jeudi 16 novembre 2017

Pourquoi il faut avoir donné un jour à une jeune situ « l'impression d'avoir vu le bon dieu, pas moins… »









Analyse du 25 au 26 novembre






Cher ami,


Je crois en Dieu et je crois au Diable comme expériences vécues.


Phantasmes : entamer une analyse aussi intense à vingt et un ans ne m’a pas permis d’en développer d’extraordinaires : à l’époque où j’étais l’élève des bons Frères de Saint Jean-Baptiste de La Salle, à Rouen, la fellation, le cunnilingus et la sodomie étaient, pour la majorité des Français, des sommets de perversion.  Pour ma part, malgré la lecture des Infortunes de la vertu, et d’autres volumes du même tonneau, du même auteur ou d’autres découverts très tôt sur le second rayon de la bibliothèque familiale , je suis toujours resté insensible dans ma vie amoureuse à ce qui m'a toujours paru comme le Grand-Guignol du sadomasochisme.


Dès l’âge de vingt et un ans, donc, j’ai plongé dans les eaux profondes de la souffrance archaïque, primale dont ce Grand-Guignol diabolique se nourrit et dont il est la résurgence costumée et scénarisée, et, en revivant les traumatismes périnataux et préverbaux après avoir exploré les différentes étapes de la formation de ma cuirasse caractérielle et les traumatismes plus tardifs qui se pétrifient sous cette forme du caractère , j’ai en quelque sorte et en partie tari la source qui les abreuve, de sorte que je me suis plutôt trouvé, dans le cours de ma vie, dans la situation de devoir refuser des satisfactions masochistes à quelques jeunes femmes dont j’étais amoureux et qui, en hystériques, cherchaient en moi un maître afin de mieux me soumettre —, qu’à chercher à imposer des fantaisies sadiques à des pauvresses déboussolées —, comme nous le sommes tous avant d’avoir trouvé le sens de l’amour charnel, sens qui est la complétude génitale, à laquelle, une fois que nous l’avons expérimentée, nous sacrifions enfin tant que nous sommes assez jeunes, frais et libres, quels que soient en fait notre âge et notre apparence sans barguigner les pulsions pré-génitales et leur plaisirs solitaires, fussent-ils expérimentés en groupe.


Durant ces cinq ou six années d’analyse non-stop, j’ai vécu, j’ai été le Diable sous la forme de la violence destructrice et autodestructrice, qui toujours finissait en détresse et en sanglots, voire en absolue sidération, celle du nourrisson et de ses traumas sans paroles ; j’ai aussi vécu Dieu sous la forme des pulsions d’amour primaires, des élans irrépressibles vers l’autre, et aussi sous la forme des ondes physiologiques et du clonus de l’orgasme la première fois le 25 novembre qui a suivi l’anniversaire de mes vingt et un ans, où j’ai donné à une jeune situ « l'impression d'avoir vu le bon dieu, pas moins », ainsi que l’a noté cette jeune femme, athée comme pas deux, qui guidait cette analyse , sous ces formes et aussi sous celles des extases et des béatitudes, elles aussi sans paroles, de ce même nourrisson que je fus.
X., que tu connais, pourrait en témoigner : à vingt-six ans, au sortir de cette plongée dans ce maelstrom analytique, j’étais avec elle un amant tout d’abandon sans doute trop à son goût et un jeune homme sobre en tout, et poétiquement ouvert au monde.


Quel avait été le but de ce type d’analyse ? Par le détour du monde du « divan » retrouver le divin du monde. Comment et pourquoi ?

Comment ? En retrouvant, par le revécu émotionnel autonome des traumatismes de l’enfance, la fraîcheur de notre sensibilité première en revivant, donc, les haines, les terreurs, les désespoirs, évidents ou refoulés, qui jalonnent cette enfance et puis l’adolescence, et qui font cette castration psychologique, physiologique et puis sociale à partir de laquelle se forme cette cuirasse que doit se forger tout cœur qui, dans ce monde, pour ne pas se briser tout à fait, se bronze.

Pourquoi ? Pour ma part, pour avoir acheter Reich, mode d’emploi, avoir lu ensuite l’auteur en question et avoir découvert à sa lecture que j’étais aussi sec et malheureux que le monde que je critiquais. On peut dire que rencontrer « le bon Dieu, pas moins » quelques mois seulement après avoir commencé une analyse est particulièrement rapide : en fait, il s'agissait seulement pour ainsi dire d’un avant-goût de ce qui se représenterait éventuellement plus tard car, bien sûr, ce qui est important ce n'est pas cette ouverture momentanée sur la beauté béatifique du monde, ou cet abandon aux mouvements plasmatiques de la jouissance avec cette extase « divine » qu'ils procurent mais bien plutôt de comprendre comment tout cela est habituellement rendu impossible par cette cuirasse physiologique, psychologique et sociale dont il s'agit de revivre pour pouvoir en prendre conscience, les comprendre et éventuellement les dépasser les étapes de sa formation étapes marquées par les différents traumatismes qui sont à l'origine de sa constitution inévitable , tout en tentant, par ailleurs, de suivre la directive  de la rue de Seine afin d’éviter la castration sociale… « l’état dans le monde », « la prison » dont parlait Chamfort.


