mercredi 26 août 2015

Cigarettes and coffee au Lineadombra








François Boucher
Couple d'amoureux








L'arrivée de Lin-tsi me réjouissait. 

Je l'avais rencontré à La Joie de lire — la librairie de Maspero —, rue Saint-Séverin, au Quartier latin, où il volait son livre, — à l'époque où Paul Demiéville avait fait paraître la première traduction mondiale de ses Entretiens, en février mille neuf cent soixante-douze : j'avais dix-sept ans et demi. Et depuis nous n'avions cessé de nous fréquenter. J'étais donc heureux de le revoir mais dans le même temps je connaissais mon gaillard et je craignais qu'il ne s'en prît à mes amis avec ses manières habituelles : impertinences, provocations verbales, insultes, — coups même.

Ces vieux bandits du Tch'an avaient des façons bien à eux de faucher l'herbe philosophique sous le pied de ceux qui — tout chargés de leur science, de leurs réflexions et de leurs certitudes – ou de leurs incertitudes — avaient le malheur de croiser leur route.
Mais c'étaient les meilleurs compagnons du monde — pour ceux qui comme eux se tenaient sans affaires.

Aucun pathos, aucun lamento, aucune pratique sadomasochiste devant conjurer l'impermanence qu'ils semblaient accepter comme on accepte le passage des saisons. Les êtres apparaissaient, croissaient, mûrissaient — ou étaient fauchés au hasard —, resplendissaient plus ou moins, et, dans le meilleur des cas, se fanaient et disparaissaient en leur temps.

La plupart, selon ces vieux bandits, étaient absents à eux-mêmes, aux autres et au monde. L'illusion et la cruauté le gouvernaient donc. Seul l'homme vrai sans situation avait lieu — pour le dire comme Verlaine.

C'était un bouddhisme fortement influencé par le taoïsme et très différent de celui de Bouddha — très marqué à l'inverse par le pessimisme — qui avait si fortement inspiré Schopenhauer : c'était un bouddhisme de l'émerveillement et de l'illumination, tout à fait dans l'esprit du poème Sensation de Rimbaud. Mais Lin-tsi et la bande à laquelle il appartenait (Matsu, Houang-po) étaient-ils vraiment bouddhistes ? alors que pour sa part il avait dit :

« Tout ce que vous rencontrez, au-dehors et (même) au-dedans de vous-mêmes, tuez-le. Si vous rencontrez un Bouddha, tuez le Bouddha ! Si vous rencontrez un patriarche, tuez le patriarche ! Si vous rencontrez un Arhat, tuez l'Arhat ! Si vous rencontrez vos père et mère, tuez vos père et mère ! Si vous rencontrez vos proches, tuez vos proches ! C'est là le moyen de vous délivrer, et d'échapper à l'esclavage des choses ; c'est là l'évasion, c'est là l'indépendance ! »

Et aussi :

« Adeptes, il n'y a pas de travail dans le bouddhisme. Le tout est de se tenir dans l'ordinaire, et sans affaires : chier et pisser, se vêtir et manger.
"Quand vient la fatigue, je dors ; le sot se rit de moi, le sage me connaît."
Un ancien l'a dit : "pour faire un travail extérieur, il n'y a que les imbéciles."
Soyez votre propre maître où que vous soyez, et sur-le-champ vous serez vrais. »


Et encore :


« À mon point de vue, pas tant d'histoires ! Il suffit d'être ordinaire : mettre ses vêtements, manger son grain, passer le temps sans affaires. Vous venez de toutes parts avec l'idée de chercher le bouddha, de chercher la loi, de chercher la délivrance, la sortie du triple monde. Sortir du triple monde, imbéciles ! Pour aller où ? Le bouddha et les patriarches, ce ne sont que des noms dont on prend plaisir à se laisser lier. Voulez-vous connaître le triple monde ? Il n'est autre que la terre de votre propre esprit, à vous qui êtes là maintenant à écouter la loi. Une seule de vos pensées de concupiscence, voilà le monde du désir ; une seule de vos pensées de colère, voilà le monde de la matière ; une seule de vos pensées de déraison, voilà le monde immatériel. Ce sont là meubles de votre propre maison. Le triple monde ne saurait dire lui-même : "je suis le triple monde". C'est vous, adeptes, vous qui êtes là tout vifs à illuminer toute chose, à peser et à mesurer le monde, c'est vous qui mettez un nom sur le triple monde. »


Et pour confirmer encore un peu cette iconoclastie radicale, il avait coutume de dire qu'il se torchait tous les matins avec les textes sacrés du bouddhisme, — et aussi du reste – maintenant qu'il connaissait l'Europe et ses fantasmagories religieuses et philosophiques.

À aucun moment je ne l'avais entendu geindre ni même évoquer le tragique du monde : d'ailleurs, à ses yeux, le monde était-il tragique ? Pour qu'il le fût, il eût fallu qu'il l'eût attendu autre… Or, il n'attendait rien. Il laissait venir. Et faisait sa diagnose.

Il « cherchait » seulement à s'immerger dans « la source profonde », ainsi qu'il le disait, et pensait que toutes les pratiques que l'on utilise à cet effet — à commencer par la méditation assise – le fameux zazen des Japonais – qui a donné son nom à l'école à laquelle on le rattache — ne faisaient que vous éloigner du but. En fait, pour lui c'était une affaire qui, lorsque vous vous y attendiez le moins, vous tombait dessus.

