jeudi 6 mai 2021

La nef des fous et « l’île enchantée » de l’amour, mystique — bourdivin

 

 

 

 

Chère amie,



J’avoue que je n’avais pas lu La domination masculine (clic) de Bourdieu, et que je ne connaissais donc pas ce texte, Post-scriptum sur la domination et l’amour, tout à fait sensualiste.

L’auteur de Pensée du Neutre l’écarte d’emblée, comme irrecevable parce que « loin des grandes théories de l’amour proposées par Lacan, Derrida ou Barthes » (sic !), c’est-à-dire par ces injouissants de première grandeur dont l’indigeste bouillie terminologique a seulement fini par être piratée et dévoyée sans vergogne pour épaissir un peu le clairet brouet des studies des campus américains, qui ont balayé du pont de la nef des fous où ils trônaient les transgressifs de la French Theory, désormais traqués, emportés par la vague perverse-puritaine.

« Fleur bleue », Post-scriptum sur la domination et l’amour offusque, par son sentimentalisme de midinet, notre affranchi professeur, auquel il ne reste dès lors qu’à entreprendre de fouiller ce qu’il fait de façon très instructive les poubelles de l’Histoire.

Bourdieu ne s’est pas risqué à explorer « l’île enchantée » de l’amour , ou, s’il l’a fait, il s’est bien gardé d’en parler. Ce qui m’étonne ce n’est pas cela, c’est plutôt qu’il ait même pu seulement si bien l’évoquer, tant c’est un domaine puisque l’existence détermine la conscience qui me paraît ne pouvoir appartenir qu’aux déserteurs, aux poètes, aux aventurières et aux aventuriers que la vie a placés, un moment, dans des situations favorables, et tant, pour le reste, le monde me semble appartenir aux têtes de mort.

J’avoue que sa lecture m’a tout à la fois surpris et presque rassuré. Puisse-t-il vous faire le même effet.

À vous,

R. C. Vaudey







Post-scriptum sur la domination et l’amour, in La domination masculine





« S’arrêter à ce point, ce serait s’abandonner au « plaisir de désillusionner », qu’évoquait Virginia Woolf (et qui fait sans doute partie des satisfactions parfois subrepticement poursuivies par la sociologie), et tenir à l’écart de la recherche tout l’univers enchanté des relations amoureuses. Tentation d’autant plus forte qu’il n’est pas facile, sans s’exposer à tomber dans le « comique pédant », de parler d’amour dans le langage de l’analyse et, plus précisément, d’échapper à l’alternative du lyrisme et du cynisme, du conte merveilleux et de la fable ou du fabliau. L’amour est-il une exception, la seule, mais de première grandeur, à la loi de la domination masculine, une mise en suspens de la violence symbolique, ou la forme suprême, parce que la plus subtile, la plus invisible, de cette violence ?

Lorsqu’il prend la forme de l’amour du destin, amor fati, dans l’une ou l’autre de ses variantes, qu’il s’agisse par exemple de l’adhésion à l’inévitable qui conduisait nombre de femmes, au moins dans la Kabylie ancienne ou dans le Béarn d’autrefois, et sans doute bien au-delà (ainsi que l’attestent les statistiques de l’homogamie), à trouver aimable et à aimer celui que le destin social leur assignait, l’amour est domination acceptée, méconnue comme telle et pratiquement reconnue, dans la passion, heureuse ou malheureuse. Et que dire de l’investissement, imposé par la nécessité et l’accoutumance, dans les conditions d’existence les plus odieuses ou dans les professions les plus dangereuses ?

Mais le nez de Cléopâtre est là pour rappeler, avec toute la mythologie de la puissance maléfique, terrifiante et fascinante, de la femme de toutes les mythologies – Ève tentatrice, enjôleuse Omphale, Circé ensorceleuse ou sorcière jeteuse de sorts –, que l’emprise mystérieuse de l’amour peut aussi s’exercer sur les hommes. Les forces que l’on soupçonne d’agir dans l’obscurité et le secret des relations intimes (« sur l’oreiller ») et de tenir les hommes par la magie des attachements de la passion, leur faisant oublier les obligations liées à leur dignité sociale, déterminent un renversement du rapport de domination qui, rupture fatale de l’ordre ordinaire, normal, naturel, est condamné comme un manquement contre nature, bien fait pour renforcer la mythologie androcentrique.

Mais c’est rester dans la perspective de la lutte, ou de la guerre. Et exclure la possibilité même de la mise en suspens de la force et des rapports de force qui semble constitutive de l’expérience de l’amour ou de l’amitié. Or, dans cette sorte de trêve miraculeuse où la domination semble dominée ou, mieux, annulée, et la violence virile apaisée (les femmes, on l’a maintes fois établi, civilisent en dépouillant les rapports sociaux de leur grossièreté et de leur brutalité), c’en est fini de la vision masculine, toujours cynégétique ou guerrière, des rapports entre les sexes ; fini du même coup des stratégies de domination qui visent à attacher, à enchaîner, à soumettre, à abaisser ou à asservir en suscitant des inquiétudes, des incertitudes, des attentes, des frustrations, des blessures, des humiliations, réintroduisant ainsi la dissymétrie d’un échange inégal.

Mais, comme le dit bien Sasha Weitman, la coupure avec l’ordre ordinaire ne s’accomplit pas d’un coup et une fois pour toutes. C’est seulement par un travail de tous les instants, sans cesse recommencé, que peut être arrachée aux eaux froides du calcul, de la violence et de l’intérêt « l’île enchantée » de l’amour, ce monde clos et parfaitement autarcique qui est le lieu d’une série continuée de miracles : celui de la non-violence, que rend possible l’instauration de relations fondées sur la pleine réciprocité et autorisant l’abandon et la remise de soi ; celui de la reconnaissance mutuelle, qui permet, comme dit Sartre, de se sentir « justifié d’exister », assumé, jusque dans ses particularités les plus contingentes ou les plus négatives, dans et par une sorte d’absolutisation arbitraire de l’arbitraire d’une rencontre (« parce que c’était lui, parce que c’était moi ») ; celui du désintéressement qui rend possibles des relations désinstrumentalisées, fondées sur le bonheur de donner du bonheur, de trouver dans l’émerveillement de l’autre, notamment devant l’émerveillement qu’il suscite, des raisons inépuisables de s’émerveiller. Autant de traits, portés à leur plus haute puissance, de l’économie des échanges symboliques, dont la forme suprême est le don de soi, et de son corps, objet sacré, exclu de la circulation marchande, et qui, parce qu’ils supposent et produisent des relations durables et non instrumentales, s’opposent diamétralement, comme l’a montré David Schneider, aux échanges du marché du travail, transactions temporaires et strictement instrumentales entre des agents quelconques, c’est-à-dire indifférents et interchangeables – dont l’amour vénal ou mercenaire, véritable contradiction dans les termes, représente la limite universellement reconnue comme sacrilège.

