lundi 22 août 2016

Chacone extravagante









(Sur l’air de l'extravagante chacone de (Michel de La Barre (clic))


Cher amie,

Mon goût pour la musique baroque ne date pas d'hier ni même de sa mode qui est née dans les années 80. Il date du jour même de la sortie du film La société du spectacle, car, bien entendu, mes amis et moi étions là, à cette toute première séance ; — sortie du film qui nous avait excessivement étonnés tant il nous paraissait alors impossible que les situs eussent pu trouver un producteur ; première séance qui avait été précédée par une descente de quelques pro-situs enragés — dont je ne faisais pas partie — sur le boulevard Saint-Michel, vandalisant les tout premiers magasins de fringues qui commençaient à y remplacer les librairies.

La musique de ce film de Debord est celle de Corrette. Debord, dans La société du spectacle, analyse parfaitement le rôle de la pop-culture et la ridiculise par ses détournements (à 23 mn 07 du début : « À l’acceptation béate de ce qui existe peut aussi se joindre comme une même chose la révolte purement spectaculaire : ceci traduit ce simple fait que l'insatisfaction elle-même est devenue une marchandise dès que l'abondance économique s'est trouvée capable d'étendre sa production jusqu'au traitement d'une telle matière première etc »). Du coup, ainsi éclairée, la culture populaire, faussement rebelle et vraiment mercantile, ne m’a jamais intéressé, et j’ai échappé à tout : punk, heavy metal, new-wave, grunge, techno, transe, j’en passe et j’en oublie ; — je n’ai jamais prêté attention à ce secteur de la propagande et de l’industrie, ni à ses camelots ni à sa camelote même si certains de ses produits, qui étaient dans l’air, ont accompagné tel ou tel moment de ma vie.

Quant au cinéma, de la sortie de La société du spectacle à celle de In girum imus nocte et consumimur igni je vivais — si loin de tout — et revivais si intensément ma propre vie que je ne risquais pas d’y perdre mon temps. 

De retour à Paris, j’ai assisté à la toute première projection publique de In girum — dont je ne rappellerai pas ce qu’y dit Debord du cinéma —, et, ce film une fois vu — quoique n’ayant, après l’analyse reichienne, plus beaucoup affaire avec l’analyse situationniste —, je suis parti poursuivre mes études sur la réification de la façon que les situs disaient qu’il fallait le faire : en allant continuer mes aventures aux Indes, aux Indes galantes… où Michel de La Barre m’accompagnait.

De sorte que je n’ai jamais prêté attention, non plus, à cet autre secteur de la propagande et de l’industrie.


Le retour de la colonne Durutti (1966)
Dialogues : Michèle Bernstein Tous les chevaux du roi




Quelques années plus tard, de retour à nouveau à Paris, j’ai partagé mon temps entre la participation à la vraie bohème artistique de cette ville — bohème que j’éclairais de mes œuvres plastiques et de mes écrits — et ma campagne, dans le sud de la France.

À l’âge de 38 ans — et pour le dire comme un autre —, à l'anniversaire de ma naissance, fatigué de l' « esclavage du monde », en pleine vigueur, je décidai de me retirer sur mes terres et de me reposer dans le calme et la sécurité sur le sein d'une vierge amoureuse, Héloïse, devenue à ce même moment ma complice en amour et en volupté : décidé à franchir là les jours de ma vie. Espérant que le destin nous permettrait de pouvoir conserver cette douce retraite où nous pourrions nous consacrer au loisir, à la liberté, à l'insouciance et à la jouissance contemplatives — galantes ; — et à ses illuminescences – que nous venions de découvrir, d’ « inventer », éblouis.


Lorsque je vis et je ressens ce qui m’a poussé à écrire le poème Infiniment sentimental et sensoriel, je sais que ma vie devait être ce qu'elle a été et que, par exemple, je devais rompre avec tous ceux et toutes celles qui m’occupaient en 1992 ; sans cette rupture, j'eusse passé mon existence dans des agitations, théoriques ou sexualisées, ravageuses ou ravagées, et toujours privées de la vraie intelligence du monde et de la vraie jouissance. Je me serais perdu dans des palabres pseudo-théoriques sans fin et, surtout, je n'eusse plus jamais connu cette « longue catalepsie de l'amour qui fuit les débauchés et n'enchaîne que les voluptueux » dont parlait Julien Offray de La Mettrie.

Sur le plan théorique, je sais que cette rupture n'a rien apporté à ceux que je fréquentais. Sur le plan amoureux, j'espère qu'elle aura permis à celles avec lesquelles j’avais parfois connu cette jouissance amoureuse, en étant libérées par cette rupture de leurs fixations caractérielles sur moi, de pouvoir la retrouver — avec d’autres.

Ce que dit et ce que tente de traduire Infiniment sentimental et sensoriel c'est cette expérience si intense qui vous fait savoir de façon absolue que l'amour n'est pas un micmac caractériel doublé d’un micmac sexuel dans lequel chacun est possédé par des fantasmes (sadiques, masochistes, voyeuristes etc.) auxquels il demande à sa « partenaire » de se plier tandis qu’il rend ce même service à cette « partenaire », elle-même tout aussi possédée par des fantasmes dont elle ignore tout aussi bien l'origine : l’amour est un abandon, de concert et harmonique, infiniment sentimental et sensoriel — physiologique, aussi — à un mouvement, extraordinairement puissant, incontrôlé, primal, archaïque et extatique, de tout l’être.

De concert et harmonique sont essentiels : l'injouissant contemporain est si bête et si malheureux qu’il est capable, par exemple, de vous opposer — comme preuve de sa grande expérience de la jouissance et de l'amour — les manifestations encore insolites de la transe orgastique solitaire (les exploits de la branleuse ou du branleur contemporains) — comme par exemple ceux qui étaient à la mode, il y a quelques années, dans l'industrie pornographique toujours à la recherche de sensationnel : les éjaculations spectaculaires des femmes fontaine secouées au préalable comme des pruniers.

Le même injouissant contemporain, dans sa bêtise et dans son malheur, vous expliquerait sans doute, de la même manière, qu'il connaît les joies et les effusions de l'amitié en saisissant un pauvre type par les cheveux (son « ami »), et en lui enfonçant violemment la main dans le gosier pour le faire vomir convulsivement et involontairement comme une bête : pouvoir produire, tout seul ou chez sa « partenaire », un réflexe archaïque, violent et spectaculaire, lui paraît sans doute le comble de la béatitude.

Bien entendu, dans le cas de l'amour charnel comme dans le cas de l'amitié, ce sont le sentiment et l'accord des sentiments qui importent. Dans le cas de l'amour, la béatitude découle du fait qu'ils s'expriment, en comme-un, dans ce si puissant, si ravageant et si archaïque réflexe extatique, qu'est le réflexe orgastique.

Deux amis qui se retrouvent après de longues années, après avoir cru s'être perdus à jamais, et qui s'étreignent, ce n’est pas exactement la même chose que deux « supporters » qui ne se connaissent pas, qui se sautent dans les bras et qui s’étreignent lorsque leur équipe gagne. Le sentiment n'est pas le même. Nous sommes dans une époque qui ne connaît plus l'amitié, et qui n'a jamais connu, ou presque, l'amour, — mais qui connaît le tsunami des supporters.