Cependant, depuis quelques temps, il était devenu non pas plus libertin — puisque si le libertin est celui qui est libéré des dogmes et des croyances et qui est, par-dessus tout, libre – ayant été ainsi, en Europe, le précurseur dix-septièmiste et dix-huitièmiste de l'affranchi sensualiste auquel le dix-neuvième siècle avait donné entre-temps la méchante figure du nihiliste – Lin-Tsi était dans ce sens le libertin le plus radical —, non, mais à notre contact car il venait souvent nous voir dans notre campagne, Héloïse et moi — il était devenu plus idyllique : il avait abandonné ses expéditions — qu'il menait jusqu'alors régulièrement — contre les chefs de sectes philosophiques ou religieuses, les marchands de rêve, d'optimisme, de bonheur — et de pessimisme et de malheur tout aussi bien — dont il dézinguait régulièrement les conférences, les séances de signatures, bref, toutes les jactances publiques, pour se consacrer à la plus mutine des rousses, qu'il venait de rencontrer, qui était le portrait craché de Marlène Jobert telle qu'on la connaît dans Les enfants du bon Dieu…, Marlène la plus belle sans doute de toutes les rousses nées à Alger, Alger qui en avait pourtant connu des rousses aux yeux verts et des blondes aux yeux bleus puisqu'elle avait été longtemps une ville phare dans le commerce barbaresque des esclaves chrétiennes qu'alimentaient, entre autres, les razzias en Provence, avant que les Français, au début du dix-neuvième siècle, ne viennent apprendre aux enturbannés qui y prospéraient une forme nouvelle — à l'époque — de l'esclavage, — une forme que Marx allait bientôt analyser – et qu'il disait être encore pire que les précédentes – et que l'on nomme l'esclavage salarié.

Pragmatique en tout, Lin-tsi avait aussi suivi les conseils du vieux docteur Reich, que je lui avais présenté, et il avait abandonné le « diktat » du prégénital — que notre époque de misère impose qui pousse le grotesque jusqu'à inciter de vieux analystes lacaniens à aller affirmer, tout fiérots, à la télévision, à la radio, dans les journaux, quand personne ne leur demande rien : « Nous sommes des pervers polymorphes », proclamant ainsi bien haut cette injouissance qui condamne ces dames à fantasmer le mystique, pendant que ces messieurs poursuivent leurs aventures phantasmatiques —, il avait abandonné ce « diktat » du prégénital, donc, pour se laisser emporter — avec la belle Marlène, car c'est ainsi que, vraiment, elle s'appelait — par les charmes de ce que ce même Reich avait appelé la « génitalité », tout en prêtant une oreille attentive à ce que nous en avions découvert — et que le malheureux docteur n'avait pas eu en son temps le loisir de relever et d'explorer —, à savoir que cette fameuse génitalité — pour peu qu'on lui en crée les situations favorables – la création de situation, un truc que j'avais appris des situs — débouche sur cet éveil au monde et sur cette flottance béatifiques qui font le bonheur des amants, — heureux amants… Et qui ressemble comme deux gouttes d'eau au satori bouddhique.

Bref, mon Lin-tsi ne lâchait plus sa rousse, et ils allaient maintenant partout comme deux complices. Et ceux qui les voyaient le comprenaient. Elle l'accompagnait d'ailleurs ce soir, et, connaissant son effronterie d'éveillée, je ne savais duquel des deux je devais le plus craindre un scandale.

(J'ai insisté sur l'influence que nous avions eue sur Lin-tsi, Héloïse et moi, mais je dois dire qu'il avait bien sûr d'autres sources d'inspiration, à commencer par les « nobles poètes vagabonds » du taoïsme fengliu — mais qui étaient, si j'ai bien compris, plutôt du genre Verlaine et Rimbaud sont dans un bateau… —, et tout le monde connaît Li Bo — un ivrogne du meilleur tonneau — mort noyé alors qu'ivre sur un lac, un soir — ou peut-être était-ce une nuit —, il avait voulu attraper le reflet de la lune dans l'eau

Ceux-là étaient ses prédécesseurs historiques dans le genre acagnardeur poétique patenté, mais plus tard — bien après sa mort —, au Japon, il avait rencontré le non moins célèbre Ikkyu et la belle Shinme, — et avec eux, dont il partageait les goûts, il était resté ami.)

La soirée tournait autour de Platon et de sa bande de tarlouzes, pour reprendre le mot de Lacan, qui avait banni la poésie de son utopie, tout en fantasmant un Arrière-monde Idéal, — façon Pierre et Gilles.

Casanova et la belle Arété — qui roucoulaient, comme le faisaient d'ailleurs Aristippe et Billie — avaient, je le savais, d'emblée sa sympathie. Les deux Allemands — chez lesquels l'énergie vitale – faute sans doute d'avoir pu exulter totalement librement (chez Schopenhauer, c'était bien sûr à cause de sa mère) – s'était parfois transformée en fumées cérébrales — auraient pu avoir du souci à se faire avec notre gaillard et l'effrontée qui l'accompagnait, à ce détail près que si Lin-tsi ignorait tout, ou à peu près, de Schopenhauer et de son bouddhisme mâtiné de platonisme revisité par Kant — ou l'inverse —, il connaissait parfaitement Nietzsche puisque ce qui nous réunissait le plus souvent tous les trois, c'était notre goût immodéré pour le frisbee :

