samedi 18 février 2017

Art et ontologie au Lineadombra












MOBILE ONTOLOGIQUE
 Spire d'inox ; boule de cristal (de bohème)

 Héloïse Angilbert & R.C. Vaudey

Octobre 2007







La main gauche de Billie se referma sur le très long filtre du cône, puis, en en ayant de sa main droite entouré les doigts tendus, elle porta sa main à sa bouche et aspira, profondément, comme un sadhû, ce que je reconnus à son voluptueux et inimitable parfum être un merveilleux afghan, — un Sherak-i-Mazar, probablement. 

J'attendis qu'elle eut fini d'exhaler, interminablement, le capiteux nuage pour lui demander :
 « Abdul ?
Non, c'est son fils maintenant… » me dit-elle seulement. Et elle me tendit le joint — que je refusai poliment.


Depuis le temps que je ne fumais plus — moi qui n'ai jamais fumé que des grands crus — le fils avait remplacé le père.


Rêveur un instant, au souvenir de son merveilleux afghan, je laissai Billie à la clarté et à la fraîcheur de ses hauteurs, et à ses éblouissements ; et me retournai vers Aristippe.



« Vous avez parfaitement résumé la question, mon Cher. Vous voyez, vous aviez raison : le mouvement est plaisir et le plaisir est mouvement ! Et quel mouvement !

Car ne l'oublions pas, Éros — contrairement aux foutaises que Platon fait débiter à Socrate dans le Banquet, cette « réunion de vieilles lopes », pour le dire comme Lacan – qui ne pouvait pas dire que des conneries… bien qu'il s'y soit très absconnement essayé — n'est pas, comme le répètent tous les crétins après lui, un démon né de la misère et de l'expédient — ce qui sonne plutôt comme une projection de ce qui gouverna la vie de Socrate, votre vieux maître —, non, Éros est un dieu, primordial, primal, qui jaillit de Chaos et l'ordonne, comme l'indique Hésiode dans sa Théogonie...

S'abandonner à cet Éros-là, c'est s'abandonner à ce que j'ai appelé dans un poème  « le mouvement spontané de l'Univers » — une fulgurance d'adolescent qui m'était venue, il y a longtemps, au pied des falaises d'une plage normande en considérant un coquillage spiralé que je venais d'y ramasser — ; cet Éros-là est une force cosmique quand les histoires d'androgynes qui tournent sur eux-mêmes d'Aristophane ont seulement pour elles leur force comique !

Être emporter par la puissance d'Éros, ce n'est pas retrouver une moitié dont on aurait été séparé(e) — pauvrettes, pauvrets… —, c'est être saisi par la puissance créatrice primordiale et son puissant mouvement viscéral extatique d'une façon telle — l'extase génitale — qu'on ne l'a jamais connue, et pour cause ! Ce qui est un peu différent des misères ou des mièvreries qu'imaginaient vos chochottes kitschs, en toc et antiques. 

Éros n'est pas une déchirure, c'est la puissance même du monde qui nous emporte et nous dissout en elle-même, dans une béatifique présence qui est aussi une somptueuse vacance ! 

Bon, je m'emporte un peu, lui dis-je. Socrate a été votre maître, et les Grecs anciens étaient des pédérastes. Une misère est une misère. Qu'y faire ? Surtout si elle est historique !

Mais, comme vous l'avez dit vous-même, au début de cette soirée,  pendant mille ans cette misère pédérastique a dominé — et imprègne encore — l'Occident chrétien, l'Église Romaine et son clergé ayant été la réalisation des gardiens de l'utopie que Platon avait imaginée, — qui a également inspirée l'Islam…

La soumission des femmes par le patriarcat — depuis le néolithique — dont la pensée issue de la Grèce antique n'est ainsi qu'un palier — mais tout à fait déterminant… —, nous a donné, d'un côté, cette bande de sacs à merde frigides, simulatrices, revanchardes, calculatrices, masochistes ou sadiques, hommasses ou mijaurées — maintenant arrivistes — que nous connaissons, tout juste bonnes à mouiller sur cinquante nuances de la même petite impuissance sado-masochiste débitée en pavés et en navets pour l'été — ou en pratiques extrêmes, ce sont les mêmes… — et, de l'autre, une bande d'enculés et de crétins, obsessionnels-compulsifs, masochistes, phalliques-narcissiques, oralo-dépressifs, fanatiques de la punition reçue ou donnée, toutes et tous chiens de guerre de l'idolâtrie — diffuse ou concentrée – leur came… — chiennes et chiens couchants toujours prêts à aboyer pour le premier maître qui voudra bien se présenter, et qu'aucune farce et attrape du spectacle religieux ou marchand n'aura jamais réussi à dégoûter…, — et parfois tout cela m'énerve un peu, même si je ne fréquente, par principe, personne, et que je ne connais ce monde que par écran interposé. »


La belle Héloïse et la belle Arété riaient de me voir m'énerver contre, d'un côté, les pétasses, les grognasses, les bombasses, les chaudasses, les mégères, les revêches, les dominatrices et les soumises, et, de l'autre, les sucrés, les maniérés, les pervers et les fanatisés, les coupeurs de tête et les esclaves motorisés, d'autant plus qu'elles savaient que depuis quinze ans je n'avais plus aucun contact avec aucune des espèces d'injouissant précitées.


Arété me dit pour me taquiner : « Heureusement que vous avez trouvé l'amour sous la forme de la grâce, de l'abandon, de la puissance et de la délicatesse partagés, car vous auriez fait un excellent maître. J'en connais certaines et certains que vous feriez rêver.

Ah ! ma Chère, lui dis-je, je suis un Sudiste. J'ai été élevé pour dominer. Ma pauvre mère — paix à son âme —, quand elle me voyait ainsi, m'appelait le Tsar de toutes les Russies — et Dieu sait s'il y en a… des Russies. Je me suis soigné… mais je ne suis pas Jésus non plus. »


À cet instant, Billie s'est levée, tout embrumée de rêve, et, se penchant sur moi, elle a posé ses lèvres contre les miennes, et m'a embrassé. C'était très doux, inattendu, ça m'a ému, et puis calmé. Puis, elle s'est rassise, et, passé un moment d'étonnement, tout le monde a ri et applaudi son audace. Même Aristippe — son nouveau fiancé auquel elle a tendu le joint – mais qui n'en voulait point — à qui elle a fredonné, d'un air taquin, et en français, — ce que je n'aurais pas cru possible connaissant son style et son timbre de voix —, le début de J'ai rendez-vous avec vous, une chanson de Brassens…


Casanova était aux anges. Aristippe, avec sa stature d'Orson Welles, quand même très troublé, a continué :


« C'est bien, vous faites des efforts, et vous en êtes récompensé… Marcel Conche m'en est témoin, j'ai toujours affirmé que le sage doit se détourner des magistratures et des responsabilités sociales et politiques, mais à l'époque de Socrate, c'est-à-dire à la mienne, les philosophes vivaient dans la Cité. Qui aurait pu en vivre retiré comme vous le faites ? Même Diogène l'avait pour scène. Sans doute avez-vous pris exemple sur ce jeune poète, qui avait fini en Abyssinie, et sur notre ami Nietzsche, ce vagabond philosophique

Mais avouez que c'est tricher… 

Enfin, passons… Redites-moi plutôt ce tableau dont vous me parliez pour commencer, cette image du Monde animé par Éros en force primordiale, qui enlace en spirale les coquillages et les galaxies, délasse et extasie les amants qu'il enlève, embrasse et embrase en rouleaux et en vagues toujours renaissantes, pour les laisser finalement éblouis…

Il regarda amoureusement la belle Billie qui riait silencieusement, la tête renversée, le visage offert à la nuit de Venise.


Oui, c'est cela, parlez-nous donc encore de votre tableau, continua Nietzsche, qui y voyait comme la peinture de sa Volonté de Puissance qui aurait été — à ses yeux de façon plutôt étrange — animée par une sorte de volupté élégamment enveloppante et tourbillonnante.


Oh ! C'est peu de chose, répondis-je, un tableau de jeunesse… Que je garde dans un coin de mon salon de peinture. Mais je lui trouve de la grâce, une fraîcheur de jeunesse, justement, même si avec le temps j'ai beaucoup apuré mes compositions… »



C'est à ce moment que le serveur — qui avait apporté à Nietzsche sa vodka et qui m'avait entendu, un peu plus tôt dans la soirée, dire à son collègue – qui avait maintenant fini son service – que le Monde n'existait pas, qu'il était l'œuvre de l'Homme, et qu'il disparaîtrait avec Lui —, c'est à ce moment que le serveur m'a demandé de façon tout à fait inattendue mais bien respectueusement, avec le ton qui seyait à son état et aux nôtres, mais tout de même avec l'audace du bon sens couplée à l'assurance des Vénitiens, si je croyais que le Monde était l'œuvre d'Éros ou si je pensais vraiment que le Monde que nous percevons n'existait pas et n'était que notre « projection », notre « représentation ».

Je regardai d'abord Nietzsche pour voir ce qu'il en pensait, et puis je répondis à notre gaillard :

« Il faut savoir se convaincre que le monde n'est là qu'à l'état de connaissance et du même coup dépendant du sujet connaissant que chacun est pour lui-même. L'être des choses est identique à sa prise de connaissance. "Elles sont" veut dire : elles sont représentées. Vous vous dites qu'elles seraient quand même là s’il n'y avait personne pour les voir et se les représenter. Mais essayez donc un peu de vous représenter clairement ce que serait alors l'existence de ces choses. Et vous verrez aussitôt que c’est toujours une vue du monde qui vous vient en tête et jamais un monde hors de toute représentation. Vous voyez donc bien que l'être des choses consiste en leur représentation. »

Comme je le voyais perplexe, j'ajoutai :

« Peut-être tout cela reste-t-il pour vous un paradoxe, et que vous persistez à vous dire en toute innocence : même si on vidait tous ces crânes de leur bouillie, cela n’empêcherait pas le ciel et la terre, le soleil, la lune et les étoiles, les plantes et les éléments d'être encore là.