Ce qui est troublant avec Lacan, c'est que la question de la génitalité et de la sexualité phallique, qui avait été réglée dès la fin des années 20 par Wilhelm Reich qui n'était pas un inconnu mais un familier de Freud, membre en quelque sorte du premier cercle de ses intimes , semble chez lui tout à fait ignorée. La distinction établie près d’un demi siècle auparavant entre sexualité phallique et sexualité génitale la terreur de l’orgasme et la difficulté pour les hommes et pour les femmes de s’y abandonner, le fait que le réflexe orgastique est identique chez la femme et chez l’homme etc. , tout cela semble tout à fait inconnu de cet homme qui souffrait donc lui-même de ce que Reich avait le premier diagnostiqué comme « l’impuissance orgastique », classique chez la phallique-narcissique, qui ne souffre pas d’impuissance érectile, au contraire, mais qui peine à jouir à peine d’un rapport qui assimile pénétration et agression, et qui n’aboutit jamais qu’au désespoir une fois la soûlerie du défoulement de la pulsion destructrice retombée qui, selon lui, suit le coït. 
De cette ignorance pratique et théorique de la jouissance génitale, ignorance qui traduit et envenimait encore - un caractère et une existence misérables, notre malheureux psychanalyste enchaînait sur un délire un peu fleur bleue sur la jouissance féminine, comme si les femmes avaient un accès particulièrement aisé à la fonction orgastique du fait de leur rapport différent au Sur-moi : c’était laisser croire à des malheureuses qu’elles pouvaient avoir accès à la jouissance seules, que cette jouissance est diffuse, spécifiquement féminine etc., bref, c’était reprendre avec le sérieux d’un jargon abscons tout le baratin habituel que l’impuissant orgastique de base sert aux pauvres filles qu’il veut voir puisque c’est un voyeur, un spectateur faire des choses qu’il juge excitantes avec ses petits copains ou avec ses petites copines : c’était faire en quelque sorte la théorie abstruse de la pornographie qui venait et qui allait triompher…


Contrairement à ce que peuvent penser les névrosés, il n'y a plus, passés les début de la civilisation esclavagiste-marchande de mâle accompli, non castré qui jouirait de l'amour de la femme —, mais seulement des « esclaves sans maître », castrés, travaillés par leurs pulsions prégénitales surinvesties libidinalement du fait de cette complétude génitale interdite par la castration ; et il y a encore moins de femmes accomplies, mais seulement, chez elles, une éventuelle érotomanie et une mécanique amoureuse désarrimée, mutilée d'autonomie, sans possibilité de se réaliser dans l'emballement véritablement orgastique, réciproque, de la rencontre du sexe opposé : il ne reste plus qu'une féminité tronquée et surexcitée par la domination patriarcale : savoir brailler toute seule n'a rien à voir avec le fait de maîtriser et de pouvoir s’abandonner à l'art du duo ; le fait d’être capable de faire des bonds comme une possédée sur une piste de danse dans tous les sens sous les projecteurs et le regard du ou des spectateurs, même en arrosant la scène, n'apprend en rien à danser le slow, les yeux fermés, dans la pénombre ; de la même façon, le rapport différent des femmes au Sur-moi, dans une civilisation patriarcale, n’implique pas leur capacité à la jouissance. 

Il leur faut, dans le meilleur des cas, du temps et un amant aimant et aimé, et déjà Ovide savait cela, et même, avant lui, les gorilles le savaient aussi, chez lesquels l'amour comme rencontre et comme illumination semble exister puisqu'à côté de la sexualité plutôt brutale imposée aux femelles par le mâle dominant, il arrive qu'un mâle et une femelle s'échappent du groupe pour vivre une relation que décrivait comme amoureuse une spécialiste de ces grands singes à l'actuel ministre de l'écologie un jour où elle et lui, perchés au faîte des arbres, dans la canopée, observaient ces primates au plus près.

Mais, plus sérieusement, quel « esclave sans maître » femelle ou mâle, en haut ou en bas de l’échelle sociale veut jouir comme un « maître sans esclave » : divinement

L'existence détermine la jouissance. Celui qui n’a pu se déployer s’est envenimé et a dû se rabattre sur des positions antérieures, et y a pris un goût, un mauvais goût, un goût d'être mauvais. Dans le cas contraire, il lui reste la difficulté de rencontrer quelqu’un.

La jouissance féminine n'est qu'une virtualité qui doit elle aussi trouver les situations dans lesquelles elle pourra s’accomplir

Les hommes quant à eux doivent apprendre à jouir, à s'abandonner à la jouissance plutôt que de au mieux savoir branler correctement, phalliquement ou autrement, les femmes ; ils doivent perdre leur terreur de l'abandon génital et arrêter de n'être que les voyeurs de ce qu'ils croient être celui des femmes quand il ne peut s'agir chez elles, dans ces conditions, que de jouissances encore incomplètes, solitaires, masturbatoires, seule, à deux ou en groupe. C’est ce qu’ignorait Lacan. Ce qu’il n’ignorait pas, c’est que la castration sociale, et la division sociale du travail font que la jouissance est inutile et interdite à tous d’où la nécessité de suivre la directive dont je parlais plus haut. 