Une fois perdu cet accord des puissances et des délicatesses, masculines et féminines, harmoniques, réciproques et partagées, restent les fantasmes et les jeux sexuels — qui en comparaison sont une misère. Les deux mouvements, quoique se jouant avec les mêmes acteurs dans des conditions parfois similaires où le corps est mis en jeu, sont radicalement différents.

Dans les agitations, souvent extrêmes, de l'impuissance orgastique, dans le rapport injouissant — qui est un rapport spectaculaire, qui passe par le regard et la représentation, qui est donc un spectacle, « un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images » (La société du spectacle ; thèse 4), « images qui prennent leur force dans la propre détresse infantile des individus, qui trouvent dans les rôles sociaux ou les panoplies sociales, les formes du déjouement des manifestations individuelles de cette détresse : panoplies sociales hier imposées et aujourd'hui de plus en plus créées par les spectateurs eux-mêmes sur la base de l'expérimentation débridée de cette détresse stupide et rageuse. » (Manifeste sensualiste, page 37), dans le rapport injouissant, donc, l'individu est enfermé dans une sorte de cage que je définirai ainsi : au fond, et primordiales, sont les souffrances archaïques, primales : ce sont elles qui irriguent et enveniment les autres parois de cette cage : d'un côté, les souffrances, traumatismes, humiliations et identifications produites par la situation sociale de l'adulte dans le monde ; de l'autre côté de la cage, les traumatismes, les humiliations, les identifications etc. de la vie familiale et sociale dans l'enfance et dans l'adolescence ; le dessus de la cage représentant, lui, le surmoi castrateur imposé et inspiré par la figure du père, figure du père dont on sait maintenant qu'elle ne prend sa puissance de terreur et de contrainte que des traumatismes liés à la période précédente, celle de la mère préœdipienne, de la Mère archaïque, et que ce sont les terreurs vécues durant cette période qui sont réactivées dans la crainte du père, crainte du père qui permettait aussi de transformer, grâce au surmoi, le plomb de la violence et du désespoir, bref, les pulsions destructrices et autodestructrices, en une forme d'or culturel, par la sublimation, — surmoi de plus en plus affaibli et qui laisse de plus en plus la place à l'exploitation ou à l'explosion brutales du refoulé.

C'est à l'intérieur de cette cage que se débat le peu de moi de l'injouissant contemporain : hors de la cage, sous les traumatismes archaïques — qui correspondent à l'inconscient de Freud —, restent, toujours vivantes, les pulsions d'amour et de jouissance primales — mais il n'y a plus accès.

Les côtés de la cage ressortissent à l'analyse : la psychanalyse n'a affaire qu'à eux ; ce que j'ai appelé le fond de la cage, la vie préœdipienne, les traumatismes pré-verbaux archaïques, restent pratiquement inaccessibles à la psychanalyse et ressortissent, eux, à ce que j'ai appelé une forme primale de l'analyse reichienne, c'est-à-dire à une forme d'analyse autorisant les revécus émotionnels autonomes, les revécus, physiologiques donc, des traumatismes de cette période préœdipienne — dont le corps garde la mémoire.

Le côté de la cage représentant les contraintes et les traumatismes de la vie sociale dépend peu de l'une ou l'autre forme d'analyse, et peu de gens peuvent s'en affranchir : j'ai suivi sur ce point l'exemple familial (et aussi celui de Debord), en ne travaillant jamais et en vivant depuis toujours — ainsi que j'avais commencé à le faire, enfant — sur mes terres : le besoin de retrouver cette situation de l'enfance était tellement ancré dans mon inconscient qu'à vingt-deux ans, ayant rompu avec ma famille deux ans plus tôt, et découvert le mode d’emploi de Reich, je possédais déjà, dans un endroit vraiment tout à fait coupé du monde, une vieille ferme de six ou sept cents mètres carrés, perdue au milieu de nulle part, au cœur d'une clairière de trois hectares qui nous appartenaient, et que j'avais acquise pour pouvoir me livrer en toute tranquillité à « l'étude » de cet excellent auteur. Mon père, qui quatre ans plus tard vint me rendre visite, crut tout d'abord que j'avais commis quelque(s) forfait(s) pour pouvoir m'offrir cette propriété. Il n'en était rien, j'avais seulement été très décidé — et malin pour mon âge.




Et c'est donc là que, débarrassé des contraintes sociales, et si loin de tout, j'ai pu explorer, pendant cinq ans et sans un jour de répit, avec deux jeunes étourdies dans mon genre et quelques autres, les trois autres côtés de la cage, et surtout les traumatismes de la période préœdipienne, qui infestent tout le reste.

J'ai bien sûr, quelque part dans mes archives, mes « cahiers d'analyse » tenus au jour le jour durant toutes ces années, et qui sont tout sauf le « Journal d’un Libertin-Idyllique ».

Comme traumatisme très archaïque, j'ai noté quelque part une séance particulièrement intense dans laquelle j'ai revécu mon arrivée dans ce monde : le revécu émotionnel et physiologique d'une main saisissant ma nuque était le plus brutal parce que cette saisie brisait un mouvement qui jusque-là coulait de source. Cependant, la naissance, plus qu'un traumatisme, m'a toujours parue, depuis cette séance d'analyse, et une jouissance et une délivrance : il semble d'ailleurs que ce soit sur un signal du fœtus que se produisent les contractions qui entraînent la poursuite de ses aventures hors du monde clos qui l’a vu se développer. Je crois que normalement nous voulons croître et nous développer, et que donc nous voulons connaître le bonheur de naître — pour pouvoir explorer l'ample amour le vaste monde.

Plus tard, j'ai questionné ma mère, qui bien sûr n'avait pas été préparée à ce genre de questions par l'éducation très catholique que lui avait donnée notre famille — qui si elle n’avait produit avant moi ni pape ni roi avait malgré tout éduqué et morigéné des rois très proches du pape puisque le chanoine Jarre, un arrière grand-oncle de ma mère, avait été le précepteur de Victor-Emmanuel II, premier roi d'Italie —, ma mère, donc, dans l'excellente éducation de laquelle on ne pouvait rien trouver qui la pût préparer à des confessions sur les aventures qui avaient entouré ma naissance — et donc sur son accouchement —, ma mère, qui cependant avait grandi au contact des fières petites filles et jeunes filles berbères dont elle avait appris, en même temps que le français, et la langue et les jeux et la vigueur sexuelle — qu'elles exprimaient si parfaitement dans les transes de leurs danses —, ma mère, riche héritière et divorcée à trente ans de Jacques Sébastiani (qui était, selon ce que m’en disait mon oncle, un Corse juste mais sévère, procureur général des armées à Tunis), ma mère, divorcée et donc libre d'elle-même, jeune femme du monde très émancipée qui m’avait conçu dans une passion qu'elle avait à ce moment-là pour un jeune ex-légionnaire, mon père, — qui m'avait conçu hors des liens du mariage, donc, et qui n'envisageait pas du tout de se remarier, et qui n'avait accepté de le faire que sept jours avant ma naissance parce que, bien entendu, elle eût préféré rester indépendante, ne cédant sur ce point que devant l’insistance de son futur mari, qu'elle aimait, et de sa famille —, ma mère, qui avait quand même trouvé le moyen, quatre ans plus tard, en 1958, de partir seule avec moi à Paris — après avoir salué la famille de mon père en Normandie — pour rejoindre, à Saint-Germain-des-Prés, où nous logions dans un petit hôtel de la bohème de ce temps-là, les existentialistes et Simone de Beauvoir, qu'elle devait admirer tout particulièrement, « existentialistes » (et « situationnistes » aussi, certainement), authentiques ou contrefaits, je ne saurais le dire et j'avoue que mon sens critique à l'époque n'était pas ce qu'il est aujourd'hui, « existentialistes » et « situationnistes », donc, avec lesquels je me souviens que nous passions des nuits entières bien joyeuses et bruyantes dans les bars du quartier bien qu'elle ne bût pas, ma mère, enfin, que j'interrogeais un jour, me fit comprendre — quoiqu'il lui déplût de parler de cela avec son fils — que le soir de ma naissance elle s'était sentie un peu « bizarre », et que le temps de rejoindre la Clinique des Glycines — pourtant juste à côté —, mon arrivée dans le monde était déjà bien avancée.