Vraiment?

Regardez donc la chose de plus près. Essayez de vous représenter intuitivement un monde où il n'y aurait pas d'êtres connaissants : le soleil est toujours là, la terre tourne sur elle-même, le jour et la nuit, les saisons se succèdent, la mer fait ses vagues, les plantes poussent... mais tout cela que vous vous représentez maintenant n'est jamais qu'un œil qui le voit, qu'un intellect qui le perçoit : c’est-à-dire exactement ce que l'hypothèse prétendait exclure. »


C'est à ce moment-là qu'Arthur, l'autre Allemand — celui que Nietzsche avait laissé discuter avec Céline, lorsqu'il était venu nous rejoindre à notre table — s'est adressé à moi  

Dites donc, Herr Doktor, quitte à me piller, pillez-moi jusqu'au bout. La suite est :

"Vous ne connaissez ni ciel, ni terre, ni soleil comme ils sont en soi et pour soi; vous ne connaissez qu'une représentation où tout cela se produit et se met en scène.". Et c'est ce qui fait toute la différence : "La chose en soi, c'est la Volonté ; tel est le fond de ma pensée. »

Oubliez ces fadaises arrière-mondistes de chose en soi à la con, dit Nietzsche, c'est un idéaliste — et en laid qui plus est —, il n'y a que l'immanence de la volonté de puissance » — affirma-t-il, en faisant signe à un autre serveur de lui apporter une autre vodka.

Je voyais Billie, aux anges — avec le plus capiteux des afghans.

Messieurs, leur dis-je, puisque nous venons de balayer d'un revers de la main le jour et la nuit, les saisons qui se succèdent, la mer qui fait ses vagues et les plantes qui poussent, pourquoi nous arrêter en si bon chemin ! Encore un coup d'éponge sur ce tableau…

Mais enfin, ne voyez-vous pas ce vouloir, cette force, cette Volonté, me dirent-ils, en chœur, —… de puissance, ajoutait Nietzsche… 

Et même cette Volonté en Éros entourbillonnant, en spirale et merveilleusement, le Monde, si cela vous plaît d'ainsi vous la représenter…, source de joie comme chez Bergson… — ne la voyez-vous pas cette volonté, donc, qui anime le Monde !

Bien sûr, répondis-je… je la vois — puisque je l'ai peinte… et que je viens de vous en montrer le tableau… —, comme je vois le jour et la nuit, la mer, les vagues et les saisons… Que nous venons d'effacer…

Mais enfin, me demandèrent Nietzsche et Schopenhauer — toujours en chœur —, si ce n'est pas la Volonté — de puissance… ajoutait toujours Nietzsche… oubliez sa chose en soi… — qu'est-ce donc ?

Je pris le joint que Billie me tendait avec insistance, et le saisissant du bout des doigts de ma main gauche j'enroulai délicatement celle-ci de ma main droite, et j'aspirai très voluptueusement l'épaisse fumée merveilleusement odorante de son prodigieux Sherak-i-Mazar.

Le silence s'était fait autour de la table. 

 Schopenhauer et Nietzsche durent attendre que j'eusse inhalé — et exhalé… —, aussi longtemps que le plaisir l'exigeait, les fragrances enchanteresses, enivrantes, de l'Afghanistan, avant que de m'entendre répondre :

Une œuvre d'art, dans le meilleur des cas — le nôtre —, un vain rabâchage, une glose prétentieuse, une resucée sans intérêt — la plupart du temps — ; du bruit avec la bouche — le plus souvent. »

Aristippe et Arété, Casanova et Héloïse, enivrés par les senteurs et les vapeurs, riaient et applaudissaient.

Comme si je venais de lui retirer la chaise sur laquelle il était assis, je crus voir Schopenhauer un instant suspendu dans les airs, sans rien pour le soutenir — un effet de l'afghan, probablement ; Nietzsche réfléchit un instant et éclata de rire lui aussi, et se tapa à nouveau sur les cuisses — ce qui avec la vodka semblait lui devenir une habitude — et me dit :

« Vous êtes un total nihiliste. Mais un nihiliste-idyllique... et affirmatif...

 Affirmatif... , dis-je.

Le dernier coup de chiffon sur le tableau avait réduit à quia ce brave Schopenhauer, et faisait rire d'un rire vraiment dionysiaque ce vieux Nietzsche. 

Puis, je vis leurs deux mains se tendre vers moi, et je les entendis, en chœur, me dire :

Don't bogart that joint, Herr Doktor, pass it over to me… »

Les filles Héloïse et Arété qui ne fumaient rien, demandèrent qu'on leur apportât les bouteilles de Vignes de l'Hospice et de Côte-Rôtie que nous avions réservées tout spécialement pour notre séjour à Venise — histoire de ne pas être trop dépaysés.

Tandis que Casanova caressait tendrement Arété — qui le lui rendait bien —, après avoir longuement embrassé Billie, comme les Français lui avaient appris à le faire, Aristippe m'a demandé, et alors qu'Héloïse et moi déprenions nos mains :

« Quel tableau peignez-vous en ce moment ?

Je peins un tableau dans lequel ce sont les amants qui produisent des univers, des multivers même. Vous connaissez la théorie des deux infinis. Vous êtes un être infini et l'infini que vous êtes n'est pas moins infini que l'infini du monde.

À l'inverse de l'infini du monde, qui écrase certains, l'infini que vous êtes (créant lui-même — dans l'extase de l'amour — à chaque nouvelle extase d'autres univers qui seront faits à l'image de cette jouissance et de cet amour), l'infini que vous êtes, donc, vous grandit, vous divinise et — puisque vous connaissez la souffrance que provoquent les univers nés de la démence et de l'inharmonie — il vous enjoint à la création parfaite, dans le jeu, la joie, l'extase et la jouissance du Temps qui les suit.

Réduire la jouissance amoureuse à la procréation et à la reproduction de l'espèce est un propos de boutiquier. La jouissance humaine produit les Mondes, une infinité de Mondes.

L'homme est un Dieu. C'est une histoire d'amour. De sorte que le titre de mon prochain tableau pourrait bien être : De l'infinité des Mondes comme effloraisons des jouissances humaines . »

J'ai cru que la mâchoire de Schopenhauer allait se décrocher. 

Nietzsche ouvrait des yeux grands comme des soucoupes — mais, après tout, dans son Éternel Retour tout était possible, infiniment, éternellement…

Demandez-vous pourquoi un tel tableau philosophique n'a jamais pu être peint dans l'Occident patriarcal. Si mon tableau a un intérêt, ce sera au moins celui de vous permettre de vous poser cette question… »

C'est à ce moment que Lin-tsi est arrivé, en battant des mains, tout excité de nous retrouver, et aussi par ce qu'il venait d'entendre… il faut bien l'avouer.

« Comment appellerez-vous la transcription de cette soirée… Pour Le Banquet, c'est déjà pris… » a eu le temps d'ajouter en riant Aristippe…

On a à ce moment apporté nos vins, ça tombait bien, je n'en avais aucune idée…

Nuit d'été sur les Zattere ? 

Qui sait ?





R.C. Vaudey

Le 12 août 2015



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lundi 13 février 2017

JOYAU suivi de ÉTREINTE









Joyau




Mais
Heureusement
Il y a
Nos grands rires
Comme un joyau de joie
Tandis que nous jouons
Étendus là
Et puis
L'amour et la jouissance
Que l'on attrape
Ensuite
Au vol
Quoi qu'il en soit
Mon petit cœur
De feu et de joie
Toujours prête à me rejoindre
Dans cet Éden-là


Et puis
Il y a
Ce soir
Aussi léger et délicat
Que le monde que nous fait la grâce
Qui emplit nos cœurs
De ces sentiments-là




Le 5 février 2017









Étreinte




L'amour…
Et c'est comme un soir d'été…
En Italie…
Ou bien ici…


La douceur de vos nymphes
Qui s'ouvrent
Et
Sous la toute-puissance de la lune pleine
Mon sexe qui explandit le vôtre
Qu'il façonne
Chavire
Et vermillonne
Dans l'incessante danse
Qu'en retour il me donne
Dans ce mouvement de l'amour
Que vous attendiez
D'impatience et de réserve
Qui vous enlève
Et qui m'emporte
Où nos exclamations
Valent pour serments
Et vos serrements
Pour preuve du plus éperdu des amours…


Mon amour
Que j'étreins
Dans la puissance et la délicatesse
Sur le tapis volant de l'immense allégresse
Tout possédés par la Joie
Tout à la fois
S'éteint
Notre moi
Et où notre volonté
Cesse

Bien plus tard
Le soir
Un quidam
Veut éteindre cette flamme
Et voler notre lumière
Dont nous savons bien
Qu'elle n'est entourée que d'une terrible misère…


Tard dans la nuit
Sans dépit
Malgré cet outrage à notre lanterne
Qui n'a seulement même jamais cherché un Homme…
Se contentant d’éclairer ceux que nous sommes
J'écris ceci





Le 11 février 2017




R.C. Vaudey 

Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2017


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dimanche 5 février 2017

LE PAYS D'OÙ JE VIENS








Cher ami,



Je vais essayer, en employant un peu le style et le ton de l'époque, de te décrire ce qu'était notre position au début des années soixante-dix.

Du point de vue analytique radical qui était le nôtre, il n'y avait pas plus d' « homosexuels » que d' « hétérosexuels » que de « supporters de foot » ou que d' « amateurs de courses automobiles » : il n'y avait que des névrosés, dotés de structures caractérielles plus ou moins et différemment fixées : pour preuve, les prétendus hétérosexuels ont à peu près les mêmes stases et les mêmes fixations pré-génitales que les soi-disant homosexuels qu'ils projettent autrement. Et il arrive même que les supporters de foot soient aussi des amateurs de courses automobiles.