L’autre point, essentiel, est qu’il n’ignorait pas l’accès au divin que permet la jouissance, qu’il appelle « supplémentaire », si j’ai bien compris comme si le reste avait un rapport quelconque avec la jouissance , mais cette jouissance est pour lui un fonction un peu extraordinaire.

Mais, à bien y réfléchir, elle n’est pas si ordinaire que cela, ou, en tout cas, elle est fort peu évoquée, l'esclave sans maître et castré ayant, aujourd’hui, du plus haut au plus bas de l’échelle sociale, d’un bout à l’autre du spectre politique, partout les mêmes rêves : la transe par la « special music » que nous avons vue naître lors de cette première trance party intitulée « Bal champêtre » , la défonce et l’orgie.

Entre la sexualité onaniste des foules solitaires et la « special music » diffusée à fond, le monde est devenu encore un peu plus sourd à ces questions qu’il ne l’était lorsque nous pensions pouvoir, par nos aventures philosophico-pratiques, le changer.

Heureusement, cette voie de la réflexion philosophique sur l'amour, et la poésie amoureuse, que j’avais choisies m'ont amené, il y a maintenant vingt-cinq ans, à découvrir ce que j'ai nommé depuis « l'amour contemplatif — galant », cette sorte de développement de l'amour courtois, mâtiné de béatitude mystique, qui aurait rencontré la gaieté vénitienne de Casanova, et la profondeur de la psychanalyse de Reich, — tout en cultivant un goût pour ces extases poétiques et contemplatives visiblement hérité de l'enfance

Une sorte de découverte qui porte en elle-même sa récompense






Porte-toi bien,



R.C. Vaudey




Le 16 novembre 2017




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dimanche 12 novembre 2017

L'Homme-Dieu








Hier soir, même mes aïeules sévères,
De leur mur, semblaient me sourire.

Aujourd'hui, on tombe dans les bras l’un de l’autre
Émus en écoutant Les sonates de Manchester
De Vivaldi
Interprétées par Fabio Biondi

Émus aux larmes
On se remercie
Sans un mot
Sans bruit —
De se permettre
De s’être depuis toujours permis —
D’être et de rester sensibles
Toujours davantage —
Au divin de la vie
À la Volupté
À la Beauté
À la poésie —
D’avoir trouvé
« Ni vin ni fumée » —
Loin des paradis artificiels
Qui
Pour vous, pour moi —
L’auraient embrumé
Le Paradis de la sensibilité
Un paradis pour ainsi dire naturel
Ce seul trésor à rechercher
Cette sensitivité retrouvée
Qui
Aussi bien dans la jouissance de l’amour charnel
Que face au miracle
Invu
Invécu
Inouï
Du monde
Ici, dans sa grâce pastorale habituelle —
Littéralement nous ravit
Nous laisse dans ce saisissement muet
Extasiés
Interdits —
Indifférenciés de la divinité retrouvée de la vie
Expérimentant ce qu’un malheureux mais lucide injouissant moderne
Énonçait ainsi :
« Dieu [est] en tiers dans l’affaire de l’amour humain »
Dieu
Ce silence merveilleux de l’esprit
Ce bienheureux mutisme de béatitude mystérieuse
Dieu
Ce que nous sommes toujours
Et qui n’attend jamais rien que de nous offrir à nous-mêmes


Dieu
Ce qui se jouait hier dans notre extase, nos baisers et nos ris
Et qui s’offre ici par le violon de Vivaldi


Héloïse, je vous aime —









Le 12 novembre 2017
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2017 







vendredi 10 novembre 2017

Gentilhomme de fortune









Poésies III



Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 




Rien n’est dit, et l’on vient à temps depuis plus de trente-sept mille ans qu’il y a des hommes qui aiment, et qui l’écrivent ou le peignent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur est à venir ; l’on ne peut se fier beaucoup d’après les anciens, mais seulement d’après les plus  habiles d’entre les modernes. Dont nous sommes.


*

Il faut chercher seulement à aimer divinement, et à en parler juste — si on en parle —, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments ; c’est une trop grande entreprise.


*

On trouve, dans les Mémoires de Guy Debord, cette phrase : « — Les gentilshommes de fortune se fient généralement peu les uns aux autres, et ils ont raison. » ; pourtant il arrive que, parmi eux, des dames accordent leur confiance à des hommes, et réciproquement : ces Poésies en sont la manifestation.