L’« amour pur », cet art pour l’art de l’amour, est une invention historique relativement récente, comme l’art pour l’art, amour pur de l’art avec qui il a partie liée, historiquement et structuralement. Il ne se rencontre sans doute que très rarement dans sa forme la plus accomplie et, limite presque jamais atteinte – on parle alors d’« amour fou » –, il est intrinsèquement fragile, parce que toujours associé à des exigences excessives, des « folies » (n’est-ce pas parce qu’on y investit tant que le « mariage d’amour » s’est révélé si fortement exposé au divorce ?) et sans cesse menacé par la crise que suscite le retour du calcul égoïste ou le simple effet de la routinisation. Mais il existe assez, malgré tout, surtout chez les femmes, pour être institué en norme, ou en idéal pratique, digne d’être poursuivi pour lui-même et pour les expériences d’exception qu’il procure. L’aura de mystère dont il est entouré, notamment dans la tradition littéraire, peut se comprendre aisément d’un point de vue strictement anthropologique : fondée sur la mise en suspens de la lutte pour le pouvoir symbolique que suscitent la quête de la reconnaissance et la tentation corrélative de dominer, la reconnaissance mutuelle par laquelle chacun se reconnaît dans un autre qu’il reconnaît comme un autre lui-même et qui le reconnaît aussi comme tel peut conduire, dans sa parfaite réflexivité, au-delà de l’alternative de l’égoïsme et de l’altruisme et même de la distinction du sujet et de l’objet, jusqu’à l’état de fusion et de communion, souvent évoqué dans des métaphores proches de celles de la mystique, où deux êtres peuvent « se perdre l’un dans l’autre » sans se perdre. S’arrachant à l’instabilité et à l’insécurité caractéristiques de la dialectique de l’honneur qui, bien que fondée sur une postulation d’égalité, est toujours exposée à l’emballement dominateur de la surenchère, le sujet amoureux ne peut obtenir la reconnaissance que d’un autre sujet, mais qui abdique, comme lui-même, l’intention de dominer. Il remet librement sa liberté à un maître qui lui remet lui-même la sienne, coïncidant avec lui dans un acte de libre aliénation indéfiniment affirmé (à travers la répétition sans redondance du « je t’aime »). Il s’éprouve comme un créateur quasi divin qui fait, ex nihilo, la personne aimée à travers le pouvoir que celle-ci lui accorde (notamment le pouvoir de nomination, manifesté dans tous les noms uniques et connus d’eux seuls que se donnent mutuellement les amoureux et qui, comme dans un rituel initiatique, marquent une nouvelle naissance, un premier commencement absolu, un changement de statut ontologique) ; mais un créateur qui, en retour et simultanément, se vit, à la différence d’un Pygmalion égocentrique et dominateur, comme la créature de sa créature.

Reconnaissance mutuelle, échange de justifications d’exister et de raisons d’être, témoignages mutuels de confiance, autant de signes de la réciprocité parfaite qui confère au cercle dans lequel s’enferme la dyade amoureuse, unité sociale élémentaire, insécable et dotée d’une puissante autarcie symbolique, le pouvoir de rivaliser victorieusement avec toutes les consécrations que l’on demande d’ordinaire aux institutions et aux rites de la « Société », ce substitut mondain de Dieu. »



Pierre Bourdieu

 

 

jeudi 29 avril 2021

La poésie se fait dans un lit comme l’amour. Ses draps défaits sont l’aurore des choses. La poésie se fait dans les bois. L’acte d’amour et l’acte de poésie sont incompatibles avec la lecture du journal. L'étreinte poétique comme l'étreinte de chair, tant qu'elle dure, défend toute échappée sur la misère du monde.





Héloïse Angilbert

L'extase totale
(Labyrinthe)

2003






Les choses que je fais avec vous sont si fortes et si douces
J'eusse aimé
À vingt ans
Pouvoir aimer
Ainsi que je le fais
Aujourd'hui
Avec cette ardeur et cette douceur-là
Je vous eusse alors écrit
Des choses sans importance
Mais que j'eusse pensées
Comme celles-ci :




Suprême


L'amour est une fête
Qui s'empare de nous
Sitôt que nous nous y abandonnons
Après nous être bien assurés
Que rien ne viendra déranger
Pendant quelques journées —
D'abord
Le désordre céleste de nos envolées
Ensuite
L'ordre — mystique-illuminé —
De nos sublimes tendresses

À peine les rideaux tirés
Tandis que les journées vont à la peine
Ou à la futilité —
Nous rions et nous nous caressons
Jusqu'à être peu à peu entraînés
Par nos merveilleux baisers et nos délicieuses caresses
Dans la spirale enchanteresse
De la volupté
Et tandis que j'écris ceci
Je revis encore nos derniers accords
[]
[]
N'avait de cesse
De s'épanouir et de danser
[]
[]
Sans rien faire
À l'envi —
[]
Davantage
[]
[]
Onctueux-merveilleux
Divin
Ce qui vous mettait encore plus aux anges —
Comment
Finalement
D'une merveilleuse douceur
[]
[]
Et puis vous disais
L'heur arrivé
À mots feutrés
« Mon amour, s'il vous plaît »
Et comment, alors, il vous plaisait ! —
Avant de me liquéfier
Dans le chant infini
De nos cris de joie et de vie

L'amour, la poésie
Se suffisent à eux-mêmes :
Jeu voluptueux
Jouissance du Temps
Extase suprême

