lundi 24 juin 2019

Il delirio fantastico





La chaleur passe sur nous comme une caresse


Rien ne presse


C'est l'été


Tant aimé


La campagne
La vraie


Notre modeste chartreuse dans cette chaleur
Prend des airs de splendeur


Malgré ses lézardes
(Sur le firmament… )
On lézarde
Voluptueusement…


Qui vivra verra…


Au bain, on ne voit pas le détour…


Les concerts s'annoncent…
Épars…
Déjà, on s'y prépare


Au champagne
On bat la campagne
(La vraie !)
Je fais des clowneries
Je danse et je ris…
Vous aussi…
Dans la douceur du soir
Interpréter Vivaldi
C’est trop beau…
On repense à Grignan…
C'est très émouvant…
D'avoir des amis qui sont des génies


Ces jours-ci, j’ai enfin compris
L'incroyable miracle que l'on vit…


J’ai donc décidé de me taire…
De ne plus faire sur le monde de commentaires…


À la place, je remercie…






Le 24 juin 2019


R.C. Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019




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lundi 17 juin 2019

L'amour fou






Au matin
Les abeilles
Dans le soleil
De juin
Font la merveille


L'air bleu et heureux
Et tout le tilleul
Pour nous seuls —
Bourdonnent

Matin de juin
Chargé de verdeur
De force
Et de jeunesse incommensurables
Qui en mon cœur
De tous les matins de juin résonne
Je te bénis pour ton retour
Et je te déclare mon amour…



Plus tard
À notre bain
L'orage tonne…
Sans peur
On s'étonne…
Au lit
De baisers
De volupté
On frissonne…
Et puis soudain
Le monde explose
La foudre s'abat à deux pas
Le Déluge sur nous fond
Et nous martèle de sa grêle
Mais nous, nous pénétrons
Dans l'Intemporel
Et nous dissolvons 
Dans le Ciel


C'est une voie royale
Étroite et divinement ondoyée
Pour un Triomphe olympien
Vraiment démesuré
Que nous fait ce même monde
Qui partout
Autour de nous gronde
Et fulmine
Et réduit à rien
Tandis qu'ici l'ondine
Et l’on musarde
Gourmandement
En osmose
Dans ces courants
Nous entraînant 
— Formidablement
Vers l’Apothéose


Et on bénit profondément la vie
Par ce mouvement de Paradis
Jusqu'à ce que la Joie
En tornade
Nous foudroie
Et 
Comme une grenade —
 Nous fasse voler 
Dans l'Éclat


Aujourd’hui
Sur un écran, on voit
À quel point le monde
Cet après-midi-là
Nous épargna




Le 17 juin 2019


R.C. Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019




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mardi 4 juin 2019

La fugue de nos âmes







Le souffle court
Comme nos baisers
Le long de l'onde
Des vagues
Baroques
Du désir enflammé


Un petit chœur
D'angelots
Dort
Au creux de votre corps


À les éveiller
C'est le Ciel tout entier
Que l'on gagne

Sans y penser


Au dernier degré
On perd subitement connaissance

(Pour ce qu'il en restait…)


C'est l'amour comme la fugue de nos âmes
Du Paradis, le sésame


C'est ineffable
 Purement et simplement inestimable







Le 3 juin 2019


R.C Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019





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vendredi 31 mai 2019

Ascension — post-verbale










Chère amie,

Pourquoi les origines de notre sensualisme remontent-elles au moins à Ovide ?

Les philosophes grecs étaient tous plus ou moins des pédérastes (au sens classique du terme), et leur compréhension de la contemplation était de plus faussée par le point de vue de l'Homo faber, ainsi que le notait justement Hannah Arendt : ils n’auraient jamais pu faire découler la contemplation de l’extase harmonique que peuvent connaître une femme et un homme dans l’amour charnel.

