mercredi 8 mars 2017

L'amour, l'aventure, la poésie








Si les Sensualistes parlent si bien de la barbarie du temps — barbarie qui touche évidemment à la question de l'amour —, c’est pour insister sur ce point que c'est de la critique et du dépassement de la Séparation, et particulièrement de celle qui règne entre les hommes et les femmes, que se dégagera le levier qui renversera le sens du monde, que c’est de cette poésie encore neuve, contre toute apparence, que naîtra la seule reconstruction possible du monde qui les intéresse.

Certains, qui se réfèrent à des formes anciennes de la poésie amoureuse — certaines marquées par des survivances du matriarcat, d'autres par les formes les plus délicates qu’avait pu prendre l'amour dans les civilisations patriarcales auxquelles habituellement on se réfère —, leur ont reproché, les uns, de citer les Courtois, semblant ainsi cautionner le platonisme qui les inspirait, et d’autres et parce qu’ils ont également parlé du Tantra, puisqu’ils y retrouvent un même goût mystique de l'amour ont voulu leur opposer les pratiques particulières de l'approche tantrique de la jouissance.

En ce qui concerne le Tantra, il se trouve qu'un au moins parmi les Sensualistes, sur les plages de l'Océan indien, il y a longtemps, a souvent croisé ces sādhu, eux aussi hors du monde”, adeptes du Tantra, et qu'il a assez souvent partagé avec eux et en leur compagnie leur goût mystique et immodéré pour l'ivresse haschischine rituelle (tout s’explique donc...) que leur donnait l'herbe, dorée et collante, du Kerala, fumée, shilom après shilom, sur ces mêmes plages, face à l'Océan indien.

Il sait comme beaucoup, pour l'avoir vécue, que cette ivresse haschischine produit chez l'Homme mâle — à elle seule et sans aucun apprentissage “technique” — cette jouissance multi-orgastique dont parle le Tantra, en montée par paliers successifs, par orgasmes successifs et sans éjaculation, en montée sans but — ce qui est un point en commun, et essentiel, avec le style du bel amour —, montée hallucinée où tant de choses extraordinaires se produisent, et dans laquelle peuvent aussi bien s'ouvrir tous les chakras du monde (et tout ce qu'on voudra...), et la semence s'en aller où elle veut à l'intérieur du corps pour y éblouir encore davantage ce qui est déjà tellement illuminé.

Aujourd'hui, avec les autres Sensualistes, il préfère à cette forme particulière de la jouissance, la jouissance abandonnée, tendre et lucide, inattendue, en comme-un — et hors l’ivresse qui finalement sépare — que justement les Sensualistes célèbrent.

Les Sensualistes cependant veulent bien admettre que l’on trouve peut-être en Inde des sādhu et des adeptes du Tantra qui ne fument pas ou qui ne boivent pas de bhang, mais vraisemblablement dans la même proportion que l'on trouve, par exemple en Bourgogne, des moines qui ne boivent pas de vin. Il ne leur semble pas sérieux de séparer le monde des sādhu de l’ivresse haschischine qui imprègne tellement leur univers religieux, et, aussi, avec celle de l’opium, tout l’Orient et l’Extrême-Orient. Black Bombay.

Pour ce qui est des adeptes du Tantra, et bien qu'ils puissent admettre qu'on puisse le pratiquer en étant en quelque sorte sobre”, ils pensent qu'il est aussi peu dissociable de cette ivresse haschischine rituelle que la débauche libertine l'est de l'ivresse alcoolique.

Les Sensualistes, pour connaître et l'une et l'autre, disent leur préférer la rencontre lucide et sentimentale, et abandonnée. Idyllique. 
Et les aventures de la liberté qui autorisent et renforcent cette forme exaltante, paisible et créatrice de la rencontre.

Ils n’oublient jamais ce que Nietzsche disait à propos des “régimes” et de la médecine, qui se demandait qui raconterait l’histoire des stupéfiants parmi lesquels il comptait devançant la critique du Spectacle le théâtre et la (mauvaise) musique compris comme un haschich et un bétel européens.

Il y a au moins deux sciences des substances, des molécules et des situations. L’une, dite du “divertissement”, vise à organiser, à réunir ce qui est séparé, absent, stupéfié, mort, et qui doit le rester, l’autre, dite de “l’Homme-vrai”, qui magnifie au contraire la présence, la rencontre, la critique en acte de la Séparation et donc le Je.
Dans cette optique du “penseur-médecin”, les Sensualistes sont en quelque sorte, à leur manière, des “french doctors”.