Bien entendu, le médecin-accoucheur — un sale type – bien qu'il m’eût trouvé « comme taillé par le ciseau de Praxitèle », ce que ma mère me répétait à l'occasion avec une forme de fierté – qui avait opiniâtrement voulu ma mort en lui conseillant maintes fois durant sa grossesse un avortement thérapeutique auquel son cœur – qu'on lui disait fragile – lui donnait droit, lui disant que dans le meilleur des cas il n'y aurait qu'un seul survivant, elle ou moi, et en aucun cas les deux, ce à quoi elle avait, avec courage, toujours opposé un refus poli, minaudier mais définitif — bien entendu, disais-je, le médecin accoucheur voulut faire son travail — quand ni mère ni la nature ne lui demandaient plus rien. Et c'est sa grosse patte — évidemment incontournable — que je ressentis sur ma nuque vingt-cinq ans plus tard. 

Il manque aux nouveau-nés et aux nourrissons — et surtout à leur cerveau — une ou deux carapaces neurologiques et caractérielles qui s'élaborent un peu plus tard dans le temps pour les protéger de cette intensité émotionnelle dont Arthur Janov disait que seules des circonstances extrêmes dans la vie de l'adulte, plus tard, — comme la torture, par exemple — « permettent » de la revivre : les nouveau-nés et les nourrissons sont quant à eux toujours dans cette sensibilité extrême : on les voit qui deviennent bleus de rage, ou qui hurlent, comme des possédés, de terreur — quand les adultes s'en amusent ou s'en agacent parce que plusieurs zones de cuirassement dans leur organisation physiologique et caractérielle sont venues leur rendre ces rages et ces terreurs extrêmes pour ainsi dire étrangères et comme exotiques ; — mais ce sont ces rages et ces terreurs archaïques extrêmes, bien heureusement refoulées et oubliées, qui resurgissent et frappent à la porte de leur conscience au travers de leurs prétendues activités sexuelles où il faut les battre, les défoncer, les enchaîner, les violer, les soumettre, les pousser dans des transes où ils espèrent perdre pied, et qui ne sont que le rappel que leur fait la détresse de cette période de leur vie où ils étaient comme des objets, à la merci, pour le meilleur et pour le pire, de ceux qui devaient prendre soin d’eux.

C'est de cette zone de leur histoire et de leur mémoire, lorsqu'ils étaient encore en quelque sorte entièrement ouverts au monde et en subissaient tout aussi totalement et les agressions et les caresses, c'est de cette zone que sourd toute la violence du monde, — bien entendu enrichie et envenimée par tout le reste de la vie, car à eux seuls ces traumatismes archaïques ne suffiraient pas à faire une névrose, et se « cicatrisent » d'eux-mêmes lorsque la suite de l'existence le permet, ce qui est malheureusement assez peu souvent le cas —, mais c’est de cette zone que sourdent aussi toute les extases et toutes les poésies, de sorte que des jeunes gens gagneraient à compléter les enseignements de l'analyse telle que Reich la comprenait lorsqu'il était encore psychanalyste, c'est-à-dire durant les années vingt du siècle dernier, et à explorer ces couches profondes de la mémoire parce que s'y trouvent aussi enfouie la mine de l'or du Temps — pour le dire comme Breton.

Comme exemple de résurgence — dans la misère sexualisée et spectaculaire contemporaine — de séquences de violence prototypiques et archaïques, j’ai déjà parlé de cette pratique de l'éjaculation faciale où le pénis devient symboliquement, dans l'esprit de l'homme, le sein de la mère archaïque, et où l'homme, possédé par cette transe transférentielle, devient lui-même cette mère archaïque toute-puissante, et peut à son tour forcer, gaver, violer oralement, — comme il le fut lui-même, nourrisson, par une mère ou une nourrice simplement énervée et impatiente – ou franchement animée de pulsions destructrices.

Pour s'en convaincre, on pourra constater que dans la pornographie américaine les filles — qui sont censées avaler — se font souvent tapoter la tête et gratifier d'un « Good girl ! » lorsque la séquence de transe transférentielle est terminée — ce qui ne trompe pas un vieux singe.

En suivant cet exemple, et avec un peu d'intelligence, on pourra facilement trouver soi-même des correspondances évidentes entre cette période de la vie, où les nourrissons sont comme des ballots de chair à la merci de ceux qui ont soin d’eux, et les différentes pratiques sexualisées spectaculaires (B.D.S.M. et autres).

Les filles elles-mêmes, qui devaient attendre d'être mère pour pouvoir à leur tour se défouler, sur leurs enfants, des violences subies — contrairement aux hommes qui jusque-là avaient le privilège de pouvoir, dès l'adolescence, se servir de leurs « petites amies » comme exutoire de leurs séquences traumatiques prototypiques sexualisées —, les filles, donc, aujourd'hui, n’ont plus besoin d'attendre de disposer d'un nourrisson et de leurs seins, et peuvent s'équiper de seins symboliques de Mère archaïque toute-puissante, sous la forme de godemichés longs comme le bras qu'elles enfoncent dans tous les orifices, des filles ou des garçons, qui passent à leur portée.

Du coup, les rôles de cette grande moquerie pseudo-sexuelle (la mère archaïque, le père fouettard — et leurs avatars —, d'un côté, et, de l'autre, l'objet à la merci) sont interchangeables. La soi-disant révolution sexuelle des années 60/70, continuée aujourd'hui, c'est cela.

Nietzsche dirait qu'il n'y a pas de raison de s'inquiéter de ce que fait dans ce domaine ce qu'il appelait la plèbe d'en haut et la plèbe d'en bas. Je ne peux pas dire que j'ai été élevé et que j'ai grandi dans un milieu égalitaire — même si mon oncle, un gaulliste à l'origine, s'était évadé deux fois, après qu'il avait eu été fait et refait prisonnier par les Allemands, en 1940, et qu'il avait rejoint Alger pour y continuer la guerre, sous les ordres de Jean de Lattre de Tassigny, en Italie et jusqu'en Allemagne : je dois reconnaître — et je m'en rends d'autant plus compte qu'il m'arrive aujourd'hui de lire des femmes et des hommes qui se consacrent à la littérature et qui sont souvent issus d'un milieu modeste, chez lesquels je perçois une tension presque maniaque dans l'écriture qui tranche d’avec la (trop grande) désinvolture d'enfant gâté que je me connais —, je dois reconnaître, donc, que j'ai été élevé comme un Sudiste — dans le plus mauvais sens du terme.