Comme je le notais déjà en avril 2012 (clic), à ma connaissance seul Ovide, parmi les Anciens, mentionne cette recherche de la jouissance harmonique des amants jouissance harmonique que seule la génitalité accomplie peut offrir mais sans en mentionner les potentielles retombées mystiques ; retombées mystiques auxquelles, parmi ces Anciens, Jésus de Nazareth fait cependant déjà allusion (d’après le logion 22 de l’Évangile selon Thomas ((apocryphe chrétien issu de la bibliothèque de Nag Hammadi, bibliothèque découverte seulement en 1945… )) :

 « [...] n°7 : Irons-nous dans le Royaume ? Jésus leur dit : Quand vous ferez le deux Un, [...] afin de faire le mâle et la femelle en un seul [...] »)

À vrai dire, avant nous la contemplation n'avait jamais été associée, ni Occident ni ailleurs, à la sentimentalité et à l'art d'aimer.

Sade avait associé l'érotologie à la martyrologie (le vingtième siècle a été son siècle : il a fini sur papier bible) ; le Taoïsme avait utilisé l’érotologie dans la recherche de la longévité et de l’harmonisation des courants de l’énergie vitale, le tantra avait recherché par son biais l’union avec la déesse mais l’un comme l’autre rejetait comme néfaste, soit pour l’Homme mâle soit pour l’Homme femelle cette extase en comme-un, cette jouissance harmonique qu’Ovide et Jésus (dans l’Évangile selon Thomas) célébraient, et qui fait notre spécificité d’ « amants latins » (Ovide est bien entendu un Romain, et Jésus naît en Galilée, sous domination romaine… ), dans l’environnement le plus délétère qui soit pour cette génitalité mystique, entre la pédérastie des philosophes grecs et les sectateurs des trois religions abrahamiques, qui considèrent la femme comme le suppôt de Satan.

Dans ces conditions, on comprend pourquoi, comme je viens de vous l’écrire, la contemplation n'a jamais été associée en Occident à la sentimentalité et à l'art d'aimer.

La sentimentalité est une excentricité poétique française, que nous avons poussée à ses dernières extrémités.

Même si, bien sûr, tous les amants du monde, dans la folie de l’Histoire, ont fait, font et feront l’expérience du Ciel, dans, et après, l’acte d’amour.

Disons que, pour ceux qui nous ont précédés, presque tous avaient autre chose à faire, ou avaient été empêchés. Les autres se seront contentés de ce qu’ils ne pouvaient dépasser.

Par exemple, les acteurs de 68, corsetés par la vie et les pensionnats d'avant-guerre, avaient trouvé là l'occasion de briser le carcan qui les étouffait : prisonniers éternels de leur enfermement initial, déjà trop âgés à ce moment-là pour profiter du meilleur de l'époque (la plongée analytique, sous les souffrances secondaires verbalisables, jusqu'aux souffrances primales pré-verbales, et leur revécu autonome libérateur), ils donc ont passé une vie entière prisonniers de ces traumas archaïques et de leurs conséquences névrotiques, dont l’expression avait ainsi été « libérée ». Ce dont ils se sont félicités, et contentés.

Du coup, les viandes saoules, intoxiquées et mélangées de l’underground des années soixante-dix et quatre-vingt font encore rêver certains.

J’ai bien connu pour, je suppose, en avoir fait partie l’underground, dans ces années, à Paris, à Amsterdam, à Goa, à Berlin, même si je ne me suis jamais compromis, ni de près ni de loin, dans ses orgies : il faut vraiment que la vie ne vous ait pas offert grand-chose pour regretter ces malheureuses mêlées de fêlés, nés pour la plupart avant la Deuxième Guerre mondiale, guerre mondiale dont ils sont le pauvre héritage, malheureux sous-produits de cette époque terrifiante, qui ne demande qu’à recommencer, en pire.

Pour le reste, pré-verbal est sans doute ce qui caractérise notre sensualisme : jouissance primale, viscérale ; extase post-orgastique, océanique dans l'indicible. Tout est pré (ou post) -verbal.

On connaissait les mystiques, le plus souvent, comme des ascètes, qui puent, fous et faisant des trucs bizarres : nous avons choisi d’être des mystiques voluptueux, aimables, faisant et vivant des choses délicates : champagne rosé, musique baroque, amours champêtres

Seule importe la gloire divine du deux-Un : le mâle et la femelle en un seul.