Le 6 août 2012 





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dimanche 5 novembre 2017

Les grandes choses










I


CHANCE


Décence
Romance
Silence
Indolence
Turgescence
Ondulence
Danse
Fragrances
Ondoyance
Exubérance
Des sens
Concordance
Congruence
Coalescence
Jouissance
Déhiscence
Transcendance
Magnificence
Présence
Absence
Flottance
Silence
Illuminescence
Jouvence
Opulence
Indolence
Insouciance
Fulgurances
Clairvoyance
Renaissance
Persistance
Rémanences



II



RÉVEIL




Au réveil — Quelle jeunesse  !
Au détour — Quel amour  !
Ô puissance déployée  !
Ô ferveurs conjuguées  !
Tout emmitonnées de délicatesse


Rien ne m’intéresse et ne m’a jamais intéressé que ces expériences tonitruantes de la vie, qui vous laissent pantelant et pantois, unifié à la splendeur — dans une absence débordante, merveilleusement présente —, sans voix, avec, en fin, 
l’Indicible Vénusté.
Tout le restant m’indiffère.


Au réveil — Quelle jeunesse !
Au détour — Quel amour !



III



LES GRANDES CHOSES



Les grandes choses
Il faut les faire, et parler d'elles avec grandeur…
Avec grandeur,
C'est-à dire sans cynisme
Et avec innocence… 








Le 3 novembre 2017 
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2017







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mardi 31 octobre 2017

Abbaye de Thélème









Dans mon cœur au réveil
Une joie légère et profonde tout à la fois :
Notre douceur et notre complicité amoureuses
Au milieu des fanatiques, des sectateurs —
Sont les infinis trésors de ma vie


Par la fenêtre l'automne déjà flamboie
Dans le bleu du ciel les arbres roussoient
Qu’illumine un frais soleil


Toute cette joie sans pareille
Cette insouciance inactuelle
Dans un monde et une contrée si menacés
Nous viennent de notre ouverture et de notre abandon à la Beauté


Notre Abbaye de Thélème
N'est pas un projet  :
C'est le déploiement nonchalant de notre amour
Maintenant et ici même






Le 31 octobre 2017
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2017



 

dimanche 29 octobre 2017

Baisers heureux sur la grève du monde








Baisers heureux sur la grève du monde




Ceux qui ont trop de cette grâce voluptueuse véritablement abandonnée
Qui seule détermine la véritable présence
Les préséances
La noblesse
L’humanité
Vous, moi et Libellule — allongées à mes côtés —
Dans ce soir qui suit le réveil du sommeil d'amour
Dans cette paix déliée
Qui s'enroule et se déroule d'aise…
Seule au monde
Dans cet abandon félin et dans l'oublieuse négligence du reste…
Les rires et la grâce…
Et — par-dessus tout — nos caresses avec…
Le silence…
Le silence… Cet hôte de la jouissance contemplative — galante…


La joie féline
Qui s’enroule et se déroule d'aise
Après nos baisers heureux
Les caresses ondoyantes
Puissamment émues et mues par le sentiment amoureux —
De nos amours lentes
Profondes
Intenses —
L’étreinte
Le concert des vagues de l'âme
— L'âme qui vient finalement s’explandir
Dans le dernier spasme de la dernière onde
Sur la grève du monde
Le monde
Cette vile sécession victorieuse de la misère contemplative…
De la misère galante … 





Le 27 octobre 2017



Libellule






Le Spectacle ? Un cache-misère pour têtes de morts
 



J’arrive en riant de mes deux gallinacés
Tout excitées à ma vue
Et qui de cinquante mètres se précipitent vers moi en courant
Arrivée à six pas
Fauvetta dérape, s’arrête et me fixe
Interdite
Esquisse un rapide mouvement d'invite:
Je suis son coq
Mais je dois en parler à “my little people in India
Auquel je traduis en anglais et avec l’accent
Les événements de notre vie
Comme des petits fous on en rit


Aurais-je envie de bastonner la souffrance qui s’ignore et qui plastronne
Quand on voit clairement que les fastes du Spectacle
(Hollywoodiens et autres… )
Ne sont qu'un triste cache-misère pour têtes de morts — ?
Mais moi aussi je pense que  :

Même en matière de plaisirs nous ne devons pas accepter les références égalitaires : 
Les plaisirs d'un porc sont des plaisirs de porc


L’ordure humaine
La résurgence de la souffrance et des traumatismes refoulés
Il faut les analyser et les revivre à vingt ans
Ou en subir les conséquences et en être torturé pour le reste de son temps






Le 22 octobre 2017
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2017





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vendredi 27 octobre 2017

Poésies III (3 juillet 2012)











R.C. Vaudey. Poésies III


Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 





Il n’est pas difficile de définir l'amour. Ce qu'on peut en dire, c’est que dans l'âme c'est une passion, dans le cœur c'est une tendresse, et dans le corps une ardeur puissante et délicate de s’unir à ce que l'on aime au travers du mystère de l’extase harmonique.

*

Nous ne pouvons ignorer un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions, mais seulement le cacher au fond du cœur.

*

On peut trouver des femmes qui ont entendu parler de libertinage idyllique; mais il est rare d'en trouver qui l’aient jamais connu.

*

Il n'y a qu'une sorte d'amour sensualiste, et il n’y en a même pas de différentes copies.