Dans le cours de ma vie, j'ai rencontré des gens qui auraient dû se sentir très étrangers à ce que j'étais, et qui, au contraire, me reconnaissaient comme un des leurs et recherchaient ma compagnie, tandis que moi-même — qui aurais dû les repousser — je prenais plaisir à la leur. Certaines de mes amies en Inde étaient des petites-filles de maharadjahs mariées à de très riches hommes d'affaires. En tant qu'hindous, ces gens avaient un sens très strict des castes.

Un couple de ces amis, auxquels je pense, nous recevait, Héloïse et moi, à Bombay, au 19e étage de leur immeuble, qui portait leur nom, situé dans une rue nommée de même. Ils avaient transformé l'immense terrasse que faisait le toit de cet immeuble en une jungle luxuriante où se nichaient des salons, aux meubles anciens et précieux, ouverts, dans la touffeur des nuits indiennes, sur la Voie lactée : un privilège rare pour ceux qui connaissent Bombay.
Lui avait quarante-cinq ans. Il me disait sur un ton entendu en désignant son majordome qui devait être de dix ans son aîné : « Cet homme est mon serviteur depuis que j'ai seize ans ; il lui arrive de se croire mon égal ; je lui laisse boire les fonds de bouteilles après les réceptions que je donne ». Qu'aurait-il pensé s'il avait su que je me préoccupais du sort, et de la qualité des relations sentimentales, des hommes de cette caste des serviteurs ? Sans doute m’aurait-il pris pour un fou.

Que l'on se préoccupât de sensibiliser des aristocrates, de riches oisifs, des poètes, des artistes etc. à l'art d'aimer lui paraissait compréhensible : que l'on étendît ces préoccupations à ceux dont le karma (le destin et aussi la punition) était de souffrir dans des rôles subalternes de l'organisation sociale avant de revenir, dans une nouvelle vie, éventuellement dans une caste supérieure, méritée par un comportement adéquat dans la précédente —, que l'on se préoccupât des souffrances de ceux qui devaient, dans le cycle karmique, souffrir, eût déconsidéré à ses yeux celui qui aurait commis une telle folie.

Il y a des hommes. Sont-ils vraiment ?

Il y a des femmes et des hommes qui refusent de se fondre dans le monde de l’injouissance pour se déployer dans la jouissance du monde et du Temps, qui ne se mêlent pas à l’extase des foules pour pouvoir mieux se mêler dans la houle de l’extase, qui pensent que, dans la société de l’injouissance, l’injouissant n’existe probablement pas — pas individuellement —, mais qu’il est seulement un atome dans une masse mouvante ; qu’il n’est pas, mais qu’il change, incessamment, sous l’effet du groupe, comme l’étourneau dans sa nuée, ou la morue ou le maquereau dans leur banc ; qui pensent que les réseaux sociaux sont l’extension attendue de ce besoin de faire masse ; et que la pornographie — comme l’allusion constante aux bonobos — vient, aussi, de ce même besoin et de cette joie de singer.  

La réflexion — philosophique, analytique —, dans ces conditions, suffit-elle à faire d’un atome un aventurier et un héros philosophique poétique ? La question reste ouverte.

Une chose reste certaine :  « Toute splendeur, toutes jouissances sont pauvres, réfléchies dans la conscience terne d'un benêt […] », ainsi que l'a justement noté Schopenhauer






Le 22 août 2016

R.C. Vaudey





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mercredi 17 août 2016

Infiniment sentimental et sensoriel








D'abord ce sont nos rires et nos accords
Qui me retirent
De l'humeur très embarrassée
Dans laquelle je me trouvais
Et puis je me déploie comme votre amant
Tandis que je caresse
Infiniment délicatement
En l'effleurant à peine
Votre petit sexe unguineux merveilleusement…
Je joue aussi délicatement de ses captations enchanteresses
Alors qu'il […]
Extraordinairement voluptueusement
Et tout mon être se réveille
À sentir
Dans ce même mouvement
Votre miraculeux petit […]
Qui vient pour ainsi dire boire
Lui aussi
À mes caresses


Tout cela et nos baisers n'ont de cesse
Que vous ne m'offriez
Comme une prière d'amour
Enfiévrée
Ce petit fruit gonflé
Turgescent excessivement
Et onctueux comme un miel
Auquel j'offre en retour
Généreusement
Pour qu'il s'en délecte
À son rythme
Et selon son cœur
Ce que l'amante attend de son amant
Et que je vous laisse ouvrir
Bien lentement
Au dernier degré de notre ravissement
Le petit corridor où dort
L'or du Temps


Ce qui s'exprime alors
C'est tout l'amour
Infiniment sentimental et sensoriel
Que nous nous portons…
J'en ai le cœur et le corps débordant
Et c'est cet excès dans le débordement
Qui vous comble justement
Infiniment




La suite est le jeu de cet amour :
Vous menez le menuet
J'approfondis nos ravissements…
Nous reprenons presque sans pose
Et au final
Comme toujours
Nous jouissons de concert
Éperdument


Jouir de concerts
Est d'ailleurs notre programme :
La violoniste est japonaise
Ses doigts sont comme les pattes d'un extraordinaire colibri
Et ses bras des brindilles…
Les harpistes sont évidemment souvent célestes
La joueuse de viole de gambe une virtuose
Le claveciniste emmène les sopranos
Les choristes dépassent le beau
Dans les jardins suspendus le quatuor
Joue Mozart


Ici
Dehors
Maintenant
Dans le merveilleux vent chaud du soir
Flotte devant mes yeux l'immense toile de Jouy
Tandis que se parlent d'amour les tourtereaux
Les tourterelles
Et nous qui
Depuis deux jours faisons comme eux
Faisons comme elles


Nos mains se croisent
Nos corps se caressent sans un mot dans la nuit


Cette vie est belle
Tout est dit






Le 14 août 2016
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2016








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samedi 13 août 2016

LES LIBERTINS-IDYLLIQUES AU CABARET VOLTAIRE














François Boucher
Pastorale









« Je lui ai dit qu'en conscience elle devait pardonner à tous ceux qu'elle rendait curieux, et pour lors elle vint en riant me faire des caresses. Vivant ainsi ensemble, et goûtant les délices du vrai bonheur, nous nous moquions de la philosophie qui en nie la perfection; et parce que, dit-elle, il n'est pas durable. »
Casanova. Histoire de ma vie ; chapitre IV, volume 3.


« La Fleur de Lotus, l'organe sexuel de la partenaire, est un océan de béatitude. Cette fleur de lotus est également un endroit transparent, où la Pensée de l'Illumination peut s'élever.
Lorsqu'elle est unie au Sceptre, l'organe mâle, le mélange de leurs fluides se compare à l'Elixir produit par la combinaison de la myrrhe et de la muscade. De leur union émerge une pure connaissance, qui explique la nature de toutes choses. »
Kalachakra Tantra


« Quand deux amants purs et sincères se regardent les yeux dans les yeux, comme deux égaux, ils ressentent à ma connaissance, selon le véritable amour, une telle joie dans leur cœur, que la douceur qui y prend naissance leur ranime et nourrit tout le cœur. Et les yeux, par où passe et repasse cette douceur qui envahit le cœur, sont si loyaux qu'aucun des deux n'en retient rien à son profit. »
Le Roman de Flamenca


« C'est en étant jetés dans l'histoire, en devant participer au travail et aux luttes qui la constituent, que les hommes se voient contraints d'envisager leurs relations d'une manière désabusée. »
Guy Debord. La société du spectacle





Un journaliste ayant écrit, lors de la parution du Manifeste sensualiste, à propos de : “L'empire des sensualistes”, je vais faire ce long commentaire.