Je note en revenant ces instants d’éternité « post-verbale », dont l’expression, dans cette guerre mondiale et cette époque infernale, n’a de sens que pour moi :





Ascension


Je regarde par la fenêtre
Et hop  ! Ça y est !
Deux poules qui picorent…
Un brugmansia…
Et je suis reconnecté !


Hier, le chevreuil broutait paisiblement
Tandis que je le regardais

Presque à mes côtés…


Après cela  : remercier








À vous,


R.C. Vaudey




dimanche 26 mai 2019

Musiciens-inventeurs qui avons trouvé la clef des champs de l'amour










L'amant a sur sa peau

L'amant a sur sa peau
Le souvenir du contact prodigieux des corps…
Le promeneur l'odeur des grandes herbes des petits chemins creux…
Le prisonnier de l’injouissance ignore cette mémoire sensualiste
Et donc dans son délire
Que l'a-sensualité a rendu furieux —
Il martyrise les corps…
Détruit les chemins creux…


Pour moi, il est deux heures et demie du matin
Et j’ai envie de crier ma joie…

Je pourrais aller sur la colline
Pour — comme notre brocard cet après-midi —
Hurler ma mâle gratitude…



Le 22 mai 2019
Journal d’un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019

















La clef des champs de l'amour


Le 24 mai de l'an deux mille dix-neuf
Le jour où nous avons offert au monde notre jardin secret
Après avoir tenté pendant vingt ans en vain
De lui offrir le secret de notre Jardin


La genette et notre salamandre étaient là
Cette salamandre qui dans un soir doux et pluvieux de l'hiver
De l'année dernière
Était apparue devant notre porte
Ce soir-là où justement
Nous envisagions
Pour la première fois
De sanctuariser la belle sauvagerie de nos asiles
Comme si elle nous demandait
De la protéger
Elle et ses alliés
Émissaire des hôtes de nos prairies
Et de nos forêts
Que nous n'avions jamais vue avant
À cet endroit
Et jamais plus depuis


Neige se blottissait entre nos bras
Dans la chambre bleue
Pour la première fois
Et j'envoyais au monde d'un clic
La belle déclaration
Sobre
Immaculée
Que vous aviez élaborée


Ainsi est née
Le 24 mai de l'an deux mille dix-neuf
Ce Parc des Merveilles
Parc où l'histoire de la sentimentalité
Et celle de la contemplation
En Occident
Se sont rencontrées
Et se sont unies
Pour la première fois
Dans cette région où Béatrix de Die
Ou encore Beatritz de Romans
Avaient
Il y a environ huit cents ans
Cherché dans l'amour courtois
La joie et le bonheur partagés
Et où nous les avons trouvés
Dans cet écrin
Qui est devenu ainsi soudain
Avec ce clic
La majestueuse manifestation poétique
De cette union
Inouïe
Dont nous sommes par bonheur
 Les « inventeurs »
 Et que nous vivons 
  Ici






Le 26 mai 2019
Journal d’un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019




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vendredi 17 mai 2019

La source ouverte








Chère amie,


Je ne sais pas si Lin-tsi parlait de la même chose que moi, et je m'en contrefous : j'espère pour lui.

Je ne sais pas s'il y avait quelque-chose d'autre à trouver : si c'est le cas, ce quelque-chose ne m'intéresse pas.

Je n'échangerais pas ma vie contre celle de ceux qui m'ont précédé : Lin tsi et Ikkyu inclus.

Franchement, qu'aurais-je été faire dans un monastère du Tch'an, — comme Lin-tsi?

Franchement, ayant toujours cherché l’amour, l’ayant trouvé dès l’abord (avec ses vicissitudes), qu'aurais-je été faire dans un bordel, ou avec des prostituées, — comme Ikkyu ?