Cette nuit encore
Nos enlacements
Ces bouleversements d'amour
Cet or du Temps
Hors du temps
Tandis que l'on dort —
Eux aussi
Trésor suprême

Depuis le grand salon
De jet-setter  « sensy-bohème »
Ainsi que vous le disiez, pour vous moquer
Que vous nous avez donné
Un mot encore :
Héloïse, je vous aime


[]


Demain
Nous fêterons notre amour
Tous les deux
Et il y aura certainement aussi Al green
Qui chantera pour nous Let's stay together
Dans la nuit et sous la pleine lune
Mais cette nuit je veux remercier Max et Dorothea
Dont j'ai dit ce que je leur devais
Et Breton
Qui dans la famille « psychanalystes »
N'eut pas la chance de connaître le bon —
Mais qui trouva la voie
Ainsi qu'il le chanta :







La poésie se fait dans un lit comme l’amour
Ses draps défaits sont l’aurore des choses
La poésie se fait dans les bois

Elle a l’espace qu’il lui faut
Pas celui-ci mais l’autre que conditionnent

L’œil du milan
La rosée sur une prèle
Le souvenir d’une bouteille de Traminer embuée sur un plateau d’argent
Une haute verge de tourmaline sur la mer
Et la route de l’aventure mentale
Qui monte à pic
Une halte elle s’embroussaille aussitôt.
Cela ne se crie pas sur les toits
Il est inconvenant de laisser la porte ouverte
Ou d’appeler des témoins

Les bancs de poissons les haies de mésanges
Les rails à l’entrée d’une grande gare
Les reflets des deux rives
Les sillons dans le pain
Les bulles du ruisseau
Les jours du calendrier
Le millepertuis
L’acte d’amour et l’acte de poésie
Sont incompatibles
Avec la lecture du journal à haute voix

Le sens du rayon de soleil
La lueur bleue qui relie les coups de hache du bûcheron
Le fil du cerf-volant en forme de cœur ou de nasse
Le battement en mesure de la queue des castors
La diligence de l'éclair
Le jet de dragées du haut des vieilles marches
L'avalanche
La chambre aux prestiges
Non messieurs ce n'est pas la huitième Chambre
Ni les vapeurs de la chambrée un dimanche soir

Les figures de danse exécutée en transparence au-dessus des mares
La délimitation contre un mur d'un corps de femme au lancer de poignards
Les volutes claires de la fumée
Les boucles de tes cheveux
La courbe de l'éponge des Philippines
Les lacets du serpent corail
L'entrée du lierre dans les ruines
Elle a tout le temps devant elle
L'étreinte poétique comme l'étreinte de chair
Tant qu'elle dure
Défend toute échappée sur la misère du monde


(Breton. Sur la route de San Romano. 1948)






Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2015






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dimanche 24 janvier 2021

L'autre dimension du monde

 

 

 

 


 

 

 

Chants taoïstes (2)



Un luth et un poème suffisent à mon bonheur.

Errer au loin est un trésor,

Empli de la Voie que je parcours seul

Vers la fin du savoir et du moi.



Tranquille et sans-souci,

Pourquoi chercher autrui ?

Je suis un habitant des montagnes magiques

Qui réjouit sa pensée et nourrit son esprit.



XI K’ANG

(Bianu/Carré)

 

 

 

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samedi 31 octobre 2020

Éclair de Paradis

 

 

 

Dans la nuit

La lune pleine

Comme une merveille

Dans laquelle tout resplendit



Un éclair d’illumination…

De nouveau le Paradis —



 

 

Le 30 octobre 2020

Journal d’un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2020



 

lundi 26 octobre 2020

Joie et silence — Œuvre mystique

 

 

JOIE ET SILENCE

 

Au réveil

Je vous trouve

Fraîche et aérienne comme un ange



À nos baisers et à nos caresses

Seuls

Et à cet amour qui nous unit

Nous devons cette ouverture

De nos âmes

À la beauté de la vie

Non comme Idée

Ou comme théorie

Mais comme sentiment intense

Qui s'impose dans le silence



Dieu sait pourtant si





Le 25 octobre 2020



Journal d’un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2020






ŒUVRE MYSTIQUE

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Cette fois, il faudra comprendre mystique au sens de caché.

Fruit d'une expérience incommunicable, voilà une œuvre qui doit disparaître de la scène du monde. Tel qu'il est. 

 

 C'est la lecture de quelques pages de Trois filles et leur mère de Pierre Louÿs qui m'a fait comprendre à quel point l'expérience contemplative — galante est inaccessible, même intellectuellement, à l'injouissant, puisqu'on y lit et qu'on y découvre ce qui rend l'imbécile heureux.



Il faut admettre qu'une expérience particulière de l'existence et de la sensibilité vous ait rendu étranger à la vulgarité et à l'insensibilité du monde de ceux qui sont étrangers au monde, mais parfaitement adaptés au réel, tel que la névrose des êtres l'a fait, — et qu'il la reconduit en retour.



Je crois aussi qu'il ne faut pas chercher à déstabiliser des représentations intellectuelles qui reposent sur une telle misère vécue, qu'on la considère sous ses aspects caractériel, culturel, sentimental ou autre.



L'existence a déterminé la conscience et la sensibilité des êtres qui font cette époque : leur milieu d'origine, la lutte qu'ils ont menée et qu'ils mènent pour être ce qu'ils sont, leur avenir prévisible ou non : tout concourt à faire d'eux ce qu'ils sont.



Mais il est vrai que j'aurais pu tout aussi bien lire quelques pages de L'amant de lady Chatterley, et me sentir peut-être moins singulier.



 

 

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jeudi 22 octobre 2020

ILLUMINATION D’AUTOMNE

 

 

Au réveil

Le monde est une caresse

Qui nous rend’or

Pour un long moment



L’après-midi

Dans la féerie de l’automne flamboyant

Nous sommes soudain saisis

Assis sur le petit banc —

Par le chant des oiseaux

Et le Silence…



La Vie s’invite alors

Dans l’Illumination

De ce pur Instant



Le monde est un trésor

Caressant

Qui s’offre à peu de gens







Le 22 octobre 2020

Journal d’un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2020

 

 

 

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dimanche 18 octobre 2020

Chères lectrices, chers lecteurs

 




Afin que nos abonné)e(s ne reçoivent trop de messages simultanément, le Bureau des recherches sur l’amour et le merveilleux pourrait se trouver en accès restreint aux seuls rédacteurs, — dans les prochaines semaines.



