mercredi 24 juillet 2013

Flottance





 Poésies III



Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 



 
Nos détournements font revoir sous d’autres apparences ce qu’on croyait avoir assez vu et assez pesé ; ce faisant on ne cherche pas à s’attacher des opinions : on ne s’attache à rien ni à personne. Tout ce qui est de plus opposé et de plus effacé se présente en même temps : on serre de près la phrase de l'auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 
On peut haïr et on peut aimer ce qu’on lit ici mais on aime encore quand on hait, et on hait encore quand on aime. En un mot, le meilleur parti que le lecteur ait à prendre est de se mettre d’abord dans l’esprit qu’il n’y a aucune de ces maximes qui le regarde en particulier, et qu’il en est seul excepté, bien qu’elles paraissent générales ; après cela, je lui réponds qu’il sera le premier à y souscrire, et qu’il croira qu’elles font encore grâce au cœur humain. Voilà ce que j’avais à dire sur ce que j'écris, en général.




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Peu de choses demeurent aussi longtemps que les poèmes d’amour, et peu de choses inspirent un tel intérêt ou une telle aversion. 
Tout ceci est à prendre comme un poème d'amour; d'un genre nouveau.



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Les Libertins-Idylliques obtiennent sans avoir désiré, ce que la jeunesse ignore — le plus souvent —, ce que la maturité désire et obtient parfois, et que la vieillesse commence par désirer sans obtenir pour finir par désirer désirer…



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Ne jamais se résigner ni s’abandonner à l’amertume, vivre avec dignité une vie que la volonté et le destin éloignent de toute entreprise, — et toute consacrée à la flottance.



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C’est le génie de W. Reich — après – et finalement contre Freud — que d’avoir montré que la perturbation du processus de maturation sentimentale et sexuelle est à l’origine des caractères cuirassés, disgraciés, nocifs et dangereux que l’on voit formés et entretenus par le monde tel qu’il est ; et le nôtre d’avoir montré que l’inverse — un monde qui ne l’est pas moins, formé et entretenu par de tels caractères qui reproduisent, à leur tour, cette même perturbation — est, dialectiquement, vrai.



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L’amour nous augmente ou nous diminue à proportion de la satisfaction amoureuse et poétique que nous avons de lui ; et on loue nos mérites quand nous lui devons tout.


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Tout le monde se plaint de l’amour, et personne ne se plaint de son caractère.


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Nos contemporains, injouissants, préfèrent — le plus souvent — le commerce à la vie : le premier est attisé par nos défauts, et l’autre par nos bonnes qualités.
Leur plus grande ambition tient toute dans l’apparence, dont on sait qu’elle rencontre toujours une impossibilité absolue d’arriver où elle aspire : à la jouissance.


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Détromper cette époque assurée de son mérite et de ses goûts ne serait peut-être pas lui rendre un aussi mauvais office que celui que l’on rendit à ce fou d’Athènes, qui croyait que tous les vaisseaux qui arrivaient dans le port étaient à lui, — mais probablement impossible.


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Les Libertins-Idylliques n’aiment pas à donner de bons préceptes  — ils se félicitent seulement de ne pas donner de trop mauvais exemples —, mais l’injonction faite aux poètes est simple : « Si tu parles, tu péris ; et si tu ne parles pas, tu péris quand même. »
Or, on le sait, les silences sur ce qui est grand abaissent, au lieu d’élever, ceux qui les soutiennent. Et tel homme, égoïste, est plus coupable de sa négligence qu’un autre, généreux, de ses largesses.


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On s’est trompé lorsqu’on a cru que l’amour et la contemplation étaient deux choses différentes. La contemplation n’est que l’extrême de l’amour ; on s’y fond dans toutes les choses et n’y remarque plus du tout ce qu’on croit, habituellement, qu’il faut y remarquer ; et ce qu’on ressent est indicible.
Ainsi, sans tous les effets que produit ordinairement l’abus de l’entendement, les amants peuvent demeurer en accord, et dans l’étendue de leur propre lumière — dans la flottance.


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Un amour qui n’enchante, ni ne charme, court le risque de perdre le seul plaisir qui vaille : celui que vous offre la jouissance du Temps, et seulement elle.


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Aujourd’hui, chacun dit du bien de son esprit libertin, et personne n’en ose plus dire de son cœur.

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Les Libertins-Idylliques ne doivent pas comparer leur situation à la peine de Sisyphe, puisque lui a inutilement roulé un rocher, par un chemin pénible et périlleux : il voyait le sommet de la montagne et s’efforçait d’y arriver, l’espérait quelquefois, mais il n’y arrivait jamais ; tandis qu’eux s’abandonnent tout entiers avec délice et volupté à une voie exquise et assurée, si exquise qu’ils ne se préoccupent jamais des sommets qu’ils atteignent sans efforts, et sans même plus pouvoir y penser.
De sorte qu’ils sont assez heureux pour être libérés par un ravissement infini, auquel ils ne pensent guère, — dans leur flottance.


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Ceux qui vivent un bel amour se trouvent, avec leur Belle, toute leur vie heureux, et souhaitent ne jamais être privés de leur trésor — par un quelconque impôt confiscatoire sur la bonne fortune.



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La flottance — la jouissance du Temps — seule nous plaît et nous étonne.
C’est elle qui fait tout le charme, mon amour, de notre amour, — et de votre personne.






Le 22 juillet 2012.





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