samedi 26 septembre 2020

Un-dans-la-Beauté








Plage de la mer d’Arabie
Against the wind






Cher ami,



Lorsque j'étais en Inde, sur les rivages de la mer d’Arabie, je rencontrai pendant la saison 84/85 un jeune expatrié. Nous fûmes présentés par son colocataire à Bombay, peu avant que ce dernier ne se suicide, poussé par le chagrin amoureux. Plus tard, ce jeune expatrié m'expliqua en avoir été d'autant plus affecté que sa propre petite amie avait profité elle aussi de leur éloignement pour rompre.


Il effectuait souvent des séjours à Goa, sillonnant la côte en moto, se faisant poursuivre par les chiens errants et mordre les mollets.


Il venait se « réfugier » sur notre terrasse ouverte à ces plages de la mer d’Arabie, et trouvait que nous formions, Angie et moi, un couple de cinéma.


(Je crois que le charme de la belle Berlinoise, aux yeux bleu-gris et à la voix grave, façon Marlène Dietrich, ne le laissait pas indifférent.)


Das oceanische Gefühl, le sentiment océanique, voilà ce dont nous parlions uniquement, elle et moi, sentiment océanique que nous inspirait non pas tant notre amour charnel, pour le moins compliqué et frustrant, que la beauté mystique des paysages.


Il connaissait la correspondance entre Freud et Romain Rolland ; l'idée l'intéressait.


Il connaissait également cette pratique des Hindous qui consiste, une fois sa vie d'homme faite, carrière remplie, famille fondée, enfants élevés, à tout abandonner, vers soixante ans, pour partir sur les routes, en sâdhu, pour se consacrer à la vie contemplative, et il me disait que je trichais puisque je brûlais en quelque sorte les étapes : et de fait, il avait raison : je n'ai jamais rien recherché d'autre dans l'existence que la vie unitive en renonçant à toute forme de vie sociale, — que je trouvais plutôt punitive. Il avait encore raison sur un point lorsqu'il disait que seuls ceux qui possédaient un minimum de biens pouvaient se permettre ces existences aventureuses, qu'il observait à Goa.


La vie illuminative m’a toujours accompagné, du plus loin que je me souvienne ou du plus loin que je l’ai revécue, — ce qui, dans mon cas, veut dire vraiment très loin.


Pour partir d’un peu plus près, à seize ans elle accompagnait mes premiers émois amoureux dans le cadre idyllique des plages au pied de ces falaises de craie fantastiques qui bordent la mer Baltique, sur l’île de Rügen, et qu’avait peintes, au XIXe siècle, Caspar David Friedrich.
Et, déjà à cette époque, je notais dans des poèmes ces illuminescences.






Plage de Binz
Île de Rügen






Des fleuves de sensations...

(Aurore...)



Je suis revenu mais je n'oublierai pas
Des piliers plus que d'or
Juste devant moi
Un village de conte
Des voiles d'ouate
Qui s'en arrachent
De grands oiseaux sur des pierres
Lisses et miroirs à la fois
Tous ensemble qui s'envolent
Et se détachent sur un incendie de ciel,
Une forêt, noire,
D'un autre âge qui veille


4 h et demie je ne suis plus là


La Lorelei juste devant moi
Ne saura pas
Jamais
Et les reflets hallucinogènes du monde dans son dos
Dans ses mille cheveux
Et le poids de son corps sur moi


Des fleuves de sensations
Nouvelles
De la mer
Se déversent
En moi.


Juste retour.





(Binz. Plage de la “Freikörperkultur”;
à l’aurore... )








Quelques années plus tard, j’entreprenais le grand voyage de l’analyse primalo-reichienne.


Un jour, s'ouvre une séance pour moi inoubliable : d’abord anxieux ou colérique, je sais, parce que j’en ai déjà l’expérience, que quelque chose veut remonter. Je rejoins la pièce où se déroulaient les analyses et je commence à pester contre telle ou telle situation de mon enfance, tel ou tel personnage liés à cette remontée de souvenirs qu’avait réveillés telle situation vécue la veille ou le matin même. Rapidement, je régresse et je redeviens ce petit enfant plein de colère et de rage, mais cette fois je peux laisser libre cours à ma furie. Je suis donc un enfant qui hurle sa rage, insulte et frappe comme un sourd le matelas posé au sol sur lequel je suis allongé — matelas qui dans ce genre d’analyse remplace le divan —, avec la raquette que nous avions pour ce genre de revécus émotionnels autonomes violents.


Puis, la rage passe et je descends encore plus loin dans mon passé, je suis un nourrisson terrorisé : je ne peux plus articuler mais seulement la vocaliser, comme à l’époque ; je ne peux plus insulter, comme l’instant d’avant : je braille de terreur.