Cependant celles et ceux qui désireraient lire les nouveaux articles pourront se rendre sur le Deuxième Bureau des recherches sur l’amour et le merveilleux (ici), où ils seront disponibles en accès libre.



Prenez soin de vous.



Le Bureau.

 

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En présence du Ciel… de nouveau

 

 

 

Au retour du premier concert

Depuis décembre…



Dans la collégiale du Palais

Où chacun porte un masque

Je dois imposer cet engagement pris

À une vieille tête brûlée butée

Et j'y parviens à force d'autorité



On me salue pour cela

Je crains que ce demi-esclandre

Ne nous gâche la soirée



Un violoncelle

Une soprano

Un théorbe

Voilà nos vaisseaux

Pour le baroque précoce



Des airs italiens

Peu joués

Ou inconnus

Le voyage commence doucement

Jusqu'au Ricercar d'Ortiz

Où là j'applaudis

Et où l'assemblée me suit



Elle n'osait pas  

Et n'attendait que cela



Venu choqué

Réellement renversé

Blessé d'avoir failli me faire écraser

Une fois encore —

Par ce portail dégondé

Je suis littéralement bouleversé

Emporté dans un maelström d'émotions



La soprano — juste devant moi — le voit

Mes sourires

Mes pleurs

Ma joie

Elle semble n'avoir d'yeux que pour moi :

Pour elle aussi c'est la première fois :

Elle nous le dit



« De nouveau en présentiel »

Ajoute le théorbe



Le mot nous fera rire

Au retour

Mais là

Entre Barbara Strozzi

Et Frescobaldi —

Je me sens plutôt en présence du Ciel

Moi aussi

De nouveau



Après trois ou quatre rappels

Le public est debout



Nous sommes tous merveilleusement émus



C'est un concert que j'aurais préféré évité

Et que je n'oublierai jamais





Je ne suis pas Xi Kang

Moi pourtant si proche de lui —

Lorsqu'il dit que la musique

N'a ni joie ni tristesse



Il faudrait pour qu'il en fût ainsi

Que nous naissions hors du corps de notre mère

Quand nous ne sommes pendant neuf mois

Que le cœur battant de ses propres sensations

Et ces associations de sons et d’émotions

Nous imprègnent



Le devenir prime sur le surgissement :

Ainsi se transmet

Aussi —

L'or du Temps







Le 18 octobre 2020

Journal d’un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2020

 

 

 

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mercredi 30 septembre 2020

Extatique dans la jubilation nue — Ne regardons que le Beau — Bonheur

 

 

 

 Bonheur

 

Soudain le larghetto

Du concerto en la majeur

Pour hautbois d'amour

BWV 1055

De J. S. Bach me touche au cœur

Puis

Allegro ma non tanto

S'épanouit mon bonheur



Merveilleux jour d'automne

Qui suit un jour d'été —

 

Le 20 septembre 2020

 

 

 

Détournement


Ceux qui ont la chance que la vie les caresse de ses grâces ne peuvent que se détourner de tout ce qui est marqué par l'indigence poétique ou sentimentale, l'insensibilité et la nescience de la beauté.

Ce détournement est un mouvement spontané, qui n'implique pas nécessairement un rejet brutal.

Sur la route de Madison, les amants se détournent de la vulgarité et de l’injouissance poétique et sentimentale du monde tel qu'il va pour l'immense majorité, sans s'y attarder, simplement parce qu'un autre monde s'offre à eux, sans même qu'ils l'aient recherché.



Il est hasardeux de prétendre que la Beauté sauvera le monde, — ou même que le monde sauvera la Beauté.


Ce qui est certain c'est que la Beauté sauve déjà le monde, pour ceux qui ont le bonheur de pouvoir la goûter.

 

Céline ne voyait que la beauté « des femmes des riches » pour justifier la laideur et la souffrance du monde. D'où son goût pour les danseuses.

Il ignorait toutes les autres formes du Beau, et l'émerveillement — jusqu'à l'extase mystique — qu'il procure dans toutes ses manifestations « artistiques, faunistiques, floristiques, paysagères », et aussi sentimentales et charnelles.

 

Je repense à ce poème-collage d'il y a trente cinq ans

Ne regardons que le Beau etc, — à reprendre.

 

Le 23 septembre 2020

 

 

 

Extatique dans la jubilation nue



Il est plus facile de se livrer à des rituels orgiastiques, de s'abonner à ses pulsions destructrices ou auto-destructrices (jusqu’à cette pauvre extase masochiste que le malheureux Bataille voyait sur le visage d’un supplicié chinois) que de revivre, d'être de nouveau, le nourrisson, l'enfant, victime de violences, de sévices, hurlant de terreur, pleurant toutes les larmes de son corps, en proie à une rage refoulée folle, jusqu’à par ces revécus, et, une fois revenu, grâce à la profondeur de ces moments de révélations analytiques libérer la puissance orgastique abandonnée, sentimentale, cataclysmique, exultatrice, extatique dans la jubilation nue de la gangue de terreurs, de souffrances, de rages destructrices et auto-destructrices qui l’enferme habituellement.

Donc, les auteurs font les malins.

Avec leurs sataneries « sexuelles », et le reste.

Le monde et la vie mondaine servent à cela.

Manque de temps, manque de lieux et d'analystes, absence de débouchés (on trouve toujours à intégrer de façon socialement avantageuse un petit groupe de pervers-polymorphes refoulant leurs traumatismes archaïques en les sexualisant dans une transgressivité devenue aujourd'hui la norme (littérairement, artistiquement, affairistement, politiquement etc.), ou dans des sectes, — ayant plus ou moins bien réussi

Personne, ou presque, n'a les moyens d'être l’Homme vrai sans situation dont parlait Lin-tsi, même à deux, mais sans l'appui d'aucun réseau affairiste ou politique, littéraire ou artistique, religieux ou sectaire.