Ce que nous voulions, ce qui nous semblait important, c'était nous défaire de nos fixations : sur l'alcool, le jeu ou sur telle ou telle autre manifestation, sexuelle ou autre, de notre misère existentielle. En partant de nos phantasmes, trouver, revivre, comprendre, dissoudre les séquelles des traumatismes à l'origine de nos fixations pré-génitales : tel était notre but. Nous ne faisions pas de l'analyse de salon, ou pour nous adapter et réussir socialement, comme ces cons de lacaniens. Nous faisions de l'analyse radicale.

La société de l'injouissance disait, et dit toujours : produisez (c'est-à-dire faites-vous exploiter comme des veaux cf. la crise des subprimes etc.) ; reproduisez-vous, hop, hop, vous n'avez pas de temps pour vous débarrasser de vos phantasmes et de vos addictions (à tel ou tel sport ((sexuel ou autre)), à l'alcool ou à tel ou tel stupéfiant etc.) ; au contraire : gavez-vous ; « jouissez » de vos addictions ; multipliez-les ; soyez dyonisaques, bordel de merde, nous sommes là pour vous « satisfaire » ; prenez-vous pour un Noir, un Juif, un Arabe, un Blanc, un PD., une Gouine, un Supporter de ceci, un Fanatique de cela ; oubliez-vous ; identifiez-vous ; affirmez votre fierté d'être un mouton stéréotypé, d'un genre ou d'un autre ; bourrez-vous de psychotropes ; éclatez-vous sur de la techno ou sur tout ce que vous voudrez d'autre ; et foutez-vous tous sur la gueule les uns les autres (nous vendons les drogues, les armes, les panoplies et les uniformes), sans oublier de voter pour nos hommes de paille qui en retour vous soutiendront dans vos haines, vos lubies et vos identifications, plutôt que d'essayer de revivre, de comprendre, de dépasser ce qui vous les a données ; et de vouloir être des esprits libres ou des hommes vrais sans situations, tas de couillons.

Ou encore : « Vous aimez la souffrance (donnée ou reçue) : après le boulot,  avant d'aller au dodo, passez chez Dodo  : il a les professionnel(le)s qu'il vous faut. 
De toute façon, si vous aimez vous faire humilier, réjouissez-vous, avec nous vous allez être gâtés ! Et pour ceux qui aiment humilier, réjouissez-vous également, nous embauchons ! »

Nous, à l'inverse, nous voulions ne rien faire, tout comprendre et tout dépasser : jouir (de l'amour, de l'amitié), et jouir « sans entraves », qui plus est, c’est-à-dire non pas sans les entraves d'une morale qui déjà pour nous, qui avions dix-huit ans à cet instant, au début des années 70 n'existait plus (ce qui n'était bien sûr pas le cas pour les « vieux » de trente ans et plus que les misères et les bouffonneries sexuelles de la place Dauphine, comme la tyrannie et la barbarie de Mao, émoustillaient encore, s'il faut en croire Catherine), mais bien plutôt sans les entraves supérieurement contraignantes que constituaient, à nos yeux, les traumatismes, les souffrances refoulés dont les séquelles nous maintenaient dans des séquences infantiles de notre libido au développement avorté.

Il faut dire, encore une fois, que nous étions des « radicaux » : ceux qui parmi nous étaient des sadiques disaient être fatigués de l'être ; ceux qui étaient des masochistes en étaient eux aussi déprimés ; les sodomites (actifs ou passifs, « hétéros » ou « homos ») voulaient dépasser le stade anal ; les suceurs et les suceuses, le stade oral ; les branleurs et les branleuses, le stade phallique ; les lesbiennes voulaient comprendre et dépasser leur haine des hommes et de la bite ; et les « hommes à femmes », comprendre cet amour dont ils pressentaient qu'il ne dissimulait que la haine secrète de leur mère que leur façon de « faire l'amour » trahissait si évidemment.
Bref, nous étions jeunes et beaux.

« La nécessité de s'identifier importe plus pour la tranquillité du pouvoir que les choix des modèles d'identification. »

Voilà le genre de « fusées » que nous lancions contre le « Vieux-Monde », chaque jour un peu plus « hype » aux yeux des cons, qui, on le sait, sont légions. À l'opposé de notre radicalité, splendidement isolée, la culture spectaculaire du pauvre (la « pop-culture ») a multiplié les rôles « subversifs » à tenir pour les servants de la grande machine esclavagiste-marchande. À l'époque, certains pensaient qu'il s'agissait de « récupération » : depuis nous avons appris qu 'il s'agissait, au niveau local, d'une opération de maintien de l'ordre, et, « à l’international », d'un épisode de la « guerre psychologique » entre l'Ouest et l'Est et, tout aussi bien, comme de bien entendu, entre le Vatican et Wall Street, et que les petits maquereaux de cette pop-culture (qui comprend les « évadés du zoo intellectuel de Vincennes » et les « artistes contemporains » que fustigeait à juste titre Debord, ainsi que tous les leaders de tous les groupes et de tous les mouvements d'olibrius qui se sont structurés depuis), que tous ces agités plus ou moins directement stipendiés quand ils n'étaient pas de simples idiots utiles et les masses de débiles qu'ils mettaient en mouvement, servaient des intérêts et des visions du monde mercantilistes, religieuses et stratégiques, « supérieures », que la plupart ignoraient, trop « défoncés » de toute façon, et s'« éclatant » beaucoup trop pour pouvoir en comprendre quoi que ce soit.

Très bien.

Le dernier homme est dans la rue. Il réclame de l'herbe, des putes, des casques de réalité virtuelle pour visionner des scènes barbares comme s'il y était mais sans les inconvénients d'y être , ou des lieux de culte mais, dans tous les cas, du pognon gratis.

On doit lui reconnaître que le programme de son « art de vivre » « à l'américaine » n'a presque pas changé depuis les années quatre-vingt du siècle dernier — si on oublie les lieux de culte —, programme qui faisait alors : « Une p'tite canette, une p'tite fumette, une reniflette, une seringuette, une bonne branlette, et puis ciao, dodo » ; il s'est juste insensiblement durci mais ça tombe bien : les casques de pointe arrivent ; l'herbe est prête ; la coke, l'héro et tout le reste, aussi ; la barbarie est en ligne ; et on envisage sérieusement la distribution de haricots gratuits pour la poursuite du poker menteur, bien entendu, selon les règles en vigueur : mille euros pour toi, cent millions pour moi, et rien pour le reste du monde, ça va de soi.


« Les spécialistes du pouvoir du spectacle, pouvoir absolu à l’intérieur de son système du langage sans réponse, sont corrompus absolument par leur expérience du mépris et de la réussite du mépris ; car ils retrouvent leur mépris confirmé par la connaissance de l’homme méprisable qu’est réellement le spectateur. » écrivait Debord en 1967.


Un demi-siècle plus tard, le théoricien, que je suis, de la société de l'injouissance, injouissance absolue grâce à un système de langage inter-actif totalement corrompu, est absolument blasé par le spectacle du mépris et de la réussite du mépris, que lui offrent les spécialistes du pouvoir, et il y retrouve confirmée sa connaissance de l'homme méprisable qu'est réellement le malheureux injouissant.


Mais
Heureusement
Il y a
Nos grands rires
Comme un joyau de joie
Tandis que nous jouons
Étendus là




Porte-toi bien,



R.C.



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jeudi 2 février 2017

LE RÉFLEXE DE L'ORGASME. HISTOIRE D'UN CAS








Jean-Honoré Fragonard

Les progrès de l'amour : l'amant couronné

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Cher ami,


Je relisais le texte mis en ligne la semaine dernière, où je définis ce que j'appelle l'irruption de la violence sexuelle dans l'Histoire, avec l'apparition, « l'invention » du viol, de l'esclavage, de la domination patriarcale, et de la gynophobie corrélative — gynophobie parfaitement intériorisée par les femmes elles-mêmes, qui sont passées, depuis cette époque, et dans leur esprit même, du statut de filles de la Déesse, très uniques porteuses et sources de la vie (c'est-à-dire de la survie du groupe, du clan et, donc, du monde), à celui de ventres, de trous plus ou moins infâmes (pour le dire comme ce pauvre Lacan, cette malheureuse Hypatie, cette stupide Mme Morand ou ce crétin de Sartre), et propriétés des hommes — qui en récoltent les fruits désirables : les enfants mâles ; en en supprimant, plus ou moins complètement, les sous-produits indésirables : les enfants femelles — et sur ce point l'infanticide des filles dans le monde est toujours aujourd'hui une réalité indiscutable —, je relisais ce texte, donc, où je mets en avant le « saut qualitatif » — pour ainsi dire — que l'invention du viol des femmes et de leur assujettissement a impliqué pour les êtres humains — et leurs structures caractérielles — qui sont apparus à partir de cet instant-là dans le monde, puisque ces êtres humains ont commencé à être, et pour la première fois dans la longue histoire de l'humanité, massivement et systématiquement traumatisés et marqués par la haine de leur mère, déjà pendant leur vie intra-utérine, et tourmentés, volontairement et consciemment, dès leur naissance, et, relisant ce que j'écrivais dans ce texte à propos de Reich — dans le même temps que je feuilletais par hasard La fonction de l'orgasme —, il m'est revenu à la mémoire le souvenir de l'époque où j'avais lu pour la première fois ce livre et particulièrement ce passage intitulé : « Le réflexe de l'orgasme. Histoire d'un cas » (pages 242 à 256 de l'ouvrage en question), passage qui m'avait tant impressionné à l'époque parce qu'il donnait la clé de ce que j'avais ressenti, peu de temps auparavant, avec beaucoup d'émerveillement, et un peu de sidération, je dois l'avouer, la première fois que, après une dispute très violente avec ma petite amie de l'époque, dispute où les pleurs avaient succédé aux cris et à la violence, j'avais ressenti, dans l'amour physique, ces sensations de courants et ces mouvements cloniques involontaires du bassin et de tout le corps qui m'emportaient, au moment de la jouissance, sans que j'y pusse rien, — probablement parce que toute cette colère et tout ce chagrin, si violemment défoulés dans notre querelle, avaient dissout en partie cette cuirasse caractérielle et musculaire qui me faisait le reste du temps, lorsque que nous « faisions l'amour », lui pilonner bien consciencieusement les ovaires, espérant obtenir par ce frottement plus ou moins violent l'éjaculation qui mettrait fin à nos ébats, éjaculation associée éventuellement à quelque satisfaction masturbatoire du même ordre chez elle — quand la malheureuse qui avait été déflorée et violée dans un hôpital à douze ans par une infirmière qui était venue nuitamment lui faire un « toucher vaginal » alors qu'elle devait être opérée le lendemain des amygdales, quand cette pauvre jeune fille, donc, n'avait pas dépassé le stade oral, et ne trouvait de plaisir que dans la fellation, où elle pouvait régresser telle une enfant sur le sein protecteur de sa mère.