Cette séquence se finit quand soudain tout s’apaise et s’illumine en un instant : je découvre le monde, la merveille du monde tel que je l’avais découvert, tel que je le découvrais dans ces premiers mois de ma vie. Il se trouve qu’il y avait des jonquilles dans cette pièce, qui me faisaient comme un éblouissement de bonheur, qui me rappelaient ceux que me procuraient les premières fleurs vues dans ma vie. Partout où mon regard se posait, l’extase du monde me saisissait. Tout m’était neuf et merveilleux, comme dans ces premiers moments où le monde est pour nous une suite de découvertes incessantes et éblouissantes.


Ce n’est pas rien de vivre.


C’est un miracle, le monde.


Retrouver ainsi, vivre ainsi de nouveau cette fraîcheur et cet éblouissement premiers s’accompagnait de cette sensation que l’on prête aux nourrissons, dont on dit qu’ils sourient « aux anges ». C’était prodigieux. Après un long moment, mon regard se posa sur la jeune femme qui me guidait dans cette analyse. Dans cette état « premier », elle représentait peut-être ma mère, ou ma grand-mère, ou une autre femme de mon entourage d’alors. Je voulais lui dire que je l’aimais mais je ne savais pas encore articuler et je faisais, pour tenter d’exprimer ces sentiments, des sons incompréhensibles, comme le font les enfançons (ainsi qu’elle me le rapporta par la suite). Et puis, mon esprit s’attrista un peu car je percevais, immédiatement, le sentiment de cette jeune femme. Et pour l’être que j’étais alors, son visage était imprégné de tristesse, que je percevais intensément, — quand une heure avant seules ma mauvaise humeur, et ma colère ensuite, existaient pour moi.


J’ai compris beaucoup de choses en revenant de cette régression intense (et de celles qui l’avaient précédée comme de celles qui la suivraient), et, dans la profondeur qui suit ces moments de révélations analytiques, j'ai  senti que les enfançons ont une perception immédiate de ceux qui les entourent, qu’ils déchiffrent comme à livre ouvert mais d’une façon différente de l’adulte, plus ou moins de marbre, que nous sommes devenus, et j’ai compris aussi que j’avais voulu parler, pour dire mon amour, pour dire combien j’aimais telle ou telle personne, et à quel point le monde m’enchantait, m’émerveillait.


Finalement, sur ce point, je n’ai pas changé, ce qui, compte tenu de ce qu’est la vie, le plus souvent, est plutôt étonnant.


Près de vingt ans plus tard, j’ai écrit un poème qui résumait ces années d’analyse intense :





Homme-enfant-sage...



Homme solaire
Évidemment.
De bleu de blanc
De rose et d'or
Homme au cœur
D'or
Homme d'amour


C'est aussi un enfant
Aux mains de feu
Et de paix
Aux magies
Bien comprises
Aux lèvres
Délicates de baiser
C'est aussi
Un enfant-caresse
Fort
Au cœur d'enthousiasme
Encore ! Encore !


De grands yeux émerveillés
Dans des silences


C'est aussi un enfant
De grand silence
Émerveillé


Ce n'est pas un enfant
C'est une force
Force solaire évidemment
Très calme
De bleu de rose de blanc
Et d'or
De vert très très frais
Et de jaune


Il y a des champs
De jonquilles et de boutons d'or
Des prairies infinies
Rire infini
Tape dans les mains
Saute balance
Danse danse
C'est aussi un enfant
Qui danse
Qui tourbillonne


L'amour est un fleuve
Très pur
L'amour est l'âme
De mon âme


Après la paix
La guerre
Les drames
La haine et les carnages
Nous en avions tant à réaliser !
Les beaux massacres que nous avons faits
Mordre frapper déchirer
Marteler piétiner !


Et à coups de bassin
Qu'est-ce qu'on pile bien !


Nous avons tordu
Étouffé
Étranglé
Réduit au plus rien
Assis sur leurs ruines
Ayant hurlé des rages
Et des peurs et des peurs
Et des rages
Que de revanches prises !
Pleurer des heures
Des jours et des années
Nous avons bien haï
Bien détruit
Bien massacré
Toutes les horreurs du monde
Les pires
C'était nous garanti
Nous avons bien haï
Bien détruit
Bien massacré


Et puis le monde
Bascule
S'ouvrent des cœurs
Immenses
Un grand esprit étonné
Retrouvant sa beauté
Un grand esprit
Étonné et retrouvant
Sa bonté...
Nous sommes resté
Sans voix
Sans parole
Immense
Ou sur des rires fous
Des enthousiasmes que
Je ne saurais vraiment pas
Rendre
Je m'y essaie
Je m'y essaie
Sans parole
Immense
Sur des enthousiasmes
Qui sont le bonheur même
Sans mélange ni crainte


Il y a forcément
Ce moment où la vie est le bonheur
Est l'espoir toujours
Réalisé
Où la capacité
D'aimer est immense
La sensibilité une aile de couleur
De perroquet


Il y a forcément ces moments où la vie
Est immense
Où le bassin danse
Où le vit
Est immense
Le regard ouvert émerveillé


Il y a forcément
La puissance immense
Et l'honneur
Le sens aigu des préséances


L'innocence
Émerveillée
L'enthousiasme
Sans limite
La bonté
Aux mains
Au corps tout entier
De bonté
La sagesse infinie