Les Libertins-Idylliques c'est “L’Empire des sens” mais sans étranglement à la fin, et avec une forme de jouissance amoureuse partagée qui laisse les amants beaucoup plus longtemps sans moyens — les anciens Chinois disaient, à propos d'autre chose – mais qui au fond est la même chose –, “perdus dans la source profonde” — dans la belle langueur post-orgastique, tout illuminés ; c'est donc l'empire des sens mais avec l'amour, et l'amour charnel, débarrassés des pulsions destructrices, de la violence, de la rage, du désespoir, de la terreur refoulée — et défoulés ailleurs.

On est Libertin-Idyllique justement lorsque l'amour physique n'a plus besoin de servir d'exutoire au malheur : dans les pires des cas, les avancées de la pensée analytique et les approches thérapeutiques pratiques des traumatismes et des souffrances enfouies offrent quelques solutions qui sont toujours meilleures que le défoulement sexualisé ou esthétisé du vieux fonds de souffrance refoulée et oubliée.

Si l'on voulait se faire une idée de ce à quoi devrait ressembler l'existence des Libertins-Idylliques — pour ceux qui voudraient la tenter : le Manifeste y invite clairement : “La seule rivalité ou concurrence entre humains etc. ”—, il faudrait combiner “l'Empire des sens” de Oshima, auquel ce journaliste faisait allusion, et le film que Max Ernst et Dorothea Tanning firent de leur vie dans l’Arizona, dans les années quarante ; on pourrait ainsi imaginer assez facilement ce à quoi devrait ressembler l'existence des Libertins-Idylliques — dont on pourrait dire que Casanova fut, au chapitre IV du volume 3 de Histoire de ma vie, et en passant, un des théoriciens — mais à ces corrections près : dans la vie de Dorothea Tanning et de Max Ernst, si loin de tout et dans cette si mauvaise période du monde, on sent tout de même que l'on a affaire à deux artistes, au sens que le XXe siècle donnait encore à ce mot, c'est-à-dire à des individus qui sont encore dans le tourment de leur intériorité plus ou moins malheureuse (mais sur la photo devant le Capricorne, à Sedona, ils sont superbes... ) et qui mélangent l'art à la recherche d'eux-mêmes ; par contre, dans le film de Oshima, autant qu'il m'en souvienne, si les amants ont renoncé à tout et s'ils se livrent entièrement à la volupté, là encore, et parce que, comme l'écrivait Marx dans L'idéologie allemande, les façons même de jouir sont déterminées par l'époque, on sent au travers de l'expérience de ces amants la persistance des mythes négatifs : la femme, insatiable, rejoint ici la goule, vraisemblablement parce qu'elle sait qu'elle n'est qu'une marchandise, un être inférieur, une monnaie d'échange dans la société des hommes, et parce qu'elle sait que tout, dans la société patriarcale, veut sa mort, et qu'elle n'est, au fond, qu'une survivante ; et l'infanticide des filles à la naissance, ou juste après, se retrouve souvent dans les sociétés patriarcales, parce qu'elles représentent un poids pour les familles (leur nourriture et, surtout, leur dot etc.), — en Inde il se pratique encore aujourd'hui — ; par ailleurs le film est marqué plus généralement par cette tradition japonaise de la mort (du suicide) des amants qui fit tant de ravages à l'époque de Edo au Japon, certainement parce que dans une société qui fut aussi cadenassée, et aussi absolument bâtie sur l'homosexualité des guerriers et des moines, et dont il était aussi impossible de prendre le large, physiquement, le suicide est resté longtemps la seule fuite possible pour les amants.

À l'inverse de ce que nous ont montré les artistes depuis l'époque romantique — époque à partir de laquelle l'art a cessé d'être seulement un art de commande pour devenir toujours plus évidemment un art de l'expression la plus individuelle possible (et bien qu'il ait, d'une façon ou d'une autre, toujours été, malgré tout, expression personnelle) —, l'univers poétique des sensualistes — la transcription de leurs extases et la traduction plastique, ou poético-théorique, de leurs illuminations — est à la fois impersonnel et très personnel : chacun s'exprime de sa façon unique, et, en même temps, c'est de la même expérience du monde et de la vie dont il s'agit : le dépassement de la séparation ; ce qui est très différent de l'art encore romantique — expression, lui, du tourment et de la recherche individuels — que nous a montré le XXe siècle après le XIXe : l'art de la séparation, d'avec soi-même (dans la névrose, la souffrance refoulée), et d'avec les autres (au travers de cette névrose et aussi des archaïsmes et des violences sédimentés dans les mœurs et la division du travail), et, finalement, en conséquence de tout cela, d’avec la sensation puissante du mouvement même du vivant — en soi et dans le mouvement du monde.



On retrouverait vraisemblablement dans certaines formes de la calligraphie ancienne, et dans la poésie aussi, bien sûr, ce même désir que le jaillissement poétique (et dans notre cas quelle que soit la forme qu'il prenne : t
outes les façons de l'art et tous ses moyens nous paraissent convenir, sans attachement fétichiste à aucun), que le jaillissement poétique, donc, ne fût que l'expression et le reflet de la puissance, de la jouissance et de l'extase d'un moment (dans le cas des sensualistes d'une expérience sentimentale, amoureuse et charnelle, le plus souvent, mais pas uniquement), de sorte que la vie des sensualistes doit ressembler — parce qu'ils s'expriment aussi par les moyens de l'art ancien — à celle que menèrent, retirés du monde, Ernst et Tanning dans l’Arizona (on vit à deux, on s'aime, on écrit, on peint, on rêve des atmosphères poétiques que l'on pourrait créer, installer, on répare l'ermitage, ou d'autres le font, selon l'endroit où l'on se trouve), mais ce n'est plus l'art du XXe siècle pour les raisons que je viens d'indiquer ; et, de la même façon, elle ressemble plus encore à celle des amants du film de Oshima (l’amour est au centre de tout, on ne fait que l'amour, on ne s'en remet pas, rien ne passera jamais cela... ) mais, et parce que la situation des femmes — et donc celle des hommes, aussi — en ce début de troisième millénaire et dans cette société est très différente de ce qu'elle était au Japon au XVIIe siècle ou au début du XXe, et que par conséquent la vieille duplicité féminine, les pulsions destructrices et autodestructrices — produites par les traumatismes individuels et familiaux des filles, mais plus généralement encore par la position sociale des femmes en général — ne se manifestent plus avec la même intensité, les femmes et les hommes (vraisemblablement moins rustres et moins jobards eux-mêmes... ) peuvent enfin se rencontrer, accéder à l'humanité et à son expression-raffinement, dépasser la séparation ; et l'explicitation théorique et historique de celle-ci, avec la déculpabilisation de la jouissance et du plaisir — qui sont les bonnes choses que le dernier quart du XXe siècle a apportées — alliées à la belle santé des unes et des autres, ou aux explorations analytiques finalement plutôt couronnées de succès d'autres encore, sont ce qui fait que l'abandon voluptueux des Libertins-Idylliques ne ressemble plus à celui des amants japonais du film : la jouissance les emporte, l'extase post-orgastique dure des jours entiers... Tout cela dure des années...