Relisant ce texte remarquable, récit d'une analyse qui ne l'est pas moins, je me suis rendu compte que tout ce que nous avons le bonheur d'explorer, d'approfondir, d'illustrer poétiquement, théoriquement, artistiquement avec Héloïse, depuis près de vingt-cinq ans maintenant, était déjà exposé là, par ce jeune patient de vingt-sept ans de Wilhelm Reich : lorsque, retrouvant une part de sa sensibilité et de sa mobilité végétatives et voluptueuses, cet homme décrit — je date ce texte de 1936 ou 1937 — « [son] contact particulier avec le monde », la « gravité » de ce contact particulier avec le monde ; lorsqu'il déclare à Reich : « c'est comme si j'avais un contact total avec le monde. C'est comme si toutes les impressions s'inscrivaient en moi plus lentement, comme les vagues. C'est comme une couverture protectrice autour d'un enfant. C'est incroyable à quel point je sens maintenant la profondeur du monde », que fait-il d'autre que décrire ce sentiment océanique qui suit l'amour et l'extase harmonique — cette fusion, sentimentale et extasiante, de deux abandons simultanés — s'amplifiant, s'exaltant l’un l'autre — aux mouvements splendides, involontaires, élémentaires, primitifs, viscéraux de la jouissance orgasmique ? Que fait-il d'autre que décrire ce sentiment océanique qui suit cette forme accomplie de la rencontre et de la jouissance amoureuses où se réalise le déploiement parfait et de la féminité et de la masculinité, et où, tout aussi bien, se déploient, le plus merveilleusement du monde, cette jouissance amoureuse et cette extase post-orgasmique dont nous parlons tant pour l’expérimenter si régulièrement, — qu'Héloïse nomme « flottance », que j'appelle, avec un peu d'emphase, la jouissance du Temps — mais qu'importe l'emphase, pourvu que l'on soit en phase, dirais-je en plaisantant ?

C’est ce texte, parce qu'il décrivait ce que j'avais vécu une première fois sous la forme d'un coup de tonnerre dans une vie sentimentale et sexuelle marquée par une forme d'insensibilité assez courante, agrémentée par quelques fantaisies plus ou moins pornographiques, c'est ce texte, donc, qui m'a engagé, à l'époque, alors que je n'avais que vingt-et-un ans, dans ce travail analytique quotidien, et qui a duré près de cinq ans ; et quand j'ai dit qu'il s'agissait d'une analyse « primalo-reichienne », parce qu'il me semblait que c'était de Arthur Janov et de sa thérapie primale que je tenais l'idée de la possibilité de régresser au stade des traumatismes pré-verbaux, eh bien, je me trompais : il y a dans cette analyse, menée par Wilhelm Reich en 1937, des moments de régression au stade du nourrisson (le traumatisme de la naissance et son revécu ne sont rien en eux-mêmes s'ils ne sont pas compris dans une analyse qui prend en compte le déploiement de la libido — qui veut rayonner pleinement – et qui veut la splendeur de la génitalité comme la dent de lait veut la dent de sagesse — et sa rétractation et sa fixation sur des phases prégénitales de son développement sous le coup des déceptions et des traumatismes vécus par l'enfant) qui montrent que sur ce point Janov n'a rien inventé. Tu m'avais demandé à quoi avait ressemblé l'analyse que j'avais faite : en voilà la parfaite illustration.

Je tiens ici à rendre hommage à Reich, en reproduisant ce texte, Reich qui m'a donné le chemin qui mène à une vie amoureuse poétique, sentimentale, charnelle, accomplie. Qu'il soit devenu plus ou moins fou ne m'intéresse pas : il avait associé une vie intellectuelle riche à une vie sentimentale et sexuelle heureuse. La Deuxième Guerre mondiale lui a fait perdre cette possibilité de cette vie sentimentale et sexuelle heureuse, ses illusions sur la capacité des masses à sortir de leur léthargie physique et psychique autrement que par le meurtre, le viol et le lynchage : Stefan Zweig, confronté à cette même période historique, avait choisi le suicide : je n'ai jamais pensé que son œuvre en était pour autant disqualifiée. 

Reich a suivi, avec sa théorie de l'orgone, un chemin qui ne m'intéresse pas : mais ce qu'il appelle, dans ce texte, sa végétothérapie caractéro-analytique me paraît une forme très améliorée et très accomplie de ce qu'avait initié Antiphon, avec sa thérapie par la parole et le rêve, à Athènes. Et il me paraît juste que « les poètes, les philosophes, les aventuriers » saluent ceux sans lesquels ni leur poésie, ni leur philosophie, ni leurs aventures n'auraient été les mêmes — ou même sans lesquels elles n’eussent jamais existé.

On comprend à la lecture de ce texte qu'il n’y a chez Reich aucune condamnation morale d'une sexualité fixée prégénitalement, qui devrait, à ses yeux, se sentir coupable, comme certains « libertaires » — qui ne sont que des injouissants comme les autres — le prétendent : on a seulement affaire à un analyste qui ne s'en laisse pas conter — si l'on peut dire — et qui ne prend pas les résistances et les fixations pré-génitales qu'entraînent les souffrances refoulées pour du pain bénit.

Je crois qu'il était par-dessus tout, à cette époque-là de sa vie, un homme soucieux de rendre aux autres la pleine jouissance de la leur.

Qui, aujourd'hui, aurait le temps de se consacrer à tout cela ? Qui, aujourd'hui, pourrait consacrer sa vie, comme je le fis alors, de vingt-et-un à vingt-sept ans, à tenter de défaire, un par un, les éléments d'une cuirasse physiologique et caractérielle mise en place peu à peu, tout au long de sa jeunesse et de son adolescence, pour se protéger de la peur, de la rage et des tristesses sans nom de l'enfance ? Et pour quoi faire ? Pour rencontrer quels types d'injouissant ou d'injouissante, aujourd'hui si parfaitement confortés dans leurs délires maintenant marchandisés, et si assurés que tout va pour le mieux dans leur monde hystérisé.


Moi-même, à l'époque, je n'ai, au sortir de cette analyse, rencontré qu’une jeune femme que j'avais beaucoup aimée, lorsque nous étions au lycée : nous sommes devenus tout de suite amants ; je lui ai offert ces grands abandons et cette grande jouissance retrouvés, qui nous ont offert, à leur tour, de grands éblouissements poétiques, mais qui n'ont fait, finalement, que la terroriser : elle était comme la plupart des névrosées : elle rêvait, au fond, qu'on la maltraitât, qu’on la déchirât — beat that meat, disent les Anglo-saxonnes en parlant de leur sexe, qu'elles regardent avec l'étonnement d'un chien qui se regarde l'arrière-train quand il pète. 
Elle me rendit malheureux ; ne détruisit pas ce que m'avaient apporté ces années d'analyse mais me fit, pour un temps, plus rude, et perdre un peu de l'innocence retrouvée ; innocence que je n'ai recouvrée pleinement que douze ans plus tard — en rencontrant Héloïse qui, elle, n'avait pas besoin d'une analyse pour retrouver le chemin de son cœur, et pour s'y abandonner.


La névrose obsessionnelle de masse qui tenait le monde, du temps de la féodalité et au début de l'ère bourgeoise, a laissé la place à une exploitation et à une domination de ce même monde  par l’hystérie : elle a ses hérauts, qui nous chantaient l'hymne même des masses hystériques — hymne qui clame tout haut le drame intime de l'hystérique : « I can’t get no satisfaction » ; et tous trouvaient cela très beau et se démenaient comme de beaux diables en gigotant dans tous les sens et en levant les bras au ciel : et le dernier homme, en hystérique qu'il est, a voulu croire que ces gigotements de l’injouissance — injouissance qui n'est que de la souffrance condensée et stratifiée qui veut éclater, s’éclater (« Éclater ou jouir : voilà la question centrale de l'Humanité ») —, que cette injouissance était justement la jouissance ; et il lui a même donné un nom, d'un concept récupéré chez Nietzsche — dont la notion de grande santé méritait qu'on la corrigeât, ce que nous avons fait  : le dionysiaque.


Le texte dont je parlais, et que je mets en ligne ci-après, montre, lui, à l’inverse, ce qui avait depuis toujours intéressé les philosophes et les poètes, et que Nietzsche, toujours lui, décrivait ainsi

« Le nouveau sentiment de la puissance : l'état mystique ; et le rationalisme le plus clair, le plus hardi servant de chemin pour y parvenir. »





R.C. Vaudey



Le 1er février 2017

















LE RÉFLEXE DE L'ORGASME. HISTOIRE D'UN CAS




Pour présenter la libération directe des énergies sexuelles (végé­tatives) des attitudes musculaires pathologiques, j'ai choisi un cas où l'établissement de la puissance orgastique réussit particulièrement vite et aisément. Je voudrais souligner le fait que — pour cette raison — ce cas n'illustre pas les difficultés considérables que l'on ren­contre communément lorsqu'on s'efforce de surmonter les troubles de l'orgasme.