Très peu d’Hommes peuvent, comme lui, se torcher  tous les matins avec les textes fondateurs et mépriser les rituels et les sociétés, — secrets ou non.

Ils pimentent ainsi leur absence, — relevée de conflits.

La présence, elle, est une chance, dont quelques êtres — à travers l’Histoire — passent le secret.

 

Le 24 septembre 2020

 

 


 

 



 Poème-collage

Juin 1985

 

 

 

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samedi 26 septembre 2020

Un-dans-la-Beauté








Plage de la mer d’Arabie
Against the wind






Cher ami,



Lorsque j'étais en Inde, sur les rivages de la mer d’Arabie, je rencontrai pendant la saison 84/85 un jeune médecin expatrié. Nous fûmes présentés par son prédécesseur, et colocataire à Bombay, peu avant que ce dernier ne se suicide, poussé par le chagrin amoureux. Plus tard, ce jeune expatrié m'expliqua en avoir été d'autant plus affecté que sa propre petite amie avait profité elle aussi de leur éloignement pour rompre.


Il effectuait souvent des séjours professionnels à Goa, sillonnant la côte en moto, se faisant poursuivre par les chiens errants et mordre les mollets.


Il venait se « réfugier » sur notre terrasse ouverte à ces plages de la mer d’Arabie, et trouvait que nous formions, Angie et moi, un couple de cinéma.


(Je crois que le charme de la belle Berlinoise, aux yeux bleu-gris et à la voix grave, façon Marlène Dietrich, ne le laissait pas indifférent.)


Das oceanische Gefühl, le sentiment océanique, voilà ce dont nous parlions uniquement, elle et moi, sentiment océanique que nous inspirait non pas tant notre amour charnel, pour le moins compliqué et frustrant, que la beauté mystique des paysages.


Il connaissait la correspondance entre Freud et Romain Rolland ; l'idée l'intéressait.


Il connaissait également cette pratique des Hindous qui consiste, une fois sa vie d'homme faite, carrière remplie, famille fondée, enfants élevés, à tout abandonner, vers soixante ans, pour partir sur les routes, en sâdhu, pour se consacrer à la vie contemplative, et il me disait que je trichais puisque je brûlais en quelque sorte les étapes : et de fait, il avait raison : je n'ai jamais rien recherché d'autre dans l'existence que la vie unitive en renonçant à toute forme de vie sociale, — que je trouvais plutôt punitive. Il avait encore raison sur un point lorsqu'il disait que seuls ceux qui possédaient un minimum de biens pouvaient se permettre ces existences aventureuses, qu'il observait à Goa.


La vie illuminative m’a toujours accompagné, du plus loin que je me souvienne ou du plus loin que je l’ai revécue, — ce qui, dans mon cas, veut dire vraiment très loin.


Pour partir d’un peu plus près, à seize ans elle accompagnait mes premiers émois amoureux dans le cadre idyllique des plages au pied de ces falaises de craie fantastiques qui bordent la mer Baltique, sur l’île de Rügen, et qu’avait peintes, au XIXe siècle, Caspar David Friedrich.
Et, déjà à cette époque, je notais dans des poèmes ces illuminescences.






Plage de Binz
Île de Rügen






Des fleuves de sensations...

(Aurore...)



Je suis revenu mais je n'oublierai pas
Des piliers plus que d'or
Juste devant moi
Un village de conte
Des voiles d'ouate
Qui s'en arrachent
De grands oiseaux sur des pierres
Lisses et miroirs à la fois
Tous ensemble qui s'envolent
Et se détachent sur un incendie de ciel,
Une forêt, noire,
D'un autre âge qui veille


4 h et demie je ne suis plus là


La Lorelei juste devant moi
Ne saura pas
Jamais
Et les reflets hallucinogènes du monde dans son dos
Dans ses mille cheveux
Et le poids de son corps sur moi


Des fleuves de sensations
Nouvelles
De la mer
Se déversent
En moi.


Juste retour.





(Binz. Plage de la “Freikörperkultur”;
à l’aurore... )








Quelques années plus tard, j’entreprenais le grand voyage de l’analyse primalo-reichienne.


Un jour, s'ouvre une séance pour moi inoubliable : d’abord anxieux ou colérique, je sais, parce que j’en ai déjà l’expérience, que quelque chose veut remonter. Je rejoins la pièce où se déroulaient les analyses et je commence à pester contre telle ou telle situation de mon enfance, tel ou tel personnage liés à cette remontée de souvenirs qu’avait réveillés telle situation vécue la veille ou le matin même. Rapidement, je régresse et je redeviens ce petit enfant plein de colère et de rage, mais cette fois je peux laisser libre cours à ma furie. Je suis donc un enfant qui hurle sa rage, insulte et frappe comme un sourd le matelas posé au sol sur lequel je suis allongé — matelas qui dans ce genre d’analyse remplace le divan —, avec la raquette que nous avions pour ce genre de revécus émotionnels autonomes violents.


Puis, la rage passe et je descends encore plus loin dans mon passé, je suis un nourrisson terrorisé : je ne peux plus articuler mais seulement la vocaliser, comme à l’époque ; je ne peux plus insulter, comme l’instant d’avant : je braille de terreur.


Cette séquence se finit quand soudain tout s’apaise et s’illumine en un instant : je découvre le monde, la merveille du monde tel que je l’avais découvert, tel que je le découvrais dans ces premiers mois de ma vie. Il se trouve qu’il y avait des jonquilles dans cette pièce, qui me faisaient comme un éblouissement de bonheur, qui me rappelaient ceux que me procuraient les premières fleurs vues dans ma vie. Partout où mon regard se posait, l’extase du monde me saisissait. Tout m’était neuf et merveilleux, comme dans ces premiers moments où le monde est pour nous une suite de découvertes incessantes et éblouissantes.


Ce n’est pas rien de vivre.


C’est un miracle, le monde.