C’est ainsi : de toute ma vie, je n’ai jamais mis les pieds dans un bordel et je n’ai jamais eu recours aux amours mercenaires. Plus généralement, je n’ai jamais baisé aucune femme. Pour vous amuser, je vous avouerai que, lors de mes pérégrinations, deux ou trois jeunes femmes, que je ne connaissais pas, ou à peine, ont profité de moi — à la barbe de leur mari ou de leur mère —, en venant me réveiller et me « surprendre » dans ma chambre, de bon matin, pour jouir de ma « morning glory », — ainsi que l’appellent les anglophones ; mais je ne me suis pas plaint : je savais les avoir taquinées la veille, — un peu trop immodérément sans doute. Cependant, je n’ai jamais été pour autant un homme facile : j’ai toujours été un homme sentimental, — et les femmes me l’ont bien rendu. Et lorsque cela s’est gâté, ce qui ne pouvait se poursuivre s’est arrêté.

Pour en revenir à Ikkyu, je n'ai pas attendu, non plus, d’avoir soixante-dix-sept ans pour rencontrer mon âme sœur, — mes soixante-dix-sept ans, il n'est pas dit que je les rencontrerai jamais.

Franchement, qu'aurais-je été davantage faire avec un maire de Bordeaux, plus occupé à noter ses humeurs qu'à s'abandonner à la jouissance du Temps.

(Méfiez vous de l'illusion groupale.
Vous seriez fort marri si vous rencontriez jamais l’une ou l'autre de vos idoles de théorie.)

Je me fous de la lecture, — même de celle des Essais de Montaigne ou des Entretiens de Lin-tsi.

Je n’ai jamais été un lecteur.

Je n’ai jamais eu besoin des consolations de la lecture.

C’est comme ça.

Jeune, j’ai aimé apprendre en lisant. Et mes lectures étaient « à la vie, à la mort. » : j’ai quitté le monde sur la foi de ce que je lisais chez un tel ou un tel ; j’ai plongé dans le maelstrom et l’enfer du passé et de l’inconscient en suivant l’exemple de tel ou tel autre,— et en lisant le récit des aventures des uns et des autres.

Ces livres, pour moi, ce n’étaient pas des consolations : c’étaient des traités de savoir-vivre ; et j’examinais lesquelles de leurs instructions pourraient m’être utiles, me convenir.

La seule chose qui m’ait guidé, dès le départ, et que j’ai trouvée, encore magnifiée, à l’arrivée, c’est :

La poésie vécue. Ici. Maintenant.

Sans parole.

Un dans l’indicible.

La chance m’a souri. Vraiment.

La philosophie ne m’intéresse pas.

Je pourrais vous redire, à son propos :

« Je n’ai jamais eu besoin des consolations de la philosophie.

C’est comme ça.

Jeune, j’ai aimé apprendre en lisant. Et mes lectures philosophiques étaient « à la vie, à la mort. » : j’ai quitté le monde sur la foi de ce que je lisais chez tel ou tel ; j’ai plongé dans le maelstrom et l’enfer du passé et de l’inconscient en suivant l’exemple de tel ou tel autre et en lisant le récit des aventures des uns et des autres.

Ces livres, pour moi, ce n’étaient pas des consolations : c’étaient des traités de savoir-vivre ; et j’examinais lesquelles de leurs instructions pourraient m’être utiles, — me convenir.

La seule chose qui m’ait guidé, dès le départ, et que j’ai trouvée, encore magnifiée, à l’arrivée, c’est :

La poésie vécue. Ici. Maintenant.

Sans parole.

Un dans l’indicible. »

Mais je ne le ferai pas.


Vous l’avez compris : je ne suis pas un clerc. Cependant, je respecte et j’admire le travail de ceux qui le sont ou le furent (par exemple, Demiéville), sans lesquels ma propre aventure n’aurait pas été possible.

Mais je respecte et j’admire aussi le travail de beaucoup d’autres gens : le paysan, le vigneron, le jardinier, qui produisent le vin et la nourriture ; le chef cuisinier, qui en fait un repas délicieux. Simplement, par nature, j’ai été et je suis plutôt un jouisseur insoucieux qu’un producteur talentueux et studieux…

On trouve, dans Avant-garde sensualiste 2 ; (Janvier/ Décembre 2004), ceci :

« Nous avons passé Noël 2003, ici, dans notre ermitage des collines, avec de l’Hermitage de 1983 et trois chats : un blanc, un noir et un noir et blanc.

Et Claude Duphly faisait vibrer l'ensemble de notre petite troupe.