« Ce que vous nommez l'amour contemplatif — galant, la marche, en vagabond, et le frisbee, sont les voix royales qui mènent, infailliblement, à ce que vous appelez la jouissance du Temps et moi le satori », m'avait-il dit un soir, en oubliant seulement la peinture, l'art des jardins, la calligraphie, le surf, la musique et quelques autres choses, et aussi de préciser que la création des situations favorables au premier (l'amour contemplatif — galant) et au second (le frisbee) était des plus délicates, tandis que la marche, par exemple, reste un moyen facile, sûr et éprouvé pour se fondre puissamment dans la jouissance du Temps dont il parlait : je passe sur la création des situations favorables à l'amour — un truc totalement passé de mode, remplacé par les toys (toygirls, toyboys, toy-toys etc.) beaucoup plus branchés et surtout beaucoup moins prise de tête, selon nos contemporains si délicats et si sentimentaux – et qui plus est beaucoup mieux adaptés à la fête – comme si cette bande de têtes de mort standardisées mondialisée pouvait avoir une idée de ce que c'est… —, je passe donc sur la difficulté de la création des situations favorables à l'amour dans un monde d'esclaves salariés motorisés, et en guerre, tyrannisés par leurs pulsions secondaires en forme de chaînes tenues férocement par des banquiers cocaïnés, pour m'attarder un peu sur la difficulté qu'il existe à trouver ou à créer des situations favorables à l'exercice de notre jeu mystique favori, le frisbee : du loisir, un climat sub (ou) -tropical, de grandes plages de sable blond ou blanc, des indigènes aimables — donc pas fanatisés —, et pas de touristes.

J'avais transmis le goût de ce jeu d'illuminé à Nietzsche et Lin-tsi  lors d'une saison que nous avions passée dans un endroit que je tiendrai secret et qui réunissait toutes les conditions dont je viens de parler. Depuis, ces deux-là s'étaient entichés de ce qui pour beaucoup n'est qu'un jeu d'enfant, un jeu de plage, pour enfants…

Mais, comme je l'écrivais déjà en 2007 dans le numéro 4 de notre revue, limiter systématiquement l'expérience poétique ou « philosophique » à l'expérience du langage ou de l'écriture est très réducteur. Et puis, le génie n'est-ce pas l'enfance retrouvée, à volonté… comme Baudelaire l'a si bien noté.

Adolescent, j'avais pratiqué le aïkido. Il y a dans cette discipline la recherche d'un jaillissement spontané d'une certaine forme de la grâce corporelle — parfois en opposition, parfois dans le mouvement — qui est une expérience sans paroles d'une forme de poésie corporelle. La voie de l'union des énergies entre elles et avec le jaillissement de l'énergie elle-même.

Douze ans plus tard, pendant quelques années, j'avais pratiqué, très assidûment, cette forme de “jeu” sur la plage, seul, face au vent, jeu dans lequel se débondait d'un coup toute l'énergie du corps pour projeter un disque dans le ciel, que le vent ramenait, qu'il fallait accueillir pour le relancer dans le même mouvement, ou que l'on pratiquait à deux, pendant des heures, à de très grandes distances — dans cette zone éclatante où les vagues jouent incessamment à caresser le sable — et avec cette incroyable précision qui venait d'un geste fait, inlassablement, dans le plus total abandon, l'absence absolue de calcul, et qui néanmoins réalisait à chaque fois cette prouesse de faire arriver l'objet en question — contre le vent et l'énorme distance — exactement à la hauteur du partenaire, délicatement, dans sa main…

Cette expérience de la puissance, de la grâce, et d'une adresse irréfléchie — jouant dans l'harmonie et non dans la compétition —, entraînait également une forme de l'ivresse et de la joie, profonde, un enthousiasme, un bonheur, au-delà des mots, d'exister.

Là se manifestaient — dans la joie, le jeu, l'extrême puissance, la plus précise délicatesse —, sous la puissance du feu du soleil tropical, au zénith, la vie à son zénith, elle aussi, et un laisser-aller, un laisser-être, loin de toute ascèse, de toute recherche, alliés à une joie et une extase qu'à mes yeux seul l'amour charnel passe.

Et c'est cela que j'avais fait découvrir à Lin-tsi et à Nietzsche, et que nous avions pratiqué, avec quelques autres amis, pendant quelques saisons dans un endroit sublime — hors du temps… 




 
Finalement, par amitié pour nous sans doute, et parce qu'il ne faisait que passer, je fus le seul à avoir droit à ses railleries :

« Vieux gredin, me dit-il, te voilà donc qui fume et qui bois des drogues maintenant, toi qui te prétends sobre comme un chameau. Soi-disant ni vin ni fumée ! Imposteur ! »

Et de fait, depuis que j'avais découvert avec la belle Héloïse les charmes de cette forme de l'amour que j'ai évoquée, je n'avais plus voulu les gâcher, ni avant, ni après — car c'est l'effet que cela me fait —, ni avec les effets du vin ni avec ceux de la fumée ou de tout autre produit. La plus grande lucidité m'ayant alors parue indispensable pour le goûter et savourer, sans paroles, béatique, ses effets mirifiques… pré et post-orgastiques.

J'ajoute que le plus souvent ce sont les villes, par le trouble qu'elles engendrent, qui forcent aux stupéfiants — dans lesquels j'inclurai l'alcool — pour pouvoir les supporter, les affronter.

Et quand ce ne sont pas les villes, ce sont les gens — et à part les abstinents quels sont ceux qui se réunissent autour d'un verre d'eau… — dont la vie nous impose la fréquentation : parfois ce sont des parents, parfois ce sont des enfants, parfois ce sont des collègues de travail, et parfois c'est la solitude : je vis dans un cadre bucolique ; mes parents, ayant vécu leur temps, sont morts voilà plus de 17 ans ; n'ayant bien entendu jamais voulu d'enfants, je n'en ai pas ; personne n'a jamais forcé mes fréquentations ; quant au travail j'en avais passé l'âge à vingt ans ; je ne suis pas un médiatique ; je ne suis pas un propagandiste — secret ou évident ; je ne suis pas un militant politique, et je goûte la solitude… Pourquoi irais-je donc gâcher une perception poétique du Temps et de l'amour avec des fréquentations, des alcools ou des substances pour la plupart frelatés, tout juste bons à vous assommer ? Ce d'ailleurs pour quoi ils sont la plupart du temps recherchés par ceux qui ne sont pas « sortis de la vie de famille » — pour le dire comme Lin-tsi…

Par ailleurs, je pense qu'il faut consommer les produits là où ils sont « nés » et ont été élevés, et l'Afghanistan n'est pas une région à recommander. Bien sûr, celle où je vis produit de merveilleux vins à l'ivresse desquels il m'arrive de sacrifier, mais qui ne peuvent rivaliser, et de loin, avec celle, si délicate — comme un baiser —, de l'amour partagé… Ils n'en ont d'ailleurs pas la prétention.