Il s'agit d'un technicien de vingt-sept ans qui me consulta pour son éthylisme. Il ne pouvait s'empêcher de s'intoxiquer chaque jour, non sans craindre de ruiner ainsi complètement sa santé et sa capacité de travail. Son mariage avait été extrêmement malheureux. Sa femme était une hystérique plutôt difficile qui lui compliquait considérablement la vie. Il était facile de voir que la misère de son mariage avait déterminé dans une large mesure sa fuite dans l'alcoolisme. En outre, il se plaignait de ne pas « se sentir vivant. » Encore que son mariage fut très malheureux, il n'était pas capable d'établir un contact avec une autre femme. Son travail ne lui donnait aucun plaisir, il l'accomplissait mécaniquement, sans y prendre le moindre intérêt. « Si cela continue ainsi, disait-il, je vais m’effondrer complètement. » Cet état s'était prolongé durant plusieurs années, et il avait considérablement empiré au cours des derniers mois.

L'un de ses traits le plus évidemment pathologique était sa complète incapacité de marquer la moindre agressivité. Il se sentait contraint à être toujours « gentil et poli », à donner son accord à tout ce qu'on disait autour de lui, même si sa propre opinion était diamétralement opposée. Cette manière d'être superficielle le faisait souffrir. Il était incapable de se livrer pleinement à une cause, à une idée ou à un travail. Il passait ses loisirs dans les restaurants, les salles de réunions, en de vaines conver­sations, et en s'adonnant à des plaisanteries stupides. Jusqu'à un certain point, il se rendait compte que c'était là une attitude anormale, mais il n'avait pas encore pris conscience du caractère pleinement pathologique de ces traits. Il souffrait d'un trouble très répandu, d'une sociabilité sans contact, obsessionnelle.

Le patient donnait une impression générale caractérisée par des mouve­ments incertains ; il marchait à pas contraints, de sorte que sa démarche paraissait maladroite. Ne se tenant pas droit, il exprimait ainsi de la soumission, comme s'il était continuellement sur ses gardes. Son visage semblait vide. Il ne signifiait rien de particulier. La peau en était plutôt luisante, tendue, et avait l'apparence d'un masque. Le front paraissait « plat ». Sa bouche était petite, serrée, et remuait à peine quand il parlait ; ses lèvres étaient minces, comme pressées ; ses yeux étaient sans expression.

En dépit de l'affaiblissement de toute évidence grave qu'avait subi sa motilité végétative, on sentait derrière tout cela un être intelligent, très vivant. Sans doute est-ce à ce fait que nous pouvons attribuer la grande énergie avec laquelle il s'efforçait d'éliminer ses difficultés.
Le traitement dura six mois et demi avec des séances quotidiennes. J'essaierai d'en montrer les stades principaux :

Dès la première séance, je dus faire face à cette question : fallait-il commencer avec sa réserve psychique ou avec sa très frappante expression du visage ? Je préférai la seconde manière et laissai à plus tard le soin de décider quand et comment je m'attaquerais au problème de la réserve psychique. Ma description répétée de l'attitude rigide de sa bouche eut pour résultat de faire apparaître dans ses lèvres un tremblement clonique, d'abord léger, et qui s'intensifia peu à peu. Il fut surpris par le caractère involontaire de ce tremblement et essaya de le combattre. Je l'encou­rageai à s'abandonner à toute impulsion qu'il ressentirait. Après cela, ses lèvres commencèrent à saillir et à se rétracter, rythmiquement, puis restèrent pendant quelques secondes en saillie comme dans un spasme tonique. Au cours de ce phénomène, son visage prit nettement l'expression d'un enfant au sein. Le patient s'étonna et demanda anxieusement où tout cela allait le mener. Je le rassurai et l'engageai de nouveau à s'abandonner méthodiquement à chaque impulsion et à me faire connaître toute inhibition à une impulsion dont il prendrait conscience.

Au cours des séances qui suivirent, les diverses manifestations de son visage devinrent de plus en plus distinctes et éveillèrent progressivement l'intérêt du patient. Cela, pensait-il, devait indiquer quelque chose de très important. Encore que, assez bizarrement, tout cela ne semblait pas le concerner : après ces spasmes cloniques ou toniques, il continuait de parler avec moi calmement, comme si rien ne s'était passé. Lors d'une séance, les crispations de sa bouche augmentèrent jusqu'à devenir l'ébauche d'une crise de larmes réprimée. Il émit des sons qui ressemblaient à l'explosion de sanglots douloureux, longtemps contenus. J'obtins qu'il se prêtât à chaque impulsion musculaire. Les mouvements de son visage devinrent plus variés. Sa bouche, il est vrai, se déforma dans un spasme, comme s'il allait se mettre à pleurer. Mais cène expression aboutit, à notre surprise, à une expression déformée de colère et non aux pleurs que nous attendions. Assez curieusement, bien qu'il sût qu'il exprimait de la colère, le patient n'éprouvait rien d'un tel sentiment.

Quand ces phénomènes musculaires devenaient particulièrement intenses, au point que son visage en devenait bleu, le patient se montrait inquiet et angoissé. Il continuait à demander où tout cela allait le mener et ce qui allait lui arriver. Je commençai à lui faire ressortir que cette peur de quelque événement imprévu correspondait pleinement à son attitude caractérielle générale et qu'il était dominé par une vague crainte de quelque chose d'inattendu, de quelque chose qui lui arriverait brusquement.

Comme je ne voulais pas abandonner l'investigation méthodique d'une attitude somatique dès lors que celle-ci était saisie, il fallait que dans mon esprit tout fût clair, d'abord en ce qui concerne la relation entre les activités musculaires de son visage et ses mécanismes généraux de défense caractérielle. Si la rigidité musculaire avait été moins nette, j'eusse commencé à travailler sur sa défense caractérielle, laquelle se présentait elle-même sous forme de réserve. Je fus forcé de conclure que son conflit psychique dominant était clivé de la façon suivante : la fonction défensive à l'époque se trouvait dans sa réserve psychique, tandis que ce contre quoi il se défendait, c'est-à-dire l'impulsion végétative, se révélait dans les activités musculaires du visage. Je me rappelai juste à temps que l'attitude musculaire elle-même contenait non seulement l'affect contre lequel on se défend, mais aussi la défense. La petitesse et l'étroitesse de sa bouche pouvaient n'être, en effet, rien d'autre que l'expression de l'opposé, c'est-à-dire de la bouche en saillie, crispée, pleurante. J'avais résolu de mener à bonne fin l'expérience qui consistait à détruire les défenses logiquement, par leur côté musculaire et non psychique.

Ainsi je continuai à travailler toutes ces attitudes musculaires dans le visage que je tenais pour des contractions spasmodiques, c'est-à-dire pour des défenses hypertoniques contre des actions musculaires correspondantes. Au cours de plusieurs semaines, les activités de la musculature du visage et du cou se développèrent suivant le tableau que voici : le res­serrement de la bouche fut remplacé par une crispation clonique, puis par la saillie des lèvres. Cette saillie se transforma en une expres­sion de pleurs qui cependant n'éclatèrent pas complètement. Les pleurs à leur tour cédèrent la place à une expression faciale de colère extrê­mement intense. En outre, la bouche se tordit, la musculature des mâchoires devint dure comme une planche, les dents grincèrent. Il y eut d'autres mouvements expressifs. Le patient s'assit à moitié, se secoua de colère, leva le poing comme s'il voulait asséner un coup, sans toutefois frapper réellement. Puis il retomba, épuisé, sur le divan. Le tout s'était dissous dans une sorte de pleurnichement. Ces actions musculaires expri­maient la « rage impuissante » que les enfants éprouvent si souvent envers les adultes.

Lorsque cette crise fut terminée, il en parla avec calme, comme si rien n'était arrivé. Il n'y avait aucun doute : une interruption s'était produite quelque part entre ses impulsions musculaires végétatives et la prise de conscience psychique de ces impulsions. Naturellement, je continuai à discuter avec lui non seulement la séquence et le contenu de ses actions musculaires, mais aussi le phénomène particulier de son détachement psychique par rapport à celles-ci. Ce qui le frappa autant que moi fut le fait qu'en dépit de son détachement psychique, il avait une saisie immé­diate de la fonction et de la signification de ces crises. Je n'avais pas besoin de les lui interpréter. Au contraire, il me surprenait toujours par des explications qui lui étaient immédiatement évidentes. C'était très satisfaisant. Je me rappelais les nombreuses années de travail pénible que m'avait coûtées l'interprétation des symptômes ; il fallait alors déduire la colère ou l'angoisse de symptômes ou d'associations, essayer pendant des mois et des années de mettre le patient en contact avec eux. Rarement, et encore dans une petite mesure, il était possible alors d'aller au-delà d'une compréhension purement intellectuelle ! J'avais donc de bonnes raisons d'être content de mon patient qui, sans la moindre explication de mon côté, avait eu le sentiment immédiat de la signification de ses actes. Il savait qu'il exprimait une colère énorme refoulée depuis des années. Le dé­tachement psychique disparut lorsqu'une des crises reproduisit le souvenir de son frère plus âgé qui l'intimidait et le maltraitait horriblement quand il était enfant.

Spontanément, il comprit qu'à cette époque il avait refoulé sa haine contre son frère qui était le favori de sa mère. Pour surcompenser cette haine, il avait manifesté une attitude particulièrement gentille et aimante envers son frère, attitude en contradiction violente avec ses vrais senti­ments. Il avait agi de la sorte pour rester en bons termes avec sa mère. Cette haine, qui n'avait pas été exprimée à l'époque, ressortait maintenant dans ses activités musculaires, comme si les lustres l'avaient laissé inchangée.