À ce propos, j'ai fait cette observation : les chats le plus souvent dorment, mais ils pratiquent aussi une sorte de Zazen, allongés, les pattes de devant repliées sous leur corps ; quand ils dorment, ils rêvent parfois et s'agitent souvent dans leurs rêves ; quand ils adoptent cette forme de posture de méditation, dont notre vieil ami Lin-tsi se moquait tant, ils semblent absents ; j'ai pu observer hier soir une autre forme particulière de présence-absence au monde qui n'est ni le sommeil ni la méditation passive mais une forme d'immersion en même temps attentive — plus qu'attentive, totalement concentrée — sur la musique, qu'ils pratiquent les yeux clos, les oreilles dressées — et tous les sens aussi — à la fois apaisés et éveillés ; chacun, je crois, a pu observer cela en écoutant Mozart, avec un chat.

Cette vibration particulière de la musique de Duphly — que nous percevions particulièrement bien dans cet état singulier dans lequel elle nous avait mis — me semblait être bonne pour tout ce qui dans l'univers vibre également, c'est-à-dire pour tout : il me semblait que la chaux et le granit des murs, le bois vermoulu des planchers, les poutres et les plantes, les tableaux, les sculptures, que tout bénéficiait de cette magie.
Le pouvoir incomparable de la musique.

J'ai pensé alors qu'un jour, pour juger de la beauté d'une œuvre on pourrait utiliser ce critère.

Par exemple, il faudrait qu'un texte — certains textes tout au moins — lu d'une belle voix, puisse provoquer le même état d'immersion éveillée — même chez un chat — et que l'on sente l'air vibrer et tout, autour, comme s'en réjouir.

Un tableau devrait avoir le même effet : provoquer ce je-ne-sais-quoi qui apaise et qui éveille en même temps; — qui rend plus sensible, plus intelligent, plus paisible, plus éveillé, mais dans cette forme particulière du ravissement...

J'ai aimé le facteur de clavecin — auquel Duphly avait dédié un des morceaux — qui avait fabriqué le clavecin sur lequel, justement, était joué ce même morceau, et j'ai aimé ceux qui avaient restauré cet instrument, celle qui en jouait, ceux qui avaient élevé ce vin, ceux qui avaient bâti cette cave qui avait si parfaitement conservé ce vin —, j'ai aimé tous ces gens qui avaient travaillé pour que le monde vibre divinement.

Il y a un monde entre les créateurs et les transmetteurs. Les premiers peuvent être des incapables ou des maladroits. Les seconds sont comme des outils polis et raffinés, porteurs le plus souvent d'un très ancien et très complexe savoir ou savoir-faire. Les transmetteurs sont des artisans. Les premiers sont les artistes. Ils s'apprécient ou se méprisent les uns les autres, plus ou moins — selon les cas.

L'artiste véritable se reconnaît à ce qu'il a un marteau — c'est bien connu.

Il tranche dans le vif.

Mais “l'artiste sensualiste”, malgré son marteau, doit aimer et respecter ceux qu'il nomme parfois avec brusquerie, ou ironie, les petits métiers.

Et leur travail. »


L'avantage de la vie poétique ou unitive c'est que l'on n'y bavasse pas : quelques amabilités, qui permettent de savoir si celui à qui on a affaire sait de quoi on parle (sinon on peut tenter, d'une façon ou d'une autre, de lui mettre la puce à l'oreille, — en vain, le plus souvent) suffisent. Ensuite, on peut goûter l'air qui nous est proposé.

Être savant n’y avance à rien. Au contraire.

Si vous aimez la paresse, la volupté et ses délicats et puissants vertiges, si les affaires de la cour de récréation du monde où, comme dans toutes les cours de récréation, des factions de sauvages injouissants, toutes plus persuadées les unes que les autres d’être le peuple élu, se bastonnent tout en ruinant ce monde, si l’histoire et les héros, ou les bourreaux, de ces petits gangsters qui n’ont jamais vu la lumière et qui ne la verront jamais, vous indiffèrent, si votre illettrisme historique, social ou sociologique vous convient, la vie illuminative, ce séjour de rêve, est faite pour vous.