Enfant j'étais un sage
Percevant sous les mouvements bavards
L'âme
Les cœurs
Les souffrances
Les gaietés
Les peurs


J'ouvre des yeux
Rieurs
J'ouvre des mains
De feu
L'amour vous rendra bons”


Nous avons retiré de nos yeux
Le voile
Le gris de la vie
La vie nous le redonne
Quelque peu
Mais l'âme du monde
Toujours à la fin s'éclaircit


Nous avons
Retrouvé la mine
D'or
Je l'ai dit


Nous ouvrons de grands
Yeux d'étonne
Nous caressons des âmes
De la seule douceur de nos âmes
Nous ne faisons rien d'autre
Nous appelons cela
La poésie


C'est forcément quelque part
Derrière vos cris
Vos pleurs
Vos rages
Et cet abattement
Discret qui vous fait
Gris des yeux
Des corps
De l'âme


C'est un calme
Immense
Qui exige le respect
Des couleurs de merveille


Enfants vous étiez des sages
Connaissant la paix
L'enthousiasme
La force le désir
Le partage


Enfants vous étiez
Sans âge
La sagesse c'est sûr
Plaisanté-je ? —
N'attend pas
Le nombre des années


Homme solaire
Évidemment
De bleu de blanc
De rose et d'or
Homme à l'amour
De long vol plané
Homme sans limites
De caresse d'extase
Homme…
Enfant…
Sage…


Qui n'a pas bien haï
Ne saurait bien aimer
Qui n'a pas bien massacré
Ne saurait caresser


Qui n'a pas pleuré
Tout le gris de la vie
Ne saurait voir l'or
Du Temps
Brillant
Qui n'a pas bien pilé
Ne saurait caresser
Du ventre ou du vit
Et les ventres et la vie


Qui n'est pas resté
Glacé en terreur
Sans nom
Ne saurait danser
En extase
Des orgasmes
Calmes puissants profonds —
De bonheur
Ne saurait rester
Illuminé
Tranquille
Immobile
Paisible
De bonheur
Caressant de son âme
La douceur de votre âme


Homme solaire
Évidemment
De bleu de rose et de blanc
Et d'or...
Homme-enfant-sage...





Le 23 juillet 1993.






Homme-enfant-sage
Acrylique sur papier
23 juillet 1993






Je connaissais bien Lin-tsi dont la première traduction mondiale des Entretiens, par Demiéville, était parue deux ou trois ans plus tôt ; traduction que j’avais achetée dès sa sortie et dont la lecture me passionnait. Pour moi, il était clair que nous évoquions la même chose : ce regard premier, et cet état d’avant la conceptualisation, ce « ravissement d'étonnement que l'Homme éprouve devant le miracle de l'Être considéré comme un tout » (pour le dire comme Hannah Arendt que je ne connaissais pas encore vraiment, et que j’ai citée, entre autres, ici (clic)) par lesquels il s’agit d‘accepter de se laisser de nouveau, durablement, éblouir. Notre personnalité, notre intelligence sociales, bourrelées de souffrances, de colères et d’âpres — et souvent légitimes — préoccupations pratiques étant justement ce qui nous empêche d'être de nouveau éblouis, de nouveau « éveillés » à la Merveille.


La « légitimité » est cependant une notion floue, et on a vu Apollinaire, à la guerre, du temps qu’il était artiflot, se laisser encore éblouir par les triples croches des « mitrailleuses boches ». 


Notre personnalité et notre intelligence, pratiques ou philosophiques, sont donc ce qui empêche cet état unitif : et toutes les explications que nous voulons lui trouver, après coup, comme les miennes en ce moment, en renforçant notre réflexion cognitive, sont également ce qui nous éloigne de son expérience et nous en distrait : d'où les méthodes abruptes (analytiques, ou celles du Tch’an) qui, en créant une rupture de la cuirasse intellectuelle (comme le fait quelques fois l’absurde des koans), permettent parfois son surgissement ; mais la douceur, l’amour, la mirobolante extase harmonique de l'amour contemplatif — galant, la Beauté, le silence, la halte du promeneur — solitaire ou non — offrent à cet état unitif tout autant d'occasions de se manifester… Et par des voies bien plus agréables.


La méditation peut-elle y mener ? Elle fait sans aucun doute beaucoup de bien, à la santé, au moral etc., et on peut certainement la pratiquer pour cela mais il est bon de se souvenir de cette anecdote concernant Mazu, dont Houang-po est un descendant spirituel.



Le maître Nanque Huirang demanda un jour a Mazu :



 — Dans quel but êtes-vous assis en méditation ? 
 — Pour devenir Bouddha, répond Mazu. Huirang prit alors un morceau de brique et se mit à le polir devant l’ermitage de Mazu.
 Celui-ci demanda :
Que voulez-vous faire en polissant ce morceau de brique ?
Je la polis pour en faire un miroir.
Mazu : Comment peut-on obtenir un miroir en polissant une brique ?
Huirang : Si l’on ne peut obtenir un miroir en polissant une brique, comment peut-on devenir Bouddha en restant assis en méditation ?
Mazu : Alors que dois-je faire ?
Huirang : Il en est comme d’un buffle attelé à une charrette. Si la charrette n’avance pas,
doit-on fouetter le buffle ou la charrette ? »



Mazu resta sans réponse, et à cet instant il atteignit l’Éveil.