Ce n'est bien sûr qu'un point de vue, mais c'est le mien, accordé à cette période de ma vie et à mon caractère. Je l'avais exposé, il y a des années, à Lin-tsin, et c'est parce qu'il venait de me voir fumer comme une cheminée alimentée en bois vert que ce vieux bandit de brousse m'attaquait.

« Vieille canaille !, lui dis-je, assieds-toi donc et salue la compagnie plutôt que de me chercher car tu vas vite me trouver ! »

La petite Marlène, elle, avec son air mutin, dit alors : « Je l'essaierais bien, moi, le p'tit foin de la belle Billie ! »

Qualifier de p'tit foin un grand cru d'Afghanistan, c'était bien du genre de l'effrontée en question.

Et, ni une ni deux, elle a enlevé le joint de la main d'Arthur avant même qu'il n'eût eu le temps d'en profiter, — mais non sans lui avoir auparavant claqué une petite bise, vite fait bien fait, sur le front. Schopenhauer, un peu penaud de s'être laissé attraper, en souriait d'aise tout de même.

Marlène la malice… C'est ainsi que Lin-tsi l'appelait. Avec elle et l'autre artiste, on était bien entourés…



 
L'Homme a créé le Monde




C'est alors que Lin-tsi m'a apostrophé :

« Alors, vieille fripouille du Vercors, toujours en train d'embêter les idéalistes ! »

Eh oui ! dis-je, ces malheureux ont du mal à comprendre que leurs histoires d'Être nous fassent autant rire que les histoires religieuses font rire les athées, et que leur volonté d'exposer leurs œuvres comme révélation de la Vérité enfin dévoilée nous paraisse comme le comble du ridicule. Pire, que cette idée de Vérité soit pour nous — dans une sorte de private-joke — ce qui nous désigne les balourds. »

T'as pas tort mais à tant parler tu m'endors, répliqua-t-il

Que des poètes et des artistes, continuai-je, de la trempe de Schopenhauer ou de Nietzsche — ici présents — se soient rabaissés eux-mêmes — et sans que personne ne les y force — en se présentant, après une longue lignée d'imbéciles philosophiques du même genre, comme des sortes de « scientifiques » ayant enfin découvert la nature et le fonctionnement de l'« Être » — et depuis que Platon a ouvert la voie, il n'y a pas un seul esprit en Europe, aussi brillant fût-il, qui ne s'y soit fait piéger — est, tu le sais, vieux moine pouilleux, terriblement affligeant pour des esprits raffinés comme les nôtres. »

Nietzsche eut à peine le temps de commencer : « Philosophe-artiste… » que la petite Marlène — qui avait fini le joint tandis que Billie avait rouvert son étui à farces et attrapes —, l'interrompant, me demanda (car elle faisait encore son apprentissage de vieux sage) :

« Et Heidegger, alors ? Qui a écrit dans Was heisst denken :

"Aber wir mögen wiederum währhaft nur Jenes, was seinerseits uns selber und zwar uns in unserem Wesen mag, indem es sich unserem Wesen als das zurspricht, was uns im Wesen hält. "
, ce que j'traduirais genre : "Nous désirons en vérité seulement Cela, qui de son côté nous désire nous-mêmes, dans notre fond essentiel, en se révélant à notre être comme ce qui nous tient dans notre être." 
Autrement dit, c'est pas l'Homme qui a des vues sur l'Être — comme tout le monde le pense après ce con de Platon – c'était la fête au balèze… —, c'est l'Être qui a des vues sur l'Homme — comme il faut maintenant le penser après moi, Heidegger – qui ne suis que son "messager "—, et faudrait voir un peu à laisser l'Être advenir à ce qu'il a décidé d'advenir. Terminée la métaphysique !

Alors ? Hein ! C'est pas bien envoyé ça ? C't' Heidegger, c'est-y pas beau comme de l'antique ? »

Je regardais la mutine ne sachant si c'était de l'art ou du cochon philosophique.

Nietzsche et Aristippe était verts parce qu'elle avait cité — en allemand — Heidegger .

Devant nos mines déconfites, elle s'est brusquement levée, a posé ses deux petits doigts sous son nez, et a fait, à son tour, le tour de la table, en imitant le pas de l'oie.

Elle avait déjà appris les manières de Lin-tsi, et je ne savais que penser.

« Vous avez raison me dit-elle — comme si elle avait lu mes pensées —, trop penser est une maladie. »

Et elle s'est assise à côté de Lin-tsi. Puis elle a demandé:

« Et c'est quoi à lui son idée, au p'tit père ? » Elle parlait de Schopenhauer.



Billie Holiday
Aéroport d'Orly, 1e novembre 1958
Photo de Jean-Pierre LELOIR.




C'est à ce moment que Amy est arrivée, choucroutée comme jamais, avec ses grands yeux maquillés.

Elle a piqué le nouveau joint que Billie venait d'allumer tout en lui disant « Hi ! ». Visiblement, elles se connaissaient.