À l'inverse, la vie philosophique qui repose non pas sur l'expérience de la jouissance du Temps qui découle de l'extase amoureuse, poétique, sensorielle etc. mais sur la discussion, la controverse, où, en petit comité ou en foules, on s'échauffe et on se réchauffe autour d'idées : « Qu'il serait beau ce monde si… », et patati et patata… ; ou  « Il sera beau ce monde quand nous aurons fait ceci, cela… », et patati et patata… » ; ou encore « Ah ! Quelle misère que ce monde… », et patati et patata… —, la vie philosophique, donc, ne vous apportera que des déplaisirs : soit vous vous morfondrez à examiner en détail ce monde, — qui ne le mérite pas ; soit vous perdrez toute chance de connaître jamais cet état unitif dont je parle, emporté, comme un hamster dans sa cage, dans la roue des idées sur le monde et des combats conceptuels, abruti par ces « idées » et ce carrousel.

Va-t'en après cela t’arrêter jamais. Laissez cela à ceux qui n’ont rien de mieux à faire et choisissez — si la vie vous en fait la grâce — :

la Beauté-Maintenant.

Stéphane Mallarmé a écrit ceci, que je cite souvent parce que cela reflète assez ma pensée : 

« Au fond, je considère l'époque contemporaine comme un interrègne pour le poète, qui n'a point à y être mêlé : elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire, pour qu'il ait autre chose à faire qu'à travailler avec mystère en vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps à envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour n'être point lapidé d'eux, s'ils le soupçonnaient de savoir qui n'ont pas lieu. » (Lettre à Verlaine du 16 novembre 1885).

(Évidemment, cela ne concerne, encore une fois, que les gens qu’attirent les choses de l’esprit : je ne cherche pas, en ces temps troublés, à décourager les vocations guerrières : la vie de bravoure a ses ivresses, qui valent celles de la vie de sensibilité. On le sait.

Pour paraphraser, on pourrait dire :« L'état de plaisir que l'on appelle ivresse est exactement un sentiment de haute puissance… Les sensations de temps et de lieu sont transformées; on embrasse des espaces énormes que l'on vient à peine de percevoir; le regard s'étend sur des horizons plus vastes et des multitudes; les organes s'affinent pour la perception des choses les plus petites et les plus fugaces; c'est la divination, la force de l'entendement, mises en éveil par la moindre incitation, par la suggestion la plus faible: la sensualité "intelligente" —; la force se manifeste comme sentiment de souveraineté dans les muscles, souplesse de mouvement, et plaisir que procure cette souplesse, comme danse, légèreté, presto; la force devient la joie de démontrer cette force, un coup de bravoure et d'aventure, l'intrépidité, l'indifférence à l'égard de la vie et de la mort… »).

Bref, si vous aimez la guerre, ce monde est fait pour vous. Mais si vous aimez la vita contemplativa, vous êtes cerné, encore une fois, environné de tribus d’injouissants qui toutes, d’une façon ou d’une autre, se pensent supérieures aux autres, quand elles ne sont que des ramassis de superstitieux venimeux.

Bien sûr, la vie poétique est le plus souvent solitaire, — sauf dans l'amour et son expression charnelle, où elle s’expérimente à deux, en comme-un.

Mais le nombre ne fait rien à l'affaire, et quand on est poétiquement et mystiquement sec, que l'on soit deux ou deux milliards, on reste toujours aussi sec, — et en parler ne change rien et ne sert à rien.

En parler ne sert à rien.

Voilà ce que j’ai appris des gymnosophistes de l’Inde.

C’est peu, mais c’est tout.

Je vous ai déjà raconté cette anecdote avec Vadgi, à Bardez. Nous étions là, avec quelques amis sur la plage, par une magnifique nuit de pleine lune, à fumer avec deux saddhu : à un moment, l’un des saddhu dit à l’autre : « Quelle nuit somptueuse pour s’unir avec une belle shakti et connaître avec elle… et patati et patata… ». L’autre l’interrompt brutalement : « Oui, une belle shakti… et ça m’éviterait d’avoir à entendre bavasser un vieux bouc comme toi ! ».