La méditation mène à tout, on le voit, mais à condition d’en sortir.


Cependant, avec les autres pratiques extérieures, elle a permis à des moines de justifier leur genre de vie, leur mendicité, leur oisiveté même, aux yeux des autres membres des groupes sociaux qui les acceptaient ; comme elle a permis à ces groupes sociaux de canaliser, dans ces temples et ces pratiques, l’énergie de la jeunesse, ailleurs que dans le travail ou dans la guerre, tout en offrant des consolations spirituelles au reste de leurs membres, et des postes et des carrières à des enfants issus de milieux modestes, ou non. Comme la philosophie, les religions, l'analyse etc. 


Seulement, retrouver l'Homme vrai sans situation, ce n'est pas seulement "sortir de la vie de famille", c'est surtout faire une expérience bouleversante de soi-même et du monde.


L'éblouissement n'est pas une carrière.


C’est un aspect — le jeu entre l'acceptation sociale et le bouleversement radical de l'être par le plongeon dans le sentiment océanique — que l’on retrouve avec la transmission des objets marquant la reconnaissance par un maître d’un successeur : s’ils sont refusés dans un premier temps par ce dernier, pour qui tout cela est vulgaire et sans intérêt, le vieux maître — qui connaît le monde, le pouvoir des symboles, les réflexes pavloviens du commun — insiste toujours en disant : « Prends les quand même ».


Donc à la question : « Est-il tout, cet éveil ? », la réponse est : « Non », évidemment, — quoique le boucher de Tchouang-tseu nous ait appris que son « complément » — le régime du « céleste », ainsi qu’il le nomme — est d’une grande efficacité même, et surtout, dans les affaires courantes. 


Disons qu’entre la nuit dans laquelle est plongé le fond mystique des Hommes, aujourd’hui — au profit de leur petite conscience sociale, spectaculaire et techniciste —, et une existence totalement dédiée à la vita contemplativa, il y a sûrement un autre équilibre et une autre forme d’organisation de la vie humaine que l’on peut imaginer.


La « vie contemplative » semble impliquer un regardeur.


La « vie illuminative » paraît plus proche de la réalité, bien qu’en français elle sonne comme quelque chose d’un peu péjoratif.


La « vie unitive », qui désigne d’ailleurs un stade plus abouti, plus complet de l’abandon à la « poésie du monde », convient mieux, il me semble.


Car, enfin, c'est très simple : d'un coup, Un-dans-la-Beauté.


Il est trois heures du matin : vous regardez dans le phare de la torche le palmier, ses fruits jaunes énormes… Et hop ! Vous êtes dedans…


Là, vous ne pensez plus…


Et il ne faut surtout pas y penser…


Vous y êtes… 


Ce n'est vraiment pas grand chose le bouddhisme de Houang-po… 


Le secret c'est de savoir que tout est là, et de ne pas avoir peur de cet état, — que le Père Wieger, jésuite et traducteur de Tchouang-tseu, qualifiait avec mépris de coma d’abrutis (je résume… ).


Lorsque il m'arrive, très rarement, d'en parler avec des gens, ils me disent souvent avoir connu de tels états, dans les montagnes, en hiver en faisant du ski, dans une crique où ils nageaient etc.
Mais ils l'ont chassé comme on chasse une mouche importune. Le plus souvent, simplement en s’en faisant la réflexion. 


Apprendre à être dans la Lumière, et à rester dans l’Irréflexion.  


« Atteins à la suprême vacuité et maintiens-toi en quiétude », disait Lao-tseu. C’est pourtant très clair.


En Europe, le quiétisme, où se mêlent à des résurgences gnostiques et panthéistes du Moyen-Âge, des éléments du Zen irrévérencieux à la mode de Ikkyu (mort en 1481), du Taoïsme, du Tantrisme et d’autres sources asiatiques, toutes ramenées en Occident par les Jésuites qui y étaient partis évangéliser dès 1533 (un spécialiste de ces questions écrit : « le Diario du chroniqueur romain Giacinto Gigli, publié en 1958 par Ricciotti, relate, à Rome, en 1615, la visite d’un groupe de Japonais qui y séjourna trois mois et qui venait précisément des Indes. Une satire manuscrite due sans doute à la plume de B. Dotti ironise sur les « missionari dei Giappone » qui importent en Italie la pernicieuse doctrine de l’« orazione di quiete ». Bien entendu, « missionari » est à prendre dans son acception polémique : il ne s’agit pas de prêtres nippons, mais d’ecclésiastiques italiens, des Jésuites en l’occurrence, qui, dès 1553, étaient allés en Extrême-Orient avec des projets d’évangélisation »), en Europe, donc, le quiétisme n’a jamais pu se développer profondément.