Elle a caressé voluptueusement la nuque de Schopenhauer, et s'est penchée pour lui rouler un patin d'anthologie. Amy, ça le changeait d'Atma, celui que les facteurs de Francfort appelaient « Schopenhauer junior ».

Lorsqu'elle s'est relevée, Schopenhauer avait changé — Billie l'a remarqué et lui a dit : « You've changed » – maintenant qu'elle était morte, elle pouvait s'amuser… — : ce n'était plus le vieux gentilhomme ébouriffé que l'on connaît mais le jeune dandy de Weimar, et il lui avait posé sensuellement une main sur les fesses — enfin c'est ce que j'ai cru voir – sous Mazar — : que faisait le jeune dandy — qui fréquentait Goethe dans le salon de sa mère, avant qu'il ne se fût fâché avec elle — avec la belle Londonienne déjantée ? 

Héloïse a proposé du Côte-Rotie à Amy, car elle pensait bien, et sans jeu de mots, que depuis que la Winehouse était morte son problème d'alcool l'était aussi ; Amy l'a remerciée d'un « Thanks » en prenant le verre et s'est tournée vers Marlène, et lui a dit :

« Toi, la rousse, la prochaine fois que tu traites mon Schopy de p'tit père, j'te fous dans le canal ! »

Entre ces deux belles, ça partait mal.

Profitant du fait qu'Héloïse s'était éloignée un instant — car autrement elle en eût été gênée —, pour éviter qu'entre Marlène et Amy ça barde, j'ai fait le barde.

« Mes amis, permettez-moi de vous livrer un poème écrit hier après-midi. » Et c'était parti…




Cour d'Amour


Au réveil de l'amour
Et les lendemains de ce jour
Nous nous recherchons toujours
Comme après un miracle, une merveille
Que dis-je…
Un prodige… —
Sitôt sortis de ce sommeil


Et quel sommeil…
Vous dormant
De bonheur
Sans bouger
Trois merveilleuses heures
Les jambes pliées
Les pieds bien à plat
Sur le lit
Comme vous y êtes tombée
Moi à vos côtés
Non pas endormi
Mais du monde effacé
Pour avoir savouré
Déraisonnablement
La miraculeuse ouverture
Qui dure
Et nous pâme –
De votre ventre de femme
De vraie femme
De votre ventre de fée
De vraie fée
Et puis
Dans la suite de ce mouvement –
Ses ondulations
Aspirant
Comme la plus merveilleuse des bouches
Mon vit
Turgescent
Tout du long
Avant que de plonger dans votre corps
Toujours plus profondément
Caressé merveilleusement
Infiniment longuement
Par ce prodigieux corridor
Tout tendu de velours
Pulsant
Qui est et qui débouche
Sur l'or
Du Temps… —

Au réveil de l'amour
Et les lendemains de ce jour
Nous nous recherchons toujours
Comme après un miracle, une merveille
Que dis-je…
Un prodige… —
Sitôt sortis de ce sommeil


Il y a chez nous une gaieté d'enfant
Une profonde joie d'amants
De sorte que nous restons
Attirés l'un par l'autre
Tendrement
Comme par un aimant


Pourtant nous n'avons souvent rien à dire
D'autre que ces rires
Pour un oui – pour un non —
Et ce silence
Si profond
Si bon


Nous nous arrangeons toujours
Pour qu'aucune préoccupation
Ne vienne troubler ces jours d'amour
Passés à savourer ainsi le Temps
C'est ainsi depuis toujours :

La poésie, l'amour : le vide autour

Et nous restons dans ce cercle magique
Celui qui vous entoure —
Et qui vous faisait
L'autre jour
Une cour
De chats et d'oiseaux
Qui vous suivaient
Tandis que vous vous promeniez…
Comme dans les anciens contes de fées…
Qu'est-ce qu'on en riait…


Au réveil de l'amour
Et les lendemains de ce jour
Nous nous recherchons toujours







Lorsque j'eus fini, il y eut un silence, et puis Billie et Amy ont fait un signe de la main Les cuivres ont attaqué quelque part sur les Zattere, derrière nous, dans la nuit de Venise, et elles se sont mises à chanter, pour me remercier, Cigarettes And Coffee d'Otis

Le seul fait de pouvoir entendre ça justifiait le bonheur d'être né, et on pouvait se dire heureux d'être vivant, là… au Lineadombra…





Le 25 août 2015




.



jeudi 20 août 2015

Ris et frivolités





Nicolas Lancret
Le Menuet







Tandis que vous peignez en blanc
Méditant
Avec Vivaldi
Telle un Grand Maître des chats blancs —
J'entreprends une sottie
De dévotion
Dans un sabir, un dialecte
Comme un adepte d'une étrange secte —
Qui vous fait vous gondoler
Que je termine par un menuet
Et m'évapore
Tel un ludion —
Dans le corridor…
Sous votre hilarité…

Rire et jouir…
Oui !
Mais je sais quand même
Que par nos derniers « oui »
Nous avons failli perdre l'ouïe

Mais
Puisque je vous aime —
Je vous ai écris ce poème…
Où l'on apprend
Que ce n'est pas la masturbation qui pourrait rendre sourd
Comme on le dit toujours —
Mais l'amour…
Malgré la fureur du monde et du reste qui  sourd
Tout autour…









Le 20 août 2015.




.

mercredi 12 août 2015

Art et ontologie au Lineadombra














MOBILE ONTOLOGIQUE
 Spire d'inox ; boule de cristal (de bohème)

 Héloïse Angilbert & R.C. Vaudey

Octobre 2007







La main gauche de Billie se referma sur le très long filtre du cône, puis, en en ayant de sa main droite entouré les doigts tendus, elle porta sa main à sa bouche et aspira, profondément, comme un sadhû, ce que je reconnus à son voluptueux et inimitable parfum être un merveilleux afghan, — un Sherak-i-Mazar, probablement. 

