aime l'engourdissement, la peur, la souffrance, la tristesse, la colère, la solitude, le manque de respect et la hiérarchie, et s'il veut toujours violemment s'éclater, il craint douloureusement son propre dégel et l'abandon à la sensation retrouvée ; il n’aime pas la liberté — quoiqu’il pense qu’il soit de bon ton d’affirmer le contraire — parce qu’il ne sait qu’en faire et que, habituellement, elle le tue ; la jouissance le terrorise — quoique là aussi il doive affirmer haut et fort qu’il ou elle est une sorte de champion dans ce domaine — parce qu’elle implique la liberté, le jeu et une dissolution, au moins momentanée, de cette cuirasse qu'il s'est construite péniblement pour survivre dans le monde tel qu'il est, et qu’il perçoit — même s'il a refoulé le souvenir précis de ce qu'elle renferme et contient — confusément que sa dissolution et la libération de ce qu'elle verrouille pourrait l'emporter, tant il sent bien, obscurément, la violence cataclysmique de ce refoulé, violence qu'il ne peut expérimenter que dans l’inconscience et l'aveuglement hystérique, dans la transe (religieuse, guerrière, consumériste, sexualisée ou produite par tel ou tel toxique ou gris-gris technologique etc.) qui le libère passagèrement de la tension mais aussi le protège de la confrontation et de l'intelligence lucide et libératrice du contenu réel du refoulé.




59.




Le plan du coup du monde est donc effectivement très simple. Il consiste à remplacer la société de l’injouissance intégrée, l'argent, l’État, le Marché, la métaphysique et les religions par la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps. La poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps sont la base réelle de l'Histoire, la base réelle de l'esprit. La poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps sont l'unité du but et du moyen. Ils sont le but. Ils sont le moyen. C'est l'unité du système et de la méthode. La poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps organisent et produisent la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps. Tout ce qui les contrecarre, ils le sacrifient impitoyablement. Tout ce qui contribue à la poésie, à l'amour et à la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps est développé par la poésie, par l'amour et par la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps. Toute la vie s'organise autour de la poésie, de l'amour et de la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps. Quand les humains vivent l'amour, la poésie et jouissent paisiblement, voluptueusement et puissamment du Temps, le Vieux Monde tremble sur ses bases. Mais la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps ne peuvent triompher que si les humains découvrent que non seulement on peut vivre de poésie, d'amour et de jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps mais encore que la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps sont la vie même.
La révolution poétique, historique qui vient est entièrement suspendue à cette nécessité que ce sont la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps qui doivent être connus et pratiqués par tous les humains.


Voilà le fin mot pour le début de la post-Histoire.




Beaux oiseaux de paradis, je vous ai tenus longtemps avec tout cela, — et maintenant je vous salue.








R.C. Vaudey






In Avant-garde sensualiste 2  (Janvier/décembre 2004)


Version revue le 22 février 2016.












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