A cet endroit de notre exposé, il peut être bon de s'arrêter un moment, pour considérer la situation psychique que nous avons devant nous. Avec la vieille technique de l'association libre et de l'inter­prétation de symptômes, ce serait une affaire de chance si, première­ment, les souvenirs décisifs des expériences infantiles apparaissaient ; et, deuxièmement, si les souvenirs qui apparaissent sont réellement ceux auxquels étaient attachées les émotions les plus intenses et sur­tout ces émotions qui avaient eu un effet essentiel sur la vie future du patient. En végétothérapie, d'autre part, le comportement végé­tatif ramène nécessairement à la surface ce souvenir qui fut décisif pour le développement du trait caractériel névrotique. Comme nous le savons, l'approche des souvenirs psychiques ne suffit à remplir cette tâche que dans une mesure très incomplète. Lorsqu'on évalue les changements apportés chez un patient après des années de trai­tement, on doit admettre qu'ils ne valent pas le temps et les efforts dépensés. D'un autre côté, les patients chez qui l'on parvient à atteindre directement la fixation musculaire de l'affect, produisent cet affect avant de savoir lequel est refoulé. Ajoutons à cela que le souvenir de l'expérience qui est à l'origine de l'affect apparaît ensuite, sans aucun effort, comme dans notre cas, par exemple, le souvenir de la situation avec le frère plus âgé que sa mère lui préférait. On ne soulignera jamais assez ce fait — qui est aussi important que typique : dans ce cas, ce n'est pas le souvenir qui — dans des circonstances favorables — produit un affect, mais c'est l'inverse qui a lieu : la concentration d'une excitation végétative et sa percée à la surface reproduisent le souvenir.

Freud a souligné à plusieurs reprises le fait qu'en analyse on n'a jamais affaire qu'à des « dérivés de l'inconscient », qu'on ne peut pas atteindre à l'inconscient lui-même. Cette affirmation est vraie, mais conditionnellement, c'est-à-dire pour autant que la méthode pratiquée à l'époque est concernée. Aujourd'hui, par une approche directe de l'immobilisation de l'énergie végétative, nous sommes capables de saisir l'inconscient non plus dans ses dérivés, mais dans sa réalité. Notre patient, par exemple, n'a pas déduit sa haine envers son frère de vagues association chargées de peu d’affects. Il s'est comporté exac­tement comme il se serait comporté dans la situation infantile si sa haine n'avait pas été réprimée par la peur de perdre l'amour de sa mère. Mieux que cela : nous savons qu'il y a des expériences infantiles qui ne sont jamais devenues conscientes. L'analyse ulté­rieure de notre patient montra que, bien qu'il eût une connais­sance intellectuelle de sa jalousie envers son frère, il n'avait jamais été conscient de l'étendue et de l'intensité de sa fureur. Maintenant, comme nous le savons, les effets d'une expérience psychique ne sont pas déterminés par son contenu, mais par la quantité d'énergie végétative qui fut mobilisée par l'expérience et ensuite immobilisée par le refoulement. Dans une névrose obsessionnelle, par exemple, même les désirs incestueux peuvent être conscients, et pourtant nous sommes en droit de les dire « inconscients », parce qu'ils n'ont pas perdu leur charge émotionnelle ; nous savons tous par expérience que la méthode usuelle ne permet pas de rendre conscient un désir incestueux, sauf dans une forme intellectuelle. Ce qui signifie, en fait, que la levée du refoulement n'a pas réussi. L'illustration nous en sera fournie par la suite du traitement de notre cas, auquel nous allons revenir.

Plus les activités musculaires devenaient intenses dans le visage, plus l'excitation somatique s'étendait à la poitrine et à l'abdomen. En même temps persistait le détachement psychique complet. Quelques semaines plus tard, le patient signala de nouvelles sensations : au cours de crispa­tions dans la poitrine, mais particulièrement lorsqu'elles cessaient, apparais­saient des « courants » dans le bas de l'abdomen. A cette époque, il s'éloi­gnait de son épouse, avec l'intention de nouer des rapports avec une autre femme. Cependant, au cours des semaines suivantes, il apparut qu'il n'avait pas réalisé son intention. Le patient ne semblait même pas conscient de ce manque de logique. Ce n'est que lorsque j'attirai son attention sur ce point qu'il commença — après avoir donné d'abord un certain nombre de rationalisations — à manifester quelque intérêt pour ce problème. Il était clair qu'une certaine inhibition intérieure l'empê­chait d'approcher la question d'une manière vraiment affective. Comme il est de règle en analyse caractérielle de ne soulever aucun sujet que le patient n'est pas capable de manier avec une pleine participation affective, même s'il paraît important pour l'immédiat, je remis à plus tard la dis­cussion de ce sujet et continuai le cours indiqué par le développement de ses activités musculaires.

Le spasme tonique commença à s'étendre à la poitrine et au sommet de l'abdomen ; la musculature devenait comme une planche. Durant ces crises, il semblait qu'une force intérieure soulevait la partie supé­rieure de son corps, contre sa propre volonté, par-dessus le divan, et la maintenait dans cette position. Une tension intense régnait dans la muscu­lature de la poitrine et de l'abdomen. Il me fallut beaucoup de temps pour comprendre pourquoi l'excitation ne gagnait pas davantage vers le bas. Je m'étais attendu à ce que désormais l'excitation végétative s'étendît de l'abdomen au pelvis, mais il n'en fut tien. Au contraire, des crispations cloniques violentes se produisaient dans la musculature des jambes, avec une intensification extrême du réflexe rotulien. A ma grande surprise, le patient me dit qu'il ressentait les crispations dans ses jambes comme extrê­mement agréables. Cela parut confirmer mon hypothèse antérieure selon laquelle les crises épileptiques et épileptiformes représentent la libération de l'angoisse. En tant que telles, elles ne peuvent être éprouvées que comme agréables. Il y avait des périodes dans le traitement de ce patient où je n'étais plus tout à fait sûr de ne pas avoir affaire à un cas d'épilepsie authentique. Au moins quant à l'apparence extérieure, ces crises, qui commençaient sous forme de tonus, et qui se résolvaient souvent en forme clonique, pouvaient à peine se distinguer des crises épileptiques.

A cette phase du traitement, après trois mois environ, la musculature de la tête, de la poitrine et de l'abdomen supérieur était devenue mobile, de même que celle des jambes, particulièrement aux genoux et aux cuisses. En même temps, le bas de l'abdomen et le pelvis demeuraient immobiles. Le détachement psychique du travail musculaire restait constant. Le patient connaissait ses crises. Il comprenait leur signification. Il sentait l’affect qu'elles contenaient. Et cependant, il semblait toujours ne pas être réellement concerné par elles. La question principale restait : quel obstacle causait cette dissociation ? Il devenait de plus en plus clair que le patient se défendait contre la compréhension du tout dans toutes ses parties. Nous le savions l'un et l'autre : il était très circonspect. Cette circonspection s'exprimait non seulement dans son attitude psy­chique, non seulement dans le fait que son amabilité et sa collabo­ration dans le travail thérapeutique n'allaient jamais au-delà d'un certain point, et qu'il devenait quelque peu froid ou distant lorsque le travail dépassait certaines limites. Cette « circonspection » s'inscrivait aussi dans son comportement musculaire, il était pour ainsi dire maintenu doublement. Lui-même saisissait et décrivait la situation dans les termes d'un garçon qu'un homme poursuit et tente de battre. En agissant ainsi, il faisait quelques pas de côté, comme s'il voulait esquiver quel­que chose, il regardait anxieusement derrière lui et portait ses fesses en avant, comme pour mettre cette partie du corps hors d'atteinte. Dans le langage psychanalytique usuel, on aurait dit que, derrière cette peur d'être battu, se tenait la peur d'une agression homosexuelle. En fait, ce patient avait été analysé pendant un an, et son homosexualité passive avait été constamment interprétée. « En soi », c'était exact. Mais du point de vue de notre connaissance actuelle, nous devons dire qu'une telle interprétation était vaine. Car nous voyons ce qui empêchait le patient de saisir d'une façon réellement affective son attitude homo­sexuelle : sa circonspection caractérologique, autant que la fixation musculaire de son énergie. Ni l'une ni l'autre n'était dissoute.

J'entrepris d'attaquer la circonspection non pas du côté psychique, comme il est d'usage en analyse caractérielle, mais du côté somatique. Par exemple, je m'employai à lui montrer que bien qu'il exprimât de la colère dans ses activités musculaires, il ne prolongeait jamais celles-ci ; que, bien qu'il levât le poing, il ne laissait jamais le coup tomber.
Je lui montrai plusieurs fois qu'au moment même où son poing voulait frapper le divan, sa colère disparaissait. Dès lors, je concentrai mon travail sur l'inhibition qui l'empêchait d'achever l'action musculaire. Je me guidais toujours sur la supposition que c'était sa circonspection même qui s'exprimait dans cette inhibition. Après plusieurs heures de travail continu sur la défense contre l'action musculaire, il se rappela soudain l'épisode suivant de sa cinquième année. Quand il était un petit garçon, sa famille habitait au bord de la mer, au sommet d'une falaise abrupte. Un jour, étant occupé à faire un feu tout au bord de la falaise, son jeu l'absorbait tellement qu'il se trouvait en grand danger de tomber à l'eau. Sa mère apparut à la porte de la maison, située quelques mètres plus loin. Elle prit peur et tenta de l'éloigner. Elle savait qu'il était très vif et cela augmentait sa frayeur. Elle l'attira vers elle avec des paroles gentilles, en lui promettant un bonbon. Et comme il venait à elle, elle lui donna une terrible correction. Cette expérience avait fait sur lui une impression profonde. Mais maintenant il compre­nait qu'elle était en relation avec son attitude de défense envers les femmes, et aussi avec la circonspection dont il faisait preuve dans le traitement.