*

La jouissance prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui accole, et où elle n'a non plus de part que le Doge à ce qui se fait à Venise.

*

Ce que, le plus souvent, les Hommes ont nommé amour n'est qu'une société, qu'un ménagement réciproque d'intérêts, et qu'un échange de bons offices; ce n'est enfin qu'un commerce où l'amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner.

*

Le caractère n’est pas, comme on le croit encore parfois, le développement des qualités individuelles premières, sensibles et poétiques, mais bien leur décomposition et leur refonte entière. C’est un second édifice, bâti avec les décombres du premier dont on retrouve parfois les débris, avec un plaisir mêlé de surprise. C’est celui qu’occasionne l’expression naïve d’un sentiment naturel qui échappe à un être que l’on croyait avoir été totalement cuirassé par la souffrance et l’adversité. C’est comme un fragment d’ancienne architecture dorique ou corinthienne, dans un blockhaus.


*

Les plaisirs harmoniques enseignent aux hommes à se familiariser avec les femmes ; et réciproquement.

*

Nos contemporains ont si peu de sens qu’ils se trouveraient ridicules d’aimer l’amour, la poésie.

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L’amour exige des soins. Il faut être souple, amusant, n’offenser jamais, plaire sans effets, ne se mêler que du plaisir et déserter les affaires, cacher son secret, savoir s’égayer au lit et à la  table, et jouer des mots et des idées sans quitter sa chaise : après tout cela, on peut croire plaire.
Combien de joies et de jeux ne pourrait-on partager, si on osait aller à l’amour avec la même énergie que l’on va chaque matin à la guerre « économique ».

*
Quelques folles et quelques fous se sont dit dans une orgie : il n’y a que nous qui soyons le vrai de la vie charnelle des Hommes ; et on les croit.

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Les Libertins-Idylliques ont le pas sur les libertins, comme ayant l’honneur de représenter les Hommes poétiquement riches.

*

Les Libertins-Idylliques seraient presque seuls à parler de l’amour charnel, sans les libertins qui s’en piquent.

*

Celui ou celle qui s’habille le matin avant huit heures pour entendre plaider à l’audience, ou pour voir des œuvres étalées au musée, ou pour se trouver aux répétitions d’une pièce prête à paraître, ou qui se pique de travailler, est un être auquel il manque la jouissance, la contemplation et l’amour.
                                                                                      
*

L’amour, ordinairement, va de la médiocrité à l’horreur et de l’horreur à la médiocrité.

*

L’amour est la relation où le plus humble et le plus commun des Hommes est une personne.

*

L’amour est une hypothèse que le cœur, lorsqu’il est solitaire — et noble —, déploie autour d’une belle rencontre.

*

Peut-être qu’après tout, la meilleure justification des Libertins-Idylliques est l’évident besoin d’ « amateurs » de l’art de vivre, de jouir et d’aimer.






Le 3 juillet 2012.




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samedi 7 octobre 2017

Intuitio mystica au Lineadombra










Gian Lorenzo Bernini






Nietzsche restait penseur — en attendant sa vodka.

Enfin, se tournant vers moi, il m'interrogea à nouveau : il voulait en savoir plus sur ce fameux réflexe, cette fameuse « Funktion des Orgasmus » que Reich avait « découverts », et dont je venais de parler —, et, reprenant mot pour mot ce que j'avais dit quelques instants plus tôt, il insista.

(Nietzsche était nostalgique de cette forme de l'amour qu'il avait ignorée — quelle forme en avait-il connu ? —, mais surtout il voulait savoir comment j'expliquais le lien que j'avais découvert, dans ma vie sentimentale et charnelle, entre la jouissance de la complétude génitale et la contemplation ; entre les sentiments océaniques, l'état mystique, et cette jouissance de la génitalité — au sens que Reich avait donné à ce mot —, dans laquelle les amants s'abandonnent, emportés dans le même mouvement, à ce réflexe viscéral et primaire où la puissance n'est plus le fait du moi et de son contrôle mais se déploie au contraire de sa momentanée dissolution, où la puissance et la délicatesse naissent en fait cette fois de l'abandon et non de la maîtrise — extase génitale très différente en cela de la jouissance phallique qui n'est qu'une simple masturbation infantile – où l'autre est instrumentalisé(e) – et menée par une intentionnalité, le plus souvent sadique.)

« Ces épaules qui se soulèvent, me dit-il, cette tête qui tombe en arrière, ce bassin et ces cuisses qui s'ouvrent, ce pelvis qui se lève et s'enroule en vagues contractiles successives, votre époque, qui filme tout, n'en a-t-elle pas, quelque part, enregistré le mouvement ? 