Retrouver ainsi, vivre ainsi de nouveau cette fraîcheur et cet éblouissement premiers s’accompagnait de cette sensation que l’on prête aux nourrissons, dont on dit qu’ils sourient « aux anges ». C’était prodigieux. Après un long moment, mon regard se posa sur la jeune femme qui me guidait dans cette analyse. Dans cette état « premier », elle représentait peut-être ma mère, ou ma grand-mère, ou une autre femme de mon entourage d’alors. Je voulais lui dire que je l’aimais mais je ne savais pas encore articuler et je faisais, pour tenter d’exprimer ces sentiments, des sons incompréhensibles, comme le font les enfançons (ainsi qu’elle me le rapporta par la suite). Et puis, mon esprit s’attrista un peu car je percevais, immédiatement, le sentiment de cette jeune femme. Et pour l’être que j’étais alors, son visage était imprégné de tristesse, que je percevais intensément, — quand une heure avant seules ma mauvaise humeur, et ma colère ensuite, existaient pour moi.


J’ai compris beaucoup de choses en revenant de cette régression intense (et de celles qui l’avaient précédée comme de celles qui la suivraient), et, dans la profondeur qui suit ces moments de révélations analytiques, j'ai  senti que les enfançons ont une perception immédiate de ceux qui les entourent, qu’ils déchiffrent comme à livre ouvert mais d’une façon différente de l’adulte, plus ou moins de marbre, que nous sommes devenus, et j’ai compris aussi que j’avais voulu parler, pour dire mon amour, pour dire combien j’aimais telle ou telle personne, et à quel point le monde m’enchantait, m’émerveillait.


Finalement, sur ce point, je n’ai pas changé, ce qui, compte tenu de ce qu’est la vie, le plus souvent, est plutôt étonnant.


Près de vingt ans plus tard, j’ai écrit un poème qui résumait ces années d’analyse intense :





Homme-enfant-sage...



Homme solaire
Évidemment.
De bleu de blanc
De rose et d'or
Homme au cœur
D'or
Homme d'amour


C'est aussi un enfant
Aux mains de feu
Et de paix
Aux magies
Bien comprises
Aux lèvres
Délicates de baiser
C'est aussi
Un enfant-caresse
Fort
Au cœur d'enthousiasme
Encore ! Encore !


De grands yeux émerveillés
Dans des silences


C'est aussi un enfant
De grand silence
Émerveillé


Ce n'est pas un enfant
C'est une force
Force solaire évidemment
Très calme
De bleu de rose de blanc
Et d'or
De vert très très frais
Et de jaune


Il y a des champs
De jonquilles et de boutons d'or
Des prairies infinies
Rire infini
Tape dans les mains
Saute balance
Danse danse
C'est aussi un enfant
Qui danse
Qui tourbillonne


L'amour est un fleuve
Très pur
L'amour est l'âme
De mon âme


Après la paix
La guerre
Les drames
La haine et les carnages
Nous en avions tant à réaliser !
Les beaux massacres que nous avons faits
Mordre frapper déchirer
Marteler piétiner !


Et à coups de bassin
Qu'est-ce qu'on pile bien !


Nous avons tordu
Étouffé
Étranglé
Réduit au plus rien
Assis sur leurs ruines
Ayant hurlé des rages
Et des peurs et des peurs
Et des rages
Que de revanches prises !
Pleurer des heures
Des jours et des années
Nous avons bien haï
Bien détruit
Bien massacré
Toutes les horreurs du monde
Les pires
C'était nous garanti
Nous avons bien haï
Bien détruit
Bien massacré


Et puis le monde
Bascule
S'ouvrent des cœurs
Immenses
Un grand esprit étonné
Retrouvant sa beauté
Un grand esprit
Étonné et retrouvant
Sa bonté...
Nous sommes resté
Sans voix
Sans parole
Immense
Ou sur des rires fous
Des enthousiasmes que
Je ne saurais vraiment pas
Rendre
Je m'y essaie
Je m'y essaie
Sans parole
Immense
Sur des enthousiasmes
Qui sont le bonheur même
Sans mélange ni crainte


Il y a forcément
Ce moment où la vie est le bonheur
Est l'espoir toujours
Réalisé
Où la capacité
D'aimer est immense
La sensibilité une aile de couleur
De perroquet


Il y a forcément ces moments où la vie
Est immense
Où le bassin danse
Où le vit
Est immense
Le regard ouvert émerveillé


Il y a forcément
La puissance immense
Et l'honneur
Le sens aigu des préséances


L'innocence
Émerveillée
L'enthousiasme
Sans limite
La bonté
Aux mains
Au corps tout entier
De bonté
La sagesse infinie


Enfant j'étais un sage
Percevant sous les mouvements bavards
L'âme
Les cœurs
Les souffrances
Les gaietés
Les peurs


J'ouvre des yeux
Rieurs
J'ouvre des mains
De feu
L'amour vous rendra bons”


Nous avons retiré de nos yeux
Le voile
Le gris de la vie
La vie nous le redonne
Quelque peu
Mais l'âme du monde
Toujours à la fin s'éclaircit


Nous avons
Retrouvé la mine
D'or
Je l'ai dit


Nous ouvrons de grands
Yeux d'étonne
Nous caressons des âmes
De la seule douceur de nos âmes
Nous ne faisons rien d'autre
Nous appelons cela
La poésie


C'est forcément quelque part
Derrière vos cris
Vos pleurs
Vos rages
Et cet abattement
Discret qui vous fait
Gris des yeux
Des corps
De l'âme


C'est un calme
Immense
Qui exige le respect
Des couleurs de merveille


Enfants vous étiez des sages
Connaissant la paix
L'enthousiasme
La force le désir
Le partage


Enfants vous étiez
Sans âge
La sagesse c'est sûr
Plaisanté-je ? —
N'attend pas
Le nombre des années


Homme solaire
Évidemment
De bleu de blanc
De rose et d'or
Homme à l'amour
De long vol plané
Homme sans limites
De caresse d'extase
Homme…
Enfant…
Sage…


Qui n'a pas bien haï
Ne saurait bien aimer
Qui n'a pas bien massacré
Ne saurait caresser


Qui n'a pas pleuré
Tout le gris de la vie
Ne saurait voir l'or
Du Temps
Brillant
Qui n'a pas bien pilé
Ne saurait caresser
Du ventre ou du vit
Et les ventres et la vie


Qui n'est pas resté
Glacé en terreur
Sans nom
Ne saurait danser
En extase
Des orgasmes
Calmes puissants profonds —
De bonheur
Ne saurait rester
Illuminé
Tranquille
Immobile
Paisible
De bonheur
Caressant de son âme
La douceur de votre âme


Homme solaire
Évidemment
De bleu de rose et de blanc
Et d'or...
Homme-enfant-sage...