Néanmoins, cela ne changea rien à l'affaire. La circonspection demeurait comme avant. Un jour, entre deux crises, il raconta avec humour ce qui suit. C'était un pêcheur de truites passionné. D'une manière très impressionnante, il me décrivit le plaisir d'attraper des truites ; il exécuta tous les mouvements du pêcheur, expliqua comment on aperce­vait brusquement la truite, comment on jetait la ligne ; en donnant cette démonstration, son visage avait pris une expression d'extrême avidité, presque sadique. Ce qui me frappa, ce fut que, bien qu'il eût décrit toute sa technique avec force détails, il en omit un, et précisément le moment où la truite mord à l'appât. Je compris la relation, mais aussi qu'il ne se rendait pas compte de cette omission. Dans la technique analytique habituelle, on aurait insisté sur cette relation, ou on l'aurait encouragé à la trouver lui-même. Mais il me semble plus important de lui faire prendre d'abord conscience de l'omission, et des motifs de celle-ci. Il s'écoula quatre semaines avant qu'eussent lieu les faits suivants : les crispations du corps perdirent de plus en plus leur caractère tonique spasmodique. Le clonus aussi diminuait, et des crispations particulières apparurent dans l'abdomen. Celles-ci n'étaient pas nou­velles pour moi. Je les avais relevées chez d'autres patients. Mais je ne les avais jamais relevées dans la relation où le patient les présentait maintenant. La partie supérieure du corps (épaules et poitrine) partait en saccades vers l'avant, le milieu de l'abdomen restait calme, et la partie inférieure du corps (pelvis et hanches) partait en saccades vers le haut. Dans ces crises, brusquement, le patient se levait à demi, tandis que la partie inférieure du corps se soulevait. Le tout constituait un mouvement organique unitaire. A certaines heures, ces mouvements avaient lieu en permanence. Alternant avec les saccades, des sensations de courant se manifestaient dans tout le corps, particulièrement dans les jambes et l'abdomen, sensations que le patient ressentait comme agréables. L'attitude du visage et de la bouche changeait quelque peu ; au cours d'une de ces crises, le visage avait pris sans erreur possible l'expression d'un poisson. Avant même que je n'attirasse l'attention du patient sur ce fait, il déclara spontanément : « Je me sens comme un animal primitif », puis : « Je me sens un poisson ». De quoi s'agissait-il ici ? Sans le savoir, sans avoir élaboré aucune relation sur la voie des associations, le patient, par les mouvements de son corps, s'était iden­tifié à un poisson, apparemment à un poisson capturé et qui se débattait au bout de la ligne. Dans le langage de l'interprétation analytique, on eût dit qu'il « abréagissait » la truite prise à l'hameçon. Cela s'expri­mait de diverses manières : la bouche était en saillie, raide et tordue. Le corps frétillait de la tête aux pieds. Le dos était raide comme une planche. Ce qui n'était pas tout à fait incompréhensible à ce stade, c'était le fait qu'au cours de la crise, à un certain moment, il étendait les bras comme pour embrasser quelqu'un. Je ne me rappelle plus si j'attirai son attention sur la relation avec l'histoire de la truite, ou s'il la saisit spontanément, cela n'ayant d'ailleurs qu'une très mince impor­tance ; de toute façon, il eut le sentiment immédiat de la relation et ne douta pas le moins du monde du fait qu'il représentait à la fois la truite et le pêcheur de truites.

Naturellement, l'épisode tout entier était en relation immédiate avec ses déceptions filiales. En un certain sens, pendant son enfance, sa mère l'avait négligé, maltraité et fréquemment battu. Souvent il avait attendu d'elle quelque chose de beau et de bon, mais c'était exactement le contraire qui se produisait. Maintenant, on pouvait comprendre sa circonspection. Il n'avait confiance en personne ; il ne voulait pas être pris. Cela était l'ultime fondement de son côté superficiel, de sa peur de s'abandonner, de sa peur des responsabilités, etc. Lorsque cette rela­tion l'eut bien pénétré, il connut un changement très net. Son côté superficiel disparut, il devint sérieux. Ce côté sérieux se révéla tout à fait subitement au cours d'une séance, où le patient me dit mot pour mot : « Je ne comprends pas. Tout à coup tout est devenu tellement sérieux ! » C'est dire qu'il ne s'était plus souvenu de l'attitude affective sérieuse qu'il avait eue à une certaine période de sa vie d'enfant ; ou plutôt, il avait réellement changé du superficiel au sérieux. Il devenait clair que son attitude pathologique envers les femmes, autrement dit sa peur d'entrer en rapport avec une femme, de se donner à une femme, résultait de cette peur qui était devenue structurée. Il avait un grand pouvoir de séduction sur les femmes, mais n'avait fait encore que très peu usage de ce pouvoir de séduction.

A partir de ce moment, il y eut une multiplication marquée et rapide des sensations de « courant », d'abord dans l'abdomen, puis dans les jambes et la partie supérieure du corps. Il décrivit ces sensations non seulement comme des courants, mais comme voluptueuses, « fondantes », surtout après que les saccades abdominales, devenues fortes et vivaces, se furent succédé à un rythme rapide.

Peut-être serait-il bon de s'arrêter ici un moment en vue de dres­ser le bilan de la situation où se trouvait le patient.

Les saccades abdominales n'exprimaient rien que le fait que la tension tonique de la paroi abdominale se relâchait. Le tout opérait comme un réflexe. Un coup léger sur la paroi abdominale avait une saccade pour effet immédiat. Après plusieurs saccades, la paroi abdominale devenait douce et pouvait être facilement pressée avec les doigts ; auparavant, elle était tendue et accusait un état de défense abdominale, ainsi que je le désignerai pour l'instant. On rencontre ce phénomène chez tous les névrosés sans exception. Lorsqu'on fait expirer profondément un patient et qu'on exerce ensuite une légère pression sur sa paroi abdominale, à deux centimètres et demi environ au-dessous du sternum, on sent une résistance violente à l'intérieur de l'abdomen, ou bien le patient éprouve une douleur analogue à celle qu'il éprouverait si l'on pinçait un de ses testicules. Un coup d'œil sur la position des organes abdominaux et du plexus solaire du système neuro-végétatif — ajoutée à d'autres phénomènes dont nous discuterons plus tard — montre que la tension abdominale a pour fonction d'exercer une pression sur le plexus solaire. La même fonc­tion est remplie par un diaphragme tendu dans sa position de pression de haut en bas. Ce symptôme aussi est typique. Chez tous les névrosés, sans exception, on peut trouver une contracture tonique du dia­phragme, qui se révèle dans le fait que les patients ne peuvent expirer que d'une manière peu profonde et saccadée. Dans l'expiration, le diaphragme est soulevé, et l'importance de la pression sur les organes situés au-dessous de lui — y compris le plexus solaire — diminue. Lorsqu'au cours du traitement nous obtenons une diminution dans la tension du diaphragme et des muscles abdominaux, le plexus solaire est libéré de la pression anormale à laquelle il était soumis. Cela se vérifie par l'apparition d'une sensation semblable à celle qu'on éprouve dans une dégringolade, dans un ascenseur qui commence soudain à descendre, ou en tombant. L'expérience clinique montre l'extrême importance du phénomène. Presque tous les patients en arrivent à se souvenir que, pendant leur enfance, ils s'exerçaient à supprimer ces sensations abdominales qui devenaient particulièrement intenses quand ils éprouvaient colère ou angoisse. Ils avaient appris spontanément à réaliser cette suppression en retenant leur souffle et en rentrant leur abdomen.

La compréhension de ce mécanisme de pression sur le plexus solaire est indispensable pour saisir le cours ultérieur du traitement chez notre patient. Les événements gui suivirent s'accordèrent à cette hypothèse et la confirmèrent, Plus le patient, sur mes injonctions, observait et décrivait intensivement le comportement de sa musculature dans le haut de l'abdomen et plus intenses devenaient les saccades et la sensation de « courants » après celles-ci, et plus s'étendaient les mouvements ondula­toires, serpentins, du corps. Néanmoins, le pelvis demeurait raide, jusqu'à ce que je décidai de porter à la conscience du patient la rigidité de sa musculature pelvienne. Pendant les saccades, toute la partie inférieure du corps se portait en avant. Cependant, le pelvis ne bougeait pas par lui-même, c'est-à-dire qu'il participait au mouvement des hanches et des cuisses, mais pas du tout comme une unité corporelle séparée des hanches et des cuisses. Je demandai au patient de faire attention à tout ce qui inhibait le mouvement du pelvis. Il lui fallut deux semaines avant de saisir complètement l'inhibition musculaire dans le pelvis et de la surmonter. Peu à peu, il apprit à inclure le pelvis dans la contraction, et une sensation de « courants » qu'il n'avait jamais connue jusqu'alors apparut dans les organes génitaux. Il eut des érections pendant la séance et une impulsion puissante d'éjaculer. Les contractions du pelvis, de la partie supé­rieure du corps et de l'abdomen sont identiques à celles que l'on éprouve dans le clonus orgastique. A partir de ce moment, je me concentrai sur la description détaillée que le patient donna de son comportement dans l'acte sexuel.

Cela révéla un fait qui se manifeste non seulement chez tous les névrosés, mais dans la vaste majorité des personnes des deux sexes : les mouvements dans l'acte sexuel sont forcés artificiellement, sans que l'individu en soit conscient. Ce qui se meut, en règle générale, ce n'est pas le pelvis lui-même, mais l'abdomen, le pelvis et les cuisses comme une seule unité. Cela ne correspond pas au mouvement végétatif naturel du pelvis dans l'acte sexuel. Au contraire, il y a là une inhibition du réflexe de l'orgasme. C'est un mouvement volontaire, en contraste avec le mouvement involontaire qui se dessine lorsque le réflexe de l'orgasme n'est pas troublé. Ce mouvement volontaire a pour fonction de diminuer ou de faire disparaître complètement la sensation orgastique de courant dans les organes génitaux.

En outre, je trouvai que le patient tenait toujours les muscles de la base pelvienne remontés et tendus. C'est à partir de ce cas que je me représentai nettement la nature de la lacune que comportait ma technique, lacune dont je n'avais été jusque-là que vaguement conscient. En essayant d'éliminer les inhibitions de l'orgasme, il est vrai, j'avais toujours porté attention à la contraction de la base pelvienne. Mais, à de nombreuses reprises, j'avais senti que par quelque côté le résultat restait partiel. J'avais négligé le rôle joué par la tension de la base pel­vienne. Maintenant, je me rendais compte que, tandis que le diaphragme comprimait le plexus solaire d'en haut et que la paroi abdominale le comprimait en avant, la contraction de la base pelvienne servait à diminuer l'espace abdominal en exerçant une pression d'en bas. La signification de ces découvertes dans le développement et le maintien des états névro­tiques sera discutée plus loin.