J'attendis qu'elle eut fini d'exhaler, interminablement, le capiteux nuage pour lui demander :
 « Abdul ? », « Non, c'est son fils maintenant… » me dit-elle seulement. Et elle me tendit le joint — que je refusai poliment.


Depuis le temps que je ne fumais plus — moi qui n'ai jamais fumé que des grands crus — le fils avait remplacé le père.


Rêveur un instant, au souvenir de son merveilleux afghan, je laissai Billie à la clarté et à la fraîcheur de ses hauteurs, et à ses éblouissements ; et me retournai vers Aristippe.



« Vous avez parfaitement résumé la question, mon Cher. Vous voyez, vous aviez raison : le mouvement est plaisir et le plaisir est mouvement ! Et quel mouvement !

Car ne l'oublions pas, Éros — contrairement aux foutaises que Platon fait débiter à Socrate dans le Banquet, cette « réunion de vieilles lopes », pour le dire comme Lacan – qui ne pouvait pas dire que des conneries… bien qu'il s'y soit très absconnement essayé — n'est pas, comme le répètent tous les crétins après lui, un démon né de la misère et de l'expédient — ce qui sonne plutôt comme une projection de ce qui gouverna la vie de Socrate, votre vieux maître —, non, Éros est un dieu, primordial, primal, qui jaillit de Chaos et l'ordonne, comme l'indique Hésiode dans sa Théogonie...

S'abandonner à cet Éros-là, c'est s'abandonner à ce que j'ai appelé dans un poème  « le mouvement spontané de l'Univers » — une fulgurance d'adolescent qui m'était venue, il y a longtemps, au pied des falaises d'une plage normande en considérant un coquillage spiralé que je venais d'y ramasser — ; cet Éros-là est une force cosmique quand les histoires d'androgynes qui tournent sur eux-mêmes d'Aristophane ont seulement pour elles leur force comique !

Être emporter par la puissance d'Éros, ce n'est pas retrouver une moitié dont on aurait été séparé(e) — pauvrettes, pauvrets… —, c'est être saisi par la puissance créatrice primordiale et son puissant mouvement viscéral extatique d'une façon telle — l'extase génitale — qu'on ne l'a jamais connue, et pour cause ! Ce qui est un peu différent des misères ou des mièvreries qu'imaginaient vos chochottes kitschs, en toc et antiques. 

Éros n'est pas une déchirure, c'est la puissance même du monde qui nous emporte et nous dissout en elle-même, dans une béatifique présence qui est aussi une somptueuse vacance ! 

Bon, je m'emporte un peu, lui dis-je. Socrate a été votre maître, et les Grecs anciens étaient des pédérastes. Une misère est une misère. Qu'y faire ? Surtout si elle est historique !

Mais, comme vous l'avez dit vous-même, au début de cette soirée,  pendant mille ans cette misère pédérastique a dominé — et imprègne encore — l'Occident chrétien, l'Église Romaine et son clergé ayant été la réalisation des gardiens de l'utopie que Platon avait imaginée, — qui a également inspirée l'Islam…

La soumission des femmes par le patriarcat — depuis le néolithique — dont la pensée issue de la Grèce antique n'est ainsi qu'un palier — mais tout à fait déterminant… —, nous a donné, d'un côté, cette bande de sacs à merde frigides, simulatrices, revanchardes, calculatrices, masochistes ou sadiques, hommasses ou mijaurées — maintenant arrivistes — que nous connaissons, tout juste bonnes à mouiller sur cinquante nuances de la même petite impuissance sado-masochiste débitée en pavés et en navets pour l'été — ou en pratiques extrêmes, ce sont les mêmes… — et, de l'autre, une bande d'enculés et de crétins, obsessionnels-compulsifs, masochistes, phalliques-narcissiques, oralo-dépressifs, fanatiques de la punition reçue ou donnée, toutes et tous chiens de guerre de l'idolâtrie — diffuse ou concentrée – leur came… — chiennes et chiens couchants toujours prêts à aboyer pour le premier maître qui voudra bien se présenter, et qu'aucune farce et attrape du spectacle religieux ou marchand n'aura jamais réussi à dégoûter…, — et parfois tout cela m'énerve un peu, même si je ne fréquente, par principe, personne, et que je ne connais ce monde que par écran interposé. »


La belle Héloïse et la belle Arété riaient de me voir m'énerver contre, d'un côté, les pétasses, les grognasses, les bombasses, les chaudasses, les mégères, les revêches, les dominatrices et les soumises, et, de l'autre, les sucrés, les maniérés, les pervers et les fanatisés, les coupeurs de tête et les esclaves motorisés, d'autant plus qu'elles savaient que depuis quinze ans je n'avais plus aucun contact avec aucune des espèces d'injouissant précitées.


Arété me dit pour me taquiner : « Heureusement que vous avez trouvé l'amour sous la forme de la grâce, de l'abandon, de la puissance et de la délicatesse partagés, car vous auriez fait un excellent maître. J'en connais certaines et certains que vous feriez rêver.