Le 23 juillet 1993.






Homme-enfant-sage
Acrylique sur papier
23 juillet 1993






Je connaissais bien Lin-tsi dont la première traduction mondiale des Entretiens, par Demiéville, était parue deux ou trois ans plus tôt ; traduction que j’avais achetée dès sa sortie et dont la lecture me passionnait. Pour moi, il était clair que nous évoquions la même chose : ce regard premier, et cet état d’avant la conceptualisation, ce « ravissement d'étonnement que l'Homme éprouve devant le miracle de l'Être considéré comme un tout » (pour le dire comme Hannah Arendt que je ne connaissais pas encore vraiment, et que j’ai citée, entre autres, ici (clic)) par lesquels il s’agit d‘accepter de se laisser de nouveau, durablement, éblouir. Notre personnalité, notre intelligence sociales, bourrelées de souffrances, de colères et d’âpres — et souvent légitimes — préoccupations pratiques étant justement ce qui nous empêche d'être de nouveau éblouis, de nouveau « éveillés » à la Merveille.


La « légitimité » est cependant une notion floue, et on a vu Apollinaire, à la guerre, du temps qu’il était artiflot, se laisser encore éblouir par les triples croches des « mitrailleuses boches ». 


Notre personnalité et notre intelligence, pratiques ou philosophiques, sont donc ce qui empêche cet état unitif : et toutes les explications que nous voulons lui trouver, après coup, comme les miennes en ce moment, en renforçant notre réflexion cognitive, sont également ce qui nous éloigne de son expérience et nous en distrait : d'où les méthodes abruptes (analytiques, ou celles du Tch’an) qui, en créant une rupture de la cuirasse intellectuelle (comme le fait quelques fois l’absurde des koans), permettent parfois son surgissement ; mais la douceur, l’amour, la mirobolante extase harmonique de l'amour contemplatif — galant, la Beauté, le silence, la halte du promeneur — solitaire ou non — offrent à cet état unitif tout autant d'occasions de se manifester… Et par des voies bien plus agréables.


La méditation peut-elle y mener ? Elle fait sans aucun doute beaucoup de bien, à la santé, au moral etc., et on peut certainement la pratiquer pour cela mais il est bon de se souvenir de cette anecdote concernant Mazu, dont Houang-po est un descendant spirituel.



Le maître Nanque Huirang demanda un jour a Mazu :



 — Dans quel but êtes-vous assis en méditation ? 
 — Pour devenir Bouddha, répond Mazu. Huirang prit alors un morceau de brique et se mit à le polir devant l’ermitage de Mazu.
 Celui-ci demanda :
Que voulez-vous faire en polissant ce morceau de brique ?
Je la polis pour en faire un miroir.
Mazu : Comment peut-on obtenir un miroir en polissant une brique ?
Huirang : Si l’on ne peut obtenir un miroir en polissant une brique, comment peut-on devenir Bouddha en restant assis en méditation ?
Mazu : Alors que dois-je faire ?
Huirang : Il en est comme d’un buffle attelé à une charrette. Si la charrette n’avance pas,
doit-on fouetter le buffle ou la charrette ? »



Mazu resta sans réponse, et à cet instant il atteignit l’Éveil.

La méditation mène à tout, on le voit, mais à condition d’en sortir.


Cependant, avec les autres pratiques extérieures, elle a permis à des moines de justifier leur genre de vie, leur mendicité, leur oisiveté même, aux yeux des autres membres des groupes sociaux qui les acceptaient ; comme elle a permis à ces groupes sociaux de canaliser, dans ces temples et ces pratiques, l’énergie de la jeunesse, ailleurs que dans le travail ou dans la guerre, tout en offrant des consolations spirituelles au reste de leurs membres, et des postes et des carrières à des enfants issus de milieux modestes, ou non. Comme la philosophie, les religions, l'analyse etc. 


Seulement, retrouver l'Homme vrai sans situation, ce n'est pas seulement "sortir de la vie de famille", c'est surtout faire une expérience bouleversante de soi-même et du monde.


L'éblouissement n'est pas une carrière.


C’est un aspect — le jeu entre l'acceptation sociale et le bouleversement radical de l'être par le plongeon dans le sentiment océanique — que l’on retrouve avec la transmission des objets marquant la reconnaissance par un maître d’un successeur : s’ils sont refusés dans un premier temps par ce dernier, pour qui tout cela est vulgaire et sans intérêt, le vieux maître — qui connaît le monde, le pouvoir des symboles, les réflexes pavloviens du commun — insiste toujours en disant : « Prends les quand même ».


Donc à la question : « Est-il tout, cet éveil ? », la réponse est : « Non », évidemment, — quoique le boucher de Tchouang-tseu nous ait appris que son « complément » — le régime du « céleste », ainsi qu’il le nomme — est d’une grande efficacité même, et surtout, dans les affaires courantes. 


Disons qu’entre la nuit dans laquelle est plongé le fond mystique des Hommes, aujourd’hui — au profit de leur petite conscience sociale, spectaculaire et techniciste —, et une existence totalement dédiée à la vita contemplativa, il y a sûrement un autre équilibre et une autre forme d’organisation de la vie humaine que l’on peut imaginer.


La « vie contemplative » semble impliquer un regardeur.


La « vie illuminative » paraît plus proche de la réalité, bien qu’en français elle sonne comme quelque chose d’un peu péjoratif.


La « vie unitive », qui désigne d’ailleurs un stade plus abouti, plus complet de l’abandon à la « poésie du monde », convient mieux, il me semble.


Car, enfin, c'est très simple : d'un coup, Un-dans-la-Beauté.