Après quelques semaines, la dissolution complète de la cuirasse muscu­laire était chose faite. Les contractions abdominales isolées diminuaient dans la proportion où augmentait la sensation de courant dans les organes génitaux. Là-dessus le caractère sérieux de la vie affective s'accrut lui aussi. Mon patient se souvint alors d'une expérience datant de sa deuxième année.

Il est seul avec sa mère en villégiature d'été. La nuit est claire et étoilée. Sa mère dort et respire profondément. Il entend le bruit rythmé du ressac sur la plage. Ce qu'il éprouve alors, c'est le même sérieux profond, la même humeur quelque peu mélancolique qu'il éprouve aujourd'hui. Nous pouvons dire que maintenant il se rappelait une des situations de sa toute première enfance où il se permettait encore de ressentir ses tendances végétatives (orgastiques). Après la déception que lui avait causé sa mère à l'âge de cinq ans, il avait lutté contre la pleine expérience de ses énergies végétatives et était devenu froid et superficiel. En un mot, il s'était construit ce caractère qu'il présentait au début du traitement.

A partir de cette phase du traitement, il éprouva à un degré toujours croissant le sentiment d'un « contact particulier avec le monde ». Il m'assura que la gravité actuelle de son sentiment était identique à la gravité de celui qu'il avait éprouvé autrefois envers sa mère, lors de cette nuit-là particulièrement. Il le décrivit ainsi : « C'est comme si j'avais un contact total avec le monde. C'est comme si toutes les impres­sions s'inscrivaient en moi plus lentement, comme des vagues. C'est comme une couverture protectrice autour d'un enfant. C'est incroyable à quel point je sens maintenant la profondeur du monde ». Je n'avais rien à lui expliquer, il comprenait spontanément : le rapprochement de la mère est identique au rapprochement de la nature. L'identification de la mère et de la terre, ou de l'univers, a un sens plus profond si on la comprend du point de vue de l'harmonie végétative entre l'individu et le monde.

Au cours d'une des séances suivantes, le patient eut une grave crise d'angoisse. Il se redressa avec brusquerie. Sa bouche était douloureuse­ment tordue, son front couvert de sueur, toute sa musculature tendue. Il incarnait l'hallucination d'être un animal, un singe. Sa main avait pris exactement la pose du poing crispé d'un singe. Il émettait des sons qui paraissaient venir du plus profond de sa poitrine, « comme hors de ses cordes vocales », expliqua-t-il plus tard. Il avait l'impression que quelqu'un s'approchait dangereusement de lui et le menaçait. Alors, comme dans une extase, il s'écria : « Ne vous fâchez pas ! Je veux seulement téter. » Puis il se calma, et dans les heures qui suivirent il repensa à la scène. Il se rappela qu'à deux ans — âge qu'il put détermi­ner grâce à une certaine disposition de l'appartement — il avait feuilleté Tierleben, le livre de Brehm (Note : Livre classique sur la vie des animaux), pour la première fois. Il ne se souvenait pas d'avoir éprouvé la même angoisse à l'époque. Néanmoins, il n'était pas douteux que l'angoisse présente se rattachait à cette expé­rience ; la vue d'un gorille lui avait causé une grande surprise et un grand sentiment d'admiration.

Bien que cette angoisse n'ait pas eu à ce moment-là de caractère manifeste, elle avait cependant dominé toute sa vie. Elle n'avait percé à la surface qu'aujourd'hui seulement. Le gorille représentait le père, la figure menaçante qui essayait de l'empêcher de téter. La relation à la mère s'était fixée à ce niveau. Elle avait percé au début même du traitement sous la forme de mouvements de succion des lèvres, mais elle n'était devenue spontanément évidente qu'après la complète dissolution de la cuirasse musculaire. Il n'était pas nécessaire de rechercher pendant des années son expérience de nourrisson qui tétait. Il était devenu réellement pendant la séance thérapeutique un bébé tétant. Il éprouvait réellement les angoisses infantiles, et l'expression de son visage était bien celle d'un nourrisson.

Le reste de l'histoire peut être conté brièvement. Après qu'il eut liquidé la déception causée par sa mère et la peur de se donner qui en résulta, l'excitabilité génitale s'accrut rapidement. Quelques jours plus tard, il fit la connaissance d'une jolie jeune femme dont il devint l'ami facilement et sans conflits. Après le deuxième ou le troisième rapport sexuel qu'ils entretinrent, il revint, rayonnant, pour me raconter comment, à sa grande surprise, son pelvis se mouvait « de lui-même, si particulièrement ». Une investigation plus serrée décela que le patient avait encore une légère inhibition au moment de l'éjaculation. Mais puisque le pelvis était devenu mobile, ce reliquat pouvait être facilement éliminé. Ce que le patient avait encore à surmonter, c'était sa tendance à se retenir au moment de l'éjaculation, plutôt que de s'abandonner complètement aux mouvements végétatifs. Il ne doutait pas une minute que les contractions qu'il avait produites pendant le traitement ne fussent rien d'autre que des mouvements végétatifs de coït réprimés. Néanmoins, comme il apparut, le réflexe de l'orgasme ne s'était pas développé sans trouble. Les contractions musculaires dans l'orgasme étaient encore saccadées. Le patient bronchait encore fortement lorsqu'il lui fallait relaxer la nuque, prendre une attitude d'abandon. Peu de temps après, le patient abandonna toute résistance pour adopter une allure douce et harmo­nieuse des mouvements. A partir de là, le reste de son trouble — qui, auparavant, avait plus ou moins échappé à l'attention — disparut. L'allure dure et saccadée des contractions musculaires correspondait à une attitude psychique : « Un homme est dur et ne s'abandonne pas, toute espèce de reddition est féminine. »

Après cette réalisation, un ancien conflit infantile avec le père fut liquidé. D'une part, le patient se sentait abrité et protégé par son père. Il pouvait être sûr que si les choses devenaient difficiles, une « retraite » lui était assurée à la maison paternelle. Mais, en même temps, il enten­dait voler de ses propres ailes, être indépendant de son père ; il sentait que son besoin de protection était féminin, et il voulait s'en libérer. Un conflit subsistait donc entre son désir d'indépendance et son besoin passif-féminin de protection. Chacune de ces tendances était représentée sous la forme de son réflexe orgastique. La solution de ce conflit psy­chique accompagna l'élimination de la forme dure et saccadée de son réflexe orgastique, après qu'il eût été démasqué comme une attitude de défense contre le doux mouvement d'abandon. Lorsqu'il éprouva pour la première fois l'abandon dans le réflexe lui-même, il eut une réaction de profonde stupeur : « Je n'aurais jamais pensé, dit-il, qu'un homme aussi pût s'abandonner. Je croyais que c'était là une caractéristique de la sexualité féminine. » Ainsi sa propre féminité, dont il se défendait, s'était trouvée liée à la forme naturelle d'abandon orgastique et troublait par conséquent celui-ci.

Il est intéressant de noter combien la double norme sociale de moralité s'était reflétée et ancrée dans la structure du patient. L'iden­tification de l'abandon à la féminité et de la dureté inflexible à la masculinité est partie intégrante de l'idéologie sociale officielle. Selon cette idéologie, il est inconcevable qu'une personne indépendante soit capable de se donner, ou qu'une personne qui se donne soit capable d'indépendance. De même que les femmes (à cause de cette équation) protestent contre leur féminité et essaient d'être masculines, de même les hommes luttent contre leur rythme sexuel naturel de peur d'apparaître féminins. La différence entre les concepts de sexualité chez l'homme et chez la femme tire de là sa justification apparente.

Au cours des quelques mois qui suivirent, à chaque changement qui se produisit chez le patient, celui-ci devenait plus solide. Il cessa de boire à l'excès, mais il ne refusa pas de boire, de temps en temps, quand l'occasion s'en présentait dans une réunion. Il fut capable de situer ses relations avec son épouse sur une base rationnelle, d'avoir aussi des relations heureuses avec une autre femme. Mais, surtout, il choisit une nouvelle carrière et s'y engagea avec enthousiasme.

Son côté superficiel avait complètement disparu. Il n'était plus disposé à entrer dans des conversations futiles au restaurant ou à entreprendre quelque chose qui n'aurait eu quelque importance objective. J'aimerais mettre l'accent sur le fait que je n'avais pas rêvé un instant de l'influencer ou de le guider moralement d'aucune manière. Ce fut pour moi une sur­prise de constater le changement qui s'était opéré en lui, dans le sens de l'objectivité et du sérieux. Il avait saisi les principes fondamentaux de l'économie sexuelle, non pas tant à cause du traitement qu'il avait suivi — et qui, de toute façon, avait été de courte durée — mais à cause de la transformation de sa structure, du sentiment qu'il éprouvait de son propre corps, et de sa motilité végétative récupérée. Dans des cas aussi difficiles, il n'est pas banal de connaître le succès aussi rapidement. Pendant les quatre années qui suivirent — c'est-à-dire aussi longtemps que je continuai à avoir de ses nouvelles — le patient continua de consolider ses gains, par l'acquisition d'une égalité de caractère, d'une capacité pour le bonheur et d'une conduite rationnelle dans les situations délicates.

Je pratique maintenant la végétothérapie sur des étudiants et des patients depuis environ six ans. Elle représente un grand pas dans le traitement des névroses caractérielles. Les résultats sont meilleurs qu'ils ne l'étaient d'ordinaire, et le temps nécessaire pour le traite­ment est plus court. Un grand nombre de médecins et d'enseignants ont déjà appris la technique de la végétothérapie caractéro-analytique.




Wilhelm Reich

La fonction de l'orgasme (pages 242 à 256)
L'Arche éditeur

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