En France, c’est de la victoire de Bossuet sur Fénelon et de l’emprisonnement à la Bastille de Jeanne-Marie Bouvier de La Motte, connue comme Madame Guyon, que date plus précisément le crépuscule des mystiques. 


Et l’aube, pour la masse de perdition, n’est pas pour demain, semble-t-il, malgré les lueurs d’aurore boréale de notre Avant-garde sensualiste (dont l’intitulé est une private joke, due à Lin-tsi, que je citais à peine détourné, dans Avant-garde sensualiste 1 ; daté ainsi : Juillet / décembre 2003. (clic)


« Chers lecteurs, vous prenez pour argent comptant les paroles de toutes sortes de maîtres, et vous vous dites que là est la véritable pensée, que ce sont là des penseurs admirables : « Ce n'est pas à moi, avec mon esprit de profane, d'oser sonder ni mesurer ces grands penseurs! »
Gnomes aveugles ! Voilà les vues auxquelles vous vous livrez pendant toute une vie, allant contre le témoignage de votre paire d'yeux. Et vous êtes là à trembler comme des ânons sur la glace, les dents serrées par le froid. « Ce n'est pas moi qui oserais dire du mal de tous ces grands penseurs ! J'aurais trop peur de commettre une faute contre la bienséance. »


Chers lecteurs, il faut être un grand ami de la vie pour oser dire du mal de ceux qui nous ont précédés, pour oser critiquer le monde, incriminer leur enseignement, et injurier les petits-enfants qui viennent à vous, pour aller chercher l'Homme, soit en le prenant à rebours, soit en s'adaptant à lui. C'est ainsi que depuis déjà longtemps nous en avons cherchés qui aient des dispositions, mais que nous n’avons pu en trouver. Il semble que l'on ait à faire qu'à des apprentis théoriciens, à des jouisseurs novices, pareils à de jeunes mariées, et qui n'ont qu'une crainte, celle de perdre leurs maîtres, leurs idoles, leurs respects, et aussi leurs prébendes, leurs connexions, leurs réseaux, et de se voir privés du coup du grain qu'on leur donne à manger, de leur sécurité et de leurs aises.


Jamais, depuis bien longtemps, l'on a cru aux pionniers d'avant-garde, et il a fallu qu'ils fussent délogés par d'autres pour que leur valeur fût reconnue.


Celui qui est approuvé par tout le monde, à quoi est-il bon ?


C'est ainsi qu'un rugissement du lion fait éclater la cervelle du chacal. »




Enfin, pour finir : 


Un adepte, amateur de citations, rencontre Lin-tsi, en train de se prélasser dans un pré.


« [… ]Qu'est-ce que l'Homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. », lui dit-il.


Lin-tsi place ses deux mains l’une contre l’autre. « Et là, il est où, le néant ? » 


L’autre reste sec. 


Bim ! Lin-tsi lui colle une avoinée.


Quelques jours plus tard, l'adepte revient avec une nouvelle citation, pensant plaire au moine :


« L’Homme est visiblement fait pour penser. C’est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut. Or l’ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin. Or à quoi pense le monde ? Jamais à cela, mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague etc. et à se battre, à se faire roi, sans penser à ce qu’être roi et qu’être Homme. »


Lin-tsi trace un trait avec son bâton, sur la terre. « Et à ça, il y pense, l’Homme ? »


L’autre reste interloqué. 


Nouvelle avoinée. 


Quelques jours plus tard, il revient à la charge : 


« Rien n’est si insupportable à l’Homme que d’être en plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application.
Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, son impuissance, son vide.
Incontinent il sortira du fond de son âme, l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. »


Lin-tsi descend de sa banquette cordée, l’empoigne, lui donne un soufflet, puis le lâche.


L'adepte reste debout, figé. Les moines qui se trouvent à ses côtés lui disent : « Pourquoi ne saluez-vous pas ? » 

À peine l'adepte a-t-il salué, qu’il atteint le grand éveil…


Que cet éclat vous foudroie souvent et vous garde.


Portez-vous bien,




R.C. Vaudey 
 
 
 
Le 6 mai 2019












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lundi 21 septembre 2020

Et les gentilshommes de fortune d’interroger : monde charmant — engraissé de carnage et fertile en tyrans — seras-tu un jour propice au sensualisme le plus contemplatif, — le plus galant ?