Vadgi, qui seul parmi nous parlait hindi, nous fit mourir de rire en nous traduisant aussitôt la scène. Mais, avec le temps, la leçon a porté ses fruits.

Spéculer sur le monde plutôt que de s’y unir — ce que fait la pensée philosophique ou théologique — est le signe de ce que j'ai appelé l’injouissance : ça pense parce que ça n'a pas la lumière (enfin, pas à tous les étages) : bien sûr, la réflexion est juste et nécessaire dans nombre de circonstances mais son abus signe l’injouissance : plus ça écrit, plus ça rumine ou, à l’inverse, plus ça selfise —, moins ça jouit : c'est ce que disait déjà Lin-tsi (qui n'avait pas de smarte-faune) à propos de ceux qu’il voyait avaler sans arrêt les « haricots noirs » des textes sacrés du bouddhisme, — textes sacrés seulement bons, selon lui, à se torcher.

La particularité de mon diagnostic c’est d'associer cette injouissance poétique, mystique, à l'incomplétude amoureuse, c’est-à-dire à l'impuissance orgastique, — dont les causes sont celles que la psychanalyse reichienne, par exemple celle des Premiers écrits, met en évidence.

Plutôt que de jouir simplement de l’amour et des ses délices enchanteresses, l'injouissant — le cerveau empli de superstitions et d’âneries, et le corps martyrisé par le résultat familial, social, historique de ces superstitions et de ces âneries — s’excite à faire des chose « impures », « sales », interdites, marquées par la haine, le dégoût etc., impuissant qu'il est à s'abandonner à la volupté, terrorisé par la jouissance. S’aimer autrement que furtivement, méchamment — et toujours de façon contrariée, tourmentée —, au fond, il ne peut même pas l’envisager. Freud voyait là, à l’œuvre, la « pulsion de mort », — encore une idée.

Reich, plus véridiquement, voyait ce masochisme comme une conséquence plutôt que comme un principe et une force surnaturels animant les Hommes comme la Lune anime les marées.

Une humanité marquée par ce masochisme associe généralement la vie contemplative avec l'ascétisme et la continence amoureuse et sexuelle, et donc certains de vos amis seront probablement surpris de la voir ici aussi intimement liée à la jouissance amoureuse et à la sentimentalité, au farniente idyllique, aux plages, au jeu, à la musique etc.

Ils nous critiqueront.

Notre gracieuse et délicate avant-garde sensualiste offre pourtant tant de charmes.

On trouve encore dans Avant-garde sensualiste 2 ; (Janvier/ Décembre 2004), ceci :

« Les sensualistes et la source ouverte.

S'il y a quelque chose de particulier dans la perception du monde que les sensualistes magnifient et qui les caractérise c'est ce sentiment du prodige toujours possible et à venir, du sentiment de la suite à venir des prodiges, des moments de joie, de grâce, de plénitude, de force, de silence, de subjugation poétique qui vont venir et des traductions, “plastiques”, poétiques, littéraires, “artistiques” auquel tout cela donnera lieu.

Les Libertins-Idylliques n'attendent rien que les prochaines extases, les prochaines illuminations qui sont aussi les prochaines inspirations : c'est un fleuve de force sans fin. 

Comment se manifestera la prochaine fois la beauté, comment se traduira l'extase du monde ? Le futur est une fête d'amour et de créativité…

Attendre le meilleur de soi et de ceux avec lesquels on joue ce jeu-là et l'offrir au monde d'une façon ou d'une autre, ici ou là. »

Mais, bien sûr, pour comprendre et apprécier notre sensualisme, qui me paraît bien plus aimable que le Tch’an de Lin-tsi ou le Zen de Ikkyu, ou encore que le tantra des sâdhu croisés en marchant dans les pas de Pyrrhon, il faut ne pas oublier Céline, Céline qui, permettez-moi de vous le rappeler, écrivait si justement :

le marivaudage, croyez-moi, est notre bien ultime aimable clef !… Amérique, Asie, Centre-Europe ont jamais eu leurs Marivaux… regardez ce qu'ils pèsent, éléphantins ! balourds maniéreux !…” (D’un château l’autre). 

 
À vous,




R.C. Vaudey





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