Enfin, et ce n'est pas rien, la transformation de cette planète en village planétaire fait que l'on échappe aujourd'hui plus facilement aux indigènes : si vous êtes fatigué de la Nouvelle-Orléans, et que l'on commence à vous y regarder de travers, vous allez à New York ; si New York vous insupporte, vous partez pour le Japon ; si vos gracieux embrassements énervent les Japonais, vous allez à Malte ; si les Maltais vous gênent dans vos délicieux plaisirs amoureux, ou l'inverse, vous remettez les pieds sur le Vieux-Continent etc. ; et si la guerre éclate : retour à Zurich (ou à Fribourg, maintenant...) ; rendez-vous au
Cabaret Voltaire !
La vie d'artistes !

Les Libertins-Idylliques, on le voit, s'inscrivent, en les combinant, eux aussi, dans un mouvement et une tradition poético-littéraires et même artistiques, et tout à la fois dans une tradition existentielle : quelque chose comme la galaxie des « bohèmes lettrés » dont on parle à propos de Xi Kang et des « Sept sages de la forêt de bambous », d'un côté, et celle des partisans de l'amour et des voluptueux (avec toute la graduation du spectre que cela implique), de toutes les cultures et de toutes les époques, de l'autre. Il me semble que le concept de Libertin-Idyllique combine, à merveille, ces courants souvent confondus, mais toujours différents, de l'expérience de la poésie, au sens large du mot, et de la vie.

Le premier courant regroupe tous ceux qui d'une manière ou d'une autre se sont situés hors du commun, hors du monde. Une certaine tradition des aventuriers poétiques, philosophiques. Le deuxième courant regroupe tous ceux qui, de leur côté, se sont consacrés aux plaisirs de la volupté et au plaisir des sens, à l'amour, compris là encore dans son sens le plus large. Le plus souvent ces deux attitudes face au monde se sont retrouvées dans les mêmes groupes, chez les mêmes individus; mais on ne peut pas dire, par exemple, que Rimbaud fut vraiment un voluptueux, pas plus que Duchamp. Pourtant l'un et l'autre manifestent cette extériorité au monde — pour Rimbaud, c'est assez évident — tout en étant des figures emblématiques et essentielles de l’art ou de la poésie, et c'est peut-être ce qui fait cette aura particulière à Duchamp d'avoir été, avec Breton, un des très rares « plasticiens », hors catégorie, hors des « métiers » de l'art ou de la littérature, une sorte d'aventurier faisant, en passant, ce qu'il faut au bon moment.


Et si beaucoup de voluptueux ont appartenu ou ont été liés à des formes de bohème insoucieuse du temps et des gloires sociales, il est non moins évident qu'il y a dans ce courant des gens de pouvoir, des gens d'argent (même désabusés par l'un et par l'autre) qui, sur ce plan, ont fort peu à voir avec l'extériorité poétique au monde — souvent désargentée et sans pouvoir politique sur lui – sauf par les vies légendaires ou les écrits... — des diverses « bohèmes » artistiques, littéraires, philosophiques ou existentielles et même « religieuses »
(sādhu en Inde, taoïstes et autres en Chine, au Japon etc
.)

Les Libertins-Idylliques princeps, pour ainsi dire, combinent à merveille les deux, disais-je. 

Comme les premiers, ils comprennent la vie comme un voyage, comme une aventure, et n'accordent que peu d'intérêt aux différentes spécialisations des Arts et des Lettres, quoiqu'ils jugent par ailleurs que celles-ci, comme la plupart des autres spécialisations dans la division sociale du travail, dans leurs lentes dissolutions historiques, sont indispensables. Leur philosophie, tirée d'un film détourné par un situationniste, dans ce cas serait plutôt celle-ci : « Il faut de tout pour faire un monde — et pour le défaire. » De sorte que ce sont des poètes en passant, des philosophes en passant, des artistes en passant — en passants plus ou moins considérables, comme il plaira à chacun d'en juger.

Comme les seconds, ce sont essentiellement des voluptueux, des jouisseurs, et ils prétendent même à la suite de leurs étranges expériences dans l'ample amour et le vaste monde donner un sens et un sang neufs à ce mot, et en affirmer publiquement l'importance, — vraisemblablement pour conforter ceux qui, moins férus de cette question de l’amour, pourraient en expérimenter fortuitement dans le cours de leurs aventures amoureuses et de leur vie, de temps à autre, l'amplitude primordiale et en quelque sorte historique, mais sans pouvoir s'attarder davantage à la comprendre, à en tracer la généalogie, à en comprendre les différentes altérations — et à en dégager les belles métamorphoses possibles.

En fait, ils offrent un nouveau jeu de l'amour à tous ceux qui disent aimer le plaisir, mais basé cette fois sur la reconnaissance réciproque, la non-instrumentalisation — à des fins auto-érotiques — de l'autre, et l'exploration partagée des territoires encore vierges de la volupté savourée à deux et dans le même tempo (l'art, magnificent et lyrique, du duo), et de la puissance et de l'abandon orgastiques glorieux et éperdus, en comme-un, avec, après, les somptueux, et sans paroles, sentiments océaniques qui suivent tout cela.
Aimez-vous bien, belle jeunesse !

Bien entendu, il eût été plus facile d'offrir ce jeu-là, à cette planète, dans un moment où tout le monde eût pu avoir déjà exploré tout le reste (j'ai dit l'infantile et le déjoué, mais qu'importe...), plutôt que de devoir le faire à un moment où beaucoup ne font que découvrir ce que l'on rencontre d'abord dans le début de l'exploration du sexuellement défoulé — c'est-à-dire, si l'on s'en tient à ce que j'ai dit, plutôt l'encore infantile et la souffrance déjouée —, et donc s'y accrochent comme des désespérés (c'est leur première découverte d'eux-mêmes... ) — et où, pire encore, dans le même temps, toutes les formes de l'obscurantisme, indigènes et exotiques, se réactivent, en diable, et s'attaquent justement à cette forme de la sexualité, dite sadienne ou pornographique, et qu'il faut comprendre comme la maladie infantile du sensualisme, un truc de gosse, tout ce que font à peu de choses près les gosses, alors que dans les formes torrides de l'amour, et délicieusement sentimentales, éclairées et éblouies, que proposent les sensualistes, on sent la maturité et cette plénitude de la femme — et celle de l'homme —, cette maturité et cette plénitude qui ne passeront qu'une fois et qui, libres des chaînes sociales et familiales, et libres aussi des chaînes de la rancœur, de la peur et de la souffrance refoulées, se déploient, sans crainte, pour la première fois, et sans ambages, fières de leur puissance ; il
eût, certes, été plus facile d'offrir cela dans un moment d'hédonisme, même au sens ancien du terme, généralisé, plutôt que de devoir le faire dans un moment de guerres de religions, enflammées par « l'essence de l'Histoire », c'est-à-dire, comme toujours depuis près d'un siècle, par l’histoire de l'essence, de Texaco et consorts, comme le remarquaient déjà Les Lèvres Nues de Marïen, mais qu'y pouvons-nous ?