 
Antoine Watteau
La Gamme d’amour
 1717










Chère amie


J’entends bien vos remarques : l’instrumentalisation de son propre corps, de son propre sexe par le masochisme et la duplicité « passive-féminine » — qui contrairement à ce que laisse entendre cette expression n’est pas réservée aux femmes —, cette instrumentalisation, donc, à des fins de survie — mais aussi et surtout de domination de la jobardise et du sadisme phalliques-narcissiques — est une technique de survie et de combat des femmes et des homosexuels passifs au moins aussi vieille que le patriarcat esclavagiste : ce n’est évidemment pas d’aujourd’hui que les femmes et les homosexuels passifs ont remarqué que la fureur du mâle phallique pouvait être facilement annihilée pour peu que l’on se soumît à ses ardeurs, qui ne sont jamais bien longues. Cette technique de la « morte sous l’homme », parfois améliorée d’une simulation appropriée accompagnée de cris et d’agitation désordonnée, a sauvé la vie de plus d’une, et de plus d’un, (et aussi de plus d’un « ménage »), tout au long de la déjà longue histoire du patriarcat ; elle a permis également à de nombreuses femmes, durant toute cette histoire du patriarcat, de phagocyter le cerveau, et de prendre les commandes des facultés intellectuelles, de mâles phalliques — qui n’en ont souvent pas beaucoup. 

C’est un fait avéré — déjà connu des taoïstes qui, envisageant – lucidement, dans une société où il était courant de vendre sa femme – les rapports entre les sexes comme une guerre, conseillaient à l’homme (yang) de se servir adroitement de ses « armes », et lui préconisaient de ne surtout pas éjaculer (ne pas être vaincu et dissout par le yin, la femme) —, c’est un fait avéré, disais-je, que l’éjaculation et la détumescence, même obtenues du simple spasme masturbatoire, annihilent la puissance intellectuelle souvent faible chez le mâle phallique : vous me direz la plupart des gourous, des penseurs, des porteurs de bonnes ou de mauvaises nouvelles philosophiques sont des hommes ; mais ils sont plutôt du genre injouissants travaillés par la castration, donc par la peur de leurs désirs homosexuels passifs, et qui cherchent une échappatoire à cela dans une agressivité théorique qui se fantasme comme omnipotente (parfois nihiliste, le plus souvent rédemptrice), et qui peut produire des œuvres plus ou moins monumentales : mais est-ce cela que l’on appelle l’intelligence ? 

Mis à part ces types plus ou moins paranoïaques, puisque c’est d’eux dont il s’agit, qui constituent le gros de la troupe des prophètes médiatiques de l’époque — et qui ne devraient pas être blâmés du fait qu’ils abusent leurs adeptes, puisque le but premier de leur activité théorique est bien de s’abuser eux-mêmes, en tout premier lieu —, mis à part ceux-là, qui peuvent utiliser les femmes pour leur faire subir les sévices sexuels qu’ils désirent et redoutent, tout à la fois, subir eux-mêmes, et que leur inspirent leurs désirs homosexuels passifs refoulés, mis à part ceux-là, donc, et les invertis déclarés, qui ne menacent pas les femmes, du moins pas physiquement ou sexuellement, la plupart des mâles dominants ont des cerveaux de moineau faciles à manipuler par des individus qui acceptent et recherchent la brutalité et la domination sexuelles parce que la seule forme d’attention qu’ils ont connue dans leur enfance est justement celle qui accompagnait et suivait la brutalité et la domination sexuelles  : les enfants, on le sait, craignent plus l’abandon que les mauvais traitements.


À l’époque où j’étais engagé dans l’analyse, j’ai découvert qu’une de mes amies, qui avait été violée par son oncle à onze ans, ne pouvait avoir de relations avec les hommes que sur ce mode de l’excitation : sa demande masochiste extrême était liée dans son esprit à cette expérience qu’elle avait faite, contre son bourreau, qu’elle pouvait facilement avoir raison de lui, sexuellement, en l’épuisant. Le yin dissout le yang en supportant ses assauts, et danse sur son cadavre (« la petite mort »). Pour elle, faire l’amour consistait à provoquer le sadisme de son partenaire afin de finalement l’épuiser et de le soumettre ; un camarade, d’origine extrêmement modeste, avait été violé oralement, tout au long de son enfance, comme sa sœur d’ailleurs, par son père, avec la complicité de sa mère puisqu’ils habitaient un logement minuscule : il voulait que les hommes le brutalisent et le maltraitent, et certainement pas (ainsi que les femmes le réclament en ce moment) qu’ils évitent de l’injurier sexuellement ou de lui mettre la main aux fesses : il méprisait les femmes comme il avait méprisé sa mère, qui ne l’avait jamais défendu ; et recherchait la seule attention qu’il eût jamais connue : celle d’un homme, attention qui était associée pour lui au viol et aux coups. C’était ça, pour lui, l’amour.


On dit : la libération sexuelle fut la libération des désirs, l’épanouissement de l’être humain.

Quelle libération ? Quels désirs ? Quel épanouissement ? Quel être humain ?

Plutôt l’asservissement à des souffrances prototypiques (jusque là refoulées et sublimées), conditionnant de façon quasi-pavlovienne, et à jamais, toute la vie affective et sexuelle.

Plutôt un désir définitivement façonné par ces souffrances prototypiques, maintenant désublimées.

Plutôt un enfermement dans des comportements addictifs sous lesquels bouillonne la rage — destructrice, vengeresse, et autodestructrice — jamais comprise, toujours refoulée.

Plutôt un être humain rabougri par la violence familiale, sociale, historique jamais dépassée.