Dans cette même optique, et selon eux, les techniques taoïstes et tantriques ont l'immense avantage d'exalter la pure jouissance, la pure délectation de la jouissance des sens et de l'existence, indifféremment, de rendre à l'amour charnel cette gratuité et ce jeu avec La pure délectation du Temps, pour reprendre le titre d'une belle installation d'H. Angilbert, de l'humaniser en le divinisant, et réciproquement, de le désinstrumentaliser en quelque sorte, puisque chez le pré-humain contemporain à tendance primate-primitif accentuée, il est toujours utilisé à une fin ou une autre : la reproduction, le défoulement, le rassurement, le soulagement d'une misère quelconque, l'échange de bons ou de mauvais procédés etc.

Mais dans une optique historique, les Sensualistes reprochent à ces techniques d'appartenir à des systèmes clos, anciens et marqués par l’état précédent des relations entre les hommes et les femmes, à des visions du monde achevées, alors qu'ils croient, eux, à la multiplicité possible des peintures du monde, toutes plus inattendues, toutes plus artistement belles, harmonieusement disposées et favorables au déploiement du vivant les unes que les autres, et qu'ils voient là, dans la création de la peinture du monde, le jeu supérieur de l'Homme ; ils préfèrent la création, et le jeu avec la création, à la contemplation de ce qui serait une fois pour toutes donné.

De ces techniques taoïstes et tantriques enfin, ils connaissent les possibles dérives pour ainsi dire “fakiristes” et le risque qu'elles présentent d’être utilisées pour le contrôle extrême (le Taoïsme et sa recherche de la longévité…) alors qu'eux-mêmes célèbrent le lâcher-prise et l'abandon enamourés à la puissante vague orgastique extasiante comme étant le prochain moment de la rencontre amoureuse. Comme l’esprit du prochain mouvement de la rencontre amoureuse.

Adeptes de rien ni de personne sauf d’eux-mêmes, les Sensualistes ne veulent pas connaître toutes les belles étoffes poético-théoriques que les hommes, dans leur histoire infinie, jetteront sur le monde : ils espèrent seulement qu'elles seront tissées de la beauté de leur vie.
De sorte qu'aucune vision du monde, passée ou présente, occidentale, orientale, extrême-orientale etc. ne leur convient et ne peut leur convenir puisque dans l'esprit ils ne cherchent pas la consolation, le repos ou la réponse à des angoisses mais le jeu de leur création souveraine, l’expression de leur jouissance puissante et paisible de la vie et du monde.
Ils ne cherchent pas un vieux manteau idéologique pour se rassurer et se protéger du monde et pour se réchauffer : ils veulent éclairer le monde, ils aiment créer le monde à partir du déploiement de leur puissance ou de la sensation éthérée de la beauté du monde qu’ils ressentent ; et qu'importe dans ces conditions le plus beau des manteaux idéologiques de quelque passé et de quelque culture que ce soit si ce n'est pas le leur.
Comprenez cela.

La plupart passent leur temps dans les bottes des autres. Et comme l’instinct de troupeau sévit partout, il y a beaucoup d’adeptes, et peu de joueurs.

Pour les Sensualistes, seuls importent le mouvement de la vie, l'expansion du vivant. Ils savent que la beauté et la puissance de ces voiles chatoyants de la compréhension du monde, des voiles chatoyants des discours sur le monde, dépendront de la beauté et de la puissance de ceux qui les tisseront, de la beauté et de la puissance de leurs existences et que, dialectiquement, ils ne seront beaux et puissants que dans la mesure où ils rendront cette jouissance du monde possible.

Pour les Sensualistes, la Vérité, comme la Beauté, n’est qu’une promesse de bonheur. Rien n’est vrai que cela.

Dans le mouvement qui vient les puissances préexistantes des anciens systèmes de valeurs qui s'affrontent vont probablement se combiner d'une façon ou d'une autre. Une longue route de temps historique et de bouleversements historiques, idéologiques, pratiques, s'ouvre devant un redéploiement d'une nouvelle peinture grandiose et sensuelle de l'Homme et de l'univers.
Ceux qui s'attachent à des systèmes déjà existants ne peuvent imaginer l'infinie créativité humaine quant aux visions du monde, pas plus qu'ils ne peuvent concevoir la plasticité de l'auto-création humaine, et ils ne comprennent pas non plus que là est la beauté, la grandeur, le style, l’art véritable de l’Homme.
Et puisqu'ils ont déjà tout compris, satisfaits par quelque vieux tableau du monde qui leur convient et les rassure, rien de ce qui vient ne les intéresse vraiment.
Ils n’aiment ni créer ni peindre : ils préfèrent commenter, se spécialiser dans le commentaire : ici la fatigue et la morbidité se donnent l'apparence de la connaissance.