Ce jeu amoureux dont je parle constitue le résultat du dépassement des aléas de l'histoire de l'amour dans le monde, c'est-à-dire, aussi, de l'histoire du monde tel qu’il s’est fait au travers des aléas de l'amour.


Pour exemple de ces aléas, je citerai cette attitude particulière face à l'amour que l'on trouve dans la tradition française, occidentale, courtoise, celle de l'amour sublime, et d'autant plus sublime qu'il ne peut être consommé. Dans la tradition occidentale, la culpabilité issue de la pensée platonicienne et chrétienne semble couper les individus en deux : le cerveau s'échauffe dans la mesure où tout ce qui est lié à ce qui est « en dessous de la ceinture » semble froid et mort ; d'ailleurs cette paralysie des corps apparaît clairement dans l'autre version de la tradition européenne qui, elle, parle précisément du bas du corps puisque lorsque cette école, que je qualifierai de sadienne, qui seule décrit les sensations physiques liées à l'amour charnel, parle de cela, cette tradition s'exprime toujours soit en termes de percement, soit en termes d'acharnement, le corps paralysé de la femme, le sexe paralysé (par l'histoire individuelle et sociale, culturelle) de la femme étant soit fermé, et il faut alors le forcer, le déchirer, l'éclater etc. , soit — symptôme de cette même réification — il est mort, atonique, ou encore, et à l'inverse, il est faussement hyper-lascif, au service de quelque tactique manœuvrière visant à se jouer de l'homme, et donc mérite, dans tous les cas, d'être malmené ; l'homme étant presque toujours de son côté cet outil — en quelque sorte encorseté (lui aussi par l'histoire individuelle et sociale, culturelle), sans souplesse, sans ampleur, cuirassé dans cette sorte de « tunique de Nessus » de raideurs musculaires, caractérielles et culturelles, qui créent son handicap sentimental et orgastique, physiologique — que la littérature décrit et que les films réalisés dans cette veine pornographique nous montrent, le plus souvent, où l'on voit clairement cette brusquerie et cette rigidité, plus ou moins agressives, qui à force de frottements plus ou moins violents parviennent, dans une sorte de paroxysme douloureux, mais toujours aussi rigide et bloqué, accompagné d'émission séminale, à une forme d'épuisement ou d'indifférence plus ou moins désénervée.

Dans la littérature extrême-orientale au contraire, on n'hésite pas à nous parler, même dans ce que je qualifierai d' « école sentimentaliste de l'amour », des sensations physiologiques qui accompagnent l'union des sexes, puisque aucune forme de culpabilité particulière ne s'attache le plus souvent à l'amour physique, mais là, bien entendu, puisque la femme — contrairement à ce que l'on voit dans l'école « sentimentaliste » occidentale — n'est pas mise sur un piédestal mais au contraire au service de l'homme, on nous y décrit comment elle doit en quelque sorte « exécuter » (volontairement) les mouvements spontanés de la volupté se délectant d'elle-même, tels qu'ils s'expriment dans une relation amoureuse égalitaire que bien entendu l'Extrême-Orient ne connaît pas normalement. En Afrique, où la séparation sentimentale entre les sexes est totale, c'est cette hyperlascivité des femmes et des hommes qui est mise en avant ; tout comme en Orient : plus règnent l'impuissance orgastique et la séparation qu’elle traduit, plus domine aussi le spectaculairement lascif ; et c'est d'ailleurs cela que la société de l’injouissance, dont je parlais dans le Manifeste, reprend (avec son style “despote oriental, roi nègre et sultan réunis”) au niveau planétaire, pour son bétail captif ; et là aussi s'applique la loi du Spectacle : ce qui ne peut, pas encore, être directement vécu s'est éloigné dans une représentation ; et dans ce déguisement hyper-sexualisé de l'impuissance orgastique et de la rencontre avortée se manifeste seulement, comme inversion concrète de la vie, « le mouvement autonome du non-vivant ».

On voit donc l'intérêt qu'il y a à combiner et à rechercher dans les traditions de la culture mondiale qui ont précédé les Libertins-Idylliques des éléments en quelque sorte annonciateurs de ce qu'ils déploient aujourd'hui poétiquement. Sans même, dans un premier mouvement, y penser. Après tout, sans même l'avoir voulu, les sensualistes opèrent le dépassement dialectique de cette opposition entre la vision occidentale, française en quelque sorte, d'un amour sublime, égalitaire (plus ou moins, mais s'il ne l'est pas c'est parce que dans ce cas la femme domine dans l'esprit du poète courtois ou de l'amour occidental), mais qui ne peut pas s'exprimer — pour des raisons culturelles et religieuses — dans l'ample délié des mouvements spontanés, poétiques et physiologiques de la volupté et de la jouissance, et, de l'autre côté, de la tradition extrême-orientale où ces mouvements apparaissent mais forcés (Wilhelm Reich notait déjà cela à propos de certaines tribus d’Afrique chez lesquelles les jeunes filles devaient s'entraîner à exécuter, volontairement donc, les mouvements naturels, involontaires et lascifs de l’amour), interdisant finalement ceux qui se produisent spontanément chez des amants à égalité dans l’amour et liés par l'ardeur, le désir et le sentiment ; et cette impossibilité extrême-orientale (qui connaît, comme l’occidentale, l’orientale ou l’africaine, ses exceptions) découle de la séparation entre les hommes et les femmes, de la soumission de ces dernières ou, en tous cas, de la « supériorité des hommes », en quelque sorte, qui impliquent qu'ils ne jouissent pas de concert —, pas dans une effusion orgastique et sentimentale : la complicité des amants, la complicité des intelligences, l'extase des amants et les longues plages d'éblouissement, qui suivent cette extase, n'étant ainsi pas à leur programme.

C'est du dépassement dialectique de ces vieilles oppositions, mais aussi de leur explicitation théorique — tout comme du déploiement de leur signature poétique et artistique de ce dépassement — que témoignent les très belles et riches heures des Libertins-Idylliques que l'on publiera, ou que l'on verra, peut-être un de ces jours.





Pour conclure ces remarques sur les Libertins-Idylliques, et leur art si particulier, je dirai, mais on l'aura compris, que les Libertins-Idylliques se distinguent en ceci : quoiqu’ils constituent dans le cours de celui-ci une rupture essentielle, qualitative, ils se rattachent à un courant de poètes, d'aventuriers, de philosophes caractérisés par leur mauvais genre et leur refus des normes et des conformismes sociaux. Parmi les poètes, un d'entre eux fut mêlé à un assassinat (je pense à François Villon), d'autres étaient des bretteurs et des ivrognes (ce qui fut souvent le cas), certains des mendiants orgueilleux, quelques-uns finirent exécutés en place publique (je pense aux libertins du XVIIe siècle), plusieurs furent des déserteurs, comme Rimbaud, ivrogne lui aussi, et fumeur de haschisch, et comme, au début du XXe siècle, un grand gaillard, surnommé « le poète aux cheveux les plus courts du monde », boxeur également,
qui disparut avec adresse et sans en laisser, dans le golfe de Mexico

Plus tard un autre groupe de poètes et d’artistes, traités, par un commissaire politique et littéraire, de renégats, de coureurs de filles, eut pour chef de file un homme que l'on ne vit jamais vraiment exercer aucune profession ; et vers la fin de ce même dernier siècle du deuxième millénaire, un autre encore vécut retiré dans un ermitage de montagne — avec la fille, pas triste, d'une chinoise et d'un déserteur de l’armée allemande —, grand buveur, grand poète et grand analyste de son temps. Parmi tous ceux-là, la plupart furent tourmentés par la vie, par la misère, par leur conception même du monde
ou par leur caractère.