Hélas, mon cher Friedrich, les amants de cette sorte ne courent pas les rues même si ce sont eux qui ont permis à Reich de faire ses « découvertes », et, contrairement à l'injouissant — qui est mené par ses projections hallucinées – nous y reviendrons… – qui se manifestent sous forme de représentations, d'images, de rapports sexuels « spectacularisés », c'est-à-dire médiatisés par des images —, ils savent que ce qui est directement vécu n'a pas besoin de représentation, de sorte que je ne connais pas de film montrant ce puissant réflexe de l'extase génitale, qui s'amplifie toujours davantage de la puissance, de l'abandon, de la délicatesse de chacun des amants emportés dans le même mouvement — ce qui en fait le privilège de l'amour de l'homme et de la femme — jusqu'à prendre la forme de ces puissantes et merveilleuses vagues qui les emportent finalement au paradis des amants, et les laissent, extasiés, sur la plage du ciel, lme étoilée.

Par contre, les prémices de ce réflexe peuvent se voir dans certains films montrant des jouissances qui ressortissent à l'auto-érotisme infantile — pratiqué seul, à deux ou en groupe. Une petite séquence de ce type a d'ailleurs été utilisée par le mentor d'un cercle nihiliste balnéaire dont votre ami Arthur est le Patron en quelque sorte pour illustrer un billet défendant la langue de Cicéron, séquence qui montrait une langue, justement, en action, provoquant un frémissement, certes, mais présentant cependant tous les aspects — encore ébauchés, en quelque sorte — de ce réflexe dont nous parlons. Ce que l'on n'y voyait pas, et pour cause — vous comprendrez en le voyant —, c'est l'excessive amplification de ce réflexe que seul ce même abandon, chez l'amant, dans le même moment, porté par le sentiment, donne à son amante, tandis qu'elle-même, en s'abandonnant à cette amplification, lui offre et provoque chez lui, en retour, cette même intensification.

Arété, avec cette grâce sérieuse qu'elle mettait en tout et qui donnait un air de faveurs à ses paroles — pour le dire comme Maupassant… —, me demanda :

La complétude génitale, par définition, et si j'ai bien compris, est donc un privilège dont jouissent les femmes et les hommes…

Sans doute, répondis-je, mais c'est essentiellement le privilège de ceux qui, spontanément ou grâce à ce travail analytique dont j'ai parlé plus tôt, se trouvent libérés, au moins momentanément, de leurs projections hallucinées qui dominent toujours l'injouissant , et qui peuvent s'abandonner à ce qui est directement vécu, sans représentations.

L'amour charnel n'est pas un ensemble d'images mais un sentimentarchaïque et culturellement raffiné — et un mouvement orgastique — viscéral et primaire — entre des personnes, non médiatisés par des images.

Mais ces images — ces projections hallucinées qui le troublent ou l'empêchent — ne sont pas anodines : elle prennent leur force dans la propre détresse infantile des individus, qui trouvent dans ces images, ces rôles et ces panoplies sexuelles des formes du déjouement de cette détresse, qui leur permettent de rejouer, sans le savoir, des scènes-clés de l'histoire de leur castration — pour ainsi dire.

Par exemple, tel individu est le cadet dans une famille où sa sœur aînée — qui bien sûr a perdu son rôle de petite princesse à la naissance du garçon — tout à la fois s'occupe de lui — pour se faire remarquer de ses parents — et le maltraite plus ou moins, secrètement, pour se venger du second rôle dans lequel il l'a jetée. Dans le même temps s'établissent avec elle des relations de complicité transgressive : ils jouent ensemble au docteur. Il bande, elle le punit — pour posséder ce phallus qui semble être la clé de l'amour du père et de la mère. En même temps, il doit l'exciter analement car, en plus de toutes les raisons habituelles qui empêchent les enfants des deux sexes de s'affirmer génitalement, elle méprise son propre sexe qui lui paraît méprisé et méprisable — presque inexistant — tout à fait inutile pour obtenir l'amour et la gloire familiaux, et, de fait, elle a régressé au stade anal, dans un mélange de pulsions sadiques, pour les raisons que j'ai dites, et masochistes, liées au mépris dans lequel on semble la tenir et dans lequel elle se tient — position régressive prégénitale qui est assez courante chez les femmes puisque dans un monde patriarcal la puissance, la violence, et surtout la gloire, appartiennent au phallus. 

S'ensuit également le développement d'une structure masochiste chez le garçon et l'attachement à des jeux sexuels prégénitaux où se mélangent, la peur, la souffrance et la rage — ravalées devant la sœur aînée — avec l'excitation due à la transgression — et, aussi, le sentiment poétique devant le monde, que cette complicité partagée avait offert également. Plus tard, sa sœur devient célèbre — une actrice connue — quand lui-même est un auteur dans les romans duquel on retrouve cet attachement à ces jeux sexuels prégénitaux présentés comme une libération sexuelle par rapport au coït traditionnel, réservé, dans ses fantaisies, à la reproduction — et donc méprisable —, lié au mariage, et donc à la contrainte sociale, et privé de cette complicité ambivalente apprise dans l'enfance — et aussi dans la souffrance refoulée. D'où, dans ses romans, un éloge constant de l'adultère, compris comme lieu de la transgression et de la complicité infantiles retrouvées

Plus tard, la célébrité de sa sœur s'atténuant avec le temps, il s'affirme davantage et trouve dans l'action politique extrême le moyen de défouler un peu de cette rage jusqu'alors enfouie, et qui ressortait seulement dans ses écrits sous la forme du mépris dans lequel il y tenait généralement les femmes.