Créer, dans et au travers de la jouissance, de nouvelles peintures du monde, les situations et l’esprit d’un temps qui renforceront — sensiblement et supra-sensiblement — encore cette jouissance, voilà, selon les Sensualistes, l’activité supérieure de l’Homme.

Pour en revenir au tableau, donc, il faut aborder également la question des techniques ; mais il faut bien entendu insister sur le fait que la question essentielle ne porte pas sur les techniques de l'amour ni sur les euphorisants ou sur les calmants ni sur aucune autre forme — de la chimie moderne ou de l’ancienne pharmacopée — de ce qui est favorable à l’amour : à nous lire, on aura bien compris que pour nous tout ce qui est bon pour l’amour est bon, et inversement.
On aura compris aussi que sur cette question de la jouissance amoureuse nous sommes plus reichiens qu’adeptes du Tantra ou des techniques taoïstes.

La question de la fonction de l'orgasme est effectivement centrale.

La question de la terreur qu'inspire la jouissance, l'abandon orgastique véritable, est également centrale : elle est celle du vivant qui dans le mouvement de l’histoire patriarcale — donc de l’assujettissement, de l’enrégimentement et de la castration — a été d’abord contracté par la fureur du monde et s’est cuirassé, et qui, ensuite, ne peut s’abandonner à la puissance agissante, débordante du monde telle qu’elle s'exprime souverainement dans la jouissance amoureuse ; la question de l’abandon à la pulsation du vivant, du puissant sensualisme princeps, à ce niveau de beauté et d’amplitude de la jouissance aimante est effectivement centrale : elle est centrale puisque cette pulsation du vivant, cette ondulation puissante et souple, ce péristaltisme divin et originel est le cœur même du monde : cette pulsation du vivant est ce battement de chaque alvéole pulmonaire de celui ou de celle qui lit ces lignes, qui aspire l'univers qui n'est que ce même battement, partout et à l'infini… dans lequel cette pulsation, qu’il est, jamais ne se perd et toujours et partout se transforme, éternellement ; elle est dans l'expansion et la contraction, rythmée, puissante, continue de tout l'immensément ramifié réseau sanguin qui irrigue son corps ; elle est dans celle de chacune des cellules palpitantes de son corps, de ses nerfs, de son cerveau, de ses yeux, qui parcourent ces lignes ; elle est sa respiration souple, ample, puissante, aisée, énergisante, nourricière — lorsque le monde le permet ; elle est le fil d'Ariane qui permet de comprendre, de sentir, sensitivement, sensuellement, pourquoi et comment il faut recréer le monde, afin que l’Homme puisse y jouir, de ce souffle puissant et entier, nourricier et mêlé au monde, et, dans l’amour, de l’extase aimante, immense, tendre, enveloppante, abandonnée à cette même pulsation émouvante, à cet abandon puissant et aisé au rythme du monde.

La jouissance amoureuse c'est la vie qui jouit, c'est l’univers qui jouit.
Et l'on doit recréer le monde pour que les vivants puissent y jouir continûment, d’abord et au moins, de leur souffle, ensuite de toutes les merveilles de tous les arts et, enfin, dans l’embrasement charnel, de leur force et de la volupté d'exister dans toute leur splendeur.

Recréer le monde pour que les vivants puissent y respirer et y jouir ; sans entraves, amplement.

La jouissance du souffle, de la beauté et de la puissance et, d’un même mouvement, le souffle, la beauté et la puissance de la jouissance : voilà ce qui doit redessiner le monde.

La question de savoir si les jeux et les techniques amoureux sont une défense contre la peur de l'abandon physique, émotionnel, sentimental, puissant, poétique à la vague orgastique ou de véritables jeux avec la jouissance, est une question personnelle à laquelle chacun doit donner et trouver ses propres réponses. Mais cette question de l'abandon à la longue catalepsie de l'amour pour parler comme La Mettrie ou au clonus orgastique véritable — pour le dire, cliniquement, comme Wilhelm Reich — puissant, tendre, abandonné, est centrale : comme l'est celle de la rencontre entre les hommes et les femmes.

Nous avons assez dit que pour nous, tout — dans l'histoire collective des femmes et des hommes au sortir de cette préhistoire patriarcale-esclavagiste-marchande s'oppose à cette rencontre ; et pour ce qui est de l'histoire individuelle chacun peut très bien sentir ce qui également s'y oppose. Il lui suffit de repenser à son enfance et à sa vie amoureuse ensuite.