Ah ! ma Chère, lui dis-je, je suis un Sudiste. J'ai été élevé pour dominer. Ma pauvre mère — paix à son âme —, quand elle me voyait ainsi, m'appelait le Tsar de toutes les Russies — et Dieu sait s'il y en a… des Russies. Je me suis soigné… mais je ne suis pas Jésus non plus. »


À cet instant, Billie s'est levée, tout embrumée de rêve, et, se penchant sur moi, elle a posé ses lèvres contre les miennes, et m'a embrassé. C'était très doux, inattendu, ça m'a ému, et puis calmé. Puis, elle s'est rassise, et, passé un moment d'étonnement, tout le monde a ri et applaudi son audace. Même Aristippe — son nouveau fiancé auquel elle a tendu le joint – mais qui n'en voulait point — à qui elle a fredonné, d'un air taquin, et en français, — ce que je n'aurais pas cru possible connaissant son style et son timbre de voix —, le début de J'ai rendez-vous avec vous, une chanson de Brassens…


Casanova était aux anges. Aristippe, avec sa stature d'Orson Welles, quand même très troublé, a continué :


« C'est bien, vous faites des efforts, et vous en êtes récompensé… Marcel Conche m'en est témoin, j'ai toujours affirmé que le sage doit se détourner des magistratures et des responsabilités sociales et politiques, mais à l'époque de Socrate, c'est-à-dire à la mienne, les philosophes vivaient dans la Cité. Qui aurait pu en vivre retiré comme vous le faites ? Même Diogène l'avait pour scène. Sans doute avez-vous pris exemple sur ce jeune poète, qui avait fini en Abyssinie, et sur notre ami Nietzsche, ce vagabond philosophique

Mais avouez que c'est tricher… 

Enfin, passons… Redites-moi plutôt ce tableau dont vous me parliez pour commencer, cette image du Monde animé par Éros en force primordiale, qui enlace en spirale les coquillages et les galaxies, délasse et extasie les amants qu'il enlève, embrasse et embrase en rouleaux et en vagues toujours renaissantes, pour les laisser finalement éblouis…

Il regarda amoureusement la belle Billie qui riait silencieusement, la tête renversée, le visage offert à la nuit de Venise.


Oui, c'est cela, parlez-nous donc encore de votre tableau, continua Nietzsche, qui y voyait comme la peinture de sa Volonté de Puissance qui aurait été — à ses yeux de façon plutôt étrange — animée par une sorte de volupté élégamment enveloppante et tourbillonnante.


Oh ! C'est peu de chose, répondis-je, un tableau de jeunesse… Que je garde dans un coin de mon salon de peinture. Mais je lui trouve de la grâce, une fraîcheur de jeunesse, justement, même si avec le temps j'ai beaucoup apuré mes compositions… »



C'est à ce moment que le serveur — qui avait apporté à Nietzsche sa vodka et qui m'avait entendu, un peu plus tôt dans la soirée, dire à son collègue – qui avait maintenant fini son service – que le Monde n'existait pas, qu'il était l'œuvre de l'Homme, et qu'il disparaîtrait avec Lui —, c'est à ce moment que le serveur m'a demandé de façon tout à fait inattendue mais bien respectueusement, avec le ton qui seyait à son état et aux nôtres, mais tout de même avec l'audace du bon sens couplée à l'assurance des Vénitiens, si je croyais que le Monde était l'œuvre d'Éros ou si je pensais vraiment que le Monde que nous percevons n'existait pas et n'était que notre « projection », notre « représentation ».

Je regardai d'abord Nietzsche pour voir ce qu'il en pensait, et puis je répondis à notre gaillard :

« Il faut savoir se convaincre que le monde n'est là qu'à l'état de connaissance et du même coup dépendant du sujet connaissant que chacun est pour lui-même. L'être des choses est identique à sa prise de connaissance. "Elles sont" veut dire : elles sont représentées. Vous vous dites qu'elles seraient quand même là s’il n'y avait personne pour les voir et se les représenter. Mais essayez donc un peu de vous représenter clairement ce que serait alors l'existence de ces choses. Et vous verrez aussitôt que c’est toujours une vue du monde qui vous vient en tête et jamais un monde hors de toute représentation. Vous voyez donc bien que l'être des choses consiste en leur représentation. »

Comme je le voyais perplexe, j'ajoutai :

« Peut-être tout cela reste-t-il pour vous un paradoxe, et que vous persistez à vous dire en toute innocence : même si on vidait tous ces crânes de leur bouillie, cela n’empêcherait pas le ciel et la terre, le soleil, la lune et les étoiles, les plantes et les éléments d'être encore là.

Vraiment?

Regardez donc la chose de plus près. Essayez de vous représenter intuitivement un monde où il n'y aurait pas d'êtres connaissants : le soleil est toujours là, la terre tourne sur elle-même, le jour et la nuit, les saisons se succèdent, la mer fait ses vagues, les plantes poussent... mais tout cela que vous vous représentez maintenant n'est jamais qu'un œil qui le voit, qu'un intellect qui le perçoit : c’est-à-dire exactement ce que l'hypothèse prétendait exclure. »


C'est à ce moment-là qu'Arthur, l'autre Allemand — celui que Nietzsche avait laissé discuter avec Céline, lorsqu'il était venu nous rejoindre à notre table — s'est adressé à moi  

Dites donc, Herr Doktor, quitte à me piller, pillez-moi jusqu'au bout. La suite est :

"Vous ne connaissez ni ciel, ni terre, ni soleil comme ils sont en soi et pour soi; vous ne connaissez qu'une représentation où tout cela se produit et se met en scène.". Et c'est ce qui fait toute la différence : "La chose en soi, c'est la Volonté ; tel est le fond de ma pensée. »

Oubliez ces fadaises arrière-mondistes de chose en soi à la con, dit Nietzsche, c'est un idéaliste — et en laid qui plus est —, il n'y a que l'immanence de la volonté de puissance » — affirma-t-il, en faisant signe à un autre serveur de lui apporter une autre vodka.

Je voyais Billie, aux anges — avec le plus capiteux des afghans.