La voix d'Aristippe m'interrompit : Avez-vous donc une sœur, mon cher Vaudey ?

Non, je suis fils unique, comme on peut parfois s'en douter, et je n'écris pas de romans… Et Héloïse n'a pas été non plus une sœur aînée…

Tout le monde souriait. Je repris le cours de mon argumentation :

Vous me permettrez, chers amis, de me citer, car c'est en pensant à ces formes d'imprégnation profonde par la détresse infantile qui entraîne l'arrêt du développement voluptueux et sexuel, dans l'enfance, et provoque la fixation, ainsi que nous venons de le voir rapidement dans cet exemple, sur des stades prégénitaux de ce même développement voluptueux, dans la vie de l'adulte, que j'ai écrit :

"La révolution sexuelle n'a pas eu lieu. Ce que l'on a appelé ainsi, et qu'il faut bien définir puisque personne ne semble pouvoir aujourd'hui s'intéresser à cette question du redéploiement glorieux, poétique et génital par-delà les fixations infantiles et la souffrance qui les a provoquées, était en fait la libération des interdits qui pesaient sur la souffrance érotisée qui se manifeste toujours par l'obsession de comportements plus ou moins ritualisés, auto-érotiques bien qu'utilisant les autres. 

Les acteurs de ce mouvement en sont restés à ce qui fut pour eux une victoire et qui consista à briser le carcan de la vie et de la morale du vieux conformisme et à avoir le courage de reconnaître et de vivre des désirs personnels mais sans cependant avoir celui de plonger plus profondément encore sous cette première couche qui se situe sous le vernis social traditionnel pour en découvrir les racines douloureuses et, en réaffrontant et en revivant les traumatismes qui les produisent, permettre le redéploiement de la personnalité dans un sens libéré et du conformisme social et de la stase émotionnelle, caractérielle et amoureuse à des stades infantiles et malheureux du développement de la personnalité. Ils ont donc utilisé tous les moyens de l'art, dans le sens désormais ancien de ce mot, ou de la littérature, pour illustrer et décrire leur souffrance. "

Ah !, Cher Docteur, je reconnais bien là l'air de votre Manifeste !  s'exclama Casanova, qui dans sa vie avait aussi connu l'abandon amoureux même s'il reste célèbre dans les esprits pour ses exploits sexuels — plutôt sportifs — et une sorte de régression phallique-narcissique malgré tout aussi aimable que lui-même.

Bien sûr, ce titre de Docteur — de docteur en rien, évidemment – c'était une vieille plaisanterie entre nous — avait fait sourire tous nos amis.

Nietzsche, qui ne lâchait pas l'affaire pas plus que l'écran sur lequel il regardait — un peu hypnotiquement, peut-être — l'ébauche, que je lui avais indiquée, du réflexe orgastique dont nous parlions, me dit :

Je comprends mieux pourquoi vous faites de cette forme de l'extase que vous appelez l'extase harmonique, la voie royale vers ce que j'ai mis au-dessus de tout — l'état mystique. Permettez-moi de me citer à mon tour : "But véritable de toute manière de philosopher, l'intuitio mystica", et, sans doute, lorsque deux êtres se rencontrent vraiment, par-delà ce que vous appelez leurs projections hallucinées habituelles et leurs fonctions sociales, et qu'ils découvrent et explorent ensemble ces territoires vierges de la complétude génitale et amoureuse inconnus d'eux et de toute expérience possible de leur enfance — , sans doute, dis-je, sont-ils plongés dans cet état mystique, par cette joie de la re-co-naissance à eux-mêmes, à l'autre et au monde.

Mon cher, vous parlez de l'amour et de la puissance et de la délicatesse partagés, quand mon siècle n'a connu que des femmes soumises et élevées comme des fleurs sous serre — et, pour le reste, des putains. Comment voulez-vous que nous eussions pu échapper aux projections hallucinées. Et à la misère de celui que vous appelez l'injouissant.

Le voyant soudain rêveur, je continuai ainsi — afin d'égayer son esprit :

Entre les désirs hallucinés de l'injouissant et leurs réalisations s'écoule toute sa vie. Le désir de l'injouissant, par sa nature, est souffrance, — son « désir », c'est une projection hallucinée de cette souffrance : ce que nous venons de montrer ; la satisfaction de la projection hallucinée engendre bien vite la satiété : le but était illusoire : la possession lui enlève son attrait ; le désir de l'injouissant — qui, encore une fois, est, par sa nature, souffrance et projection hallucinée de cette souffrance — renaît sous une forme nouvelle, et avec lui le besoin : sinon, c'est le dégoût, le vide, l'ennui, ennemis plus rudes encore que le besoin.

Quand le désir halluciné et la satisfaction illusoire de sa projection se suivent à des intervalles qui ne sont ni trop longs, ni trop courts, la souffrance, résultat commun de l'un et de l'autre, descend à son minimum : et c'est là la plus heureuse vie que peut espérer l'injouissant.