Bien sûr, si on considère qu’on est libéré lorsqu’on n’a plus à reproduire un comportement social imposé de l’extérieur mais seulement afin de pouvoir être possédé plus totalement par des addictions imposées de l’intérieur, par un passé fait de violences et de frustrations, plus ou moins inévitables, alors, oui, dans ce cas, on peut parler de « libération » : libération sexuelle de la misère, et de la misère sexuelle ; mais non dépassement de la misère en général, et de la misère sexuelle et sentimentale, en particulier.


Nous, nous voulions nous affranchir et des diktats sociaux et des diktats de cette misère de la vie quotidienne que nous avions dû supporter en plus des traumatismes périnataux, de la Mère archaïque castratrice, de l’Œdipe et du reste : nous voulions apprendre, ou réapprendre, à aimer. Où voit-on aujourd’hui que l’on apprend aux enfants et aux adolescents à aimer. Pour les plus « chanceux », ceux qui possèdent ce monde et cette époque leur servent ce qu’ils demandent pour avoir la paix, pour les dominer et les instrumentaliser dans leur poker géo-politico-religieux. Et pour s’enrichir. En satisfaisant et en excitant leurs addictions. C’est tout.




Donc, les femmes qui s’étonnent que d’autres femmes veuillent se priver de cette arme de domination qu’est la passivité sexuelle ont en quelque sorte raison, de leur point de vue, — et leurs positions sociales avantageuses sont là pour le prouver : parties de rien, elles sont arrivées très vite à la misère sentimentale — qui est le lot commun — mais elles ont obtenu les compensations narcissiques ou financières qui seules les intéressaient : l’injouissant ne veut pas jouir ; l’injouissant méprise la jouissance ; l’injouissant est terrorisé par la jouissance : la jouissance implique la confiance et l’abandon : l’injouissant méprise la confiance et l’abandon ; l’injouissant est terrorisé à l’idée de faire confiance ou de devoir s’abandonner. Jamais un être maltraité, abandonné, foudroyé d’une façon ou d’une autre par la vie ne pourra désirer la confiance et l’abandon : toute sa vie s’y oppose. Sans identité propre, il s'identifie à un groupe, philosophique, politique, religieux, racial : et toute l'histoire de ce groupe s'oppose également à cela. L’analyse est justement ce travail qui permet de dissoudre cette résistance, tout à fait légitime et tout à fait adaptée à la vie et au monde tels que les a expérimentés l’injouissant. L’injouissant est totalement réaliste. De son point de vue, il a tristement raison. Vous avez vu, comme moi, le monde !


Mais, heureusement, il y a les gentilshommes de (bonne) fortune. Souvenez-vous de ce que j’écrivais : « On trouve, dans les Mémoires de Guy Debord, cette phrase : "— Les gentilshommes de fortune se fient généralement peu les uns aux autres, et ils ont raison", pourtant il arrive que, parmi eux, des dames accordent leur confiance à des hommes : ces Poésies en sont la manifestation. »


Ne comparez-pas ce qui ne peut l'être : cette forme de l'amour qui nous a souri est la nôtre ; elle est unique, et il n'y en aura pas d'autre parce que l'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Bien sûr, ici et là dans le monde, des hommes et des femmes ont et auront la chance et les possibilités pratiques de redécouvrir spontanément « la génitalité » et l’ouverture sentimentale et poétique qu’elle offre, mais les hommes resteront encore longtemps une menace pour les femmes. Et, d’un autre côté (si l’on veut bien accepter « religare » ((relier)) comme étymologie du mot « religieux »), les hommes risqueront encore longtemps de trouver plus souvent la mante religieuse, plutôt que l’amante religieuse : celle qui se relie à vous, vous relie à elle, à vous-même, et au Monde.


C’est un point cet abandon et cette union poétiques ou mystiques au monde qui a d’ailleurs beaucoup effrayé les freudiens orthodoxes : que l’on puisse poser l'état mystique comme le nouveau sentiment de la puissance ; — le rationalisme le plus clair, le plus hardi, ayant servi de chemin pour y parvenir, et qu’ensuite, après avoir dégagé le Je du Ça, on dissolve ce Je, tout nouveau, et comme par jeu, de nouveau dans l’abandon béatifique à un Ça devenu du coup, du fait de ce dégagement du Je par le revécu des traumatismes refoulés moins terrible et moins terrifiant, leur a paru et leur paraît inconcevable. Ils me font penser à quelqu’un qui, une fois éveillé, aurait peur de s’abandonner au sommeil : mais il y a des sommeils de la raison qui sont des éveils éblouissants de l’Homme-Dieu. 

En fait, on s’abandonne ou on est saisi par le Sans-Nom, et puis on retrouve le monde furieux et bavard, ou, plus agréablement, une intelligence éclairée du monde. C’est tout. Personne ne reste dans l’éblouissement poétique de façon permanente. Et on doit plus craindre de ne plus jamais le connaître que de s’y abandonner.