Messieurs, leur dis-je, puisque nous venons de balayer d'un revers de la main le jour et la nuit, les saisons qui se succèdent, la mer qui fait ses vagues et les plantes qui poussent, pourquoi nous arrêter en si bon chemin ! Encore un coup d'éponge sur ce tableau…

Mais enfin, ne voyez-vous pas ce vouloir, cette force, cette Volonté, me dirent-ils, en chœur, —… de puissance, ajoutait Nietzsche… 

Et même cette Volonté en Éros entourbillonnant, en spirale et merveilleusement, le Monde, si cela vous plaît d'ainsi vous la représenter…, source de joie comme chez Bergson… — ne la voyez-vous pas cette volonté, donc, qui anime le Monde !

Bien sûr, répondis-je… je la vois — puisque je l'ai peinte… et que je viens de vous en montrer le tableau… —, comme je vois le jour et la nuit, la mer, les vagues et les saisons… Que nous venons d'effacer…

Mais enfin, me demandèrent Nietzsche et Schopenhauer — toujours en chœur —, si ce n'est pas la Volonté — de puissance… ajoutait toujours Nietzsche… oubliez sa chose en soi… — qu'est-ce donc ?

Je pris le joint que Billie me tendait avec insistance, et le saisissant du bout des doigts de ma main gauche j'enroulai délicatement celle-ci de ma main droite, et j'aspirai très voluptueusement l'épaisse fumée merveilleusement odorante de son prodigieux Sherak-i-Mazar.

Le silence s'était fait autour de la table. 

 Schopenhauer et Nietzsche durent attendre que j'eusse inhalé — et exhalé… —, aussi longtemps que le plaisir l'exigeait, les fragrances enchanteresses, enivrantes, de l'Afghanistan, avant que de m'entendre répondre :

Une œuvre d'art, dans le meilleur des cas — le nôtre —, un vain rabâchage, une glose prétentieuse, une resucée sans intérêt — la plupart du temps — ; du bruit avec la bouche — le plus souvent. »

Aristippe et Arété, Casanova et Héloïse, enivrés par les senteurs et les vapeurs, riaient et applaudissaient.

Comme si je venais de lui retirer la chaise sur laquelle il était assis, je crus voir Schopenhauer un instant suspendu dans les airs, sans rien pour le soutenir — un effet de l'afghan, probablement ; Nietzsche réfléchit un instant et éclata de rire lui aussi, et se tapa à nouveau sur les cuisses — ce qui avec la vodka semblait lui devenir une habitude — et me dit :

« Vous êtes un total nihiliste. Mais un nihiliste-idyllique... et affirmatif...

 Affirmatif... , dis-je.

Le dernier coup de chiffon sur le tableau avait réduit à quia ce brave Schopenhauer, et faisait rire d'un rire vraiment dionysiaque ce vieux Nietzsche. 

Puis, je vis leurs deux mains se tendre vers moi, et je les entendis, en chœur, me dire :

Don't bogart that joint, Herr Doktor, pass it over to me… »

Les filles Héloïse et Arété qui ne fumaient rien, demandèrent qu'on leur apportât les bouteilles de Vignes de l'Hospice et de Côte-Rôtie que nous avions réservées tout spécialement pour notre séjour à Venise — histoire de ne pas être trop dépaysés.

Tandis que Casanova caressait tendrement Arété — qui le lui rendait bien —, après avoir longuement embrassé Billie, comme les Français lui avaient appris à le faire, Aristippe m'a demandé, et alors qu'Héloïse et moi déprenions nos mains :

« Quel tableau peignez-vous en ce moment ?

Je peins un tableau dans lequel ce sont les amants qui produisent des univers, des multivers même. Vous connaissez la théorie des deux infinis. Vous êtes un être infini et l'infini que vous êtes n'est pas moins infini que l'infini du monde.

À l'inverse de l'infini du monde, qui écrase certains, l'infini que vous êtes (créant lui-même — dans l'extase de l'amour — à chaque nouvelle extase d'autres univers qui seront faits à l'image de cette jouissance et de cet amour), l'infini que vous êtes, donc, vous grandit, vous divinise et — puisque vous connaissez la souffrance que provoquent les univers nés de la démence et de l'inharmonie — il vous enjoint à la création parfaite, dans le jeu, la joie, l'extase et la jouissance du Temps qui les suit.

Réduire la jouissance amoureuse à la procréation et à la reproduction de l'espèce est un propos de boutiquier. La jouissance humaine produit les Mondes, une infinité de Mondes.

L'homme est un Dieu. C'est une histoire d'amour. De sorte que le titre de mon prochain tableau pourrait bien être : De l'infinité des Mondes comme effloraisons des jouissances humaines . »

J'ai cru que la mâchoire de Schopenhauer allait se décrocher. 

Nietzsche ouvrait des yeux grands comme des soucoupes — mais, après tout, dans son Éternel Retour tout était possible, infiniment, éternellement…

Demandez-vous pourquoi un tel tableau philosophique n'a jamais pu être peint dans l'Occident patriarcal. Si mon tableau a un intérêt, ce sera au moins celui de vous permettre de vous poser cette question… »

C'est à ce moment que Lin-tsi est arrivé, en battant des mains, tout excité de nous retrouver, et aussi par ce qu'il venait d'entendre… il faut bien l'avouer.

« Comment appellerez-vous la transcription de cette soirée… Pour Le Banquet, c'est déjà pris… » a eu le temps d'ajouter en riant Aristippe…

On a à ce moment apporté nos vins, ça tombait bien, je n'en avais aucune idée…

Nuit d'été sur les Zattere ? 

Qui sait ?





R.C. Vaudey

Le 12 août 2015



.