Il est trois heures du matin : vous regardez dans le phare de la torche le palmier, ses fruits jaunes énormes… Et hop ! Vous êtes dedans…


Là, vous ne pensez plus…


Et il ne faut surtout pas y penser…


Vous y êtes… 


Ce n'est vraiment pas grand chose le bouddhisme de Houang-po… 


Le secret c'est de savoir que tout est là, et de ne pas avoir peur de cet état, — que le Père Wieger, jésuite et traducteur de Tchouang-tseu, qualifiait avec mépris de coma d’abrutis (je résume… ).


Lorsque il m'arrive, très rarement, d'en parler avec des gens, ils me disent souvent avoir connu de tels états, dans les montagnes, en hiver en faisant du ski, dans une crique où ils nageaient etc.
Mais ils l'ont chassé comme on chasse une mouche importune. Le plus souvent, simplement en s’en faisant la réflexion. 


Apprendre à être dans la Lumière, et à rester dans l’Irréflexion.  


« Atteins à la suprême vacuité et maintiens-toi en quiétude », disait Lao-tseu. C’est pourtant très clair.


En Europe, le quiétisme, où se mêlent à des résurgences gnostiques et panthéistes du Moyen-Âge, des éléments du Zen irrévérencieux à la mode de Ikkyu (mort en 1481), du Taoïsme, du Tantrisme et d’autres sources asiatiques, toutes ramenées en Occident par les Jésuites qui y étaient partis évangéliser dès 1533 (un spécialiste de ces questions écrit : « le Diario du chroniqueur romain Giacinto Gigli, publié en 1958 par Ricciotti, relate, à Rome, en 1615, la visite d’un groupe de Japonais qui y séjourna trois mois et qui venait précisément des Indes. Une satire manuscrite due sans doute à la plume de B. Dotti ironise sur les « missionari dei Giappone » qui importent en Italie la pernicieuse doctrine de l’« orazione di quiete ». Bien entendu, « missionari » est à prendre dans son acception polémique : il ne s’agit pas de prêtres nippons, mais d’ecclésiastiques italiens, des Jésuites en l’occurrence, qui, dès 1553, étaient allés en Extrême-Orient avec des projets d’évangélisation »), en Europe, donc, le quiétisme n’a jamais pu se développer profondément.


En France, c’est de la victoire de Bossuet sur Fénelon et de l’emprisonnement à la Bastille de Jeanne-Marie Bouvier de La Motte, connue comme Madame Guyon, que date plus précisément le crépuscule des mystiques. 


Et l’aube, pour la masse de perdition, n’est pas pour demain, semble-t-il, malgré les lueurs d’aurore boréale de notre Avant-garde sensualiste (dont l’intitulé est une private joke, due à Lin-tsi, que je citais à peine détourné, dans Avant-garde sensualiste 1 ; daté ainsi : Juillet / décembre 2003. (clic)


« Chers lecteurs, vous prenez pour argent comptant les paroles de toutes sortes de maîtres, et vous vous dites que là est la véritable pensée, que ce sont là des penseurs admirables : « Ce n'est pas à moi, avec mon esprit de profane, d'oser sonder ni mesurer ces grands penseurs! »
Gnomes aveugles ! Voilà les vues auxquelles vous vous livrez pendant toute une vie, allant contre le témoignage de votre paire d'yeux. Et vous êtes là à trembler comme des ânons sur la glace, les dents serrées par le froid. « Ce n'est pas moi qui oserais dire du mal de tous ces grands penseurs ! J'aurais trop peur de commettre une faute contre la bienséance. »


Chers lecteurs, il faut être un grand ami de la vie pour oser dire du mal de ceux qui nous ont précédés, pour oser critiquer le monde, incriminer leur enseignement, et injurier les petits-enfants qui viennent à vous, pour aller chercher l'Homme, soit en le prenant à rebours, soit en s'adaptant à lui. C'est ainsi que depuis déjà longtemps nous en avons cherchés qui aient des dispositions, mais que nous n’avons pu en trouver. Il semble que l'on ait à faire qu'à des apprentis théoriciens, à des jouisseurs novices, pareils à de jeunes mariées, et qui n'ont qu'une crainte, celle de perdre leurs maîtres, leurs idoles, leurs respects, et aussi leurs prébendes, leurs connexions, leurs réseaux, et de se voir privés du coup du grain qu'on leur donne à manger, de leur sécurité et de leurs aises.


Jamais, depuis bien longtemps, l'on a cru aux pionniers d'avant-garde, et il a fallu qu'ils fussent délogés par d'autres pour que leur valeur fût reconnue.


Celui qui est approuvé par tout le monde, à quoi est-il bon ?


C'est ainsi qu'un rugissement du lion fait éclater la cervelle du chacal. »




Enfin, pour finir : 


Un adepte, amateur de citations, rencontre Lin-tsi, en train de se prélasser dans un pré.


« [… ]Qu'est-ce que l'Homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. », lui dit-il.


Lin-tsi place ses deux mains l’une contre l’autre. « Et là, il est où, le néant ? » 


L’autre reste sec. 


Bim ! Lin-tsi lui colle une avoinée.


Quelques jours plus tard, l'adepte revient avec une nouvelle citation, pensant plaire au moine :


« L’Homme est visiblement fait pour penser. C’est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut. Or l’ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin. Or à quoi pense le monde ? Jamais à cela, mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague etc. et à se battre, à se faire roi, sans penser à ce qu’être roi et qu’être Homme. »


Lin-tsi trace un trait avec son bâton, sur la terre. « Et à ça, il y pense, l’Homme ? »


L’autre reste interloqué. 


Nouvelle avoinée. 


Quelques jours plus tard, il revient à la charge : 


« Rien n’est si insupportable à l’Homme que d’être en plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application.
Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, son impuissance, son vide.
Incontinent il sortira du fond de son âme, l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. »


Lin-tsi descend de sa banquette cordée, l’empoigne, lui donne un soufflet, puis le lâche.


L'adepte reste debout, figé. Les moines qui se trouvent à ses côtés lui disent : « Pourquoi ne saluez-vous pas ? » 

À peine l'adepte a-t-il salué, qu’il atteint le grand éveil…


Que cet éclat vous foudroie souvent et vous garde.


Portez-vous bien,




R.C. Vaudey 
 
 
 
Le 6 mai 2019












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