Sans doute, cet art d'aimer et ses manifestations poétiques peuvent-ils être d'une certaine utilité à d'autres, même si, bien sûr, je ne peux guère l'imaginer. On aime poétiquement et en s'abandonnant à la puissance de l'amour parce qu'on le peut, et parce que cela passe tout ce qu'on connaît ou que l'on a connu, et que, comme je l’écrivais dans le Manifeste sensualiste, rien, ni les consolations des bouddhismes, les calculs du tantrisme, les blasements de l’alcoolisme, les absences excitées de l’échangisme, les terreurs du conformisme, ni non plus les stupéfiances des substances hallucinogènes, pas plus que les ivresses de la cocaïne, de la gloire, du succès, de la puissance de l’argent, le calme de l’étude, les joies aigres de la misanthropie et celles des collections patiemment assemblées, ni non plus la jouissance du pouvoir pas plus que les défoulements athlétiques ou les agencements méticuleux des utopismes et tout le reste que je ne nomme pas, ne peut se comparer au charme de l’humanité réalisée que l’on a enfin rencontrée.


Mais c'est le fruit d'une vie tout entière consacrée à l'art de vivre et à l'art d'aimer « à la française », pour le dire plaisamment, je veux dire ni tantrique ni taoïste ni rien d’exotique et de non-sentimental , et dans la nuit du monde actuel tous les chats du nihilisme religieux, philosophique, politique — se ressemblent qui en a entendu un, les a tous entendus , les Contemplatifs — Galants sont uniques : c'est le club le plus fermé du monde. Avant nous, il n'y en avait pas. Après nous, il n'y en aura plus. C’est comme Vivaldi.


Les enfants battus peuvent dire : n'essayez pas ; les enfants qui ont été gâtés n'ont même pas besoin de le préciser : la plèbe d'en-haut se détruit à petit feu par l'alcool, les drogues, le jeu de la guerre, le sadisme ou le masochisme sexuels, l'ennui ; la plèbe d'en-bas, idem, — et doit subir en plus l'exploitation. Elle la mérite sans doute : on réduit ses salaires de moitié, on revient sur les conditions de cette exploitation : les rues sont vides. Un anti-Robin-des-bois — ayant toute sa vie pris l’argent des pauvres pour le donner aux riches, dans leurs Paradis Fiscaux — disparaît, les rues sont bondées d’une foule de pauvres —, motorisés. L’américanisation de ce coin du monde est un succès.


Mais ce n’est déjà plus ce qui compte : ce qui importe vraiment, pour le moment, c’est la tectonique des plaques géopolitiques où chacun instrumentalise les femmes et l’amour, à sa façon, et où l’on voit s’affronter la Chine, l’Iran, la Turquie, la Russie, d’un côté, et, de l’autre, le « bloc euro-atlantique », se lézardant plus ou moins : dans ces mouvements fabuleux, les Libertins-Idylliques, les Contemplatifs — Galants, les amants sont de passage, dans un jeu qui a commencé à se jouer bien avant eux, et qui se continuera bien après eux : que les « amants, les poètes, les philosophes, les aventuriers » puissent finalement infléchir le cours du monde, c’est ce que pensait Napoléon, qui affirmait : « Il n'y a que deux puissances au monde : le sabre et l'esprit [… ], à la longue le sabre est toujours vaincu par l'esprit »


Qui vivra, verra.




Enfin, pour en revenir au Sans-Nom, le langage poétique ne peut que trahir l'expérience mystique, qu'elle soit le fait de la jouissance amoureuse ou d'autre chose. Y a-t-il une « Pulsation Princeps » ? Lorsqu'on en parle, on ne vit pas ce que l'on a traduit ainsi, et lorsqu'on le vit, il n'y a bien sûr pas de « Pulsation Princeps » : ce sont des mots qui viennent après, de-ci, de-là, qui ne peuvent traduire l'indicible, mais c'est le chant qui jaillit et qui naît de l’exaltation, de l’illumination de l'âme du poète, et qui peut résonner chez la lectrice ou chez le lecteur qui aura déjà connu cet état au préalable ; ce sont cette musique du poème et les réminiscences qu’elle provoque, au plus profond du cœur et de la mémoire — ou au plus près, si on est chanceux et dans une phase heureuse de sa viequi offrent à la lectrice, ou au lecteur, dans le calme de son intimité, peut être… , pour des personnes sensibles au verbe… , une source de plaisir… ; — enfin, j'imagine…


Pour moi, j’eusse préféré que mes éblouissements contemplatifs et galants se fussent traduits en musique car je sais qu’Héloïse est charmée, envoûtée, médusée par la musique…

Compositeur, ou même seulement virtuose, j’eusse pu lui faire ressentir encore davantage l’intensité de mes émotions. Hélas, bien qu’ayant commencé l’apprentissage du piano à quatre ans, je n’ai jamais beaucoup persévéré… 

Et puis, bien sûr, je n'eusse sans doute pas été Vivaldi…


Avec mes respectueux hommages,





R.C. Vaudey



Le 28 février 2018



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