Apparus sur la scène du monde au début du troisième millénaire, et quoique l'on trouverait dans les deux décennies précédentes déjà des traces de leurs manifestations, les Libertins-Idylliques représentent un groupe qui base son existence, peut-être pour la première fois dans l'histoire des hommes, sur l'égalité des amants, l'éloge de l'insouciance, de l'intimité et de l'irradiance amoureuse. L'éloge de l'humanité — ainsi vécue.

Ils pratiquent ce qu'ils appellent « la voie du farniente amoureux-magique-inouï » et se caractérisent essentiellement par leur dédain de toute fatigue métaphysique et existentielle liée selon eux à la misère poétique, sociale, relationnelle, voluptueuse des existences, à la misère des caractères, à la séparation entre les êtres humains, et particulièrement entre les hommes et les femmes ; ils ne s'adonnent à aucune débauche ni à aucune drogue particulière, contrairement à leurs prédécesseurs — bien que la plupart d'entre eux aient pu goûter à toutes — ; quand on dit qu'ils sont revenus de tout ce n'est pas au sens habituel qui signifie “ayant perdu le goût pour tout”, mais plutôt dans celui de “désabusé”, mais au sens strict de ce terme, qui signifierait ainsi qui n'est plus trompé par : les lamentations métaphysiques, existentielles sur le passage du temps, la vie , la mort, l'amour, les ennuis…



Ils pensent, comme Vauvenargues, que “la pensée de la mort nous trompe ; car elle nous fait oublier de vivre” ; comme Chamfort le conseillait, ils vivent loin du monde, retirés dans des ermitages de collines isolés, ou bien ignorés, dans l'incognito que procurent les grandes métropoles, ou bien dansants sur les plages étoilées. Ils ne recherchent ni l'argent ni la célébrité, se tenant hors du monde et de ses foules de barbares et d'idolâtres captifs ; ils cultivent un art parfois rustre, parfois raffiné, parfois ignorant, parfois bien informé ; la volupté, la beauté des sentiments partagés, le jeu, la jouissance puissante dans l'abandon à la génitalité — cette parfaite découverte à venir pour l'humanité — passent, à leurs yeux, tout ; ils vivent donc, “à l'écart de la place publique”, loin des trompettes de la renommée, très sereins, vraiment contemplatifs, assez ténébreux, délicieusement bucoliques ; leur art du farniente leur tient lieu de tout. Même s'ils laissent parfois quelques traces visibles de ce passage, en dilettantes alanguis, dans le monde.

Même ceux qui, parmi eux, publient leurs ouvrages semblent devoir être aussi accablés d'une exécrable réputation, comme si le monde s'était donné pour consigne de rejeter une telle critique vécue de la misère et de l'horreur des groupes de travail, des familles, des tribus, des clans, de tout ce qu'unit l'instinct de troupeau, toutes associations de malfaiteurs, de malfaisants, reproductions obligées du médiocre, en attendant la perle rare.

Allongés dans leurs coussins dans les chaudes journées de l'été, dans les soirs, enivrés par les parfums du datura, parfaitement sans affaires, et sans histoires, improvisant leurs poèmes, calligraphiant d'un geste sûr, ou jetant sur la toile, de leurs peintures quelque chant de leur état, on sait qu'ils se considèrent comme ces perles rares, et qu'amusés ils se disent alors que la modestie n'est vraiment pas leur fort.


Mais qu'importe, ils savent comment ils vivront toujours ainsi de rires, d'émerveillement, de discussions sur la prison close et fleurie du monde, et qu'à des plus de quatre-vingt ans, comme Ikkyu, ils écriront des poèmes d'amour toujours, — et les plus émouvants.


Pour le reste ils savent qu'ils apportent l'éloge de ce qui est spécifiquement humain, et qu'ils ont découvert pour s'y être consacrés exclusivement : celui de la jouissance voluptueuse, charnelle, amoureuse, que procure l'égalité des amants dans l’amour, — et sur ce point ils savent qu'ils ont sérieusement raison.

L'époque est sévère : ils en discutent aussi, présageant bien des misères, reprenant son analyse précise, nonchalamment, et cependant ils trouvent leur analyse meilleure que celles que des esprits mieux informés, et plus attachés à la comprendre, avaient élaborées. Ils y voient le résultat de la force de position dont avait parlé Casanova : situé au bon endroit, on distingue, sans efforts et avec peu de moyens, ce que l'on ne peut deviner qu'assez mal, et en se trompant beaucoup, en ne vivant ni où, ni comme il convient.

Les Libertins-Idylliques inventent un style de vie tout à fait neuf (comme le firent les autres libertins...) car si de tout temps des hommes et des femmes s'étaient consacrés au plaisir et à la volupté, du fait de la séparation
et particulièrement de celle qui régnait entre les sexes et du fait également du règne de l'argent, et de la guerre, et de l'exploitation, qui sont ses pendants et puis, évidemment, les exemples que l'on peut trouver dans l'histoire écrite se situent tous, ou presque, dans des sociétés patriarcales-esclavagistes-marchandes , tous ceux, donc, qui, d'une façon ou d'une autre, s'étaient consacrés presque uniquement à la volupté — comme les suijin du Japon au XVIIe siècle que montrent les Chroniques galantes (Note de 2016), ou les noceurs de Paris au XIXe — avaient dû supporter cette médiatisation par le mépris, l'intérêt, le calcul, l'argent, la violence et même la guerre, dans les rapports « amoureux » qu'ils entretenaient avec des danseuses, des demi-mondaines, des courtisanes ou les gigolos avec lesquels ils, ou elles, nouaient toutes formes d'amours mercenaires.

À priori, on pourrait penser qu'une telle exclusion idyllique du monde, pour des raisons critiques et poétiques, devrait se rencontrer souvent ; mais en fait il n'en est rien ; à certains la santé a manqué, à beaucoup les moyens financiers, même si pour d’autres entreprises moins nobles les moyens n’ont jamais fait défaut, et si l’on peut penser qu’il y a quand même pas mal de marchands de biens ou d’autre chose qui auraient pu liquider leur fonds de commerce pour se lancer dans cette aventure-là (Dubuffet, lui, l’avait fait) ; pour la plupart le cœur, surtout, a manqué, ou alors cette grande liberté n'a abouti à aucune rencontre, et parfois même les vraies rencontres ont fait apparaître de vrais problèmes quant à la capacité à la jouissance de la vie et de l'amour chez les uns et chez les autres ; finalement les déceptions sur tel ou tel point ont, vraisemblablement, fait le reste.

Bref, cette position, qui semble si facile, personne ne la tient, pour l'une ou l'autre de ces raisons ; et puis beaucoup, tout simplement, ont eu du mal à ne pas obéir à l'un ou l'autre de leurs conditionnements, ou ont dû vouloir prouver quelque chose au monde, à leurs parents, ou à ceux qu'ils connaissaient ou désiraient connaître.

De sorte que les Libertins-Idylliques, dans cette forme princeps, certes un peu extrême, sont assez peu nombreux.








R.C. Vaudey


Septembre 2002


In SENSUALISME PRINCEPS