Je parle, vous avez raison, d'autres moments, qu'on pourrait nommer les plus beaux de la vie, de joies qu'on appellerait les plus pures ; elles nous enlèvent au monde réel et abolissent toute séparation entre nous et le monde : c'est la jouissance pure, pure de toute intentionnalité, la jouissance du Temps, dont on sait maintenant que la voie royale en est l'amour contemplatif — galant ; mais ces joies, pour être senties, demandent, elles, des aptitudes encore bien rares : elles sont donc permises à bien peu, — mais, pour ceux-là même, elles sont comme un rêve qui dure ; au reste, ils les doivent, ces joies, à une sentimentalité et une sensibilité supérieures — qui sont en fait la sentimentalité et la sensibilité primales retrouvées, déployées et comme rayonnant à maturité, — sentimentalité et sensibilité qui les rendent aussi accessibles à bien des douleurs inconnues du vulgaire, plus grossier, et fait d'eux, en somme, des bienheureux solitaires se tenant loin de toute foule, forcément toute différente d'eux :  ainsi préservent-ils leur équilibre. »

Nietzsche, qui avait reconnu la musique, sourit, et tous nos amis également. À la table d'à côté, je vis Arthur me regarder d'un air entendu.

Lorsque nous nous promenons dans le monde, Héloïse et moi, nous y sommes toujours seuls. Car il n'y a nulle part de « communauté sensualiste » pour nous accueillir. On y trouve des pauvres et des riches, des communautés de motards, de satanistes, d'hédonistes, de nihilistes, de partouzards, d'extrémistes en tout genre, de salopards et de salonnards, aussi —, des communautés réunissant des gens de toutes sortes d'orientations, sexuelles ou autres, mais pas d'amants contemplatifs — galants, de sorte que j'aimais assez, à cet instant, être assis là, avec ces amis avec lesquels j'ai passé ma vie . 

On attendait encore Nifo, Zweig était dans les parages — et Freud également —, Spinoza serait peut-être de la partie, Anaximandre — que l'évocation de son apeiron avait éveillé — et tous les Grecs, présocratiques ou non, poussés à l'exil — au moins temporaire — pour les raisons que l'on sait, pouvaient arriver à tout moment.

Bref, en ce siècle de foules transhumantes qui profanent tout, les seuls luxes qu’un homme civilisé puisse connaître sont de posséder en propre une terre qui lui soit un sanctuaire pour ce qu’il aime, suffisamment vaste — et qui ne soit pas visitée —, ainsi que l'amour et un splendide isolement, la compagnie de ces quelques-uns, sur les Zattere, portait pour moi ces simples luxes à leur comble.

Je savais que je pouvais retourner à tout moment sur mes terres — d'où je pourrais contempler la vallée en contrebas, où circulent sans cesse, dans cette période qui leur est destinée, des hordes sauvages, toutes prêtes à s'éclater, enfiévrées par leurs fixations hallucinées, dans des transes auxquelles Schopenhauer n'avait pas pensé — et écrire — n'étant pas un homme public — ainsi que je l'avais écrit à Sylvestre Rossi, un poète insulaire — mais d'une autre insularité que la mienne — qui contemple, lui, la mer Tyrrhénienne : « on vous connaît plus que moi, et je suis, de nous deux, celui qui est le plus totalement étranger au monde — littéraire et autre… car, enfin, c’est vous qui connaissez d’ « importants hommes d'affaires, mentors des temps modernes, appartenant à cette race d'hommes qui, à Paris, en Amérique et peut-être dans le monde entier, participent à la composition des gouvernements, forment l'opinion publique, dirigent la presse, éditent les livres, patronnent les arts », et c’est moi le « poète à moitié mort de faim et insouciant de l'avenir, qui vis dans un autre univers », et qui, depuis plus de dix ans, n’ai adressé la parole à personne d’autre qu’à un ou deux chasseurs de sangliers de maquis, pour savoir s’il y avait des girolles, justement, ou quand ils viendraient faucher les prés — et, quelques fois aussi, je l’avoue, à une ou deux Vénitiennes… pour commander, en tête à tête avec Héloïse, un spritz Apérol, ou un souper… » ; — ce qui reste toujours aussi vrai même s'il est juste de dire que j'avais oublié de mentionner les quelques-uns avec lesquels nous passions cette mémorable soirée…

Je vis Nietzsche avaler sa vodka — qui venait de lui être servie — d'un trait, comme un vrai cosaque, et s'en trouver tout ragaillardi — ce qui, le connaissant, me fascinait —, et se pencher à nouveau sur ce petit « film » que je lui avais indiqué, pour étudier, tout à loisir, le beau mouvement de l'abandon et de l'extase, toujours ignoré ou méprisé depuis que la guerre entre les hommes et femmes, depuis quelques millénaires, est déclarée — et que les femmes l'ont perdue.

J'avais beaucoup appris de lui, et ce service qu'il m'avait rendu je venais de le lui rendre — à mon tour. 

Rien d'important ne passe jamais totalement inaperçu.






Le 23 juillet 2015