Les Sensualistes n'entendent pas déterminer si les techniques taoïstes ou tantriques sont des jeux avec la jouissance ou des défenses contre la jouissance. Chacun sait cela pour lui-même en fonction des rencontres et des moments de sa vie. En tant que tels, ces jeux et ces techniques appartiennent à une période donnée de l'Histoire, l’ère patriarcale, marquée par un certain type de relations entre les hommes et les femmes et par une certaine conscience du monde ; que le Tantra trouve ses racines dans les pratiques “religieuses” pré-aryennes liées à la civilisation dravidienne de l'Indus qui vénérait la Déesse-mère, qu’il soit une survivance de ce temps du matriarcat à l'intérieur même du patriarcat, et qu’il soit ainsi lié au culte, qui remonte aux temps les plus lointains, de la “Grande-Ancêtre” importe peu, pas plus qu’importe la vieille lutte que ces deux-là, patriarcat et matriarcat, ont toujours menée et la sourde résistance, sous telle ou telle forme, à travers l’Histoire, de l'univers matriarcal, puisque seule nous intéresse la beauté neuve de ce qui vient.

Quel que soit le sens que chacun pourra donner à ces éléments du passé, il est certain qu'une nouvelle période de l'Histoire, et donc aussi une nouvelle période de la rencontre amoureuse verra s'établir également, et pour la première fois, un rapport amoureux totalement neuf mais où tout le meilleur du monde ancien, qu’on le veuille ou non, viendra se mêler. Au moins dans un premier mouvement.

Les Sensualistes ne veulent rien sauvegarder du passé — et le voudraient-ils qu’ils ne le pourraient — mais recréer le monde, magnifiquement, dans le mouvement de sa recombinaison planétaire.
S’ils trouvent, dans l’inspiration neuve et dans la rencontre de tout ce qui est, la poésie de l’avenir, une chose paraît cependant avérée : la poésie issue du Tantra et celle issue du taoïsme chantent un monde de sensations et d’illuminations proche de celui qu’ils célèbrent.

Mais plus essentielle que la question des techniques et même que la question de l’esprit des techniques ou encore que celle des “vins herbés”, modernes ou anciens, et des jeux, sont celles du déploiement historique possible de l’individu ainsi que celles de l’aventure, de la liberté, de la confiance, de l'abandon, de la possibilité historique de l’aventure, de la liberté, de la confiance et de l'abandon, tant au niveau de l'histoire des Hommes collectivement, qu’au niveau de l'histoire individuelle. Si l'on admet que pour ce qui est du déploiement historique possible de l’individu et donc, consécutivement, pour ce qui est de la rencontre entre les hommes et les femmes, l'on n'a encore rien vu, si l'on admet ainsi que celui qui sera au-delà de l'humain tel qu'on l'entend aujourd'hui, si l’on admet, dis-je, que celles et ceux qui viendront ne seront pas nécessairement stigmatisés par ces traits caractériels, comportementaux plus ou moins névrotiques et maladifs que l'on observe et que l'on connaît aux hommes et aux femmes d'aujourd'hui et à ceux qui les ont engendrés, si l'on admet donc que l'Homme d'aujourd'hui n'est qu'un pont jeté vers l'avenir, et si l'on veut bien accepter que cet avenir ne soit pas déjà dessiné par une sorte de nouvelle malédiction métaphysique ou religieuse — la métaphysique serait-elle ici scientiste et la religion “Economie” — donc déjà façonné par la misère des caractères féminins ou masculins tels que nous les connaissons et tels qu’ils seraient condamnés à être de toute éternité, alors on se trouve déjà dans une considération juste du mouvement du monde : celle qui comprend l'Homme comme le joueur divin qui doit recréer, façonner le monde et les situations à la hauteur de son souffle divin, de sa potentielle beauté.

A travers l’Homme le souffle du monde cherche ses aises, cherche à se créer les conditions d’un apogée aisé.

Pour le reste les Libertins-Idylliques soutiennent, puisque l'Avant-garde sensualiste est aussi cela, l'organisation de nouvelles Cours d'amour où toutes et tous pourraient venir, selon leur goût, sinon débattre de ces questions de l'amour et de la jouissance, au moins y déployer les trésors poétiques qu’ils y découvrent.

Craignant cependant que la dureté du temps qui vient, tout occupé qu’il est par la destruction et la terreur de masse, liées au “combat pour la souveraineté planétaire”, livré lui-même “au nom de doctrines fondamentales philosophiques”, ne s’y prête guère, les Libertins-Idylliques se souhaitent déjà à eux-mêmes, comme ils le souhaitent aux autres que ces questions intéressent, de pouvoir, au travers de ces désastres prévisibles, jouer le jeu de la vie et de l’amour tel que les uns et les autres l'entendent, et tel qu'ils l'entendent eux-mêmes.




R.C. Vaudey. Juin 2003






In Avant-garde Sensualiste I / juillet/décembre 2003







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